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Full text of "L'Inde britannique; société indigène, politique indigène, les idées directrices"

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L'INDE BRITANNIQUE 



LIBRAIRIE ARMAND COLIN 



DU MEME AUTEUR : 

Java et ses habitants. (Nouvelle édition [3 e ] corrigée et augmentée). Un vol. 

in-18 jésus, broché ■ 4 » 

L'Inde Britannique : Société indigène — Politique indigène : les Idées direc- 
trices. Un volume in-8° raisin, avec 2 cartes en couleur hors texte, broché. 10 » 

Dix années de politique coloniale. In-18 jésus, broché 2 » 

Les Compagnies de Colonisation sous l'ancien régime. Un volume in-18 

jésus, broché 2 50 

L'Émigration des Femmes aux Colonies. In-16, broché 1 » 

La Politique coloniale de la France : l'Âge de V Agriculture. In-16, broché. 1 • 

L'Éducation et les Colonies. In-16, broché (Épuisé) 

La Colonisation de l'Indo-Chine. In-18 jésus, br (Épuisé) 

La Hollande et les fonctionnaires des Indes néerlandaises. In-16, br. . . . (Épuisé) 



1143-09. — Coulommiers. Imp. Paul BRODARD. — 1-10. 



JOSEPH CHAILLEY 



L'INDE BRITANNIQUE 



SOCIETE INDIGENE 
POLITIQUE INDIGÈNE : LES IDÉES DIRECTRICES 



Avec deux cartes en couleur hors texte. 




PARIS 
LIBRAIRIE ARMAND COLIN 

5, RUE DE MÉZIÈRES, 5 

1910 

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. 






1 1973 



, 






41$ 



TABLE DES MATIÈRES 



PRÉFACE XV 

LIVRE I 
LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 

CHAPITRE I 

LE PAYS 

§ 1. — Quelques aspects physiques et économiques 3 

L'Inde; deux caractéristiques : l'étendue et la variété, p. 3. — Première carac- 
téristique : l'étendue, p. 3; divisions des points de vue géographique et poli- 
tique, p. 3; les montagnes, p. 4; l'Himalaya, ses dimensions, p. 4; l'influence 
des montagnes sur la distribution de l'eau, p. 6; rivières et pluies, p. 7; les 
moussons, les diverses zones, p. 8; la température, le climat, les saisons, p. 9; 
l'été et ses conséquences économiques et administratives, p. 10. 

notes. — A : La chaleur dans le Nord-Ouest de VIndc, p. 10. — B : Le Radjpoutana 
au point de vue physique, ethnique et historique, p. 11. 

§ 2. — Quelques aspects pittoresques 12 

Le ciel, la lumière, p. 12; la nature et les paysages, p. 13; l'homme et les 

bêtes, p. 14. Les fauves et leurs victimes, p. 14. 

La seconde caractéristique : la variété, p. 15. — Pourquoi l'Inde a moins de 

charme pour les Européens, p. 15; l'Inde et les civilisations à nous familières, 

p. 16; l'Inde d'aujourd'hui et l'Inde d'autrefois, p. 17; quelques régions, p. 17; 

villes modernes, temples et pèlerinages : Bombay, Calcutta, Karatchi, Rangoun, 

Outacamund et Simla; Haïderabad et Bénarès, p. 17. 

CHAPITRE II 

LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 
§ 1. — La démographie > 23 

Le Census de 1901, p. 23; estimation, dénombrement, recensement, p. 24; le 
rapport d'ensemble, p. 24; les rapports par province, p. 24. — Les chiffres; 
accroissement de 1891 à 1901, p. 24; causes de la faiblesse du taux d'accrois- 
sement, p. 25; longévité, natalité, mortalité, p. 25. — Répartition de la popu- 
lation, densité, p. 26; tentatives d'une répartition plus uniforme, p. 27. 

Migration et émigration : la migration des travailleurs à l'intérieur de l'Inde, 
p. 27; émigration proprement dite; l'émigration d'Inde en Birmanie, ses causes 
et ses conséquences, p. 29. — Immigration : Gourkhas, Afghans, Chinois, 
Arabes, p. 29. 

Contingent masculin et contingent féminin : infériorité considérable du 
contingent féminin; en quelles provinces; explications possibles de ce phéno- 



VI TABLE DES MATIÈRES 

mène, p. 30. — Les mariages : taux de nuptialité; mariages des enfants; 
veufs et veuves, leurs âges; raison de ces mariages et veuvages prématurés, 
p. 31. — Polygamie, monogamie, polyandrie, matriarcat, p. 32. 
note : Le Birman, p. 33. 

§ 2. — Les langues et les races 34 

Langues et dialectes, leur nombre d'après le Census de 1901, p. 34; faits lin- 
guistiques et théories ethnologiques, p. 35. — Principales langues de l'Inde, 
leurs ressortissants, p. 35. — Langues aryennes et dravidiennes, p. 35. — 
Variété des langues; explications historiques, p. 35. 

La population aborigène; les Dravidiens; émigrations et invasions des 
Aryens; les brahmanes missionnaires, brahmanes du nord et du sud, à peau 
blanche et à peau foncée, p. 37. — Populations qui sont venues se joindre aux 
Dravidiens et aux Aryens : Sikhs et Musulmans, p. 38. — Les Mogols, leur 
établissement, leur puissance; sa limite, pas d'unité, pas de nationalité, p. 38. 
— La nation indienne, p. 38. 

§ 3. — La religion 39 

Comment sont ici envisagées et étudiées les religions de l'Inde, p. 39. — 
Statistiques et répartition, p. 39. 

L'Hindouisme, son importance; religion envahissante et code social; ses 
dogmes, ses pratiques, ses institutions; le culte des ancêtres; la sainteté de la 
vache, le respect de la vie animale; le brahmane, son rôle, son importance; le 
panthéon hindou, les dieux, l'érection des dieux, dieux nationaux et dieux 
locaux; la superstition, l'animisme, provinces et tribus où il règne; son impor- 
tance; état religieux de la population; le scepticisme; l'Hindouisme est une 
opinion politique; le théosophisme, le panthéisme indien, p. 41. 

L'Islamisme, sa répartition; relations de l'Islamisme et de l'Hindouisme; 
Ascètes et astrologues, sadhous et pirs; rivalités et hostilités des Hindous et des 
Musulmans; loyalisme envers l'Angleterre, p. 50. 

Bouddhisme; code de morale; ses dogmes; le nebhan; conséquences de cette 
doctrine; le clergé bouddhiste, son organisation; décadence de la foi, p. 58. 

Le Jaïnisme, p. 62. — Les Sikhs, p. 63. — Les Parsis; leur petit nombre, leur 
condition, leur rôle, les Tours du Silence à Bombay, p. 64. 

Les Chrétiens, statistiques; les conversions, leurs conséquences; condition 
des convertis; les missionnaires des diverses confessions, p. 66. 

Conclusions : politique religieuse des Anglais : tolérance et impartialité; les 
résultats, p. 68. 

notes. — A : Le Bhagavad Gita, p. 70. — B : Les pèlerinages, p. 71. 

§ 4. — La caste 73 

Importance de ce phénomène social, p. 73. — Définitions et caractéristiques, 
p. 73. — Origine; plusieurs théories : Nesfield, Sénart, Risley : pureté du 
sang; intégrité de la couleur, p. 74. — Antiquité de la caste; importation de 
l'idée de Perse en Inde, p. 79. — Les castes originales; leur nombre présent; 
leur importance respective; la caste et les peuples annexés, p. 80. — Forma- 
tion des castes; comment elles continuent à se constituer; comment on peut 
sortir de sa caste; procédés individuels et procédés collectifs, p. 81. — Castes 
hautes et castes basses; les castes basses et les missionnaires européens; les 
parias, leur rôle social; leur attitude, p. 84. — Entre gens de même caste, 
droits et obligations; la nourriture; le jus connubii, endogamie et exogamie, 
p. 88. — Un essai de classification des castes; difficulté; exemple du Bengale 
en 1901, p. 90. — Effets et influences; l'Islam et l'Hindouisme; les servitudes 
et les révoltes; excommunication; légère tendance à l'émancipation, p. 91. 
notes. — A : Les castes et leurs subdivisions, p. 93. — B : Les castes qui souillent, p. 94. 

§ 5. — Ruraux et citadins; professions et métiers 95 

L'Inde est rurale; villes et villages; dans les provinces, proportion des ruraux, 
p. 95. — Le village; caractéristique; le chef; les serviteurs du village, p. 96. — 
Les différentes professions : l'agriculture; les métiers; l'administration, l'héré- 
dité des professions, p. 97. — Les bandes criminelles; leur domaine, leur 
importance : les Hurs, p. 99. 

note : Les tribus criminelles, p. 100. 



TABLE DES MATIÈRES VII 

§ 6. — Condition économique 102 

La terre; le morcellement; zamindars et ryots; le champ du ryot; chances de 
gain et d'économie, p. 102. — Le commerce; son domaine; aux mains de qui; 
part des Indiens: grand et petit commerce; les foires et marchés; le bazar-day, 
p. 103. — Travailleurs et oisifs; location et sous-location du sol; les jours 
ouvrables; les fêtes chômées; la main-d'œuvre; propriétaires et tenanciers, 
p. 104. — L'imprévoyance; les caisses d'épargne; les causes de dépenses; les 
fêtes rituelles; mesures prises en vue de limiter les dépenses excessives; l'usu- 
rier, son rôle et sa situation, p. 105. 

§ 7. — La réforme sociale 108 

Nécessité de réformes; le parti de la réforme ; sur qui il peut compter, p. 108. 

— Point départ de la réforme : la caste; son opposition fondamentale à l'esprit 
de réforme; nécessité, pour réformer, de rester d'accord avec la religion; opi- 
nion de M. Chandavarkar, p. 109. — Condition de la Société hindoue; le mari 
et la famille; les veuves et le suttee; mise à mort des enfants du sexe féminin, 
origine de cette coutume; les hommes et la bigamie; les femme et le senti- 
ment de jalousie, p. 110. — Condition des femmes : les purdah-ladies, le zenana; 
Musulmans et Hindous; quelles classes sont purdah, riches et pauvres. L'avenir 
du purdah System, p. 112. — Mariage prématuré des enfants; origines de cette 
coutume; ses conséquences fâcheuses, p. 114. — Condition des veuves; inter- 
diction de se remarier; réforme tentée : Ishwar Chandra Vidyasagar; la loi de 
1856; son insuccès, p. 116. 

Le parti de la réforme sociale; que peut-il espérer; la civilisation matérielle 
et mécanique; ses succès; l'homme intérieur pas encore entamé; nécessité de 
marcher en s'appuyant sur la religion; la force des préjugés, l'influence des 
Vieux-Indiens, p. 117. — Programme de réforme, sur les terrains social, écono- 
mique, religieux; méthode de réforme; conduite à l'égard des religions et des 
castes, p. 118. — Les débuts de la réforme; les mouvements divers, Hindous et 
Musulmans; YAligahr movement et YAhmadiyah; VArya Samaj et le Brahmo 
Samaj; quelques détails sur chacun d'eux, particulièrement sur le Brahmo 
Samaj; son fondateur, ses chefs, ses succès, son effondrement; son rôle comme 
religion et comme association en vue de la Réforme; quelques-uns de ses 
principaux adeptes, p. 119. — La Société hindoue et la Réforme, les trois 
classes en lesquelles elle se répartit; chances de la Réforme, p. 123. 
§ 8. — La réforme politique : revendications et aspirations; le parti 

national 125 

Le parti national, de quoi il se compose; les Réformateurs et les Politiques; 
hommes d'étude et hommes d'action; leur attitude à l'égard du peuple; allure 
nationaliste de ce parti, le nationalisme hindou, p. 125. — Le parti national et 
les Anglais; comment les Anglais pourraient le combattre eflicacement, p. 127. 

— Les armes du parti national : la presse, son origine, son développement, son 
attitude envers l'Administration; plans de contre-attaque par le Gouvernement. 

— Les conférences provinciales, p. 128. 

Le Congrès national, ses chefs, ses sessions, son organisation; le discours 
présidentiel; ses résultats; causes de son impuissance actuelle : divisions, Old 
et Young India, rivalités de personnes, attitude du Gouvernement au début et à 
présent ; une force : l'assistance du parti radical en Angleterre ; erreurs de tac- 
tique du Parti National; hostilité de parti pris contre l'Administration, ses 
jugements excessifs, ses diatribes enflammées et injustes; son programme, ses 
prétentions minimum, p. 131. 

Autres réformes ; le retour à l'âge d'or ; les villages et les panchayats (conseils 
des anciens), divers plans de réorganisation; les cercles de villages, p. 139. — 
Le loyalisme des Indiens; leur fidélité; leur opinion de l'administration des 
Anglais, p. 142. — Prétentions opposées et inconciliables des Réformateurs et 
des Anglais; accusations réciproques; les positions respectives : ce sur quoi 
l'Angleterre cédera; ce sur quoi elle ne cédera pas, p. 143. — Un projet ori- 
ginal; élargissement du plan de Disraeli : un roi de l'Inde, p. 145. 

note : Le parti des violents dans VInde, p. 145. 
§ 9. — Les relations sociales d'Anglais à Indiens 147 

Comment se pose le problème ; des relations d'affaires, pas de relations mon- 



VIII TABLE DES MATIÈRES 

daines; abstention seulement ou hostilité? griefs des Indiens; griefs des 
Anglais, p. 148. — Quelques exceptions : dans l'armée, sur la frontière; offi- 
ciers et soldats; sportsmen, p. 149. — Cause des difficultés; obstacles venant 
des Anglais; le problème plus aigu dans les derniers temps; les Anglo-Indiens 
d'il y a un demi-siècle; les relations actuelles avec l'Angleterre, depuis les 
communications rapides, p. 150. — Obstacles venant des Indiens, un discours 
de M rs Tyabji, p. 151. — Relations privées impossibles, parce qu'elles sont 
devenues inutiles; la vie de famille, les excès de travail, p. 152. — Le problème 
de l'influence et de la pénétration réciproques; chaque nation se défend; 
l'éducation chez les Indiens et les Anglo-Indiens, p. 152. — Résumé, p. 153. 



LIVRE II 

LA POLITIQUE INDIGÈNE 
La politique indigène 157 

CHAPITRE I 

ETATS INDIGÈNES DE L'INDE 

Politique des Anglais à l'égard des États indigènes ; ses variations, son orien- 
tation présente, p. 166. — Comment on améliore le gouvernement des États : 
les minorités; l'éducation du Prince, p. 167. — Les États indigènes, comment 
ils étaient, jusqu'à ces derniers temps, comment ils sont administrés aujourd'hui ; 
ceux qui se rallient à l'idée de progrès ; les signes extérieurs de la transfor- 
mation, p. 175. — Évolution des méthodes; terrains sur lesquels on a appliqué 
les méthodes nouvelles; résultats, p. 181. — Attitude des princes; relations avec 
le Gouvernement de l'Inde, p. 198. 

CHAPITRE II 
TRIBUS ET CHEFS DE BIRMANIE 

§ 1.— Notions générales 205 

Les diverses populations, tribus ou États : Chins, Kachins, Chans, Karens, 
p. 205. — Quelques détails sur les Kachins et la politique le long de la frontière 
chinoise, p. 210. 

§ 2. — Les États chans 211 

La situation des États chans en face de la Birmanie ; l'invasion anglaise en 
1885 : événements qui précipitèrent la venue des. Anglais dans les États chans, 
p. 211. — Quatre groupes d'États; quelques détails sur chaque groupe, p. 212. 
— États chans du nord; monographie de chacun d'eux : Hsipavv, Hsenwi du 
nord, Hsenwi du sud, Mang-lung, p. 213. 

§ 3. — Politique de pacification 218 

Facilité de la conquête birmane, difficulté de la pacification : procédés 
employés pour pacifier les États et tribus; instructions données au political 
officer; danger d'occuper tout de suite tout le territoire; maintien des chefs, 
politique à leur égard; habitudes et institutions traditionnelles auxquelles se 
heurta la politique de pacification : feuds (vendettas) et esclavage ; politique dans 
les États chans; quelques fortifications; police civile et police militaire dans 
les États et tribus; pouvoirs et rôle du Deputy Commissioner ; responsabilité col- 
lective; les blocus; politique de travaux publics et d'hygiène, p. 218. 
§ 4. Les instruments de cette politique : chefs indigènes ; fonctionnaires 

anglais 224 

Les chefs : on les conserve; réduction de leur nombre en certains endroits; 
hiérarchie des chefs dans les États chans; leur conduite, leurs dettes; com- 



TABLE DES MATIERES IX 

ment on les tient, promotions et honneurs; traité fait avec chacun d'eux : le 
sanad, droits et devoirs; voyages des chefs en Birmanie et en Inde; éducation 
de leurs fils, les écoles de fils de chefs; le but, le programme ; succès, p. 224. — 
Les fonctionnaires anglais; trop peu nombreux, faute politique; origine de ces 
fonctionnaires, leurs obligations à leur entrée dans la carrière; leur solde, 
leur avenir; leurs devoirs : les langues du pays ; procédé administratif : le 
tour; l'administration des districts de Bamo et de Myitkyina (Kachins), p. 228. 
note : Le Tour administratif, p. 232. 

§ 5. — Loi et justice 234 

Soucis particuliers des Anglais : donner des lois, organiser la justice; souci 
de la légalité, p. 234. — Ce que sont les lois, spécialité de lois adaptées au 
pays; un ensemble de lois pour chaque population : Ghans, Kachins, Ghins: 
caractère de ces lois, leur simplicité; lois humaines et prudentes; les lois 
pénales, p. 235. — La justice civile et criminelle; la justice aux mains des chefs 
du pays; le contrôle, les appels, p. 236. 

§ 6. — Politique économique : agriculture et commerce ; travaux publics ; 

finances 238 

Nécessité de procurer aux populations des moyens de s'enrichir; la vie écono- 
mique d'autrefois bouleversée par les lois et obligations nouvelles; agriculture 
et commerce chez les Kachins, le taunggya cultivation; l'agriculture et les super- 
stitions animistes; agriculture des Ghans; le commerce, les transports; facilités 
commerciales : impôts supprimés, drawbacks; les forêts, l'exploitation, la guerre 
au gaspillage, les fraudes; les ressources du sous-sol, p. 238. — Les travaux 
publics : routes, ponts, chemins de fer ; contribution des chefs, le tribut, les 
remises en faveur des travaux publics; la main-d'œuvre, sa régularité, son 
coût, p. 241. — Les finances, les impôts, le house-hold tax, le tribut; quelques 
chiffres : États du sud, États du nord. — Les États ne paient pas leurs 
dépenses, p. 243. 

§ 7. — Résultats et progrès 245 

Les populations commencent à comprendre ce que c'est que l'Angleterre, 
p. 245. — Impression favorable ; le travail régulier, la paix, p. 246. 

CHAPITRE III 
LES CLASSES AGRICOLES ET LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE 

Les classes agricoles et la propriété foncière 247 

§ 1. —Le droit de propriété dans l'Inde. Dangers et remèdes 249 

Différents types de village; propriété foncière; comment les Anglais l'ont 
comprise; le crédit : les usuriers et leurs opérations; propriétaires et tenan- 
ciers, p. 249. 

§ 2. — Le remède appliqué au Pendjab 265 

Au Pendjab; le système britannique du land-revenue et ses conséquences; 
circonstances qui ont conduit à la législation de 1900; son caractère, p. 265. 

CHAPITRE IV 

LA LOI 

La loi 279 

§ 1.— Le principe de la personnalité des lois 281 

Les débuts; la lex loci inacceptable, introduction dans les factoreries de 
l'Inde des lois anglaises ou de lois semblables aux anglaises; les chartes suc- 
cessives; une exception dans la charte de 1753 : principe de la personnalité 
des lois; origine et développements; la politique indigène, ses causes, ses 
exigences; considérations sur la civilisation et l'éducation; Warren Hastings 
et le règlement de 1772; YAct de 1773; conséquences, conflit; Act de 1781, 
triomphe du principe de la personnalité des lois; les lois indigènes hindoues et 



X TABLE DES MATIÈRES 

musulmanes, Manou, le Coran; mécomptes et déceptions; orientation nouvelle : 
les Régulations; les Godes anglo-indiens, p. 281. 
note : La législation criminelle musulmane, p. 289. 

§ 2. — Les « Régulations ». Objections au système de la loi personnelle; 

besoin d'une législation certaine, équitable, morale 291 

Les Régulations, législation faite sur place par les Anglais, à l'usage des popu- 
lations indigènes; Acts de 1773 et de 1781; différences des deux Acts; consé- 
quences qu'elles engendrèrent, p. 291. — Provinces où elles sont applicables; 
Régulations provinces, Non-Regulations provinces; origines de cette distinction, 
p. 292. — Les Non-Regulations provinces avaient, malgré leur titre, une législa- 
tion et même une meilleure que les Régulations provinces, p. 293. — Différences 
entre les deux catégories de provinces, p. 294. — Jusqu'à quand a duré cette 
forme de législation; le Conseil législatif de l'Inde, les Acts remplaçant les 
Régulations, p. 295. — Valeur de cette législation; quelques exemples; quelques 
opinions, p. 295. 

§ 3. — Les Codes anglo-indiens; l'unité de la loi; territorialité com- 
binée avec la personnalité 296 

Nécessité et facilité de faire des Codes; l'idée lancée en Inde, reprise en 
Angleterre en 1833 : le Law Member, la Law Commission, p. 296. — Les Codes; 
le Code Pénal, définitions et illustrations; son succès; le Code de Procédure 
pénale, corrections et revisions; le Code de Procédure civile, p. 298. — Faut-il 
un Code Civil? avantages et dangers, p. 301. 

note : Les Indian Law Commissions, p. 302. 

§ 4. — Caractéristique et qualité de la loi anglo-indienne 304 

Efforts du législateur anglais pour plier la loi aux besoins et mœurs de 
l'Inde; rares exceptions, motivées par des préoccupations de morale euro- 
péenne, p. 305. — Particularités de cette loi aux yeux d'un Européen; délits 
inconnus, excuses imprévues; articles de loi tendancieux, tenant compte du 
caractère national; les peines, quelques exemples : la transportation, la prison, 
le fouet, p. 305. — Variété de la loi; lois applicables à toute l'Inde, et lois 
applicables à certaines régions : régime des villes présidentielles; loi concer- 
nant les dettes de l'agriculture; le Code de police; exemples empruntés à la 
Birmanie Basse et Haute; au Béloutchistan, au Pendjab, p. 307. — Senti- 
ment des populations; lois en avance sur la condition des intéressés : la pro- 
priété immobilière et le crédit; le Code Pénal : opinion des Anglais, réserves. 
Quelques jugements individuels sur la législation foncière et la procédure, 
p. 311. 
note : Les Etats Indigènes et la Législation Anglo-Indienne, p. 314. 

§5. — Les lois de l'Inde et leurs sujets 316 

Les lois, en principe, applicables à tout habitant de l'Inde : Code Pénal, lois 
réglementaires, p. 316. — Quelques exceptions à ce principe : Procédure civile 
et criminelle, Purdah ladies, Zenana, personnes gazettées; Hindous et Musul- 
mans, p. 316. — Lois des Indiens, loi écrite et coutume; comment elles sont 
déformées par la législation et la jurisprudence; vices de la méthode, p. 317. 
— A quelle condition est subordonnée l'application aux indigènes de leur 
propre loi, p. 318. — Quels indigènes n'ont pas de loi propre reconnue et à eux 
appliquée, p. 319. 

§ 6. — Qui a qualité pour légiférer? 320 

Position de la question; métropole ou possession? Avantages et inconvé- 
nients, p. 320. — Législation faite par la métropole, par le Parlement, autre- 
fois et aujourd'hui; par le roi, p. 320. — Législation faite par la possession; les 
organes législatifs de la possession; 1° le Gouverneur général en Conseil, tantôt 
exécutif et tantôt législatif; son origine, ses pouvoirs, Act de 1773 et Acts 
de 1834, de 1853, de 1861 et de 1892; pouvoirs du Conseil du Gouverneur 
général, son rôle à l'égard de l'Inde et des Conseils législatifs locaux; son 
caractère actuel ; composition des divers conseils; le conseil exécutif, son déve- 
loppement progressif, le Law Member; les membres ordinaires, extraordinaires 
et additionnels; comment sont nommés les membres additionnels; 2° le gou- 
verneur général en sa capacité executive; a) Y Act de 1870, son application, son 



TABLE DES MATIERES XI 

fonctionnement; les Scheduled districts; b)VAct de 1861 (art. 23) et ses cas d'ap- 
plication; 3° droit du Gouverneur général de suspendre certaines lois et formes 
dejustice; 4° application du Foreign Juridiction and Extradition Act de 1879, p. 321. 
notes. — A : Études et discussions d'où sortit VIndian Councils Act de 1861, p. 331 . — 
B : Opinions et prétentions des Indigènes en matière de législation et d'administration, 
p. 331. — C : Les Conseils Législatifs d'après VIndian Councils Act de 1909, p. 333. 

§ 7. — Comment on fait la loi sur place; la procédure du Conseil Légis- 
latif du vice-roi 334 

Difficulté de légiférer dans les possessions ; elle vient de la difficulté de con- 
naître les besoins et l'opinion de la population; remèdes et procédés employés; 
exposé sommaire de la méthode; quelques détails : à qui revient l'initiative 
des lois, p. 334. — La préparation interministérielle; le membre en charge; le 
Select Committee; l'enquête, la publication dans la presse anglaise et indigène 
des provinces; travaux du Select Committee : rapports préliminaires, projets et 
contre-projets, etc., p. 336. — Travail du Conseil Législatif; règlement inté- 
rieur; séances publiques; l'éloquence parlementaire et les débats au Conseil; 
les membres du Conseil et leur degré d'indépendance, de Macaulay au temps 
présent, p. 336. — Qualité de la législation, critiques et conclusions, p. 339. 

note : Comment le Conseil Exécutif du vice-roi prépare, comment le Conseil Légis- 
latif du vice-roi étudie, amende, vote une loi, p. 340. 

CHAPITRE V 
LA JUSTICE 

La justice 345 

§ 1. —Historique de l'organisation judiciaire (1604-1773; 1773 à nos 

jours) 347 

Les premiers tribunaux de la Compagnie, leur compétence : ratione loci, 
rationepersonse, p. 347. — A partir de 1765, la politique de protectorat appliquée 
à l'administration de la justice; juges indigènes; faiblesse du contrôle anglais, 
p. 348. — La Réforme de 1772; Warren Hastings; ses conceptions; Y Act de 1773; 
lutte de la Cour Suprême contre le Gouverneur général et les tribunaux de la 
Compagnie; Y Act de 1781 et les lois suivantes; création des Cours Suprêmes de 
Madras et de Bombay; lente fusion des deux systèmes de justice : justice du roi 
et justice de la Compagnie. Fin du gouvernement de la Compagnie (1858), p. 349. 

§ 2. — L'organisation actuelle 355 

Justice civile et justice criminelle, p. 355.— Justice civile; la hiérarchie : les 
juges de village et de subdivision; les magistrates de trois classes; leurs pou- 
voirs, magistrates honoraires et magistrates rétribués; les juges de district : civil 
judge, p. 356. — Justice criminelle; délits et crimes; justice correctionnelle et 
justice criminelle proprement dite; rôle du collector and magistrate et de ses 
auxiliaires; le sessions judge, p. 358. — Ce qu'on appelle tribunaux subor- 
donnés; la Haute-Cour; High Court, Chief Court, Judicial commissioner, p. 359. 

— Le Privy Council, p. 361. 

§ 3. — Quelques particularités dans l'organisation judiciaire 362 

Quelques juridictions spéciales : en ce qui concerne certains hauts fonction- 
naires; les cantonnements militaires; les Conseils des anciens (Jirgas) de la 
frontière du Béloutchistan, p. 362. — Organisation particulière de la justice en 
Haute-Birmanie; différences avec la Basse-Birmanie, p. 363. 

§ 4. — Quelques détails sur la justice civile 367 

L'organisation de la justice et les exigences de la politique indigène; affaires 
immobilières, affaires concernant le statut personnel; compétence et incompé- 
tence, p. 367. — Les appels; facilités d'appel, on les juge excessives, p. 368. 

— Nombre des procès au civil, p. 368. — Frais de justice élevés, p. 369. — 
Réformes successives du Code de Procédure civile; réforme de 1908, p. 370. 

§ 5. — Quelques détails sur la justice criminelle 371 

Importance de la justice criminelle, p. 371. — Quelques aspects de la vie 
judiciaire : dans un tribunal de petite ville; à la Haute Cour; au tribunal de 



XII TABLE DES MATIÈRES 

simple police dans une grande ville, p. 371. — Poursuite de la vérité difficile, 
p. 374; Les aveux; les faux; les fausses accusations, traits de mœurs de la 
vie indienne; la police indienne et ses procédés; les témoins; quelques exem- 
ples d'affaires criminelles, p. 374. — Exigences des magistrats en matière de 
preuves; conséquences politiques, p. 378. — Les peines; appréciation des 
délits, chose délicate, p. 379. 

§6. — L'appel en matière criminelle 380 

L'appel; le pouvoir d'évocation; les demandes en revision; appel sur point de 
fait et sur point de droit; appels devant le Conseil Privé, p. 380. — Nombre 
énorme des appels; limitation des pouvoirs du juge d'appel; convient-il de res- 
treindre la faculté d'appeler, p. 381. — Le contrôle des tribunaux inférieurs 
par les tribunaux supérieurs, p. 382. — Accroissement de la criminalité; causes 
de cet accroissement; les bandes criminelles, p. 383. 
note : Les Bandes criminelles dans Vlnde, p. 385. 

§ 7. — La séparation des pouvoirs 387 

La confusion des pouvoirs, phénomène habituel en Orient; intérêt qu'y 
trouve le gouvernement étranger; intérêt du point de vue du fisc, de la domi- 
nation, de l'économie, p. 387. — Historique de eette question aux Indes : 
1772, Hastings; 1786, 1793, lord Gornwallis; enquêtes diverses, p. 388. — Dis- 
cussion théorique, arguments pour et contre; contre quelles juridictions et 
administrations porte particulièrement l'accusation : le collector; civilians du 
service exécutif et civilians du service judiciaire; dans quelles provinces sub- 
siste la confusion des pouvoirs, p 392. — La théorie et le fait, p. 396. — 
Réformes possibles, p. 397. 

§ 8. — La situation des Européens devant la justice de l'Inde 398 

Conditions des Anglais dans l'Inde du début à 1833, p. 398. — Projets de 
Macaulay; suppression des privilèges des Anglais au civil et au criminel; 
opposition des avocats de Calcutta; transaction de YAct de 1836, p. 399. — 
Reprise en matière criminelle des projets de Macaulay, le Bill Ilbert, en 1882; 
opposition des fonctionnaires anglais de l'Inde entière : le biais de VAct 
de 1884, p. 401. — Condition actuelle des Anglais dans l'Inde en matière judi- 
ciaire, p. 402. 

§ 9. — Juges et avocats 405 

Juges anglais et juges indigènes; les Indigènes ont presque le monopole des 
postes inférieurs; composition des Hautes-Cours; barristers, civilians, membres 
tirés du barreau anglais ou indigène; carrière d'un barrister, d'un juge civilian; 
traitements; opinion sur lesjuges des diverses catégories; valeur professionnelle 
et valeur morale. — Les avocats indigènes et anglais; études et préparation ; 
honoraires, p. 405. 

§ 10. — Les résultats 413 

Deux critiques principales : justice trop lente; durée moyenne des procès, 
statistiques; personnel judiciaire trop restreint : attitude prise et économie, 
p. 413. — Opinion de la population indigène sur la justice anglo-indienne, 
p. 416. — Opinion d'un étranger, p. 417. 

CHAPITRE VI 

LE PROBLÈME DE L'ÉDUCATION DES INDIGÈNES 

§ 1. — Les principes. — L'historique 419 

Position de la question : y a-t-il, pour les peuples colonisateurs, lieu d'ins- 
truire les indigènes? Quelle clientèle viser : une élite ou la masse, p. 419? — 
De quels professeurs se servir : indigènes ou étrangers? p. 421. — Historique 
de la question dans l'Inde au xix c siècle, p. 422. 

§ 2. — L'enseignement primaire 426 

Longtemps négligé, il reçoit un commencement d'organisation en 1854, et 
surtout après 1882, p. 426. — On n'obtient pas de bons résultats, p. 427. — 
Causes de l'insuccès : les programmes; les professeurs; l'école payante, p. 428. 



TABLE DES MATIÈRES XIII 

— Sa clientèle, p. 430. — Les écoles gouvernementales et les écoles subven- 
tionnées, p. 430. 

§ 3. — L'enseignement secondaire 432 

L'enseignement secondaire aux Indes est ce que nous appelons l'enseigne- 
ment primaire supérieur, p. 432. — Où il se donne, p. 433. — Les écoles ver- 
nacular et les écoles anglaises, p. 433. — Les programmes, p. 433. — La clien- 
tèle, p. 434. — Progrès de cet enseignement, p. 434. — Les critiques, p. 434. 

— Les réformes de lord Gurzon, p. 435. 

§ 4. — L'enseignement supérieur 437 

L'enseignement supérieur aux Indes, p. 437. — Universités d'examens, non 
d'enseignement; leur rôle, leur organisation, leur budget, p. 437. — Collèges; 
collèges orientaux; collèges selon le type occidental ; collèges gouvernemen- 
taux et particuliers; contrôle et subventions du Gouvernement; affiliation aux 
Universités ; budget et ressources des collèges, p. 439. — Les études supé- 
rieures, moyen de parvenir aux emplois publics, p. 441. — Les études dans les 
divers ordres de collèges ; les divers examens des Universités , p. 442. — 
Médiocre qualité des études supérieures; causes de cette médiocrité : les élèves, 
les méthodes, les professeurs, p. 443. 

§ 5. — Les réformes de Lord Curzon 446 

Tout est à réformer en matière d'enseignement; pourquoi? Lord Curzon 
nomma une commission pour le rechercher, p. 447. — Mauvaises méthodes, 
médiocres élèves, surtout médiocres professeurs, p. 447. — VAct de 1903 : 
réforme des Collèges, des Universités, du corps enseignant, p. 447. — Que 
donnera la loi nouvelle? p. 451. 

§ 6. — L'éducation des filles 453 

L'éducation des filles, problème capital en tout pays, p. 453. — Difficultés 
particulières aux Indes, du fait de la religion et des mœurs, p. 453. — Les 
effectifs scolaires : presque rien en dehors des écoles primaires, p. 454. — Les 
écoles d'assistantes médicales de lady Dufferin, p. 455. — Le zenana teaching, 
p. 455. — Goût de l'instruction publique des filles, p. 456. — Réformes tentées, 
p. 456. 

§ 7. — L'éducation des indigènes les moins avancés. — Un essai curieux 

dans les provinces centrales 457 

Nécessité d'un enseignement plus pratique et plus simple aux indigènes 
ruraux; le système du demi-temps; programme sommaire; méthodes pédagogi- 
ques Frœbel ; étude de l'agriculture, de l'impôt foncier et des documents qui 
s'y rapportent; l'éducation physique; traitement des maîtres; nombre des 
élèves ; résultats, p. 457. 

CHAPITRE VII 

LA PART DES INDIENS DANS L'ADMINISTRATION 
DE LEUR PAYS 

La part oes Indiens dans l'administration de leur pays 463 

§ 1. — Historique 465 

Après lord Clive, lord Cornwalis retire les Indiens de toutes les hautes 
charges ; création et privilèges du Covenanted civil Service : réaction contre cet 
exclusivisme : les déclarations de la Charte de 1833, de la Proclamation de 1858; 
le concours du Covenanted civil Service ouvert aux Indiens (1853), pourquoi ils 
n'en profitent pas; le Statutory Service (1870); nouvel échec; les causes; nou- 
velle proposition de réforme en 1886 : Indian Civil Service; Provincial Service, 
Subordinate Services; longs retards apportés à appliquer toutes ces réformes 
(1887-1892), p. 465. — Les réformes et les projets de réforme de Lord Morley 
et de Lord Minto; comment ils sont accueillis par l'opinion, p. 473. 

§ 2. — Quelques chiffres 475 

Part respective dans les emplois des Européens et des Indigènes; un docu- 
ment officiel : comparaison entre 1867 et 1903; emplois au-dessus et au-dessous 



XIV TABLE DES MATIÈRES 

de 75 roupies par mois; analyse du document en ce qui concerne les divers 
services; quelques services réservés aux Européens; raisons de ce quasi-mono- 
pole, p. 475. 

§ 3. — Les rivalités entre indigènes 479 

L'Inde n'est pas une nation; divisions entre indigènes; Hindous et Musul- 
mans; aptitudes diverses : l'Hindou, homme de cabinet; le Musulman, homme 
d'action, p. 479. — Les procédés anglo-indiens pour le recrutement des fonc- 
tionnaires, les examens et les concours : triomphe du babouisme, doléances des 
Musulmans; adresses au gouverneur du Pendjab et au vice-roi; mesure dans 
laquelle on a tâché de leur donner satisfaction dans les provinces du Nord, p. 483 . 

§ 4. — Les prétentions des lettrés ; l'opinion du peuple 484 

A quel moment les Indiens seront-ils qualifiés pour administrer et gouverner 
leur pays? Un malentendu entre eux et les Anglais; argument d'économie; 
les promesses d'autrefois : cleverness et character; la fitness, l'aptitude; sens de 
ce mot. Arguments opposés des Anglais et des Indiens; proportion des Indiens 
dans les hautes fonctions des divers services, p. 484. — Les lettrés et l'opinion 
publique; quel accueil ferait-elle à un gouvernement et à une administration 
de lettrés indigènes, p. 488. 

§ 5. — Une suggestion 490 

Une solution partielle, mais immédiate : faire une large part à l'élément 
indigène dans la science, d'abord, dans l'éducation ensuite; influence de 
véritables savants sur les demi-savants ; contre-coup sur l'administration . 
L'avenir possible de la domination anglaise, p. 490. 



PRÉFACE 



L'ouvrage que je donne aujourd'hui au public, voilà vingt 
ans que j'y pense et dix ans que j'y travaille. 

Je serais hors d'état d'indiquer à quelles sources j'ai puisé 
pour le faire. D'abord j'ai lu, puis je suis allé dans le pays; 
puis, à quatre ans d'intervalle, j'y suis retourné et j'ai pu 
observer avec des yeux plus clairvoyants. J'ai publié, un peu 
partout, des études fragmentaires que j'ai soumises à de bons 
juges; j'ai, sur leurs critiques, repris ces ébauches pour les 
rendre plus exactes, plus claires, surtout plus brèves; j'ai 
réduit la matière de plusieurs volumes à un seul. 

Au moment de le publier, je constate qu'il n'est pas de moi 
seulement. Il est mon œuvre, et celle de mon ami sir 
William Meyer, secrétaire du gouvernement de l'Inde pour les 
Finances, auteur de la traduction qui paraît à Londres en 
même temps que l'original. Sir William ne s'est pas contenté 
de traduire : il a rectifié les faits et les dates, critiqué et 
parfois remanié les exposés historiques ou techniques, et 
alors c'est moi qui ai retraduit sa traduction; il n'a laissé 
intactes que mes théories, même celles que, comme Anglo- 
Indien, il désapprouvait : je ne puis exagérer ce qu'il a fait 
ni ce que je lui dois. 



XVI PREFACE 

Après lui, il y a encore plusieurs centaines de personnes 
à qui je suis redevable : Anglais et Indiens, personnages de 
tout rang, fonctionnaires de tout grade, en activité ou en 
retraite, officiers de l'armée, agents politiques, agents tech- 
niques, professeurs et savants, sédentaires et voyageurs; leur 
hospitalité, leur savoir, leurs documents, leurs conseils, ils 
m'ont tout offert et j'ai tout accepté; et je ne puis, tant ils sont, 
leur envoyer ici qu'un remerciement collectif. 

Je souhaite que ce livre soit digne de tant de collaborateurs 
bienveillants et du grand Parti Colonial français pour qui j'ai 
voulu l'écrire et à qui je le dédie. 



J. C. 



Sables-d'Olonne, octobre 1909. 



NOTE 



Les mots Inde Britannique qui, dans le titre de l'ouvrage, désignent tout 
V Empire des Indes, sont employés avec un sens plus restreint dans le corps 
même de l'ouvrage, où ils désignent Y Inde administrée directement par les auto- 
rités britanniques, à l'exclusion de la partie de l'Inde qui est demeurée sous 
l'administration des Princes. 






LIVRE I 
LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 



L1NDE BRITANNIQUE. 



CHAPITRE I 

LE PAYS 



§ 1. - QUELQUES ASPECTS PHYSIQUES ET ÉCONOMTQUES 

L'Inde; deux caractéristiques : l'étendue et la variété. Première caractéristique : 
l'étendue; divisions des points de vue géographique et politique; les montagnes; 
l'Himalaya, ses dimensions; l'influence des montagnes sur la distribution de l'eau; 
rivières et pluies; les moussons; les diverses zones; la température, le climat, les sai- 
sons; l'été et ses conséquences économiques et administratives. 

L'Inde est un monde. Elle en a l'étendue et la variété. 

Sa superficie, y compris ce qui, de l'Inde, déborde sur l'Indo-Chine 
(Birmanie, Etats Chans, etc.), est de 1 766 000 milles carrés (1 mille 
carré égale 2 k 2 6, soit 4 690 000 kilomètres carrés). Une diagonale 
tirée soit du Béloutchistan à la frontière orientale assamo-chinoise, 
soit de la frontière nord, par delà les monts du Cachmir, au cap 
Comorin, dépasserait 2000 milles de long (1 mille égale 1 609 mètres). 
Sa frontière terrestre se déroule sur environ 6000 milles (9650 kilo- 
mètres); sa frontière maritime, sur 9000 milles (14 480 kilomètres). 
L'aire qu'elles délimitent est, pour me servir d'une mesure plus 
familière à nos esprits, vaste comme l'Europe, moins la Russie. 

Géographiquement, dans cette masse, on peut dire dans ce con- 
tinent, on distingue : la Péninsule proprement dite, limitée par la 
mer et les montagnes; la région (nord et nord-ouest) à cheval sur les 
montagnes; la région d'au delà les montagnes, Cachmir et, à la 
rigueur, Tibet; enfin les pays d'Indo-Chine, Birmanie et Etats 
Chans, qui mettent l'Inde en contact avec la Chine et le Siam. 

Pour être complet, il faut rattacher à l'Inde proprement dite 
certains pays situés entre elle et l'Europe, que les Anglais, pour 



4 L'INDE BRITANNIQUE 

assurer leurs communications, ont ou occupés ou gagnés à leur 
influence : Aden, rattaché à Bombay, et quelques points des côtes 
d'Arabie et du golfe Persique. 

Politiquement, l'Inde forme deux groupes : l'Inde Britannique, y 
compris la Birmanie (plus d'un million de milles carrés, 2 600 000 kilo- 
mètres carrés, avec 232 millions d'habitants), et les États Indigènes, 
hindous ou musulmans, Inde des Princes ou des Chefs, alliés pour 
ne pas dire vassaux 1 de la Couronne britannique (700 000 milles 
carrés, 1 750 000 kilomètres carrés, avec 62 500 000 habitants). 

On n'attend pas de nous une géographie de l'Inde. Elle n'entre pas 
dans le cadre de cet ouvrage. Nous n'en retiendrons, à cause de leurs 
rapports intimes avec la politique et l'économique, que quelques 
traits, qui dominent tout. 

Et d'abord les montagnes. 

En tous pays, les montagnes ont leur importance; ici elles 
commandent la vie économique et même influent sur le régime 
administratif. Les fleuves, les rivières, la distribution des eaux, et, 
dans une large mesure, les pluies; le degré de fertilité des terres, les 
modes de tenure et de culture; la distribution de la population, sa 
richesse ou sa pauvreté; et jusqu'à cette habitude des gouvernements 
d'émigrer suivant les saisons, tous ces aspects multiples d'une vie 
abondante en contradictions, l'Inde, qu'elle en souffre ou qu'elle en 
profite, le doit à ses montagnes. Montagnes, au reste, n'est pas le 
terme qui convient. Pour être exact, il faut ici parler de groupes ou 
de systèmes. Il en est deux principaux : l'Himalaya et les diverses 
chaînes de la péninsule. 

L'Himalaya ou « région des neiges » n'intéresse pas seulement 
l'Inde. Il est le back-bone, l'épine dorsale de l'Asie Centrale. Il se 
compose de trois parties : celle qui regarde le sud, et que les Anglo- 
Indiens, un peu inexactement, appellent aussi Himalaya; une autre, 
qui regarde le nord et dont le nom particulier est Kouen-Lun; entre 
les deux, un immense plateau, d'une altitude moyenne de 4 500 à 
5000 mètres et, par places, de bien davantage. 

Ainsi défini, l'Himalaya forme une masse prodigieuse. De l'est à 
l'ouest il mesure 3 200 kilomètres; du nord au sud, 800. Sa superficie 
est de 2 500 000 kilomètres carrés, c'est-à-dire celle, tout ensemble, 
de la France, de la Grande-Bretagne, de l'Italie, de l'Autriche, de 
l'Empire Allemand. Sa hauteur est démesurée. L'altitude moyenne 
de la ligne de partage des eaux est de 5 500 mètres. Les distances, 

1. Aucune de ces expressions ne serait rigoureusement exacte : voir plus loin, liv. II, 
chap. i, États Indigènes. 



LE PAYS 5 

l'absence de routes ou l'impossibilité d'en maintenir de praticables, 
la rareté ou l'hostilité des habitants, en font, entre l'Inde et l'Asie, 
une barrière très difficilement franchissable. L'armée anglaise s'en 
est aperçue lors de la dernière expédition au Tibet. Toutefois les 
hauteurs s'abaissent sensiblement vers le Béloutchistan et l'Afgha- 
nistan, et cette circonstance a fait, à toutes les époques, de ces deux 
pays la grande route des invasions. 

Immensité implique variété. Dans l'Himalaya tout se rencontre : 
toutes les formes, tous les paysages, tous les genres de pittoresque; 
le désert avec son aridité, les vallées heureuses avec leur végétation 
luxuriante, des glaciers qui couvriraient une province, et des monts 
géants qui ont près de 9 000 mètres, comme l'Everest, ou plus 
de 8000, comme nombre de ses cadets, frères dédaigneux des 
plus hauts sommets de l'Europe, si gigantesques dans toutes leurs 
proportions que le voyageur qui circule à leurs pieds, à travers les 
vallées, n'a pas la sensation de s'être seulement déplacé par rapport 
à leur masse. Toutefois, et Jacquemont en avait déjà fait la remarque, 
ces montagnes, au premier abord, n'intimident ni ne surprennent : 
elles ne s'élancent pas d'un seul jet; elles se superposent les unes 
aux autres et à des plans successifs, et leurs cimes les plus élevées 
ne peuvent s'apercevoir sans un très grand recul. 

Je dirai plus loin l'influence que cette barrière exerce sur les pluies, 
et notamment sur ce qu'on appelle les moussons. Quant aux cours 
d'eau, l'Asie du Sud les lui doit tous. C'est du massif montagneux 
situé par delà l'Himalaya indien que sortent (pour ne citer que les 
plus grands) l'Indus, le Sutledje, le Brahmapoutra, le Gange lui- 
même malgré les apparences, l'Iraouaddi et la Salouen. 

Des trois parties qui constituent l'Himalaya, il en est une qui 
intéresse l'Inde plus spécialement; c'est celle, je l'ai déjà dit, qui est 
tournée vers le sud. Elle court du nord-ouest au sud-est et donne 
son caractère à cette partie majeure du pays que sir John Strachey 
dénomme avec raison indo-gangétique : à savoir, la vallée de l'Indus, 
qui se jette dans le golfe Arabique, et la vallée du Gange, qui tombe 
dans la baie du Bengale; au total 800 000 kilomètres carrés, peuplés 
de 160 millions d'habitants. 

C'est dans cet « Himalaya indien », qu'assises sur ses plateaux 
ou adossées à ses pentes, l'on trouve tant de stations de montagnes 
ou « villes d'été », célèbres dans les annales anglo-indiennes. Les 
fonctionnaires qui escomptent un congé rêvent d'aller vivre au 
Cachmir, durant la saison chaude, sur les lacs et les fleuves poisson- 
neux, dans les house boats, et parmi les montagnes agrestes et fleu- 



6 L INDE BRITANNIQUE 

ries, cette vie de sports, natation, canotage et chasse, si chère aux 
Anglais, qui leur rend un peu de la patrie absente. Les fonction- 
naires de haut rang, chefs de provinces, ne sortent guère de l'Inde. 
Ils y sont rivés à leur tâche. Sauf le cas de maladie, ils n'ont pas, 
durant les cinq années de leur gouvernement, droit à un congé de 
quelque durée. Il leur faut se reposer en travaillant. A beaucoup 
d'entre eux, l'Himalaya offre, dans leur province même ou à proxi- 
mité de leur province, une ville administrative, une ville d'été, 
Simla, Darjiling, Naini-Tal, etc., où l'altitude, en moyenne quelque 
1 500 ou 2 000 mètres, permet de combattre la chaleur, de travailler 
le jour et, la nuit, de dormir sous une couverture et sans mousti- 
quaire : ceux-là seuls que tortura l'été torride des plaines peuvent 
comprendre ce qu'impliquent de délices entrevues et savourées la 
fraîcheur des nuits et la paix du sommeil. 

Et qui peindra les mille et fuyants aspects de l'Himalaya? Ses 
pentes, au voisinage de Simla, couvertes de rhododendrons géants, 
rivaux en volume des chênes de cent ans, et leurs fleurs rouges qui 
éclatent sur le sombre feuillage des déodars, tandis qu'à une lieue 
de là un glacier paradoxal étincelle au soleil? Et les pics prodi- 
gieux des alentours de Darjiling, et leurs beautés sublimes : nuées 
épaisses qui escaladent leurs pentes, brumes roses qui, au soleil 
levant, bordent leurs contours, tandis que le fond des vallées dort 
encore sous le voile blanc du brouillard? Et la grâce altière du lac 
de Naini-Tal, et ses bords ici frais et pimpants, là sombres et tragi- 
ques? O merveilles innombrables, vous avoir vues et, peut-être, ne 
plus vous revoir jamais ! 

Auprès de l'Himalaya, les autres montagnes ne sont que taupi- 
nières. Et cependant le triangle de la Péninsule que baigne l'océan 
Indien renferme tout un système montagneux dont l'action, physique 
et économique, est décisive sur une région qui ne mesure pas moins 
de 700 000 milles carrés (1 750 000 kilomètres carrées) et renferme 
120 millions d'habitants. Il constitue, on n'ose pas dire une sorte de 
plateau, puisque les surfaces planes y sont rares, mais plutôt une 
juxtaposition de mamelons et de cuvettes, avec des ressauts, çà et là, 
de 500 à 1 000 mètres. Deux massifs s'y distinguent : un qui le limite 
dans sa longueur sur chaque côté, ce sont les Ghâtes (mot qui signifie 
degrés, escaliers), chaînes qui courent, du nord au sud, à peu près 
parallèles au rivage de l'océan Indien, Ghâtes de l'ouest, hauts de 
1200 à 2 800 mètres, Ghâtes de l'est, beaucoup moins élevés; un 
autre, qui le traverse, de l'est à l'ouest, à la façon d'un couloir, ce 
sont les monts Vindhya et Satpoura, hauts de 1 200 à 1 400 mètres. De 






LE PAYS 7 

ce couloir sortent deux fleuves qui se jettent dans le golfe Arabique, 
le Nerbudda et le Tapti. Des Ghâtes de l'ouest descendent le Goda- 
very, le Krichna et le Caveri, qui se jettent dans la baie de Ben- 
gale. Tous fleuves qui, insuffisants pour arroser une région si vaste 
et de forme aussi îrrégulière, y constituent cependant un facteur 
essentiel de vie comme instruments de transport et surtout d'irrigation . 

L'importance qu'avec raison l'Inde attribue à l'eau atteste com- 
bien tout ici diffère de l'Europe, surtout de l'Europe centrale. 
Chez nous, l'agriculture (exception faite de l'agriculture maraîchère, 
habituellement artificielle et localisée) a rarement à se préoccuper 
de la sécheresse. Dans l'Inde, au contraire, souvent l'eau manque; 
et l'eau absente ou rare, c'est la disette ou même la famine. 

L'eau est distribuée aux hommes par les cours d'eau et les pluies. 
Les grands cours d'eau de l'Inde s'alimentent aux plus hautes mon- 
tagnes du globe, dont les neiges leur assurent un débit presque con- 
stant. Les régions qu'ils arrosent sont, grâce à l'irrigation, assez 
régulièrement défendues de la sécheresse. Mais il est des régions où 
les rivières ont une réserve moins abondante et moins sûre et, par- 
tant, l'irrigation une aire moins vaste. Il en est d'autres qu'arrosent 
des cours d'eau insignifiants et qui doivent compter uniquement sur 
l'eau des pluies. C'est là que cultivateur et fonctionnaire interrogent 
le ciel et implorent ou invectivent les nuées qui passent. La pluie, 
les journaux officiels y consacrent périodiquement une revue spé- 
ciale. La Gazette de VInde en fait l'objet d'un supplément qui indique 
la hauteur de l'eau tombée en chaque région, province par province, 
district par district. Et les journaux locaux ont tous sans excep- 
tion une rubrique : « Le Temps », qui résume les mouvements 
météorologiques et les perspectives agricoles. C'est surtout à l'ap- 
proche ou au cours des moussons que les articles se multiplient : 
« la pluie s'annonce; la pluie a commencé tel jour; en tel lieu, la 
pluie continue; chute abondante; quantité satisfaisante (fair amount) ; 
pluie intermittente; pluie rare, etc. » C'est la période critique de 
l'année. Et tous les ans, tout un peuple passe par les mêmes 
angoisses. Le mot est juste : leur vie est en jeu. Dans l'Inde, jus- 
qu'à concurrence d'un maximum de 25 pouces d'eau (1 pouce égale 
2 centimètres 1/2), la densité de la population ne dépend guère 
— sauf exceptions — que de la température et de la pluie, et varie 
avec elles i . 

1. Ailleurs, d'autres considérations s'ajoutent et interviennent : la fertilité du sol, la 
proximité des marchés, la facilité des communications, la sécurité des personnes et des 
biens. 



8 L INDE BRITANNIQUE 

Pour satisfaire le cultivateur, la distribution de la pluie doit réunir 
deux qualités : l'abondance et l'opportunité. Les Provinces Cen- 
trales, par exemple, pays essentiellement agricole, reçoivent norma- 
lement 60 pouces d'eau par an : c'est une quantité' tout à fait satis- 
faisante. Mais les deux cultures principales, riz et coton (sans 
parler du millet), y ont des besoins différents et même opposés. En 
sorte que rarement la pluie tombe opportunément au gré de tous. 

La distribution des pluies dans l'Inde est particulièrement 
influencée par la direction des moussons et la forme et la hauteur 
des montagnes. Il y a, dans l'opinion commune, deux moussons : 
celle du sud-ouest, qui souffle de juin à septembre, et celle qu'on 
appelle généralement mousson du nord-est, et qui n'est en réalité 
que le courant du sud-ouest quand il se retire, durant les mois 
d'octobre à décembre. 

La mousson du sud-ouest arrive et pénètre par deux côtés : par 
la baie du Bengale ^t par la mer d'Arabie. Le courant qui vient de 
la mer d'Arabie arrose surtout le pays situé entre la mer et les Ghâtes 
de l'ouest et les districts immédiatement placés derrière eux; mais il 
s'étend aussi jusqu'à l'Inde centrale et au Radjpoutana. Le courant 
qui vient de la baie du Bengale arrose la Birmanie, l'Assam, le 
Bengale, la vallée du Gange. Puis les deux courants se combinent 
pour arroser le Pendjab et les districts de l'Himalaya occidental. Les 
régions qui reçoivent en plein la mousson du sud-est sont saturées 
d'eau; certaines parties des Ghâtes de l'ouest et de l'Assam reçoivent 
de 300 à 500 pouces (7 m. 50 à 12 m. 50) d'eau par an. A Paris, la 
hauteur annuelle des pluies est de m. 60. Dans quelques endroits 
de l'Inde, il en tombe plus que cela en vingt-quatre heures. 

La mousson du nord-est arrose la côte du Carnatic (Madras), et 
se répand à l'intérieur sur le plateau de Mysore et jusqu'au bord 
des Ghâtes de l'ouest. 

Quelques régions participent des deux moussons : notamment 
certaines parties du Décan et du Carnatic. Mais il en est d'autres 
qui n'attendent rien des moussons, c'est-à-dire de ces pluies pério- 
diques et, à certains égards, régulières. Elles tirent leur subsistance 
d'autres pluies, semblables à nos pluies irrégulières d'Europe qui, 
dès lors, ont pour elles une importance capitale. 

La distribution de la pluie, par toute l'Inde, est extrêmement 
variable. J'ai donné tout à l'heure certains chiffres pour les Ghâtes de 
l'ouest et l'Assam. Le Sind 1 , pays sec, comparable à certaines parties 

1. Voir note A, page 10. 



LE PAYS 9 

de l'Egypte, reçoit par an m. 08 d'eau; le Béloutchistan, m. 087; 
le Radjpoutana occidental 1 , m. 114. Dans une même région, il se 
rencontre d'énormes variations. 

Comme la pluie, la température dans l'Inde est fort inégale. Cela 
tient à l'immensité du pays : tous les climats s'y rencontrent. Au 
même moment, on enregistre des températures qui diffèrent comme, 
en Europe l'hiver, celle de Nice et celle de Saint-Pétersbourg. Toute- 
fois, on peut dire qu'il y a dans 1 Inde deux régions thermiques : celle 
où, de manière constante, la température demeure élevée presque 
toute l'année, sans rémission marquée ni prolongée durant l'hiver : 
c'est la région de l'Inde centrale et méridionale; et celle où l'hiver 
et l'été présentent d'énormes différences, du froid vif à la chaleur 
extrême : c'est celle du Pendjab, du Sind, du nord et du nord-ouest. 

Cette dissemblance des deux régions s'explique aisément. Celle du 
nord, à mesure qu'on s'éloigne de l'équateur, ne connaît plus cette 
égalité des jours et des nuits qui, d'un bout de l'année à l'autre, 
assure l'équilibre de température; le soleil, pendant les vingt- 
quatre heures, reste au-dessus de l'horizon un temps qui varie avec 
les saisons, et verse à la terre plus ou moins de chaleur. Le conti- 
nent indien va, du sud au nord, en s'élargissant et devient moins 
accessible à l'action de cette ceinture marine, qui tend à égaliser la 
température. Enfin l'état variable de l'atmosphère accroît ou réduit 
la radiation, par laquelle la terre rend à l'espace la chaleur qu'elle 
en a reçue. 

Dans ces provinces, qui connaissent deux saisons, l'été est plus 
redoutable à l'Européen et l'hiver à l'indigène. L'indigène, le froid 
venu, grelotte sous ses haillons de coton. L'Européen, quand l'été 
sévit, fuit, s'il le peut, la plaine ; mais ce n'est le lot que des happy 
few. Kipling a peint la vie mortelle de ceux que leurs fonctions 
y retiennent loin des montagnes, de leur fraîcheur et de leurs 
plaisirs. 

Somme toute, l'Inde est, sauf exception, un climat dur et qui 
éprouve. Le soleil et l'eau y combinent leur action pour développer 
une humidité et une tension également énervantes et amollissantes. 
Et l'Européen n'est pas seul à en souffrir. Sur de larges espaces, au 
centre du pays, la fièvre règne en maîtresse sur les indigènes, sans 
qu'on puisse en rendre exclusivement responsables ni les marais qui 
l'engendrent ni les moustiques qui la véhiculent. En 1902, la mor- 
talité moyenne de l'Inde Britannique 2 s'élevait à 31,67 pour mille 

1. Voir note B, p. il. 

2. Cf. pour l'Inde entière, Démographie, p. 25-26. 



10 L'INDE BRITANNIQUE 

habitants, dont 19,17 dus aux fièvres. En Birmanie, la troisième 
expédition, qui annexa la Province Haute, perdit (en une année, 
du 17 novembre 1885 au 31 octobre 1886) 22 officiers (11 morts et 

11 blessés) du fait de la guerre et 76 du fait de la maladie; même 
proportion pour les soldats : 80 morts et 919 blessés, 1 956 malades. 
Dans certaines parties de l'Inde, notamment au cœur de la pénin- 
sule, d'innombrables insectes volants, rampants, lumineux, odorants, 
puants encombrent et épaississent l'air, gêne des soirs et tourment 
des nuits. 

Ce sont là des conditions qui exercent une indiscutable influence 
sur certains aspects de la politique et de l'administration aux Indes. 
Les Anglais y ont fait et dû faire de l'hygiène — et de ce qui s'y 
rattache — une étude attentive et minutieuse. 

La colonisation proprement dite, c'est-à-dire l'établissement de 
nombreux Européens fixés à demeure par des intérêts permanents, 
ils ne l'ont pas considérée comme possible, et, pour cette raison (et 
pour d'autres, d'ordre économique et politique, fort curieuses, sur 
lesquelles nous reviendrons), ont cru devoir longtemps la décourager. 

Maintenant nous pouvons comprendre pourquoi l'administration 
a pris l'allure et le caractère d'une administration nomade : durant 
l'hiver, les fonctionnaires ont reçu l'ordre d'être sans cesse en mou- 
vement, ce qui présente de multiples avantages au point de vue pro- 
fessionnel et physique; et, quand vient l'été, tout un groupe d'admi- 
nistrateurs, jamais assez nombreux au gré de ceux qu'il omet, 
émigré, des plaines désolées de chaque province, vers' les fraîches 
altitudes, bienfaisantes à la fois au corps et à l'esprit. Tout y gagne : 
la santé — économie d'hommes — , le travail — économie de temps. 



NOTES 



Note A (de la page 8) : La chaleur dans le Nord-Ouest de l'Inde. 

Dans le Sind, dans le Pendjab, le Radjpoutana, le sol est surtout du sable. Ce sable 
emmagasine la chaleur solaire. Dans le Haut-Sind, qui est loin de la mer, le thermo- 
mètre s'élève et demeure à des hauteurs formidables. Toutes les installations, toutes les 
habitudes attestent la préoccupation de se soustraire à la chaleur. Dans la maison, aux 
murs de terre, dont l'épaisseur (cinq à six pieds) rappelle les constructions de jadis, de 
six heures du matin à huit heures du soir, tout demeure clos. A cette condition, on main- 
tient la température entre 100 et 105° Fahrenheit (37,7 à 40,3 degrés centigrades); sans 
quoi elle s'élèverait à 115-120° (46 à 49 degrés centigrades). Partout le pankah (forme 
bien connue d'éventail, mû, à bras d'homme, par des cordes roulant sur des poulies) : 
pankah pour dîner en plein air; pankah pour rafraîchir les joueurs de tennis; pankah 
pour écrire; pankah pour dormir la nuit sur la terrasse, sous cette sorte d'auvent, élevé 
dans le dessein d'arrêter au passage le moindre souffle d'air et de s'assurer une chance 
de fraîcheur. Contre les moustiques, redoutables en cette saison, il n'est pas question de 
s'abriter sous le voile des moustiquaires, ce serait une étuve. On se livre à eux, les 



LE PAYS 41 

jambes et les pieds protégés par les chaussures et les bas, et le torse, resté découvert, 
oint de pétrole, dont l'odeur les éloigne. Autour de soi, on a groupé, la nuit, des jarres 
de terre poreuse, qu'un boy fréquemment arose et agite, pour déterminer une évapora- 
tion rafraîchissante. Et c'est ce même pays où, durant l'hiver, il faut, sous peine de 
geler, recourir aux vêtements de drap, parfois de double épaisseur. 

Note B (de la page 9) : Le Radjpoutana. 

Le Radjpoutana est le pays le plus digne d'études de l'Inde entière. 

Au point de vue physique, plaines et monticules sont faits d'un sable fin et doux, si 
profond qu'en certaines places la couche explorée mesure 150 pieds, sans qu'on ait 
atteint le roc. Sir Svvinton Jacob, depuis trente ans véritable directeur des travaux 
publics de Jeypour, capitale d'un des Etats du Radjpoutana, estime que le Sind, une 
partie du Pendjab et le Radjpoutana sont l'ancien lit d'une mer qui s'étendait du golfe 
Persique au pied de l'Himalaya. 

Au point de vue ethnique et historique, les Radjpoutes ont un passé dont l'intérêt égale 
la gloire. Sir Alfred Lyall leur a, dans ses admirables Asiatic studies, consacré une étude 
pénétrante et puissante, qui ouvre à l'étudiant plus d'un secret de l'histoire de l'Inde, 
même contemporaine. 



2. — QUELQUES ASPECTS PITTORESQUES 



Le ciel, la lumière; la nature et les paysages; l'homme et les bêtes. Les fauves et 
leurs victimes. 

La seconde caractéristique : la variété. Pourquoi l'Inde a moins de charme pour les 
Européens; l'Inde et les civilisations à nous familières; l'Inde d'aujourd'hui et l'Inde 
d'autrefois; quelques régions; villes modernes, temples et pèlerinages : Bombay, Calcutta, 
Karatchi, Rangoun, Outacamund et Simla; Haïderabad et Bénarès. 



A beaucoup d'entre nous, obstinément attachés au sol natal, 
paresseux de corps mais curieux d'esprit, et qui lisent, et imaginent, 
et voient avec les yeux de l'âme, l'Inde apparaît comme un pays de 
beauté et de mystère, dans lequel la nature, l'art et l'histoire cons- 
pirent pour exciter et satisfaire l'intérêt du voyageur, du dilettante 
et du savant. La réalité ne répond pas à cette vision. 

Durant la plus grande partie du jour, l'éclat de la lumière et la 
chaleur du soleil tiennent l'Européen des plaines enfermé, non pas 
inactif, pour ne sortir qu'au soir. Le soir vient et tout de suite voici 
l'ombre qui monte. Pas de crépuscule; pas de ces haltes indécises 
et charmantes entre l'âpre effort des heures de travail et la molle 
détente des heures d'intimité : l'« entre chien et loup » est inconnu. 
C'est une des mélancolies de l'Inde. Malgré soi, on évoque l'Europe 
et ses glorieux soleils couchants, quand la fraîcheur mêle son apai- 
sement à toute la splendeur de la lumière qui décroît. Subitement, 
l'obscurité envahit tout. Le chacal pleure lamentable, cependant que 
le moustique vient à l'oreille sonner sa fanfare obsédante et que, du 
formidable silence de la nuit, surgissent des formes : arbres tordus 
et rochers menaçants, ou des sons : feuillages qui bruissent, cascades 
qui grondent, lesquels ont dû singulièrement contribuer à faire du 
néo-hindouisme ce paganisme bigarré, où toutes les forces de la 
nature et toutes les terreurs des hommes ont été érigées en dieux 
qui ont leur culte et leurs fidèles. 

La campagne, non plus (sauf dans l'Himalaya), ne tient pas tout 
ce qu'on s'en promettait. D'avance, on s'était complu à une nature 
débordante d'exotisme. La région tropicale n'est qu'une petite frac- 
tion de l'Inde : les palmiers qui jaillissent de terre et, d'un bond, 



LE PAYS 13 

lancent à 20 mètres en l'air leur panache verdoyant; les lianes qui 
rampent sur le sol, s'accrochent aux troncs, grimpent aux fûts, les 
dépassent et retombent, joignent et mêlent les feuillages et hérissent 
la forêt; les sources et les ruisseaux qui courent au fond des vallées, 
si cachés sous les herbes folles que l'oreille seule les suit à leur 
bruit; les haies gigantesques d'héliotropes et de fuchsias, les hampes 
du bambou et les crosses puissantes des fougères, les calices blancs 
des arums et des daturas, tout cela ne se rencontre que bien au-des- 
sous des tropiques, à mi-chemin de l'équateur, de Calicut à Pondi- 
chéry, ou dans les deltas humides. Ailleurs, le paysage indien est 
presque un paysage européen : des plaines qui se déroulent et 
s'étendent, par de paisibles ondulations; des montagnes qui ferment 
l'horizon; des brouillards, tantôt fumées légères et fuyantes, tantôt 
masse cotonneuse tapie au creux des vallées; et, sur les pentes, des 
arbres aux formes familières et dont les feuilles, périodiquement 
renouvelées, consolent des agaçants feuillages éternellement verts. 
Au reste, les arbres, bien que le sol leur convienne — témoin 
tant d'admirables spécimens — deviennent plutôt rares. Dans l'Inde 
proprement dite la forêt primitive a presque disparu. Sauf dans 
quelques régions, comme les Provinces Centrales, où elle fut, aux 
époques historiques, l'asile des vaincus, et demeure encore le 
domaine impénétrable de la fièvre, il ne reste plus que celle — par- 
fois replantée — abondante en futaies magnifiques, joie du peintre 
et davantage de l'économiste, sur laquelle s'est étendue la vigilance 
administrative 1 . Le défrichement, œuvre de progrès et d'hygiène, 
parfois aussi œuvre de barbarie et de laideur, a tout nivelé. Le sol 
est plat et nu. En maint endroit de l'antique vallée du Gange, l'œil 
le plus aigu n'atteint pas l'horizon. A l'infini, des champs cultivés : 
ici blé et millet de toutes variétés et de toutes tailles; là, riz, coton, 
indigo, jute, etc. Plus de bois, ni même de bosquets, tout au plus la 
jungle*, des arbres isolés, sporadiques. L'indigène semble être leur 
ennemi. Plaines et collines, il a tout dénudé. Parfois même, il 
détruit pour le plaisir. Aussi les sources tarissent et le combustible 
est si rare que presque toute l'Inde cuit ses aliments sur de la fiente 
séchée au mur. Les Anglais s'efforcent de reboiser : ils recons- 
tituent des pépinières; ils bordent les routes d'acacias ou de 

1. L'administration des forêts de l'Inde, qui a si longtemps été à notre école, peut 
maintenant nous donner des leçons pour nos colonies. 

2. Le mot jungle, dans l'Inde, a deux sens. Il peut vouloir dire tout pays sauvage, cou- 
vert de forêts, et spécialement la forêt luxuriante, la végétation tropicale du Sud, ou 
simplement toute terre inculte que recouvrent des arbres chétifs et de misérables buis- 
sons. C'est en ce dernier sens qu'il est employé dans le texte. 



14 L'INDE BRITANNIQUE 

nim, sorte de frêne; mais c'est une œuvre de patience et de vigi- 
lance, que ruinent bien vite, si la surveillance s'arrête un jour, le 
couteau du paysan et la dent des chèvres. 

Car le bétail — tout autant que l'homme — coopère à cette œuvre 
de destruction. Bien qu'il y ait, par toute l'Inde, terrains et bergers 
communaux, partout on rencontre bœufs, buffles, zébus, moutons et 
chèvres errant au hasard, en liberté. Parfois un cavalier sur la route 
ou, sur la voie ferrée, un train les surprend et, d'une allure aussitôt 
ralentie, les chasse un temps devant lui. Le détour d'un chemin ou 
la brèche d'une haie leur permet de s'esquiver : ils pénètrent dans 
le champ ou dans le bois non gardé et y gâtent le travail d'une 
saison. 

Chose curieuse, en ce pays, les animaux semblent être muets. De 
temps à autre, on entend l'âne braire; mais c'est à peine si le 
chien aboie, même aux passants; le bœuf paît silencieux et le 
mouton oublie de bêler. Virgile et ses beaux vers sur les bœufs 
mugissants et toute l'école des bucoliques risquent ici d'être incom- 
pris. Joignez à cela que les vaches, fauves ou grises, tondent des 
prés secs et jaunes : leur pelage se confond avec le pâturage. 

De ces paysages sans couleur et sans vie, de cette lente destruction 
de tout ce qui fait la grâce ou la beauté des lieux, un Anglais humo- 
riste m'offrait cette explication. Le bœuf se tait, c'est que le fauve, 
son ennemi, rôde aux alentours. Vous regrettez la forêt que ronge 
la chèvre ou que le bûcheron dévaste; louez plutôt la civilisation 
qui triomphe : le blé va pousser sur le repaire du tigre. 

Au tigre — nom symbolique — ajoutez la panthère, le léopard, 
l'hyène, le loup, le serpent, voire l'éléphant, et vous aurez le gros de 
l'armée qui menace l'homme et que l'homme combat. Sans grand 
succès, d'ailleurs : la vie procrée plus vite que lui ne détruit l ; les 
effectifs semblent ne pas diminuer. Les statistiques de 1905 accu- 
sent 23 854 morts d'homme dues à ces terribles ennemis, à savoir : 
21 797 aux serpents et 2 054 aux fauves : 48 à l'éléphant, 401 au 
léopard (dont 126 dans les seules Provinces Centrales), 786 au tigre 
(et son contingent est parfois plus élevé : 1 170 en 1901), 153 au 
loup (403 en 1901, dont 166 dans le seul Rokhilkand), etc. Ce sont là 
des chiffres respectables. Toutefois, il n'est pas impossible que tigres 
et serpents ne soient tenus responsables de ce qui aura pu être le 



1. En 1905, la statistique mentionne 64117 serpents tués et 16 915 fauves, dont 1 
tigres, 4 811 léopards, 2 236 ours, 2 016 loups, 544 hyènes, etc., pour lesquels il a été p^ 
par le gouvernement des primes de 127 665 roupies pour les fauves et 2 676 pour les 
serpents. 



355 

payé 



LE PAYS 15 

fait de l'homme. Ce qui leur revient en propre (si l'on y joint 
92 277 têtes de bétail tuées par les fauves et 8 039 par les serpents) 
suffît à expliquer les encouragements que le gouvernement donne à 
leur destruction. Les primes que, de ce chef, il paie (parfois de 
mauvaise grâce, disent les chasseurs) s'élèvent chaque année à 
quelque 100 000 roupies (96 952 en 1901, 104 545 en 1902). Et les 
Princes, sur ce point, imitent le gouvernement britannique. 

J'en aurai fini avec ces notions éparses et sommaires quand 
j'aurai ajouté — et c'est la seconde caractéristique que je signalais 
plus haut — que l'Inde est un pays infiniment varié. Qui n'en par- 
court qu'une région ne peut connaître quelle et n'a pas le droit de 
parler des autres. Et les différences ne sont pas celles — même 
tranchées — d'une province de France à une autre province ; l'écart 
est immense; vingt lieues de pays, et voici que tout change : nature, 
langue, civilisation, peuple. Et, toutefois, d'un bout de l'Inde à 
l'autre, on retrouve, sous les dissemblances, un air de famille; 
l'observateur le moins attentif perçoit, à mille indices, que c'est ici 
un autre monde que l'Europe : sauf aux lieux, limités, où l'Européen 
a mis sa griffe, c'est l'Asie qui paraît et qui s'impose. 

Il y a quatre-vingts ans, Jacquemont constatait déjà ce qu'à 
l'égard du pittoresque l'Inde est bien pauvrement partagée ». Sans 
doute, l'Himalaya proteste contre cette assertion et cent endroits 
la démentent. Pourtant, elle demeure en partie exacte. Où rencon- 
trer le pittoresque dans un pays de deltas et de plaines monotones? 
Comment espérer trouver l'art chez des populations, pauvres ou 
appauvries, aux besoins si limités et aux goûts si humbles? Qu'at- 
tendre d'une terre dont on peut dire qu'elle est le pays des dynasties 
renversées et des civilisations détruites? 

Combien des nobles constructions de jadis ne sont plus aujourd'hui 
que ruines! Les sept villes du Vieux-Delhi, Fatipour-Sikri, qu'on a 
restaurée, Amber, Golconde, Ava, Amarapoura, résidences de souve- 
rains, que les souverains suivants ont délaissées pour le plaisir de cons- 
truire eux-mêmes leur demeure, montrent encore, non loin des capi- 
tales actuelles, des tours, des minarets, des remparts, des monceaux 
de pierres écroulées, qui attestent l'effort ambitieux, et souvent heu- 
reux, des générations disparues. Et — détail à relever — ces ruines 
sont presque toutes modernes, parfois contemporaines des monuments 
qui subsistent. Le Taj-Mahal, à la fois tombeau et mosquée, si beau 
sous les rayons de la lune, de cette beauté que la clarté des nuits 
donne au marbre blanc, le Taj du xvi e siècle, combien peu de temps 
le sépare du Khotoub du Vieux-Delhi! Presque partout, dans ce 



16 L'INDE BRITANNIQUE 

qui reste debout comme dans ce qui gît à terre, on retrouve la main 
ou l'influence de l'Arabe, voire de l'Européen : sur quelles ruines, 
vingt fois plus anciennes, celles que nous voyons encore ont-elles 
pu s'élever? Et de quelles merveilles n'avons-nous pas été privés 
par les successives barbaries qui se sont abattues sur ce pays? Le 
patient et ingénieux service archéologique , récemment réorga- 
nisé, nous le dira quelque jour. Mais, déjà, nous pouvons comprendre 
et expliquer pourquoi, sauf en quelques régions privilégiées, l'Inde, 
ravagée et dépouillée, peut, moins que d'autres pays, piquer la 
curiosité ou exciter l'enthousiasme. Elle est une terre de tristesse. 

Joignons, pour expliquer la désillusion du voyageur, cette autre 
considération, à mon sens, capitale. Visiteurs de l'Inde, tous ou 
presque tous, nous sommes des élèves de la Grèce et de Rome. 
D'où que nous sortions, d'Oxford, de Paris ou de Berlin, notre 
éducation s'est faite à l'école des civilisations grecque et romaine. 
Elles ont laissé en nous des traces indélébiles. Que nous allions 
visiter Pergame ou Athènes, nous ne pouvons fouler ce sol sacré, 
approcher ces vestiges vénérables, sans que notre mémoire s'éveille 
et que notre âme s'émeuve. Toute l'histoire, toute la légende nous 
en est familière. Les postulats les plus audacieux de la mythologie, 
nous les admettons d'avance. Homère, ses héros, leurs hauts faits 
et leurs rivalités; la beauté de l'Acropole et du Parthénon et la 
gloire de leurs artistes sublimes; tout cela est en nous et en surgit 
à point nommé, inonde notre esprit et décuple la beauté des choses 
et le charme d'un pèlerinage aux cités de Priam, d'Apollon ou de 
Périclès. En Inde, au contraire, la mythologie nous apparaît à la 
fois étrange et trop peuplée; l'histoire nous est peu connue; la 
religion (non pas le grossier animisme moderne, mais les formes 
anciennes et respectables du bouddhisme et du brahmanisme) est, 
à certains égards, comparable aux nôtres, et, à cause de cela, peut 
choquer des âmes croyantes; enfin Vichnou et Siva, les mille divi- 
nités secondaires, et les héros favoris des grandes épopées hindoues, 
Rama et Krichna, ne sont pas de nos familiers comme Achille et 
Ulysse, Jupiter ou Minerve. Tout cela, notre ignorance et leur 
étrangeté, empêche ce jaillissement de la mémoire ou modère cet 
élan de l'âme qui fait que le passé se lie au présent, et l'invisible au 
visible, et supprime du spectacle cet élément de jouissances : l'in- 
consciente collaboration du spectateur. 

Malgré ces réserves, l'Inde est si vaste et si variée qu'elle abonde 
encore en paysages, en cités, en sanctuaires qui émeuvent la sensibilité 
et stimulent la réflexion. 



LE PAYS 47 

On peut assez exactement dire qu'il y a deux Indes : l'Inde con- 
temporaine, qui vit dans le présent et se transforme avec le temps et 
ses conditions; et l'Inde du passé, qui s'y complaît et qui s'y enferme. 

L'Inde d'aujourd'hui, c'est Bombay, mi-européenne et mi-asia- 
tique, avec sa population cosmopolite, ses 800 000 habitants, son port, 
où se parlent toutes les langues et où viennent aboutir les graines 
et les cotons du Goudjerat, du Décan, de l'Inde Centrale; ses monu- 
ments de moderne gothique inattendu sous ces latitudes; sa noble 
promenade le long de la mer, qui, à la journée finissante, voit 
défiler en voiture et se saluer et s'épier, dévorées de curiosité, les 
femmes de toutes les sociétés : hindoues, musulmanes, surtout 
parsies et européennes, si proches les unes des autres et cependant 
si séparées. 

C'est Karatchi, capitale naissante d'une terre conquise sur le 
désert, port depuis peu aménagé pour le commerce, qui , situé à 
l'entrée de la vallée de l'Indus, attire à lui, mais moins vite que 
ne l'espéraient et le Gouvernement et la Corporation, tout le blé 
que, dans le Sind et le Pendjab occidental, l'irrigation fait surgir du 
sable, jusqu'alors infertile. 

C'est Rangoun, création nouvelle et nouvelle merveille du génie 
anglais, ville qui, émergeant à peine des boues du Delta, promène 
par ses rues trop larges, autour de ses pagodes étincelantes, le gai 
bariolage de ses foules irrévérencieuses; port né d'hier, qui déjà 
rivalise avec les plus actifs, et développe un commerce grandissant, 
à mesure que l'Iraouaddi, dans son cours de 1200 milles, draine 
plus de richesses : riz du Delta, bois précieux de la Birmanie 
moyenne et supérieure, en attendant qu'y descendent les produits 
des Etats Chans et peut-être du Yunnan occidental. 

C'est Calcutta, orgueil de l'Inde, la cité aux grands espaces libres, 
aux pâturages conservés en pleine agglomération urbaine, ville de 
travail et ville de plaisir, centre d'affaires colossal, tout ensemble 
emporium immense et gigantesque usine, avec l'Hougli et ses rives 
populeuses, et les convois de jute, de coton, d'indigo, qui y affluent, 
et les foules qui s'y pressent, serrées et impatientes comme celles 
qu'on voit aux abords de la Tamise; capitale digne de l'Empire, 
magnifique comme croissance et comme vie, lentement conquise 
sur un pays bas et triste, intolérable pendant l'été, délicieuse durant 
les mois d'hiver; redoutée et presque méprisée de ceux qui l'igno- 
rent, et qui séduit ceux qui y viennent, et qui les garde. 

Et ce sont encore toutes ces stations de montagne, ces villes d'été 
où se viennent réfugier contre les chaleurs, outre le gouvernement 

l'inde britannique. 2 



18 L'INDE BRITANNIQUE 

de l'Inde et les gouvernements provinciaux, escortés de ce qu'il 
leur faut de collaborateurs et de scribes, tout ce que l'Inde du Nord 
compte d'aristocratie indigène et d'oisifs et de snobs de toutes les 
races, jaloux d'approcher les puissants de la terre. C'est Simla, 
capitale d'été du gouvernement de l'Inde et de celui du Pendjab; 
c'est Outacamund, capitale du gouvernement de Madras; Maha- 
bleshwar, de celui de Bombay; Naini-tal, des Provinces-Unies; 
Darjiling, du Bengale; May-Myo, de la Birmanie; Mont-Abou, du 
Radjpoutana; et tant d'autres, Murray, Mussourie, Dalhousie, Lans- 
downe, Kurseong, Lanauli, Khandala, Coonor et Kodaikanal. 

Ces villes d'été, des sanitaria *, comme on les a longtemps appelées, 
ne sont pas une invention récente ; les premières datent de soixante- 
dix à quatre-vingts ans. Ce qui est récent, c'est qu'elles sont, au 
grand scandale des villes de plaine 2 , devenues, pour beaucoup, 
une nécessité. Leur reine à toutes est Simla. Ce n'est pas la plus belle. 
Outacamund — Outy, dans l'intimité — l'emporte par la variété des 
sites et l'espace grand ouvert; Naini-Tal, par la grâce sauvage; May- 
Myo, un coin de Surrey, par son charme onduleux et paisible; Dar- 
jiling, par la splendeur sublime de ses montagnes. Mais Simla est 
le siège, pendant sept mois, du gouvernement de l'Inde, pendant 
six de celui du Pendjab. C'est la ville de tout l'Empire où la vie de 
plaisir la plus ardente se mêle à la vie de labeur la plus intense. 
Tout ce qui dans l'Inde travaille et tout ce qui s'amuse accourt à 
Simla, et le reste en rêve. 

Ils le peuvent : l'endroit le mérite. Chacun des pics, chacune des 
croupes, sur quoi Simla s'étage, offre, à des plans successifs, des 
vues délicieuses ou sublimes : ici, à 25 ou 30 milles de distance, 
des pics neigeux, dont quelques-uns atteignent 16000 pieds; là, 
des groupes sombres de pins et de déodars. Toutes les pentes, et 
il y en a partout, puisque les chemins ont été taillés à même la 
montagne , sont vertes et fleuries. Autour des maisons on a, 
pour en parer les abords, semé des dahlias , qui ont essaimé 
et, maintenant sauvages, profilent parmi l'herbe du talus leur tige 
élancée et piquent leur vif coloris. Mais herbe, arbres et fleurs ont 

l.Les Anglais distinguent, avec raison, les sanitaria, endroits où l'on conserve sa santé, 
et les sanatoria, endroits où on la recouvre. Macaulay, dans sa correspondance (1 er juil- 
let 1834), écrit à propos d'Outacamund : « C'est une nouvelle découverte; une place où les 
Européens vont pour leur santé, ou, comme l'appellent les fonctionnaires de la Com- 
pagnie — Dieu bénisse leur érudition — sanaterion. Cela se trouve à 7 000 pieds au-dessus 
de la mer. » 

2. Il n'est pas d'année où la presse n'enregistre contre ces exodes de l'administration 
des protestations véhémentes. Elles demeurent forcément sans écho. Elles ne peuvent 
avoir d'autres résultats que d'élargir davantage les rangs des privilégiés qui y sont admis. 



LE PAYS 19 

des ennemis : le paysan, dont les champs de pommes de terre ont 
déjà ruiné la forêt; le coolie, qui, pour nourrir les chevaux, dévaste 
pentes et plaines et chaque matin traîne à Simla d'énormes bottes 
d'herbe sous lesquelles il disparaît ; enfin le boy, qui, pour orner la 
table de son maître, ravage les massifs fleuris. 

Mais les hôtes de Simla, troupe ardente et passagère, n'y prennent 
pas garde. Que leur importe la nature et ses beautés? Leurs joies — 
s'ils en ont — sont en eux et entre eux. Allez sur le Ridge; arrêtez- 
vous devant la banque de Delhi ou le magasin de Ranken et sur- 
veillez le défilé : officiers et fonctionnaires, quittes du bureau; 
ministres et secrétaires sortant du Conseil; mondaines et ménagères 
courant les boutiques; élégantes à cheval, fières de leur assiette et 
de leur bonne grâce; rivales de toilette ou de flirt, la femme du plus 
brillant des colonels et celle du plus raffiné des diplomates; l'aide 
de camp fou de sport et l'attaché fou de littérature; tous ont assez 
de songer à leurs travaux ou à leurs plaisirs : au dîner de ce soir et au 
quadrille officiel ; au Conseil de demain et au rapport qu'attend le vice- 
roi; au pique-nique à Mashobra ; à la pièce que va donner Y Amateur 
Dramatic Society ; au match de cricket entre deux régiments rivaux, 
au tennis du gymkhana et aux courses d'Annandale ; à une silhouette 
qui peut-être surgira au détour d'un lacet, aux rencontres cherchées 
et aux surprises prévues, à un visage d'avance masqué de rouge 
pour celer de subites rougeurs. 

Et, en attendant, les mois et les années s'écoulent, les jours s'en- 
volent, trop brefs pour ce que chacun y voulait enfermer. Même, 
le soleil qui décline et le soir qui monte n'apportent pas d'apaise- 
ment. Dans les secrétariats, l'incessant labeur ne cesse que pour les 
scribes. Le coolie du rickshaw soigne ses pieds et bande ses jambes 
pour être dispos aux courses du soir; de chez Peliti, après les glaces 
et le thé, les couples, lentement, rentrent par les routes sinueuses 
et les chemins escarpés, las des plaisirs du jour et déjà savourant 
les plaisirs de la soirée; les maisons se repeuplent : en attendant de 
revêtir le fulldress, la femme en robe lâche et souple, l'homme en 
vêtement léger, se mettent au balcon et hument la fraîcheur. Devant 
eux, toutes proches, sous leurs yeux, des fleurs, géraniums roses 
et lierres; plus loin, la tête immobile des sapins; plus loin encore, 
une fuite du soi qui plonge, le lit asséché d'un ruisseau et l'éclat 
d'une flaque d'eau où le soleil, très bas, se mire; tout au bout, 
fermant l'horizon, le ciel gris ardoise, que strient des bandes de 
jaune vif; puis, à mesure que le jour décroît, toute une nappe de 
lumière vert-pâle, sur laquelle se découpe à peine la lune au fin 



20 L INDE BRITANNIQUE 

croissant de cuivre vert. Encore quelques minutes, et voici que 
s'épaississent les teintes orangées du couchant, puis les rouges 
foncés du soir. La lune blanchit; Jupiter se détache sur l'azur plus 
sombre. Un oiseau de proie décrit en l'air ses cercles endormeurs. 
Les beautés calmes du ciel versent de la paix à la terre. Mais les 
hommes n'y prennent pas garde : le tourbillon de la vie les tient et 
les entraîne. 

L'Inde du passé, c'est tel village où presque nul Européen n'a mis 
les pieds et où se perpétuent les monuments et les coutumes de 
jadis : le rocher-dieu, dont l'homme s'épouvante à l'heure où le ton- 
nerre gronde, l' arbre-fétiche, autour duquel les jeunes épouses 
promènent, pour devenir des mères fécondes, durant des heures, 
leurs prières et leurs vœux. C'est Oudeypour, siège d'une dynastie qui 
remonte aux dieux. C'est Haïderabad, ville des Mille et Une Nuits, 
où 400 000 habitants, la plupart musulmans, beaucoup de fanatiques 
et davantage encore de sceptiques, vivent d'une vie dans laquelle 
se reconnaîtrait Haroun-al-Raschid. Des terrasses secrètes et mys- 
térieuses; des femmes voilées, des yeux, peut-être insignifiants, 
qui brillent à travers le masque; un marié qui passe, immobile, 
tout ruisselant d'or; des cavaliers, au galop, qui crient pour écarter 
la canaille; un carrosse plein de seigneurs graves; un autre, pareil 
à un corbillard, bondé de princesses, qui se cachent ; les marchands 
assis devant leur porte, sous la colonnade qui borde la rue, entourés 
d'amis et de parents qui devisent entre eux et qui, sans en être 
priés, se mêlent aux marchandages et aux marchés ; un jeune homme, 
qui vous arrête d'un sourire inquiétant; une vieille, trop humble, 
qui vous invite; des hommes, à l'abord farouche, que vous décou- 
vrez n'être que des mendiants indiscrets ou des porteballes auda- 
cieux; des éléphants, peints et ornés, qui cheminent lourds et lents; 
des cris étranges, des senteurs inéprouvées : vous êtes à mille années 
du temps présent, et à deux heures de ce Golconde en ruines, dont 
le nom a rempli l'univers; et en vingt minutes de voiture vous 
retrouvez la Résidence ou le cantonnement de Secunderabad, parmi 
les sports et les flirts, qui vous replongent dans la civilisation plate 
d'aujourd'hui. 

Le passé, c'est encore tel sanctuaire, comme Madura et les 
sombres détours de ses galeries, à travers lesquelles les éléphants 
circulent parmi les fidèles prosternés; comme Pouri, où l'on adore 
Jaggernauth, si sauvage et d'humeur si féroce quand on longe ses 
temples, si paisible et si apaisant quand, derrière le dak bungalow, 
on se promène sur le terre-plein dallé, le long d'une mer bleue comme 



LE PAYS 21 

la Méditerranée et tranquille comme un lac au creux d'une montagne. 

Le passé, c'est Bénarès, ville et sanctuaire, objet des vœux pas- 
sionnés de tant d'âmes inquiètes, asile de métaphysiciens, derniers 
héritiers des anciens philosophes hindous, plus sainte encore par 
le souvenir du Bouddha qui commença, en des lieux tout proches, à 
prêcher cette morale pure et ce dogme destructeur de l'activité 
humaine; aujourd'hui Mecque et Jérusalem des Hindous Brahma- 
nistes; Bénarès et le Gange sacré et paternel (Mother Ganges), et ses 
temples, et ses pèlerins et leur piété confiante, et l'exploitation 
dégradante de la piété. 

Voici le quartier du cuivre et les mille objets du culte; les cruches 
pour puiser l'eau, les bols pour la répandre, les vases et les porte- 
fleurs; les femmes et les enfants qui le fourbissent pour qu'il jette 
son éclat, rouge ou fauve, aux rayons du soleil. Voici les palais et 
les temples circulairement étages, sur une demi-lieue, le long des 
rives du fleuve. Voici les escaliers majestueux et croulants, par où 
des milliers de fidèles, accourus de toute l'Inde, êtres aux âmes 
impatientes et aux gestes mesurés, beaux et nobles dans leurs 
blanches draperies, descendent vers le fleuve pour faire au soleil 
levant l'offrande de l'eau sainte. 

Et par milliers, incessamment renouvelés, tout proches des morts 
qui attendent le bûcher du soir, ils entrent dans le courant qui lave 
les corps et les âmes, pressés, mêlés et toutefois isolés dans la foule : 
des vieux si débiles qu'ils ont cru n'arriver jamais au terme du 
voyage, et qui prolongent leur séjour de semaine en semaine et 
d'année en année, attendant la mort, peut-être libératrice; des jeunes 
qui ne sont venus chercher qu'un viatique pour le voyage de la vie; 
des pèlerins, sublimes d'enthousiasme religieux; ici, un vieillard 
élevant, d'une main lente et pieuse, l'offrande de l'eau, qui s'épar- 
pille dans l'air en gouttes irisées et ruisselle sur ses yeux clos; là, 
une jeune femme, les épaules et le buste nus, adorable statue de 
bronze, insouciante, parmi ses prières, de sa beauté et de sa nudité; 
plus loin, une autre, moulée dans ses linges humides qui la dévoilent 
toute, les fait tomber d'un geste rapide, et, preste, se glisse dans 
d'autres qui se referment et l'enveloppent. 

Oh! la beauté des attitudes et des démarches, et les longues 
stations, le corps immobile et l'âme absorbée; ces abandons et ces 
extases; ces gestes hiératiques; ces poses de statue; ces femmes qui 
viennent puiser l'eau et qui, d'un souple effort, élèvent le vase 
jusqu'à l'épaule et l'y assujettissent, le bras replié d'un mouvement 
si plein de grâce. Çà et là, une purdah-lady glisse de son bateau dans 



22 L INDE BRITANNIQUE 

le fleuve, cachée à tous par des étoffes épaisses ; un pèlerin farouche, 
qui hait les infidèles, nous lance un sombre regard, menace, si les 
Anglais ne veillaient, d'une mort certaine; un prêtre lit Vichnou, 
et des femmes Fécoutent, subitement inquiètes et hérissées au bruit 
de nos pas. Plus loin, d'autres prêtres, des prêtres innombrables 
(leur vache près d'eux et comme eux respectée) affectent de prier 
sous leur grand parasol, et marmottent et mendient, et discutent 
l'aumône, et dégradent la religion, et déshonorent ce poignant 
tableau d'une société qui s'essaye à oublier la terre. Plus loin encore, 
toute la clientèle ordinaire des pèlerinages, cour des miracles, la 
même en tout pays : marchands, cuisiniers, mendiants, lépreux, 
aveugles, estropiés. 

Et pendant ce temps, le soleil monte et le Gange coule. D'Hurdwar, 
à des milles au-dessus de Bénarès, où il commence à être saint, il 
s'en va maintenant, à travers maint autre sanctuaire, jusqu'à 
Calcutta, où sa sainteté, moindre pourtant, lave encore et guérit et 
console. Le temps fuit. Les pèlerins passent et se succèdent; la foi se 
lègue d'âge en âge; les espérances se transmettent, jamais con- 
firmées, jamais démenties, et les hommes continuent à chercher 
des consolations aux désillusions d'aujourd'hui et du réconfort 
contre l'incertitude de demain. 

À ces quelques descriptions, déjà le lecteur a perçu que l'Inde 
n'est pas une. Les deltas du Gange et de l'Iraouaddi, avec leurs 
immenses nappes de riz; le Décan heurté et chaotique, au sol 
rocailleux, sans eaux courantes, sans culture si ce n'est au fond des 
« cuvettes », et parfois, si le pays est irrigué, sur leurs pentes; le 
Sind et le Pendjab occidental, véritables déserts, que l'irrigation vient 
seulement d'apprendre à fertiliser avec l'eau des fleuves habilement 
distribuée; quelle variété parmi ces provinces et tant d'autres que 
j'aurais aimé à décrire; l'antique et étrange Radjpoutana 1 , le sud de 
la Péninsule, la région de Galicut et ses palmeraies, et les divers 
jardins de l'Inde : Oude, Bihar et Goudjerat. Mais il faut se borner. 
Je me résume d'un mot : physiquement, l'Inde est un continent, 
vaste presque autant que l'Europe, et, à coup sûr, aussi varié. 

A elle seule, pareille variété dans les formes exercerait une 
influence décisive sur le gouvernement et l'administration du pays. 
Par surcroît, il s'y en joint une autre, dont l'action est autrement 
considérable : la variété de la population. 

1. Voir note B, page 10. 



CHAPITRE II 

LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 



§ 1. — LA DÉMOGRAPHIE 

Le Census de 1901; estimation, dénombrement, recensement; le rapport d'ensemble; 
les rapports par province. — Les chiffres; accroissement de 1891 à 1901 ; causes de la 
faiblesse du taux d'accroissement; — longévité; natalité; mortalité. — Répartition de la 
population; densité; tentatives d'une répartition plus uniforme. 

Âligralion et émigration; la migration des travailleurs à l'intérieur de l'Inde; émi- 
gration proprement dite; l'émigration d'Inde en Birmanie, ses causes et ses consé- 
quences. — Immigration : Gourkhas, Afghans, Chinois, Arabes. 

Contingent masculin et contingent féminin; infériorité considérable du contingent 
féminin; en quelles provinces; explications possibles de ce phénomène. — Les mariages; 
taux de nuptialité; mariages des enfants; veufs et veuves, leurs âges; raison de ces 
mariages et veuvages prématurés. '■ — Polygamie, monogamie; polyandrie, matriarcat. 

L'Inde a une population (Census de 1901) de 294 361 056 habitants. 
Ce chiffre, exact à une unité près, atteste des prétentions bien ambi- 
tieuses. On n'est pas habitué, en Asie, à de véritables recensements; 
on s'y contente (dans notre Indo-Chine, par exemple) de dénom- 
brements, ou mieux de calculs basés sur des chiffres-indices (nombre 
des maisons ou des cases, nombre des inscrits, etc.). En Inde aussi, 
on a débuté par les estimations; mais on est arrivé à des procédés 
plus précis. En 1901, c'a été un véritable recensement; et, comme 
ceux qui le dirigeaient avaient été élevés ou avaient étudié en Alle- 
magne, c'a été un recensement d'après les méthodes allemandes les 
plus méticuleuses. Il n'est pas, en ces pays, question que ce soit le 
public qui déclare et inscrive lui-même les renseignements demandés. 
Le gouvernement seul en est capable : cela accroît ses obligations et 
ses difficultés. Il le sait, et rien ne peut donner l'idée de tant de 
précautions prises pour arriver à un résultat satisfaisant : nombre 



24 L'INDE BRITANNIQUE 

anormal des fonctionnaires : 9 872 surintendants, 122 053 inspecteurs, 
1325478 énumérateurs, les uns déjà fonctionnaires publics, les 
autres agents temporairement engagés, payés ou* volontaires; le plan 
préparé en haut lieu; les ordres longtemps d'avance transmis aux 
divers échelons de la hiérarchie ; les imprimés distribués aux agents 
d'exécution, en telle sorte qu'il n'y ait plus qu'à remplir les blancs. 
Des fonctionnaires spéciaux ont passé partout, vu les agents désignés 
et, avec eux, visité villes, villages et hameaux; avec eux, compté et 
marqué les maisons de chaque bloc et évalué les chiffres probables 
qu'il y aura à inscrire sur la feuille de recensement, etc., etc. 
Quelques jours avant l'opération, par toute l'Inde, il s'est fait une 
sorte de répétition. Au jour dit, la machine ainsi montée est entrée 
en mouvement, et, très peu de temps après, le gouvernement a été 
en mesure de publier des chiffres peut-être exacts. 

Mais les chiffres ne sont pas tout. Le recensement doit fournir 
et fournit de multiples et précieuses indications sur la démographie 
du pays et les divers phénomènes ou sociaux : races, religions, 
castes, langues; ou économiques : richesse et production de la 
richesse, etc. Tous ces renseignements sont rassemblés et, dans 
chaque province, remis à un fonctionnaire, ordinairement choisi 
pour l'intérêt qu'il porte à ce genre de questions; puis, dans l'Inde 
entière, centralisés et finalement confiés au surintendant du Census. 

C'est à cet ensemble de précautions que l'on doit des publications, 
comme celle du Census de 1901, qui comprennent quelque quinze à 
vingt volumes : deux pour l'Inde, avec des résultats d'ensemble et des 
thèses générales, et ensuite un, deux, trois par province, chacun 
contenant un rapport sérieux où l'ethnographie, la statistique, l'éco- 
nomie politique et sociale, la religion et la philosophie ont été 
appelées à discuter et ensuite à interpréter de bonne foi les chiffres. 
Ce sont des œuvres gigantesques qui rivalisent avec tout ce qui vient 
d'Europe et d'Amérique et sont fort honorables pour l'administration 
de l'Inde. 

Le Census de 1901 fournit donc ce chiffre : 294 millions d'habi- 
tants, dont 232 appartenant aux Provinces Britanniques et 62 aux 
États Indigènes 1 . Les recensements précédents avaient donné : 
en 1891, 287; en 1881, 254; en 1872, 206 millions. Mais ce 
n'étaient pas là des chiffres exactement comparables entre eux. D'une 
date à l'autre, des territoires nouveaux ont été, pour des causes 
diverses, inclus dans les opérations du recensement. On ne peut 

1. Sur les 294 millions, 29 vivaient dans 2 148 villes de 5 000 habitants et au-dessus et 
265 dans 728 601 villages. 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 25 

donc pas s'y fier pour calculer l'accroissement de la population. 
Néanmoins, on peut assurer que le taux de cet accroissement n'a 
pas été le même de 1891 à 1901 que de 1881 à 1891. 

Règle générale : dans l'Inde, d'un recensement à l'autre, la popu- 
lation augmente. Tout y contribue : le nombre des mariages, la 
fécondité de la race, l'absence de pratiques malthusiennes, enfin le 
développement progressif du pays; là, fertilité naturelle de la terre 
(vallée du Gange); là, irrigation (Provinces-Unies, Pendjab); ailleurs, 
cultures introduites (thé, coton, jute, opium) ou nouvelles industries 
(jute et coton). Mais certaines causes opèrent en sens inverse : parfois 
les mœurs locales : certaines formes, devenues plus rares, d'infan- 
ticide dont je parlerai plus loin, et des causes naturelles : la fièvre, la 
peste et la famine. De 1891 à 1900, la famine a sévi sur de grandes 
étendues de l'Inde : la Présidence de Bombay et les Provinces Cen- 
trales, certaines parties des Provinces-Unies et du Pendjab, et divers 
Etats indigènes inclus dans ces régions : Baroda, Haïderabad, et les 
Etats du Radjpoutana et de l'Inde Centrale. Elle a d'ailleurs fait plus 
de victimes dans les Etats gouvernés par les princes indigènes que 
dans les provinces administrées par les Anglais. Dans ces Etats, la 
population a diminué en chiffres absolus. L'augmentation constatée 
par le recensement de 1901 est due tout entière aux Provinces bri- 
tanniques : 4,8 p. 100. Dans l'Inde des princes, au lieu d'une aug- 
mentation, c'avait été une diminution de 5,4 p. 100. En tenant 
compte des totaux respectifs auxquels ces proportions s'appliquent, 
on arrive, après défalcation, à l'excédent, bien faible, de 2,4 p. 100. 
Sans la famine, il eût été de 5 ou 6 p. 100. 

L'Indien ne vit pas vieux, et il est vieux de bonne heure. Son âge 
moyen, si l'on peut parler de moyennes dans un pays composé 
d'éléments si différents et si peu comparables, ressort à 24,9 ans. 
L'homme du Nord vit plus vieux que celui du Sud et de l'Ouest; la 
race aryenne a une longévité supérieure à celle des Dravidiens ou 
des Mongols. Mais ce ne sont là que des affirmations très générales 
et que souvent démentent les faits locaux. C'est que l'Inde souffre 
encore de causes de misère et de mort que l'Europe ne connaît plus : 
notamment la famine, qu'il faut toujours rappeler. Le taux de morta- 
lité (mais ces catégories de statistiques sont défectueuses et l'on en 
est réduit à des estimations) est probablement (pour l'Inde entière) 
38,4, et le taux de natalité, 44,4 p. 1000. En temps de famine, le 
nombre des naissances s'abaisse, et celui des morts s'élève ; par 
suite, les régions exposées à la famine accusent une longévité 
moyenne inférieure à celle des régions qui y ont échappé (Bengale). 



26 L'INDE BRITANNIQUE 

Ce taux de natalité, 44,4, est très élevé quand on le compare 
à celui des nations d'Europe: Allemagne, 39; Angleterre, 35,1; 
Belgique, 31,5; France surtout, 25,3. Il tient à plusieurs causes : 
notamment à la proportion énorme des Indiens mariés. C'est un 
sujet auquel nous aurons à revenir. Donnons tout de suite un élément 
de comparaison : sur les femmes de quinze à quarante-cinq ans, il en 
est de mariées, dans l'Inde, 78 p. 100; en Angleterre, 47 p. 100. De 
là, un nombre énorme de naissances et un taux de natalité fort 
élevé. Mais si, au lieu du taux de natalité on comparait le « taux de 
fécondité », l'avantage, léger d'ailleurs, resterait à l'Angleterre : 
254 p. 1000 contre 247,5. 

La mortalité moyenne, d'autre part, est beaucoup plus élevée dans 
l'Inde qu'en Europe. Notons ce détail, qui ne surprendra personne : 
47 p. 100 des morts constatées sont des morts d'enfants. Dans les 
agglomérations d'hommes adultes, la mortalité descend bien au- 
dessous du chiffre moyen : 29 p. 1000 dans les prisons; 11,7 p. 1000 
dans l'armée indigène; 15,6 p. 1000 dans l'armée anglaise. 

Nous ne pouvons insister sur tant de statistiques intéressantes que 
fournit le Census. Bornons-nous à celles qui mettent en relief d'impor- 
tants phénomènes économiques ou sociaux. 

Cette population totale de 294 millions est très inégalement 
répartie. Aux Provinces Britanniques, avec une superficie de 
1087204 milles carrés (1 mille carré vaut 2 km 2 6), il en revient 
232 millions; aux États Indigènes, avec 679 393 milles carrés, 
62 500 000 millions. Dans l'ensemble de l'Inde, la densité moyenne 
de la population est de 187 habitants au mille carré; celle de l'Inde 
britannique est de 213; celle de l'Inde des princes, de 92. Mais ces 
chiffres moyens ne donnent qu'une notion trop vague des inégalités 
de la répartition. Le Bengale, tel qu'il existait en 1901 \ avec une 
superficie de 190 000 milles, avait une population de 78500 000 habi- 
tants, 413 habitants au mille carré, 636 dans la région appelée 
North Bihar, et jusqu'à 1 688 dans le district de Howrah, près 
Calcutta, où l'on tisse le jute. Bombay, avec 189 000 milles carrés, n'a 
que 25 500 000 habitants, soit 135 au mille carré, proportion 
qui s'élève à 267 dans le Goudjerat, région de cultures riches. 
Les Provinces Centrales, avec 134 000 milles carrés, n'ont que 
14 500 000 habitants ou 109 au mille carré. La Birmanie, avec 
236 738 milles, n'en a que 10500 000, soit 44 au mille carré. Citons 

1. En 1905, les districts orientaux du Bengale (50000 milles carrés et 25 millions d'ha- 
bitants) en ont été détachés et réunis à TAssam pour former une province nouvelle : 
Eastern Bengal and Assam. 



LA SOCIETE INDIGENE 27 

encore quelques chiffres : Madras, avec 151 000 milles carrés, a 
42 millions d'habitants, soit 270 au mille carré, proportion qui monte 
à 1 920 dans un des talukas de l'État de Cochin, le long de la mer; 
le Pendjab, avec 134 000 milles carrés, a 25 millions d'habitants, 
soit 180 au mille carré, et 214 dans la vallée, nouvellement irriguée 
et colonisée, de la Ghénab; les Provinces-Unies, avec 102 000 milles, 
ont 48 500 000 habitants, soit 432 au mille carré, et même 791 dans 
le district de Ballia, centre de la culture de l'opium. 1 . 

Une population ainsi inégalement répartie peut avoir pour consé- 
quence un territoire insuffisamment exploité. L'Inde a souvent 
souffert de la famine. Il n'y aurait peut-être plus de famine si toute 
la terre inoccupée était mise en culture. Mais, c'est ici la terre, là 
les bras qui font défaut. Il semblerait que rien ne fût plus simple que 
d'opérer une péréquation, en déversant sur les districts presque 
déserts le trop-plein des districts « congestionnés ». C'est ce qu'on 
a fait sur une petite échelle dans le Sind et au Pendjab, quand on y a 
ouvert les canaux du Jamrao et de la Chénab. (Je décrirai l'opéra- 
tion, dans un autre volume, au chapitre de l'irrigation.) Les popu- 
lations s'y sont prêtées : de la terre neuve et irrigable a pour eux un 
invincible attrait. Mais précisément, dans les districts moins peuplés, 
si des terres sont demeurées vacantes, ce sont les moins bonnes; 
elles n'ont rien qui attire l'émigrant. Aussi, les tentatives pour 
« décongestionner » les districts surpeuplés sont demeurées à peu 
près vaines. L'homme reste attaché à son village par des liens trop 
puissants, l'organisation communale et la famille, la religion et les 
dieux domestiques. Le Census de 1901 a fait cette constatation : sur 
294 millions d'habitants, on n'en a dénombré que 8 millions, qui 
fussent nés hors de la province dans laquelle le recensement les a 
trouvés. Pour hâter l'exode désiré, on a été jusqu'à proposer de 
relever par places le chiffre du Land-Revenue (sorte d'impôt foncier) 
que paie le cultivateur; mais ce procédé rencontrerait dans le monde 
indigène une formidable opposition. 

Il existe bien une migration locale, entre villages ou districts voi- 
sins, motivée soit par le manque de travail et de pain, soit par des 
coutumes de castes exogamistes qui forcent l'Indien à chercher sa 
femme hors de la tribu; mais c'est un mouvement sans grande 
importance économique et qui n'apporte presque pas de soulagement 
à la commune détresse. Il existe aussi une véritable émigration inté- 
rieure : coolies qui vont cultiver les caféières des monts Nilghiri et 

i. Les chiffres de superficie et de population donnés pour les diverses provinces com- 
prennent les petits Etats placés sous le contrôle de chacun des Gouvernements Provinciaux, 



28 L'INDE BRITANNIQUE 

surtout les plantations de thé de l'Assam; c'est un courant continu 
qui amène dans cette dernière région quelque 7 à 800 000 travailleurs, 
— un huitième de la population totale — venus du plateau de Chota- 
Nagpour, dans le Bengale, des Provinces-Unies, des Provinces Cen- 
trales, de Madras, du Radjpoutana même et des États de l'Inde Cen- 
trale, et qui, parfois, se change en véritable colonisation. Il faut citer 
encore les usines de jute et de coton, les mines de charbon et enfin les 
grands domaines et les travaux publics du Bengale qui attirent 
quelque 500 000 travailleurs des Provinces-Unies; et les plantations 
de thé de Ceylan, qui empruntent 400 000 coolies à Madras. 

Le plus curieux de ces mouvements de migration intérieure est 
celui du Bengale et de Madras vers la Birmanie 1 . La terre y est si 
riche qu'elle donne de gros profits. Le Birman, philosophe qui 
entend jouir de la vie, ne connaît pas ce sentiment qui pousse 
d'autres races à amasser. Le sol, rarement, lui refuse une récolte; 
ses besoins présents satisfaits, une aisance acquise, il n'en ambitionne 
pas davantage. Qu'on ne vienne plus lui proposer de travail, même 
bien payé : il le dédaigne. Mais ce qu'il refuse en tente d'autres. Un 
pays neuf, aux trois quarts désert, offre des perspectives attrayantes. 
L'Indien, misérable et laborieux, envahit peu à peu la Birmanie, 
Basse et Haute. Ce furent d'abord des Musulmans de l'Est. Mais 
déjà l'Hindou du Bengale et de Madras a pris la même route, 
malgré le voyage en mer qui fait perdre la caste. Le Census constate 
la présence, en 1891, de 264 580 et, en 1901, de près de 500 000 habi- 
tants Hindous et Musulmans, venus de l'Inde proprement dite. Les 
Musulmans demeurent encore les plus nombreux, mais l'Hindou 
gagne du terrain. Sur 10 000 personnes habitant la Birmanie, 303 au 
moins professent l'Hindouisme. On les trouve partout, de Rangoun 
à Myitkyina (prononcer Mitchina). Seule est encore préservée de 
l'invasion la partie purement agricole de la Birmanie. Mais le com- 
merce, l'industrie, les travaux publics sont aux mains des Hindous; 
les grandes villes, les points frontières, les côtes se peuplent « d'étran- 
gers ». Et voici qu'en pleine Birmanie, l'hindoustani devient une 
langue qui s'impose aux entrepreneurs, aux marchands, aux fonc- 
tionnaires, etc. 

Bien que — fait gros de conséquences sociales — les cinq sixièmes 
de ces immigrants soient des hommes, le Birman, jusqu'ici, sem- 
blerait regarder cet envahissement sans dépit ni appréhension. Mais 

1. La population de la Birmanie, Haute et Basse, était, en 1901, de 10 500 000, soit 
9 225 000, abstraction faite des États Ghans et des Ghin Hills. Ce dernier chiffre attestait 
un accroissement de 19 1/2 p. 100 sur ceux du recensement de 1891. 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 29 

ce n'est là qu'une apparence. Le Birman, au fond, est un pur natio- 
naliste 1 . Il subit l'Anglais, mais il déteste l'Hindou. Il n'accepte, s'il 
peut, pour collaborateurs que des nationaux. Si, présentement, il 
se tait, ce n'est pas indifférence ni résignation. C'est pis : c'est 
paresse. Son pays est riche; il gagne de quoi vivre ou est habitué à 
être nourri par les moines; il a peu de besoins et encore moins 
d'ambition. Mais cette éviction graduelle qu'il subit lui pèse. 

Et qui, même un indifférent, pourrait voir sans tristesse cette race 
birmane, jolie, fine, rieuse, aimable, ouverte, apte à tout comprendre, 
vivant jusqu'ici d'une vie de plein air et de liberté, tomber sous 
l'influence du sombre et taciturne hindouisme, se plier aux exigences 
de la caste, cloîtrer ses femmes, et, probablement, avant peu, pros- 
crire les costumes seyants, aux couleurs vives, gaieté des villes et 
des champs, et ces entretiens libres et passionnés, qui sont l'étonne- 
ment et la joie de l'étranger? 

Outre les mouvements de migration intérieure, il y a ceux de 
migration extérieure, c'est-à-dire l'immigration et l'émigration pro- 
prement dites. L'Inde renferme plus de 500 000 étrangers 2 dont le 
contingent le plus considérable, au delà de 250 000, vient du Népal. 
Sur cette frontière orientale, il se produit un échange continu de 
populations, motivé par les mariages, les achats de terre, etc. Au 
premier rang figurent les intéressants Gourkhas (quelques-uns défini- 
tivement fixés sur les pentes de l'Himalaya, en territoire britannique) 
fort appréciés dans l'armée de l'Inde, qui en enrôle 13 000 et la 
police 6 000. Viennent ensuite 116 000 Afghans, les uns établis au 
Pendjab, les autres marchands ambulants, si actifs et entreprenants 
qu'on les rencontre, durant l'hiver, par tout le Nord, et même par 
toute l'Inde et jusqu'en Australie, où ils vont vendre des chameaux; 
47 000 Chinois, marchands et artisans, qui habitent surtout Rangoun 
et Calcutta, et 33 000 Arabes, Bombay ou Haïderabad (dominion 
du Nizam). 

Les chiffres de l'émigration indienne hors de l'Inde sont moins 
certains. Le Census de 1901 l'évalue à 800 000 environ: un document 
de 1904 donne celui de 1 370 000. J'ai déjà mentionné 436 000 coolies 
qui travaillent à Ceylan. Il y aurait quelque 200 000 Indiens, pro- 
bablement musulmans et bouddhistes, en Afghanistan, au Bhoutan, 
au Tibet, au Népal. Il y en aurait plus de 600 000 dans les Indes 
Occidentales (West Indies) et dans l'Afrique du Sud, auxquelles 
ils fournissent une main-d'œuvre, que nos colonies (qui pourraient 

1. Voir la note sur le Birman, p. 32. 

2. Avec les Européens et autres non Asiatiques, le chiffre total est de 642 000. 



30 L INDE BRITANNIQUE 

l'avoir aussi abondante) leur envient : 126 000 en Guyane anglaise, 
85 000 à la Trinité, 265 000 à Maurice, 66 000 à Natal, 15 000 à la 
Jamaïque, 1200 à Ste-Lucie; joignez-y 10 000 à Zanzibar, 15,000 en 
Australie, 26 000 en Ouganda, 4 000 à la Martinique, 15 000 à la 
Guadeloupe, 15 000 aux Fidji. 

Une des plus curieuses constatations du recensement de 1901 est l'in- 
fériorité numérique du sexe féminin. L'Inde compte 144 468 000 fem- 
mes et 149 951 000 hommes; c'est un excédent de 5 500 000 hommes. 
En face de 1 000 hommes, 963 femmes. Le phénomène est le plus 
marqué dans les provinces et Etats suivants : Courg, Béloutchistan, 
Pendjab, Cachmir; puis viennent Baroda, les Provinces-Unies, 
Bombay, l'Inde Centrale, l'Assam, etc. Et cela, même quand on 
corrige les statistiques, en attribuant les émigrants au recensement 
de leur province d'origine. En revanche, il y a plus de femmes dans 
les Provinces Centrales, dans Madras et en Birmanie, et il y a éga- 
lité dans la présidence du Bengale. 

C'est un phénomène difficile à expliquer. Les registres d'État 
civil n'existent pas; les statistiques « vitales » sont très insuffi- 
santes. Les mariages précoces et les maternités prématurées ont 
dû et doivent diminuer le nombre des femmefc. Dans la famille, 
les filles, presque partout, sont moins bien soignées que les garçons 
et partant (sauf dans les Provinces Centrales, où les faits sont très 
nettement contraires) moins résistantes. Ces diverses observations 
ne suffisent pas à expliquer une différence si forte entre les deux 
contingents. Peut-être est-il permis de risquer l'explication que 
voici. 

Dans le nord-ouest de l'Inde, deux grandes provinces, les Pro- 
vinces-Unies et le Pendjab, et un groupe d'Etats, le Radjpoutana, pré- 
sentent, très marqué, le phénomène de la supériorité numérique des 
hommes sur les femmes. Le Pendjab, sur 20 millions d'habitants, a 
1600 000 femmes de moins; les Etats indigènes qui relèvent du 
Pendjab, sur 4 400 000 habitants, 400 000; les Provinces-Unies, sur 
plus de 48 millions d'habitants, 1550 000; le Radjpoutana, sur à 
peine 10 millions d'habitants, 500 000. Voilà donc, en quatre groupes 
limitrophes, le sexe féminin inférieur au masculin de plus de 
4 millions. Or, dans ces provinces et États, a longtemps prévalu la 
coutume, vigoureusement combattue par les Anglais, mais qui n'a 
pris fin que depuis peu, de mettre à mort, dès leur naissance, partie 
des filles, dans la crainte qu'elles ne trouvent pas — ce qui déshono- 
rerait le père — d'épouseur. Ne peut-on croire que cette pratique a 
influé, à la longue, sur la constitution de la population et qu'aujour- 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 31 

d'hui, bien qu'elle ait cessé, les conséquences n'ont pu encore en 
être conjurées? 

Rien dans ce pays ne se passe comme en Europe. En voici une 
nouvelle preuve que fournissent les statistiques du mariage. En 
Angleterre, pays où cependant l'on se marie passablement, à peine 
un tiers de la population vit en état de mariage. Aux Indes, plus de 
la moitié des hommes et près des deux tiers des femmes sont ou ont 
été mariés. Et parmi ceux qui ne sont pas mariés, les trois quarts 
des hommes ont moins de quinze ans, et des femmes, moins de dix. 
Chez les hommes, de trente à quarante ans, il y a 1 célibataire sur 
12; de quarante à soixante, 1 sur 20. Chez les femmes de plus de 
quinze ans, il y en a moins de 1 sur 12 qui ne soit pas mariée; et 
presque toutes les célibataires ou sont des malades, ou des prostituées, 
ou vivent en concubinage. 

Les statistiques de 1901 fournissent le curieux tableau suivant : 

Hommes. Femmes. 

Pour tous les âges : célibataires ..... 49,2 34,4 

— mariés 45,4 47,6 

veufs 5,4 17,9 

De 15 à 25 ans : célibataires 51,8 11,3 

— mariés 45,8 82,8 

veufs 2,4 5,9 

De 26 à 40 ans : célibataires 12,5 2,5 

— mariés 81,7 80,1 

— veufs. 5,8 17,4 

On peut donc dire que le mariage est la règle également res- 
pectée des Hindous et des Musulmans. Mais, chez ceux-ci, l'âge du 
mariage est un peu plus reculé que chez les Hindous, et chez les 
Bouddhistes davantage encore. 

Que, parmi les Hindous, les enfants se marient si jeunes, cela 
tient à plusieurs causes : moins au climat et à la précocité des races 
qu'à des conceptions domestiques et sociologiques. Un Hindou veut 
marier de bonne heure son fils, en vue de perpétuer sa famille et 
d'avoir des héritiers siens, qui assureront le culte des ancêtres et 
des dieux domestiques; et sa fille, pour échapper au discrédit que 
jette sur la famille la présence au foyer d'une fille célibataire. 
Tandis que la mère, belle-mère future, alléchée par la perspective 
de cette condition, la plus heureuse qu'une femme puisse se pro- 
mettre aux Indes, ambitionne de marier son fils de bonne heure, 
pour, de bonne heure, recevoir chez elle sa belle-fille et la former 
mieux au devoir d'obéissance comme aux tâches domestiques. 



32 L'INDE BRITANNIQUE 

Aussi les statistiques fournissent-elles des chiffres stupéfiants. Il 
existe dans l'Inde des époux âgés de moins de cinq ans : 121 500 
maris et 243 503 femmes; de cinq à dix ans, 760 000 maris et 
2 030 000 femmes ; de dix à quinze, 2 540 000 maris et 6 585 000 
femmes. Mais il y a mieux; les mêmes statistiques nous révèlent 
l'existence, aux Indes, de 1277 000 personnes veuves âgées de 
moins de vingt ans : dont 914 000 femmes. Notons qu'il existe des 
veufs bien plus jeunes. Au-dessous de cinq ans, on compte déjà 
6 000 veufs et 19 500 veuves; de cinq à dix, 37 000 veufs et 96 000 
veuves; de dix à quinze, 113 000 veufs et276 000 veuves, etc. D'où 
vient cette anomalie? Des mariages prématurés (consommés ou non), 
dont une des parties a pu succomber, et de l'interdiction, presque 
unanimement respectée, que les hautes castes ont mise au remariage 
des veuves. Telle petite fille, mariée, ou, pour employer un terme 
acceptable, fiancée à quatre ou cinq ans, sera veuve à six et le 
demeurera toute sa vie. 

Par presque toute l'Inde, on peut dire que la monogamie est la 
règle. En droit, la polygamie est permise; en fait, elle est rare. Tant 
que la première femme vit, l'homme n'en prend ordinairement pas 
une seconde. La statistique générale n'indique que 1 011 femmes 
pour 1 000 maris. Ces chiffres sont un peu dépassés chez les ani- 
mistes, où l'excès des femmes est de 31 p. 1000 et, chez les 
musulmans, 21. Il n'apparaît pas, comme on pourrait le croire, que 
ces chiffres assez faibles soient le résultat d'une opposition des 
femmes. Pareille opposition, en Asie, n'aurait guère de succès. Ce 
serait plutôt le résultat des transformations de l'Inde; la polygamie, 
qui s'expliquait par un certain état économique, a cessé, ou peu s'en 
faut, quand cet état s'est modifié. 

La polygamie est rare; la polyandrie l'est plus encore. Elle revêt 
deux formes. Chez quelques castes de la côte du Malabar, une même 
femme épouse ou épousait (car la pratique tend à disparaître) un ou 
plusieurs hommes étrangers l'un à l'autre : c'est ce qu'on appelle le 
matriarcat. Les droits de succession — cela se voit, par exemple, à 
Travancore — s'établissent alors par les femmes : l'héritier d'un 
homme est le fils aîné de sa sœur. Dans l'Himalaya, au Tibet, au 
Cachmir, en Assam, et chez les Todas, dans les Nilghiris, on con- 
naît une autre espèce de polyandrie : une femme épouse plusieurs 
frères. C'est la polyandrie proprement dite. Les enfants alors succè- 
dent à leur père. 






LA SOCIETE INDIGENE 33 

NOTES 

Note de la page 29 : Le Birman. 

Le Birman est un des types les plus curieux et, après tout, l'un des plus sociables et 
des plus sympathiques que renferme l'Inde. 

Il est, au suprême degré, indépendant. Tout contribue à le rendre tel. La Birmanie, 
de civilisation chinoise, a eu des rois, mais jamais de noblesse. L'élément féodal et per- 
manent de notre Europe a été chez elle remplacé par des fonctionnaires, que leur mérite 
élève et que la mort emporte, et que d'autres remplacent pour disparaître à leur tour. 

Sauf exceptions, pas de hiérarchie sur terre et pas davantage de hiérarchie entre la 
terre et le ciel. Dans la religion bouddhique, à vrai dire, pas de Dieu et pas de prêtre. 
Il n'y a que des hommes qui travaillent eux-mêmes à leur propre salut. Ils savent qu'il 
exista un révélateur, le Bouddha; ils s'efforcent de l'imiter. 

Le plus célèbre des moines, par exemple l'un des Sadaws (haut dignitaire), n'est pas, 
par son rang, dispensé de mendier. Il ne peut l'être que par son âge. Mais en même 
temps, ce Sadaw, pauvre et décrépit, est un personnage, un objet de vénération et d'envie, 
par le seul fait qu'il est plus avancé sur la route du nebhan (nirvana). 

Enfin le Birman n'a pas de caste. Il ignore ou repousse la supériorité de l'homme sur 
l'homme. Chacun vaut par soi, par ses actes. 

Pareilles conceptions contribuent, on le conçoit, à rendre le Birman indépendant. Il 
est plus que cela. 11 est ombrageux, peu maniable. Qui veut l'entraîner et l'utiliser doit 
le ménager. Traitez-le doucement, sinon il disparaît. Sans bruit, sans discussion. N'in- 
sinuez pas qu'on peut faire mieux qu'il ne fait; ne prétendez pas que tel procédé est 
plus simple, tel instrument plus commode. II préfère sa méthode surannée et ses vieux 
outils. Si l'on veut l'initier malgré lui au progrès, il se dérobe : il est malade ou sa mère 
se meurt. 

Aussi les Anglais ne l'approchent et ne l'emploient qu'en hésitant. Ils savent ce dont 
il est capable : un homme à vous attaché depuis dix ans vous quitte en vingt-quatre 
heures, sans motif, sur un prétexte puéril. Ils lui préfèrent l'Hindou, moins fin, moins 
intelligent, plus régulier. Le Birman est, comme ils le disent, trop casual. 

Avec cela d'un illogisme imprévu. Ce n'est pa3 lui qui construirait des raisonnements 
à la française, où tout s'enchaîne et se commande, et entraîne des conclusions absolues. 
Supposons — ce qui est impossible — que la cosmogonie bouddhiste lui apparaisse, 
quand il la compare à la nôtre, fausse. Il ne s'ensuivrait pas que, donnant raison à la 
science des Européens, il se crût tenu de condamner Bouddha. Les vérités ne s'opposent 
pas forcément l'une à l'autre. 11 sera bouddhiste et chrétien tout ensemble et sans four- 
berie. 

Aussi, il a beau avoir été trois fois battu par les Anglais (1826, 1852, 1885) : il ne s'es- 
time pas moins. Comme le Chinois, il ignore les étrangers et leurs exploits, et ses propres 
défaites. Si les Anglais sont venus en Birmanie, c'a été du consentement des rois. Il ne 
se croit inférieur à personne : ni au Chinois, ni à l'Hindou, ni à l'Européen. Le Chi- 
nois nous appelle les Barbares. Lui, derrière notre dos, nous lance l'épithète méprisante 
de Kala (Noir). Kala a dû être le terme de mépris appliqué d'abord aux sombres Hindous 
de Madras; par-dessus leur tête, il arrive jusqu'à nous, qui sommes blancs. 

Pas plus que le sentiment de l'infériorité, il n'a celui de la gratitude. Envers qui ? 
Envers son bienfaiteur? De bienfaiteur, au sens que nous donnons à ce mot, il n'en 
existe pas. Il y a un homme qui fait du bien à autrui, gagne par là des mérites, et 
s'approche du nebhan. Faut-il le remercier de ce profit personnel ? 

Tel est le Birman; et, tel qu'il est, on l'aime. Quiconque l'emploie, l'apprécie. Gai com- 
pagnon, serviable, spirituel, au rire communicatif, qui comprend tout et sait tout faire. 
Maniable même et, quoi qu'on dise, disciplinable, comme l'ont éprouvé et hautement le 
déclarent les fonctionnaires de la transportation aux îles Andaman. Fin chasseur, et 
brave à l'occasion, si on ne l'enrôle pas dans l'armée, ce n'est pas qu'on se méfie de son 
courage; on redoute seulement son indépendance et son humeur changeante. Enfin 
loyal, et, en masse, incapable de trahison : on en a eu vent, à de certains conciliabules 
qui se sont tenus durant la guerre russo-japonaise. 



L INDE BRITANNIQUE. 



LES LANGUES ET LES RACES 



Langues et dialectes; leur nombre d'après le Census de 1901 ; faits linguistiques et théo- 
ries ethnologiques. — Principales langues de l'Inde, leurs ressortissants. — Langues 
aryennes et dravidiennes. — Variété des langues; explications historiques. 

La population aborigène; les Dravidiens; émigrations et invasions des Aryens; les 
brahmanes missionnaires, brahmanes du nord et du sud, à peau blanche et à peau 
foncée. — Populations qui sont venues se joindre aux Dravidiens et aux Aryens : Sikhs 
et Musulmans. — Les Mogols, leur établissement, leur puissance; sa limite, pas d'unité, 
pas de nationalité. — La nation indienne. 



L'Inde, je l'ai déjà dit, je le répéterai souvent, est un monde. 
Infiniment variés sont les éléments qui la composent. Je l'ai montré 
pour le pays : je vais le montrer pour la population. L'unité de 
population est attestée par l'unité de race, de religion, de langue. 
Ici, il n'y a pas seulement division : il y a endettement. 

Les populations de l'Inde parlent 147 idiomes différents 1 . Quel- 
ques-uns se ressemblent par l'origine et les formes ; d'autres sont de 
simples patois; beaucoup sont étrangement opposés quant à la 
structure et au développement. On y trouve des langues parvenues 
au plus haut degré de richesse et de perfectionnement et honorées 
par une littérature admirable, et d'autres, qui sont misérables de 
pauvreté et de grossièreté. Une nous appartient pas, à nous, ignorant 
et qui n'avons qu'à signaler en passant ce facteur, entre tant d'autres, 
de la variété de l'Inde, de dogmatiser sur la science des langues. 
Relevons cependant une observation du D r Grierson, chargé, 
dans le Census de 1901, du rapport sur cette matière. « Nulle part 
plus que dans l'Inde, dit-il, on ne rencontre de plus forts avertisse- 
ments contre toute tentative de baser des théories ethnologiques sur 
les faits linguistiques. » Le seul cas où cela serait à la rigueur 
permis, c'est quand on voit une petite tribu s'attacher désespéré- 
ment à une langue de toutes parts entourée par une autre, laquelle 
a déjà tout autour d'elle tué les autres langues du voisinage et appa- 

1. L'Européen ne peut, sans étonnement, entendre, dans la même gare de chemin de 
fer, les marchands offrir à leur clientèle indigène leurs petits livres en anglais, hindi, 
télégou, marathi et ourdou. 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 35 

raît bien désormais comme la langue dominante. En ce cas, il n'est 
pas interdit de penser que la langue en voie de disparaître était, dès 
l'origine, le langage de la tribu. Tel est le cas du malto, que parlent 
les montagnards du Rajmahal. 

Faut-il prendre le D r Grierson au pied de la lettre et prétendre 
que tous ces idiomes soient, au sens propre, des langues distinctes? 
Le doute est permis. Sir John Strachey, lui, se borne à distinguer 
une cinquantaine de langues; d'autres, se tenant à des types fonda- 
mentaux, n'en distinguent que douze. Si l'on prend comme critérium 
le nombre des personnes qui parlent chacune d'elles, d'après le der- 
nier Census, et qu'on laisse de côté celles qui sont parlées par moins 
d'un million, voici les principales langues de l'Inde. 

Langues indo-aryennes : l'hindi de l'ouest, parlé surtout dans la 
province d'Agra et dans la partie contiguë du Pendjab, par environ 
41 millions de personnes. Son principal dialecte est l'hindoustani, 
parlé dans le pays autour de Delhi et, de là, transporté, à travers 
toute l'Inde, où il est devenu une sorte de lingua franca, par les 
conquérants musulmans, qui y ont ajouté un fort vocabulaire de 
mots persans et arabes. Arrivé à ce stage de son développement, 
il s'appelle ourdou. L'hindi de l'est (langue surtout de la province 
d'Oude) est parlé par 22 millions de personnes; le bengali a 
44 500 000 ressortissants; le bihari, 34 500 000; le marathi, 18 mil- 
lions; le pendjabi, 17 millions; le rajasthani, 11 millions (parlé dans 
le Radjpoutana et le Goudjerat) ; l'ourya (langue de l'Orissa), 9 500 000 ; 
le lahnda (langue du Pendjab occidental) et le sindhi, plus de 3 mil- 
lions; l'assamese, 1330 000, et le Cachmiri, environ 1 million. Les 
langues pahari, parlées au pied de la chaîne de l'Himalaya, ont 
ensemble 3 millions de ressortissants. 

Les Dravidiens formaient la masse de la population de l'Inde 
proprement dite avant les invasions aryennes. Les principales 
langues dravidiennes qui survivent sont le telegou, parlé par environ 
20500 000 habitants, dans le nord de la Présidence de Madras et 
dans certaines portions d'Haïderabad et des Provinces Centrales; le 
tamoul, langage du sud de Madras, parlé par 16 500 000 ; le malayalam, 
sur la côte ouest de Madras, par 6 millions; le canarese (Mysore et 
territoires voisins), 10 500 000; le gond (Inde Centrale), plus d'un 
million. Les langages mounda, quelquefois appelés improprement 
kolariens, et qui sont distincts des langues dravidiennes, sont parlés 
par environ 3 millions de personnes, dans le Chota Nagpour et les 
territoires voisins. 

Le principal échantillon des langages tibéto-birmans est le birman 



36 L'INDE BRITANNIQUE 

parlé par environ 7 500 000 habitants. On en rencontre d'autres, 
de la même famille, le long des frontières du Népal et du Tibet. 

Sur la frontière nord-ouest de l'Inde, principalement dans la pro- 
vince frontière, on trouve le pahsto, langue indo-iranienne, parlé 
par plus d'un million de personnes. 

Je n'ai pas cité des langues, autrement importantes, du point de 
vue de la linguistique et de la littérature, à cause du petit nombre 
de leurs ressortissants locaux : le persan, 20 000; le chinois, 50 000; 
l'arabe, etc. Leur rôle aujourd'hui comme langue vulgaire dans 
l'Inde est insignifiant; mais il a été immense. Le persan, par exem- 
ple, langue des Cours, et que sont tenus de parler les fonction- 
naires qui résident dans certains Etats, était encore, il y a soixante 
ou soixante-dix ans, la langue internationale, si l'on peut ainsi dire, 
celle que, dans les écoles, on enseignait aux enfants après la langue 
du pays, comme aujourd'hui on leur enseigne l'anglais. 

Notons que les langues aryennes, partout où elles entrent en con- 
tact et en lutte avec les langues aborigènes, en triomphent aisément. 
Les indigènes, poussés par l'intérêt ou l'esprit d'imitation, s'essayent 
à parler, et parlent, même s'ils ne sont pas de sang aryen, des lan- 
gues de ce groupe. 

Les langues d'origine aryenne sont dérivées des prakrits, ou lan- 
gues ordinaires des premiers conquérants ou immigrants aryens. 
De l'une de ces langues parlée dans la Terre du milieu {Madhya Desa 
ou pays autour de la Djoumna et du Gange), est sorti plus tard le 
sanscrit, qui fut sa forme littéraire. 

Cette variété des langues, qui exclut dans le passé toute idée 
d'unité, toute idée même de nation, s'explique par l'histoire : les 
migrations, les invasions, les séparations ou les fusions, les mariages, 
les courants religieux, etc. La population aborigène de l'Inde était, 
comme nous l'avons dit, principalement dravidienne et à peau foncée 
sinon noire. Les Aryens à peau blanche arrivaient de l'Asie Centrale, 
réservoir inépuisable de population. Leurs migrations furent pro- 
bablement graduelles; mais le D r Grierson et M. Hœrnle distinguent 
deux courants principaux, dont l'un — le dernier — descendit dans 
la Madhya Desa, frappa comme un coin dans la masse des premiers 
immigrants aryens et les dispersa tout autour de leur centre, du 
Pendjab auRadjpoutana, au Goudjerat et au Bihar. Ce n'est que plus 
tard que la pénétration se fit plus loin vers l'est et le sud. 

Par leur civilisation, les premiers Aryens ressemblaient aux Grecs 
et aux Latins du temps. La famille constituait la cellule sociale; le 
chef de famille étant à la fois cultivateur, guerrier et prêtre. Une 



LA SOCIÉTÉ INDIGENE 37 

forme de civilisation plus récente amena parmi eux la spécialisation 
des occupations; de là, l'origine des castes, que décrivent les lois de 
Manou. Trois castes supérieures : les prêtres ou brahmanes ; les guer- 
riers, radjpoutes ou kchatriyas, et les agriculteurs ou vaisyas, formées 
des représentants des Aryens conquérants ou migrateurs. A quoi se 
joignit une quatrième caste, les soudras, caste basse, composée sans 
doute des représentants des races aborigènes. 

Je parlerai plus loin en détail de la caste. Disons tout de suite 
qu'elle repose sans doute sur la profession, mais d'abord sur la nais- 
sance, sur le souci de la pureté du sang. On naît brahmane, on ne le 
devient pas. Toutefois, dans le sud de l'Inde, on voit des brahmanes 
à peau foncée, qui sont indubitablement d'origine dravidienne. Voici 
l'explication vraisemblable de ce fait. Quand les Aryens s'établirent 
dans le nord de l'Inde, ils formaient des tribus entières, à famille 
constituée, hommes, femmes, enfants. Mais lorsque, plus tard, ils 
descendirent vers le sud lointain, il est vraisemblable que ce fut en 
individus isolés et sans femmes. Installés parmi les Dravidiens, ils 
furent amenés à épouser leurs filles. De ces mariages naquirent des 
enfants de sang mixte, s'intitulant brahmanes comme leurs pères, 
mais à demi Dravidiens par le sang, parlant la langue du pays et 
ne se servant du sanscrit ou des langues qui en sont dérivées que 
pour les usages scientifiques ou religieux. Plus tard, le bouddhisme 
ayant décliné, le brahmanisme, reprenant l'offensive S lui ravit ici 
la totalité, là une partie de ses adhérents. Alors les brahmanes du 
nord vinrent en plus grand nombre et rétablirent la suprématie de 
la race blanche. Mais ils ne rejetèrent pas les brahmanes à peau foncée. 

Aryens et Dravidiens n'ont entre eux rien de commun que d'être 
des hommes. C'est tout. La forme du nez, mince chez les Aryens, 
large chez les Dravidiens, la stature, la taille, la couleur, en font 
des races extrêmement différentes, et même opposées. Et ce qui 
se voit encore aujourd'hui devait sauter aux yeux il y a 2 000 ans. 
Il n'y a qu'à consulter les monuments et voir ce que donnent les 
canons de la sculpture. 

Toutefois, Aryens et Dravidiens, ceux des premiers âges, avaient 
ceci de commun qu'ils formaient le fond hindou de la population. Ce 
mot hindou a deux sens, un sens ethnique et un sens religieux. Je 
le prends ici dans son sens ethnique. Puis à ces Hindous (Aryens 

1. Cette lutte des religions rend compte de plus d'un phénomène autrement incompré- 
hensible. Dans le Bihar, berceau de Bouddha, on rencontre des populations qu'aucun 
obstacle physique ne sépare et qui cependant parlent des langues différentes. C'est, sans 
doute, que des religions ennemies les leur ont imposées. 



38 L INDE BRITANNIQUE 

et Dravidiens) se mêlèrent successivement un élément mongoloïde, 
dans le nord-est, qui s'étendit jusqu'au Bengale; des Scythes, qui 
se fixèrent au Pendjab (Sikhs), et enfin les divers envahisseurs'musul- 
mans : Arabes, Pathans, Turks, Persans, pour finir par les armées 
des Mogols. Les premiers musulmans ne vinrent pas dans l'Inde 
avec l'intention de conquérir et de s'établir. C'étaient d'abord des 
raids, des entreprises de pillards. Puis aux incursions succédèrent 
l'invasion et les grands desseins : l'occupation permanente, la con- 
quête de presque toute l'Inde et la fondation de la dynastie des Mogols. 
La conquête mogole a eu son utilité. Dans l'histoire de l'Inde, le 
Mogol apparaît, malgré tout, comme un civilisateur; toutefois, il 
n'a pu faire lever cette fleur de la civilisation, qui s'appelle une 
nation. Il a pu, à certain moment, susciter l'union des vaincus ; il 
n'a pu créer l'unité. Les Sikhs, les Mahrattes, les Radjpoutes (voire les 
Musulmans, conduits par ses lieutenants, qui se rendent indépen- 
dants), se soulèvent séparément ou se liguent contre lui. Mais aucun 
d'eux ne parle au nom de ce qu'on appelle aujourd'hui l'indépen- 
dance ou le patriotisme. Aucun d'eux ne constitue une nationalité. 
Même les Mahrattes \ qui se sont le plus approchés de ce que nous 
considérons comme une nation, étaient et trop dispersés et trop 
pillards pour s'élever à cette conception. En sorte que l'Inde n'a 
jamais ni été une nation unique, ni même vu se former une de 
ces dynasties autour desquelles, comme mainte fois ce fut le cas 
en Europe, s'agglomèrent solidement les éléments épars, pour con- 
stituer, au jour dit, un peuple avec une âme commune. Ni le pays, 
ni la race, ni la langue, ni l'histoire n'ont permis autre chose que 
la variété. Et si jamais il se dégage une Inde, avec un peuple, une 
langue, un patriotisme, elle le devra à l'Europe. Non pas aux Hol- 
landais, Portugais, Français qui n'ont pu contribuer qu'à ébranler 
la domination des Mogols. Aux Anglais qui, du jour où ils ont été 
délivrés de leurs rivaux européens, ont fait, voulue ou subie, la con- 
quête de toute l'Inde, qui la tiennent aujourd'hui tout entière, du 
sud jusqu'au nord, soumise soit à leur administration directe, soit à 
leur protectorat, et qui, par les lois, la justice, l'administration, 
l'éducation, tendent à modifier les caractères, à niveler les origina- 
lités, et peuvent, à la longue arriver à former un type : l'Indien et 
une nation, l'Inde. 

i. S'il y a eu jamais quelque chose qui ressemble à une nation dans l'Inde, c'a été les 
Mahrattes; et encore leur domination, qui allait de Pouna à Goualior, était trop vaste. 

Quant aux Sikhs, ce n'était qu'une bande de conquérants dominant un pays. Et môme, 
à proprement parler, il n'y a pas de Sikh de nature. L'enfant naît Hindou; l'initiation 
en fait un Sikh. 



§ 3. — LA RELIGION 



Comment sont ici envisagées et étudiées les religions de l'Inde. — Statistiques et 
répartition. — L'Hindouisme, son importance; religion envahissante et code social; ses 
dogmes, ses pratiques, ses institutions; le culte des ancêtres; la sainteté de la vache, le 
respect de la vie animale; le brahmane, son rôle, son importance; le panthéon hindou, 
les dieux, l'érection des dieux, dieux nationaux et dieux locaux; la superstition, l'ani- 
misme, provinces et tribus où il règne; son importance; état religieux de la population; 
le scepticisme; l'Hindouisme est une opinion politique; le théosophisme, le panthéisme 
indien. 

L'Islamisme, sa répartition; relations de l'Islamisme et de l'Hindouisme. — Ascètes 
et astrologues, sadhous et pirs. — Rivalités et hostilités des Hindous et des Musulmans; 
loyalisme envers l'Angleterre. 

Bouddhisme; code de morale; ses dogmes; le nebhan; conséquences de cette doctrine; 
le clergé bouddhiste, son organisation; décadence de la foi. 

Le Jaïnisme. — Les Sikhs. — Les Parsis; leur petit nombre, leur condition, leur 
rôle, les Tours du Silence à Bombay. 

Les Chrétiens, statistiques; les conversions, leurs conséquences; condition des con- 
vertis; les missionnaires des diverses confessions. 

Conclusions : Politique religieuse des Anglais : tolérance et impartialité; les résultats. 



La religion, ai-je besoin de le dire, ne peut, dans un ouvrage 
comme celui-ci, être envisagée du point de vue philosophique. Ceux 
que préoccupent l'histoire proprement dite des religions, l'évolution 
des dogmes et la succession des systèmes, ou la conception qu'ont 
eue les Indiens de l'origine de l'univers et de la destinée de l'homme, 
ne trouveront ici rien qui les satisfasse. Les religions indiennes n'y 
sont abordées ! qu'à cause de l'influence qu'elles peuvent exercer 
sur la politique et l'administration. 

Fixons d'abord les idées par un peu de statistique. H y a actuelle- 
ment deux grandes religions et une demi-douzaine de petites. Grandes 
ou petites par le nombre de leurs ressortissants. La religion hin- 
doue, héritière partielle et infidèle de la religion védique et de la 
religion brahmanique, en compte 207 millions, dont 48 500 000 
dans les États indigènes ; l'islamisme, 62 500 000, dont 8 600 000 dans 
les États; le bouddhisme, 9 500 000; l'animisme, 8 500 000, dont 

1. C'est pourquoi nous ne mentionnerons pas celles qui sont mortes : religions védique, 
brahmanique, etc.; c'est pourquoi aussi nous aborderons celles qui existent non dans 
leur ordre historique, mais d'après le degré de leur importance contemporaine. 



40 L'INDE BRITANNIQUE 

2 700 000 dans les États; la religion chrétienne, 3; celle des Sikhs, 
2 300 000; le Jaïnisme, 1300 000; les Parsis sont au nombre de 
94 000; les Juifs, de 18 000. Diverses autres religions se partagent 
130 000 adhérents. 

Les Hindous sont 46 700 000 au Bengale; 40700 000 dans les 
Provinces-Unies; 34 millions dans celle de Madras; 14 millions* à 
Bombay. Dans les États, on en trouve 9 800 000 à Haïderabad 
(réputé Etat musulman) ; 8 millions dans le Radjpoutana ; 6 900 000 
dans les États de l'Inde Centrale; 5100 000 dans Mysore; 5700000 
dans les Etats de la Présidence de Bombay. 

Les Musulmans sont, en Inde britannique, 25500000 au Ben- 
gale; 10800 000 au Pendjab, et si l'on y joint la Province-Frontière 
qui, jusqu'en 1906, en faisait partie, 14 millions; 4 500 000 à Bom- 
bay; 7 dans les Provinces-Unies; 1775 000 en Assam; 2 775 000 
à Madras. Dans les États, ils sont 2 millions et plus au Cachmir, 
1 300 000 dans les États qui relèvent du Pendjab, 1 100 000 dans Haï- 
derabad, dont le chef est musulman, près de 1 million au Radjpoutana. 

Les Bouddhistes sont en immense majorité des Birmans : 9200 000 
sur 9500 000. 

Les Chrétiens se rencontrent surtout dans la province de Madras; 
1 million dans la Présidence d'administration britannique et près de 
1 million dans les États qui en relèvent. 

Les Sikhs sont tous au Pendjab ; les Parsis presque tous dans 
Bombay. 

Tous ces chiffres sont à peu près exacts. Toutefois il a pu se pro- 
duire, lors du recensement de 1901, des erreurs que les énuméra- 
teurs n'ont pas toujours eu la possibilité ou la volonté d'éviter. 
D'abord l'Hindouisme est une religion catholique, qui tend à absorber 
des religions peu différentes d'elle, comme l'animisme et, en fait, 
s'agrège peu à peu nombre de leurs sectateurs; en sorte que l'énu- 
mérateur a pu, suivant ses préférences, grossir le total de l'une ou 
de l'autre. Ensuite, pour des raisons d'ordre social, qui seront expli- 
quées plus loin, \eè adhérents de certaines religions, très nettement 
distinctes, comme les Bouddhistes (en Inde, non pas en Birmanie), 
et les Jaïnistes, aiment parfois à passer pour Hindous et font leur 
déclaration en conséquence. 

Les Hindous 1 sont moins nombreux qu'en 1891. Ce n'est pas une 
religion qui décline ; c'est une population religieuse qui a été, de 
1896 à 1901, décimée par la famine. J'ajoute que, par quelques-unes 

1. Je rappelle que le mot Hindou ne désigne pas un habitant de Tlnde, lequel est un 
Indien, mais un homme de race et de religion hindoue. 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 4i 

de ses prescriptions (mariages trop hâtifs, qui souvent rendent les 
femmes infécondes, et interdiction aux veuves de se remarier), l'Hin- 
douisme s'oppose à la rapide multiplication de ses membres. Cela 
n'empêche pas qu'il domine l'Inde : sur 10 habitants, 7 sont hindous. 
Dans Orissa, Mysore et Madras, il tient les neuf dixièmes de la popu- 
lation, et les huit dixièmes à Bombay (sauf dans le Sind), dans les 
Provinces Centrales, au Radjpoutana, dans les Etats de l'Inde Centrale 
et dans le Bihar (Bengale). Les seuls points où il soit en échec, 
c'est le nord et l'est de l'Inde : il y trouve des rivaux dans l'Islam ou 
encore dans certaines religions primitives, ou enfin dans le Boud- 
dhisme. Mais même là (je ne parle pas du nord) son heure est 
proche. 

Car l'Hindouisme gagne. Religion envahissante, et éminemment 
plastique, il a beau être divisé en sectes puissantes, il demeure un; 
bien plus, il déforme, puis s'approprie les autres dogmes. Ne l'a-t-on 
pas vu, lors du Congrès des religions orientales à Tokio, tenter de 
démontrer, par exemple, qu'Hindouisme et Bouddhisme sont iden- 
tiques, encore que leur dualité soit masquée par des végétations 
étrangères? L'Hindouisme n'a aucune originalité. Sorte de néo- 
brahmanisme, il n'est qu'une masse flottante de croyances, d'opi- 
nions, d'usages, de pratiques, de notions religieuses et sociales, sans 
commencement précis, sans rupture nette avec le passé. On peut 
irrévérencieusement dire qu'il rabâche. Il enseigne des vérités 
vieilles de trente siècles, qui, oubliées un temps, reparaissent un 
jour, pour céder plus tard la place à d'autres et revenir encore. Il 
n'a pas de ces credo nets qui élèvent entre fois rivales une infranchis- 
sable barrière. Ses dogmes, s'il en a, seraient : la divinité de 
Krichna, l'acceptation du Bhagavad Gita l comme livre sacré, enfin 
la sainteté de la vache et le respect de la vie animale; ses pratiques, 
le culte des ancêtres et les pèlerinages 2 ; ses institutions, les castes, 
dont la première est celle des brahmanes. Rien de tout cela n'est de 
nature à écarter personne de l'Hindouisme. Le brahmane est, à 
l'ordinaire, accessible aux transactions et aux accommodements; le 
respect de la vie animale est accepté d'une grande partie de l'Asie; 
l'institution de la caste peut servir au progrès social de l'individu ; 
enfin le culte des ancêtres est commun à plus d'une croyance 3 . 

1. Voir note A, p. 70. 

2. Voir note B, p. 71. 

3. C'est une notion de haute antiquité. La partie métaphysique des religions, qui 
repose sur une âme immortelle, aurait, d'après Sumner Maine, passé par trois étapes. La 
première, le culte des ancêtres, supposés présents dans la famille, dont l'esprit revient 
habiter parmi sa race; la seconde, l'existence de purgatoires successifs, où ces esprits 



42 L'INDE BRITANNIQUE 

Le culte des ancêtres, plus facilement compris, est admis par 
l'immense majorité de ceux qui s'intitulent Hindous. Il exerce sur 
eux une énorme influence. L'Hindouisme — cela apparaît à chaque 
pas — est une religion essentiellement sociale. Le culte des ancêtres 
en es la partie religieuse; partie sacrée et redoutable. On peut, par 
la pénitence, être relevé d'une infraction aux règles sociales de 
l'Hindouisme ; on ne le peut, d'une infraction au culte des ancêtres. 
Cet ancêtre qu'on honore ainsi, c'est ordinairement le plus proche, 
le plus récemment disparu, le père; on y joint aussi le grand-père, 
et pratiquement tous ceux des ancêtres que l'héritier vivant a 
connus. Car le fidèle ici est un héritier. C'est à titre d'héritier qu'il 
est tenu d'honorer. Ce culte est le fondement même de l'hérédité. 
Le mort ne peut partir que s'il laisse derrière lui un héritier sien, 
un agnat, qui honorera sa mémoire. S'il n'en a plus de son sang, il 
en adopte. Il lui laisse ses biens, mais sous condition d'être honoré. 
Entre eux, il y a contrat. Y manquer, c'est s'exposer à l'exécration 
du mort et même des vivants. Même à une action en justice '. Car, 
entre héritiers siens, le partage par tête n'est légitimé et ne demeure 
juste qu'autant que chaque héritier honore également la mémoire 
de l'ancêtre. Le juge en a tenu compte dans ses règlements. Le 
culte des ancêtres est coûteux. En Chine, où il fleurit aussi, on 
estime que les trois fêtes des morts entraînent, par tout le pays, une 
dépense totale de 150 millions de dollars. Dans l'Inde, on les juge 
assez coûteuses pour empêcher l'établissement de tout droit sur les 
legs et successions. C'est un culte général, impératif; c'est un des 
piliers de l'Hindouisme. 

Un autre pilier serait la croyance à la sainteté de la vache, qui 
n'est qu'une application, avec des conséquences exagérées, du respect 
général de la vie animale. C'est encore là une croyance commune à 
une partie de l'Asie. Le Bouddhisme l'accepte et l'impose, comme 
l'Hindouisme. Elle découle probablement de la foi à la migration 
des âmes et aussi des avatars de certains dieux honorés : Hanuman, 
le Dieu-singe, Ganesh, le Dieu-éléphant, etc. Elle n'implique 
— remarque essentielle — ni le respect de la vie humaine, ni l'obli- 
gation de traiter humainement les animaux. Elle n'interdit que la 
mise à mort. En tant qu'elle s'applique à la vache, elle a eu des 
conséquences politiques et sociales considérables. Je ne parle pas 
de la fameuse insurrection de 1857, à laquelle elle n'a fourni qu'un 

iraient expier les fautes de leur vie; la troisième, également en guise d'expiation, 
transmigration de l'âme dans des corps spéciaux. 
1. Cf., en droit romain, l'actio familiœ erciscundœ. 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 43 

prétexte : derrière ce prétexte se cachaient des griefs multiples, 
anciens, puissants. Ceux-là se trompent, qui prétendent qu'on eût 
consolidé pour mille ans la domination anglaise si, vers 1850, on 
avait puni de pendaison la mise à mort de la vache. Mais il est 
indéniable qu'encore aujourd'hui abattre le bétail et en nourrir les 
troupes anglaises excite l'indignation des Hindous. D'où que vienne 
ce bétail, où qu'il ait été tué. Récemment, des soldats du service des 
transports ont, sur la route de Simla, esquissé une révolte, parce 
qu'on leur imposait de voiturer des conserves de bœuf, venues 
d'Australie. Dans l'Etat de Gondal, en 1872, et encore en 1903, les 
Hindous ont prétendu interdire à leurs compatriotes musulmans de 
manger du bœuf, droit dont ils jouissaient sans conteste depuis plus 
de cent ans. Dans le nord de l'Inde, non loin de Mashobra, le rajah 
de Koti vendant un domaine à un Anglais bien connu, sir Ed. Buck, 
y mettait cette condition qu'il ne permettrait pas d'y élever un 
abattoir. A Simla, quand les Anglais vinrent s'y établir, on n'y 
pouvait tuer ni bœufs ni vaches; c'est seulement vers 1840, que 
licence en fut donnée, pourvu que l'abattage n'eût pas lieu au grand 
jour. Il y a peu de temps, le principal du collège vétérinaire de 
Lahore autorisa ou même prescrivit, dans l'intérêt des études, 
l'examen d'animaux morts : vaches, cochons. Cette pratique anato- 
mique souleva l'indignation de la presse hindoue du Bengale. 

Et de la vache, cette protection s'étend — je l'ai dit — à toute la 
création. La vie de Bouddha en offre maint exemple. En Birmanie, 
une mère enlève le scorpion qui vient de mordre son enfant et le 
rejette à terre sans le tuer. Quand les fleuves débordent et se reti- 
rent, les poissons demeurés aux champs sont recueillis dans des 
jarres et rejetés à l'eau. Lorsque, il y a une douzaine d'années (1896), 
la peste se répandit par toute l'Inde, et qu'on attribua cet envahisse- 
ment aux rats, le Comité municipal d' Amritsar offrit, pour épargner 
leur vie, 1 pièce (0 fr. 0125) par tête de rat vivant, se proposant 
de les parquer et de les relâcher quand le fléau aurait disparu. Les 
oiseaux de tout genre pullulent aux Indes. Il n'y a, pour les détruire 
que les maraudeurs nomades et les Européens. Les pilleurs de 
millet et de riz, on se permet tout au plus de les écarter à grands 
cris. Les corbeaux rendent les grandes villes intolérables. Un 
buller, à qui ils volent tout, en prend un au piège, le garde pri- 
sonnier tout le jour et, le soir venu, lui rend la liberté. Une 
société de Bombay proteste auprès du Gouverneur contre les plumes 
qui ornent les chapeaux de femme. En Birmanie, les chiens que le 
Bouddhisme protège dès leur naissance, quel qu'en soit le nombre. 



44 L'INDE BRITANNIQUE 

sont devenus si nombreux qu'ils errent par le pays, sans maître et 
sans asile : ce sont les pariah dogs, que les jihongyees (moines) nour- 
rissent des offrandes qu'ils reçoivent. Aussi la confiance des bêtes 
est touchante : l'écureuil, dont le pelage ferait une fourrure pré- 
cieuse, n'a rien à craindre et ne craint rien. Le chien, couché au 
soleil, refuse presque de se lever pour laisser passer la voiture. 
Le vautour, à Bombay, le paon, dans les Provinces-Unies, le singe 
partout et surtout à Hurdwar, pèlerinage fameux sur le Haut-Gange, 
peuvent s'approcher à portée de fusil. De fusil, l'indigène n'en use 
guère. Chasser s'accommode mal avec la religion. Bouddha a dit : 
Nous devons compassion d'abord aux animaux, puis aux pêcheurs 
et aux chasseurs. Il a dit encore : Tous peuvent ôter la vie; un seul 
peut la donner. 

Après ces deux articles de foi : culte des ancêtres et respect de la 
vie animale, celui qui domine toute la vie de l'Hindou, c'est le res- 
pect du prêtre, la supériorité proclamée du brahmane. L'Hindouisme 
apparaît comme un sacerdotalisme. Il devrait s'appeler encore le 
Brahmanisme. Dans chaque famille hindoue, le prêtre, le brahmane 
préside aux actes de la vie, de toute la vie, depuis la naissance jusqu'à 
la mort : un mariage, une maison qu'on bâtit, un voyage qu'on 
entreprend, une maladie, la moisson, enfin les repas, les mets et les 
breuvages, dont il importe que la pureté soit assurée, tout fournit 
prétexte à appeler le brahmane. Mais notons-le, la présence du 
brahmane en ces occasions ne constitue pas une intervention reli- 
gieuse. Il ne prétend pas, comme les prêtres chrétiens, servir d'inter- 
médiaire entre l'homme et la divinité. Il n'est pas davantage un 
éducateur; il ne donne aucun enseignement religieux. Il est sim- 
plement celui qui sait. Il sait la langue des vedas, que le vulgaire 
ignore. Il sait les textes sacrés et leur sens (cela rappelle les actions 
de la loi à Rome). Et, sachant, il met son savoir (moyennant salaire : 
argent, entretien, nourriture) à la disposition d'autrui. Son rôle sur- 
tout est d'attester la pureté des mets. Il y veille; il vous préserve de 
la souillure ; ce faisant, il vous épargne le risque de déchoir de 
votre rang social. Cela est, dans le système de la caste, de si capitale 
importance que tous jugent indispensable de révérer le brahmane, 
de le payer, de l'employer aux divers actes de la vie, et d'éviter par 
là la souillure de ce qui est impur. Agir ainsi, c'est être Hindou. 

L'Hindouisme est l'idéal d'une religion toute de pratiques. C'est 
un culte et un cérémonial. Le rite a en soi une force et l'exacte 
observance du rite, une valeur. La moralité du fidèle importe peu. Il 
n'est pas nécessaire qu'il croie aux Dieux ni aux dogmes. Il lui suffit 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 45 

de se conduire comme s'il y croyait. Faute de quoi, il risquerait de 
perdre sa caste 1 . Sanction non pas d'ordre religieux, mais d'ordre 
social. 

Comme système social, l'autorité de l'Hindouisme est prodigieuse. 
Telle population est bouddhiste de religion (par exemple, les 
Lahoulis dans le nord), mais hindoue par l'observance. Dans le 
sud de l'Inde même, il y a des chrétiens, les Vellala, qui n'ont pas 
échappé au système des castes. 

Ceci connu, on comprend maintenant ce que nous énoncions plus 
haut, que l'Hindouisme est absorbant. Peu à peu, il a envahi et 
conquis presque toute l'Inde non aryenne. Et non pas par une con- 
version raisonnée des peuples à la religion hindoue, mais grâce à 
leur désir ambitieux, ensuivant ses prescriptions sociales, de s'élever 
dans la hiérarchie. A cette affirmation, on objectera qu'on ne devient 
pas, qu'on naît Hindou. Sans doute. En Europe aussi, on naît 
noble; on peut aussi (laissant de côté l'anoblissement par autorité 
du prince) le devenir par habile usurpation. Un Indien, de par sa 
naissance entièrement étranger à l'Hindouisme, peut devenir 
Hindou. Ceci sera amplement exposé à propos des castes. 

Le panthéon hindou accueille les dieux des convertis et devient 
ainsi prodigieusement peuplé. L'Hindouisme, au surplus, a deux 
aspects. Pour quelques-uns, pour une élite, c'est le panthéisme. 
« Pour la masse, c'est un chaos étrange de superstitions, de dieux, 
de démons, de fantômes, de saints déifiés, de demi-dieux, de dieux 
du foyer, de dieux de la tribu, de dieux locaux, de dieux universels, 
absurdes, atroces, fabuleux, ridicules, magnifiques, humains, doux, 
cruels, ayant horreur de la mort d'un insecte et qu'on honore par 
des sacrifices d'animaux ou d'hommes 2 . » Religion remarquable à 
la fois par son hétérogénéité, alimentée qu'elle est par tant de 
sources différentes, et par son aptitude à grossir son stock de dogmes, 
ou de croyances, ou de pratiques, en empruntant aux plus bas fonds 
comme aux plus hauts sommets. 

Et l'érection des dieux n'est pas histoire du passé ; c'est un phéno- 
mène constant, contemporain. Des saints, faiseurs de miracles, con- 
testés durant leur vie et même un peu ridicules, sont, après leur 
mort, transformés en dieux. Des hommes que beaucoup ont vu vivre 
ou ont su avoir existé sur terre sont aujourd'hui des dieux honorés 
dans plus d'une partie de l'Inde. 

1. Il pourrait cependant garder sa caste tout en répudiant sa religion : il y a dans le 
Canara du sud des brahmanes chrétiens. 

2. Sir Alfred Lyall, Asiatic Studies. 



46 L'INDE BRITANNIQUE 

Sur la manière dont jadis ont été créés les dieux, il y a deux 
théories. Les anciens Aryens auraient assigné un corps et un nom 
aux forces ou aux phénomènes de la nature. La lumière, par 
exemple, lutte contre l'ombre : la lumière sera un dieu; l'ombre 
sera un autre dieu. Et ainsi de suite des autres forces ou phéno- 
mènes : le vent, la foudre, etc. On en a fait des dieux. Puis, ces 
dieux, on les a incarnés dans des hommes qu'on a fait vivre sur terre, 
en des lieux déterminés et connus, dont on a décrit la vie, etc., et 
qu'une fois morts, on a déifiés. Le second procédé de déification, 
qualifié évehmérisme, aurait été celui-ci : un homme connu, vivant 
en un lieu connu, s'est illustré par des hauts faits; l'opinion les 
recueille; la légende s'en empare, les agrandit, les magnifie au point 
qu'ils deviennent surhumains. A ce moment, on les attribue à un 
dieu, et, ce dieu, on lui donne le nom d'une des forces de la nature. 

Devant l'opinion, les grands dieux, les dieux nationaux ne sont 
pas les plus influents. L'Hindouisme national a tiré des dieux de la 
littérature sanscrite ; des héros de ses épopées elle a fait des dieux, 
dont quelques-uns sont honorés par toute l'Inde : Vichnou, Siva, 
Krichna, Rama, etc. Il n'est pas un paysan qui ne connaisse leurs 
noms. Mais ce n'est pas, dans sa détresse ou dans sa piété, eux qu'il 
invoque ; ce n'est pas à eux que va sa pensée quotidienne. Elle 
va aux dieux plus proches, au fétiche local, qui habite la col- 
line voisine, le village, le verger. On n'imagine pas quelle place 
tiennent dans sa vie ces dieux locaux. Il les redoute; il tâche à se 
les rendre favorables. Il leur offre des sacrifices, et, s'ils l'exigent, 
des sacrifices de sang humain. Et plus la tribu ou la race se sent 
faible, plus elle craint ses dieux et plus elle les imagine assoiffés de 
sang. Sa seule ressource est que, ces dieux étant hommes, on peut 
espérer qu'ils soient sujets aux passions et aux faiblesses humaines. 
On les flagorne, on les déçoit. 

Malheureusement, on n'a pas à redouter que les dieux. Un amas 
de superstitions jette et entretient en l'homme la terreur. Les ani- 
maux et les choses elles-mêmes sont redoutables : les dieux- 
serpents, noirs, verts, gris, rôdent, menacent et inquiètent; mille 
objets inanimés ont le mauvais-œil. Il y a les jours fastes et surtout 
les jours néfastes : samedi et dimanche, par exemple. Et cette 
crainte que les hommes ont des êtres et des choses engendre une 
religion nouvelle : l'Animisme. L'Animisme semble avoir deux 
formes : une croyance à des esprits qui peuplent l'air et la terre, 
qu'on peut évoquer et qui apparaissent ou spontanément ou con- 
traints par l'appel à eux adressé — c'est le spiritisme ; ou une croyance 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 47 

à des esprits qui, pour un temps ou pour toujours, vivent enfermés 
dans des corps animés ou inanimés — c'est le fétichisme. A cette 
double croyance, l'esprit populaire en a joint une troisième, autre- 
ment répandue, qu'on dénomme aussi animisme, mais qui devrait 
s'appeler dynamisme, croyance à de simples forces, tantôt redoutées 
ou tantôt aimées. 

En somme, dit un document officiel, c'est une opinion que 
l'homme est entouré d'une multitude, mal connue, d'esprits, de 
puissances, qui résident les uns dans les rochers, les cours d'eau, 
le feu, les arbres, les animaux féroces, les autres, on ne sait où, par- 
tout et nulle part, et dont quelques-uns sont surtout des agents 
malfaisants. Il faut se les rendre propices, par des offrandes et des 
cérémonies, où la magie joue un rôle important. On prétend qu'il y 
a 8 500 000 animistes. Le chiffre est trop faible. Depuis que 
l'Hindouisme orthodoxe a admis l'Animisme, depuis que le brahmane 
a prétendu l'expliquer et le mettre en accord avec ses dogmes, 
l'Animisme — avoué ou dissimulé — attire de bien autres adhé- 
rents : ce n'est pas par millions, c'est par dizaine de millions qu'il 
faudrait les compter. Seulement le recensement n'a pas fait ce 
compte. Une des raisons de cette omission est que l'animiste a honte 
de sa croyance et que, par ambition sociale, il se réclame énergique- 
ment du pur Hindouisme. 

Et l'Animisme ne se rencontre pas que chez les Hindous. Il existe, 
tout aussi puissant, chez les Bouddhistes. Le Bouddhisme est une 
doctrine trop haute, trop pure et en même temps s'adapte trop mal 
à une vie de luttes. A cause de quoi le Birman s'accommode de deux 
religions : une d'apparat et une de pratique journalière; le 
Bouddhisme et l'Animisme. 

Quoi qu'il en soit, le chiffre officiel est de 8 500 000. La forteresse 
de l'Animisme est en Assam, où il a 1 million de sectateurs, le 
sixième de la population. Mais, par ordre d'importance numérique, 
c'est au Bengale qu'il a le plus de fidèles : près de 3 millions; puis 
dans les Provinces Centrales, près de 1800 000; en Assam; dans 
les États de l'Inde Centrale, 900 000, et enfin à Madras, 650 000. 

Les esprits (?iats) et le culte des esprits (nats loorship) pèsent d'un 
poids très lourd sur la vie et sur la bourse du peuple de l'Inde. Des 
hommes ont surgi qui exploitent ses terreurs : ce sont les astro- 
logues. Veut-il labourer, acheter du bétail, savoir quel jour est 
propice pour telle entreprise, il consulte l'astrologue, qui le conseille 
et le rançonne. Parcourez les montagnes du Cachmir, par exemple, 
et demandez aux gens bien informés ce que peut coûter à un paysan 



48 LINDE BRITANNIQUE 

sa foi aux esprits, vous verrez que, bon an mal an, ce sont bon 
nombre de roupies. Ne rions pas trop de sa crédulité : les nats, les 
esprits, ce sont ce que notre phraséologie liturgique dénomma les 
Puissances, les Trônes, les Dominations, etc. Toutes les religions 
possèdent ces nomenclatures, héritages des temps où l'on ne con- 
naissait pas encore le Dieu unique. On a débuté par l'adoration des 
forces; l'Hindou qui honore Mahadeo sous les emblèmes phalliques 
du Lingam et de l'Yoni ressemble fort à David dansant devant 
l'arche. Puis l'esprit critique et discute. Le dogme s'épure et aboutit 
ici au Bouddhisme, noble morale, si belle qu'elle met ses adeptes 
en état d'infériorité dans les combats de la vie, là au Panthéisme, 
ou absorption de l'homme et de la nature en Dieu. 

Et si, aujourd'hui, on pouvait pénétrer chez les classes les plus 
cultivées de l'Inde (encore infime minorité numérique), voici ce 
qu'on y constaterait : un grand scepticisme ; quelque chose comme a 
été le voltairianisme; l'Hindou moderne, l'étudiant sorti récemment 
de l'Université croit peu à Dieu et à la création, et pas du tout à 
l'incarnation et à la révélation. Il a horreur du prêtre; il hait le 
sacerdotalisme qu'est devenu l'Hindouisme. A vrai dire, il n'a pas 
de besoins religieux. Et la religion pour lui n'est pas affaire de foi; 
elle est affaire de patriotisme. Il existe, en effet, un parti national, 
pour qui tout ce qui est la vieille Inde est sacré. L'Hindouisme, avec 
ses divers avatars, remonte à une haute antiquité : il est donc ce 
qu'il faut croire ou du moins professer de croire. 

Cette nouvelle croyance a coïncidé avec le réveil des études san- 
scrites. Ces études ont provoqué un grand mouvement d'étonnement 
et d'admiration : admiration des vedas, admiration de la grandeur 
des Aryens et de l'Inde ancienne; admiration de Max Mûller, 
l'illustre scholar à qui ont été dues partiellement tant de nobles 
découvertes. Mais en même temps, par leur grandeur même, ces 
études ont rendu inacceptable aux plus éclairés l'Hindouisme 
courant, avec ses pratiques d'idolâtries locales. 

Mais la négation ne suffit pas. L'Hindouisme, dans ces milieux 
éclairés, s'effondre : par quoi le remplacer? Par le Christianisme? 
On y a songé. Quelques-uns l'ont conseillé : « La Bible et la morale 
de Jésus, voilà ce qu'il faudrait étudier. Que comparer à Jésus? 
Seul, parmi les Hindous, lui serait comparable notre Rama, Raja 
Rama Chundra, si rien dans son histoire était croyable. La Bible 
serait mieux. » Ces conseils n'ont pas été entendus; ils ne pouvaient 
pas l'être. L'Inde nouvelle ne pouvait admettre qu'une religion 
nationale. Alors on a cherché autour de soi. Et l'on a abouti à divers 



LA SOCIETE INDIGENE 49 

mouvements religieux fort intéressants, mais jusqu'ici sans aucune 
influence sur la masse. 

C'a été d'abord la fondation de diverses sociétés hindoues, 
le Brahmo-Samaj et l'Arya Samaj , qui constituent plutôt une 
action morale que religieuse et dont je parlerai à propos de la 
Réforme sociale. On pourrait presque les définir une tentative de 
morale sans Dieu précis, un arrêt confortable entre l'Hindouisme et 
le Christianisme, une acceptation simultanée de Jésus, Mahomet et 
des divers prophètes hindous. En somme, du point de vue religieux, 
c'est le néant; cela explique le vide religieux du temps présent. 

C'a été ensuite, plus récemment, le mouvement théosophique, 
avec Mrs. Annie Besant. C'est une doctrine bien faite pour plaire aux 
nationalistes hindous, puisqu'elle repose sur l'admiration sans borne 
des vieux livres sacrés et tend à en justifier même tout ce qui 
semble ridicule, bas, obscène. C'est une interprétation bienveillante 
de certaines pratiques absurdes, que l'on affecte de considérer comme 
des symboles, derrière lesquels se cachent des vérités admirables. 
Pareille doctrine flatte la vanité hindoue, fière de son antiquité 
sublime. Mais, comme la Réforme sociale, le Théosophisme ne 
s'adresse qu'à des lettrés, et n'atteint pas la masse. Cette masse, 
quelle que soit l'apparence, n'a pas de religion. L'Hindouisme, 
de quelque nom qu'on l'appelle, n'est pour elle, quoi qu'on puisse 
prétendre, qu'un paganisme grossier et impuissant à l'élever et à la 
guider. Une élite, fort limitée en nombre, s'est réfugiée dans des 
doctrines métaphysiques, dont l'analyse du Bhagavad Gita 1 peut 
donner une idée : elles aboutissent au Panthéisme. 

Mais le Panthéisme de l'Inde n'est en rien celui qui, au xix e siècle, 
avait cours dans une partie de l'Europe philosophique. Il repose sur 
les enseignements du Bhagavad Gita. L'homme doit s'efforcer 
d'échapper à lui-même, pour arriver à la substance première, à 
l'âme universelle, à YAtman primitif. Qu'est-ce que YAtman? C'est 
le principe de vie qui est en l'homme. L'Atman est ce qui anime la 
nature. Dans l'homme, il est le souffle (prana); dans la nature, il est 
l'air, l'éther. Selon une autre doctrine, YAtman, c'est Yhomunculus, 
qui, cheminant à travers les artères, se fixe dans la pupille de l'œil; 
YAtman de la nature, c'est le soleil. Enfin, c'est nous-mêmes; c'est 
le soi. Quand l'homme a chassé de lui-même la vanité, l'ambition, 
le désir, alors en lui reste YAtman. Ainsi compris, YAtman, c'est 
Dieu, situé aux confins du monde extérieur et de la conscience inté- 

1. Voir la note A, p. 70. 

l'inde britannique. 4 



50 L'INDE BRITANNIQUE 

rieure. Et ce Dieu, qui est nous-même, qui est l'univers, est celui en 
lequel nous finirons par nous anéantir, quand, après des milliers 
de vies, nous aurons conquis le droit de ne plus vivre. C'est le 
Nirvana; le Nebhan du Birman. Tel est le Panthéisme hindou. 

On voit la différence avec le Panthéisme d'Europe. Celui-ci crée 
son Dieu. L'homme sort de lui-même, il élargit son désir et sa 
conscience; il anime l'univers et, à un moment donné, confond 
l'univers et lui-même dans le Dieu qu'il imagine. C'est le Panthéisme, 
fils de l'effort. Le Panthéisme de l'Inde rentre en Dieu. L'homme 
sort du sommeil, du rêve, de la méditation; il consent à vivre; il 
vit mille fois ; il gagne des mérites et s'élève ainsi dans la hiérarchie 
des méritants. Il passe successivement à travers les paradis de halte 
et de repos et, ayant ainsi lutté, finit par rentrer pour toujours dans 
la substance première, aboutit au non-être, fin des épreuves, récom- 
pense suprême. Il s'absorbe dans l'Univers, dans Dieu. C'est le 
panthéisme de la lassitude et de l'aspiration au repos éternel. 

Telle est cette doctrine de l'Hindouisme. Superstition chez la 
masse, philosophie métaphysique chez l'élite, elle préparerait, si 
elle était aveuglément suivie, la masse à subir des dominations 
et l'élite à s'écarter de l'action. Mais si les philosophes proposent 
les systèmes, ce sont les peuples qui les rejettent ou les acceptent. 
Plus d'un peuple s'est écarté ou évadé des enseignements qu'on lui 
avait soumis, et leur succès à tous, au moins en Asie, se mesure à 
l'énergie avec laquelle ils se sont délivrés d'une doctrine mortelle à 
l'action et à la lutte. 

Quoi qu'il en soit, l'Hindouisme domine 207 millions des habitants 
de l'Inde. On peut maintenant se rendre compte de l'influence qu'il 
va exercer sur leur pensée et leur attitude et, par suite, sur la poli- 
tique et les méthodes d'administration des conquérants anglais. 

L'Islam — il n'est pas question de donner ici un exposé quelconque 
d'une religion si connue en dehors de l'Inde — y compte 62 mil- 
lions d'adhérents. Leur nombre, de 1891 à 1901, s'est accru de 
9 p. 100. Les raisons de cet accroissement, durant une période où 
précisément l'Hindouisme a vu diminuer son contingent, sont bien 
connues. Les régions où domine l'Islam n'ont pas été visitées 
par la famine. Les Musulmans marient leurs filles plus tard, auto- 
risent le remariage des veuves, ont une nourriture plus fortifiante, 
puisque la viande leur est permise, et, pour toutes ces causes, 
doivent avoir une natalité plus forte que les Hindous. Enfin, tandis 
que l'Hindouisme se voit enlever des adhérents par les mission- 



LA SOCIETE INDIGENE 51 

naires chétiens, l'Islamisme n'en perd jamais par l'effet de la pro- 
pagande religieuse et des conversions, et même en gagne tout 
autour de lui. 

Ces 62 millions de Musulmans se rencontrent surtout dans le nord 
et dans l'est : 25 225 000 dans l'ancienne province du Bengale 
(32 p. 100 de la population), surtout dans les districts de l'est; 
12 millions au Pendjab (53 p. 100); 2 500 000 dans la Province 
frontière du nord-ouest (contre seulement 134 000 Hindous); 

2 150 000 au Cachmir (70 p. 100); 1 580 000 en Assam (26 p. 100); 

3 760 000 à Bombay (18 p. 100), où ils sont presque tous concen- 
trés dans le Sind; 6 730 000 dans les Provinces-Unies (14 p. 100). 
L'Inde du sud et du sud-ouest a été peu profondément pénétrée par 
la conquête musulmane : 2 775 000 à Madras et plus d'un million à 
Haïderabad. Là où leur proportion est le plus forte, c'est dans le 
Sind, le Pendjab, la Province frontière, grandes routes des inva- 
sions mogoles et afghanes, et dans l'est du Bengale, où ils purent 
opérer des conversions faciles et nombreuses parmi des populations 
qui n'avaient pas, quand survint la conquête musulmane, été encore 
hindouisées 1 . 

Une forte proportion des Musulmans d'aujourd'hui sont donc 
d'origine indigène, et leurs ancêtres, à l'ordinaire, ont été détachés 
de leur croyance originale par la force ou l'intérêt plus que par la 
conviction. Aussi, leur foi est-elle tiède 2 ; Musulmans de dénomi- 
nation, ils sont demeurés Hindous à maint égard. La seule partie 
de l'Inde où la foi musulmane soit vive et pure, c'est le nord : plus 
denses et plus serrés les uns contre les autres, surtout dans les 
villes, les Musulmans du nord s'ancrent dans leurs croyances. Ils 
sont plus ardents et plus stricts. L'exacte observance de la religion 
est même un moyen pour eux de parvenir dans le monde, un pro- 
cédé d'ascension sociale. Un riche qui entend s'élever dans la société 
commence par faire ses preuves de piété, redouble de pratiques et 
d'austérités, suit les pèlerinages, vise à la sainteté, etc. Dans le 
reste de l'Inde, plus dispersés, influencés par le voisinage des Hin- 
dous et la persistance des souvenirs et des pratiques de l'Hindouisme, 
ils en sont venus à combiner les deux religions. Ils reçoivent le 
miillah comme leurs ancêtres ont reçu le brahmane. Parfois ils ont 
des temples communs : sur l'Indus, près de Sakkar, un grand pèle- 



1. La collection des Oupanichads (instructions) en comprend notamment une appelée 
Allah Oupanichad, destinée à faciliter la tâche que s'était assignée le grand Akbar : fonder 
une religion universelle et, pour cela, commencer par convertir les Hindous. 

2. Voir toutefois ce qui est dit plus loin de leur fanatisme et de leur loyalisme. 



52 L'INDE BRITANNIQUE 

rinage a deux entrées : l'une pour les Musulmans, l'autre pour les 
Hindous. Plus d'une de leurs institutions sociales garde la trace 
d'influences réciproques : le Zenana hindou est visiblement inspiré 
du Harem musulman. 

C'est une opinion assez répandue que ces conversions à l'Isla- 
misme, imposées jadis à près d'un cinquième de la population 
hindoue, ont été et demeurent la cause de grosses difficultés. Elles 
ont multiplié les attaches des deux religions. Si bien qu'aujourd'hui 
on ne peut, par exemple, sur le terrain des réformes sociales, rien 
accomplir sans avoir à négocier à la fois avec chacune d'elles. C'est 
une perte de temps et de force. 

D'un autre point de vue, les Hindous déplorent l'intervention des 
Anglais, vers le commencement du xvm e siècle, au moment où les 
Mogols commençaient à perdre du terrain. Les Sikhs, les Mahrattes, 
les Gourkhas auraient fini par battre et expulser les Musulmans. Il 
n'en serait resté tout au plus que quelques millions. Et comme le 
réservoir auquel jadis ils s'alimentaient, l'Asie Centrale, était dès 
lors dépeuplé, bientôt le petit groupe musulman, isolé, entouré de 
toutes parts, se serait fondu dans la masse hindoue. En sorte que 
pratiquement l'on n'aurait bientôt plus eu affaire qu'à une seule 
religion. Telle est la thèse des Hindous. Les Anglais qui ont assis 
la difficile sécurité de leur domination sur les divisions de leurs 
sujets sont, à n'en pas douter, d'un autre avis. 

Comme toutes les religions, Hindouisme et Islam possèdent leurs 
sectes, leurs rites, leur clergé. En dehors de ce personnel officiel, ils 
en ont un autre, presque plus intéressant et qui, de temps à autre, 
donne plus de tablature à l'administration : jongleurs, astrologues, 
ascètes, Fakirs et Sadhous, Pirs et Ghazis. Tous ou presque tous 
pourraient être rangés sous le vocable commun de fanatiques, et une 
forte proportion, d'exploiteurs. 

Les jongleurs sont, comme chez nous certaines « utilités » du 
Moyen Age, personnages à tout faire : médecins, charlatans, proxé- 
nètes. L'astrologue vit de la piété et sur la crédulité de sa clientèle. 
Cette clientèle, il la recrute dans tous les rangs, les plus bas et les 
plus hauts, de la société. Il est directeur de conscience et régulateur 
de vie. Près d'un des plus célèbres lieux de pèlerinage, on cite un 
puissant seigneur qui ne se mettrait pas en voyage sans l'avis de son 
astrologue. 

Les ascètes ou sadhous sont légion. Leur empire sur l'opinion est 
absolu. Il n'est pas de héros, guerrier vainqueur, puissant roi que 
l'Indien honore à l'égal de l'ascète. Et leur prestige date de loin. 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 53 

Alexandre, qui envahit l'Inde quatre siècles avant le Christ, en vit 
sur sa route. Et, avant le temps d'Alexandre, la littérature sanscrite 1 
était déjà toute pleine d'eux et de leur puissance. Les ascètes 
d'aujourd'hui jouissent du même privilège qu'en l'âge d'or de la 
littérature sanscrite. Il en est de plus d'une espèce. Les uns sont 
d'une admirable piété, des extatiques décents, comparables à une 
sainte Thérèse, à un saint Philippe de Néri. Les autres sont de purs 
charlatans. Le front et les cheveux souillés de cendres, le buste nu 
ou couvert de haillons étranges, un rosaire au cou ou un collier de 
pierres brillantes ou de mouches dorées, le bras cerclé de bra- 
celets de fer ou de cuivre, une coquille blanche en guise de 
conque, ils recherchent de préférence des endroits pittoresques, 
qu'ils transformeront plus tard en lieux de pèlerinage; ou bien ils 
se tiennent au voisinage des sanctuaires célèbres. Ils s'y installent 
sans autorisation mais sans bruit, très modestement, contre le droit 
du propriétaire, et le jour où l'on veut les faire déguerpir, invo- 
quent la prescription. Là, chargés de lourdes chaînes, ou couchés 
sur un lit hérissé de pointes émoussées, ils attendent ou provoquent 
les aumônes des fidèles. Au besoin, ils jouent au nationaliste. 
Quand paraît un Européen, ils se dressent, le corps tendu, le regard 
insolent, vivante statue du patriotisme outragé 2 . 

Ces sadhous se recrutent parmi les exaltés et aussi parmi les 
vaincus ou les ratés de la vie : la misère et la vanité les exilent du 
monde. Non pas le goût de la pauvreté. On en a connu, dans les 
siècles passés, qui se faisaient colporteurs et marchands du Gange 
au Népal ou au Décan; leur piété leur servait de passeport et 
leur valait de beaux bénéfices. Actuellement — et c'est ce qui fait 
pour nous l'intérêt de tous ces détails — si le Census de 1901 ne 
fait erreur, il y aurait dans l'Inde 5 200 000 sadhous ou gens de même 

1. Le Mahâbhârata raconte l'histoire de deux frères, qui, désireux de se soumettre « les 
trois mondes », la terre, le ciel et les enfers, prirent des vêtements de corde, laissèrent 
flotter leurs cheveux, se souillèrent de boue de la tête aux pieds et s'enfoncèrent dans 
la solitude des montagnes pour y endurer les privations de la faim et de la soif. Pendant 
des années, dressés sur la pointe des pieds, les bras levés au ciel, les paupières grandes 
ouvertes, ils arrachaient de leur corps des morceaux de chair qu'ils jetaient dans le feu. 
C'est en vain que les Dieux essayèrent de les faire renoncer à leur austérité; ils durent 
à la fin leur concéder des pouvoirs et des privilèges. Alors les deux ascètes retournèrent 
dans leur patrie et y vécurent en fête. La légende raconte qu'ils avaient tant de pouvoir 
sur la nature qu'ils forçaient la lune chaque nuit à venir éclairer leur cité ! 

2. Quelques-uns d'entre eux ont une histoire : on voyait, il y a plusieurs années, à 
Bénarès, Swami Bhaskaranda Saraswati, vieux gentleman, correct, distingué, savant. 
De son vivant, sa réputation de sainteté avait fait bâtir des temples en son honneur. 
Célèbre aussi fut un sadhou, d'origine française, appelé Charles de Russette; vêtu d'une 
peau de léopard hiver comme été, il demeurait près de Simla. En 1899, on vit arriver, 
en la même qualité, un Américain qui avait été converti lors du Congrès des religions 
de Chicago. 



54 L'INDE BRITANNIQUE 

caractère, vivant surtout de mendicité. En évaluant au plus bas à 
3 roupies (la roupie vaut actuellement à peu près 1,65) par mois la 
somme nécessaire à leur entretien, c'est 300 millions de francs qu'ils 
lèvent sur la charité publique, et que le peuple qui travaille offre à 
ceux qui se reposent. 

Si les Hindous ont leurs sadhous, les Musulmans ont leurs pirs. 
De même que les temples, les mosquées et les tombes des saints 
attirent des nuées de mendiants. Sur la tombe d'un saint, l'aumône, 
si faible soit-elle, est un devoir. On y voit des femmes offrir 10 ou 
20 cauris (minime partie d'un centime). Mais aux cauris s'ajoutent 
les pièce, les annas et les roupies. Ainsi la tombe d'un saint dans un 
village vaut un trésor. En Afghanistan, dit sir Alfred Lyall, certains 
paysans ont étranglé un saint, qui vivait parmi eux, pour avoir sa 
tombe sur leur territoire. 

Les Musulmans connaissent encore une variété de l'espèce : les 
ghazis. Ghazi, le mot ne s'emploie plus guère. Ceux qu'il désignait, 
on les appelle maintenant des fanatiques. On tâche parfois de les 
faire passer pour fous ou pour patriotes. Ils ne sont ni l'un ni 
l'autre. Ce sont ordinairement des outlaws, des hommes qui ont, 
pour quelque méfait, perdu droit de cité. Chassés de la famille et 
de la tribu, traqués par la police, ne sachant où fuir, réduits à 
mourir, ils espèrent racheter leurs fautes en tuant un roumi, quel 
qu'il soit, et, cela fait, se précipitent dans la mort. 

Sadhous ou pirs, mullahs ou brahmanes, tous, chacun avec ses 
procédés, sont les agents qui, dans la masse paisible et volontiers 
indifférente de l'Inde, suscitent la foi religieuse et l'entretiennent et 
la rendent plus vive et souvent plus combattive. Et comme Hindous 
et Musulmans sont, sur des centaines de points, en présence et même 
en contact, il arrive, sous l'influence de ces excitateurs, que le zèle 
religieux dégénère en rivalités, voire en rixes et en troubles, qui 
prennent parfois des allures d'émeutes. Le gros grief des Hindous 
contre les Musulmans c'est qu'ils tuent la vache et la mangent. La 
matière explosible s'amasse ; survienne une étincelle, la mine 
éclate. Le moindre prétexte y suffit; un fléau, qui monte les têtes; 
un incendie dont on s'accuse réciproquement; des épidémies; des 
morts qu'ont envoyées les esprits, irrités par la présence des infidèles ; 
une fête qu'on célèbre à contre-temps en une période de jeûne et de 
deuil pour l'autre religion. C'est, par exemple, durant le Moharrum 
(grand jeûne, notre Ramadan), un mariage hindou. Tout mariage 
nécessite une procession, de la maison du fiancé à celle de la fiancée : 
des musiciens, des éléphants, un cortège. En vain les autorités pré- 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 55 

voyantes auront prescrit un itinéraire ou supprimé la musique. Les 
Musulmans, hostiles et batailleurs, sont aux aguets. Ils crient, 
s'opposent à la sortie, s'arment. Les lathis (bambous ferrés) entrent 
en jeu. La police intervient, attaque la foule; il y a des morts, des 
blessés, des arrestations, des condamnations à deux ou trois ans de 
prison. Et voilà une région empoisonnée pour dix ans par une 
sorte de guerre civile. 

Les scènes de ce genre, on ne les compte plus. Présentement on 
prétend qu'elles deviennent plus rares. Au lieu de se combattre, les 
deux confessions seraient en humeur de s'unir en vue d'action poli- 
tique commune. Hindous et Musulmans (ceux-ci, d'ailleurs, en petit 
nombre) prennent ensemble part au National Congress; Hindous et 
Musulmans collaborent aux mêmes journaux l ou fondent des revues 
animées d'un même esprit, et se décernent des louanges mutuelles. 
Cette union, cette alliance a éveillé de grandes espérances. Voici 
que, pour la première fois, on voit dans l'Inde se dégager l'idée 
d'une nation. Quelque chose de grand se prépare. 

Nul doute qu'une élite des deux religions ne comprenne l'utilité, 
même la nécessité de s'entendre et ne soit prête à y travailler. Mais, 
avant 1870, il y avait aussi des deux côtés du Rhin des âmes 
éprises de fraternité : chez nous, Michelet et Renan, par exemple. 
Le nombre en était limité ; la guerre l'a réduit encore. De même dans 
l'Inde, un long passé se dresse entre Musulmans et Hindous. Tout 
les sépare : leurs professions, leurs aptitudes, leurs goûts. Le 
Musulman est, par nature, un guerrier, confiant dans la force et 
respectueux des pouvoirs établis ; l'Hindou est souple, commerçant, 
lettré, ambitieux de s'élever. Ils ne peuvent longtemps fréquenter 
les mêmes chemins. Dès l'enfance, même là où ils se rencontrent 
dans des écoles mixtes, les classes peuvent leur être communes, 
leurs bancs sont séparés et leur cuisine différente. Une même défiance 
de l'Européen arrivera-t-elle à supprimer tant de contrastes? 

Les Anglais se refusent à croire à une alliance entre des êtres si 
dissemblables. Il ne m'appartient pas de décider s'ils ont raison. 
Toutefois la présente tension entre Hindous et Musulmans dans le 
Bengale oriental a sa signification. Beaucoup de ceux que j'ai 
approchés accordent aux Musulmans plus de sympathie et de con- 



1. Voir les journaux hindous Nabya Baharat et Baharatee louer les Musulmans. De leur 
côtô, les Musulmans publient un journal rédigé en bengali, le Naba Noor, ou Lumière 
nouvelle, dont le titre seul, amalgame de sanscrit et de persan, est un programme : Naba 
(sanscrit) nouveau, Noor (persan) lumière, et qui se propose de cimenter l'amitié entre 
Hindous et Mahométans. 



56 L'INDE BRITANNIQUE 

fiance. Ils les sentent plus près d'eux. L'Anglais, homme de sport, 
aime dans le Musulman l'homme de guerre. Il n'ignore pas qu'en 
de certaines régions cet homme de guerre brûle de faire le coup de 
feu contre lui. Mais il estime que c'est là un rêve et que le rêveur 
est une exception. Le Wahabite entretient au Bengale contre la 
domination britannique des sentiments d'hostilité. Les tribus sur la 
frontière afghane achètent au poids de l'or des fusils dont les balles 
ne sont pas destinées aux Afghans et ont dernièrement été 
employées contre d'autres. Mais on se flatte, par des raisonnements 
psychologiques, que ces populations, franches, courageuses, guer- 
rières, sont en même temps loyales. De temps à autre, on enregistre 
avec joie des documents qui attestent le loyalisme et la fidélité des 
Musulmans 1 . 

Ce n'est pas à un étranger de prononcer sur une aussi grave 
question. Je doute même que les Anglo-Indiens le puissent avec 
quelque certitude. Les 300 000 fusils échelonnés sur la frontière, si 
l'on croyait pouvoir décider sous quel drapeau ils se rangeront, 
toute la politique étrangère de l'Inde en serait bouleversée 2 . 

Toutefois, voici une observation qui aurait, si elle est fondée, son 
importance. Il y a deux sortes de Musulmans : ceux de l'intérieur 
(des Provinces-Unies, par exemple), déjà quelque peu occidentalisés, 
plus instruits, plus familiers avec les choses du Gouvernement et 
de l'administration, plus accessibles aux considérations politiques et 
économiques et aux spéculations à échéance plus ou moins loin- 
taine 3 , et ceux de la frontière, rudes, belliqueux, pillards, vivant au 

1. Exemple : une adresse, émanant d'une Association politique musulmane qui s'est formée 
dans les Provinces-Unies, est publiée dans la presse, qui qualifie l'Association de Con- 
grès musulman. Là-dessus, un Musulman écrit au journal et proteste. « Congrès, dit-il, 
n'est pas le mot qui sied; il rappelle le National Congress, et semble y assimiler notre 
Association. Mais tout en eux est différent : l'objet et la méthode. Le Congrès national, 
c'est l'agitation publique et la défiance du Gouvernement; la caractéristique de notre 
Association, c'est la crainte de l'agitation publique et la confiance dans le Gouverne- 
ment, sincère et complète. Notre point de départ, c'est que notre avenir national est 
entièrement lié à l'existence et à la permanence de la domination britannique dans 
l'Inde et qu'en le Gouvernement actuel nous avons le plus sûr et le meilleur de nos 
amis. Seulement nous estimons que nous pouvons, en nous rapprochant de ce gouver- 
nement, à la fois lui faire connaître nos besoins et l'assister dans sa tâche. Vous voyez 
combien nous différons du National Congress. Lui, souhaite un gouvernement représen- 
tatif et l'accès, par la voie de concours, aux fonctions publiques : deux choses que nous 
considérons comme nuisibles. » Évidemment, c'est là un document loyal et rassurant. 

2. Au milieu de 1906, la Civil and Military Gazette de Lahore publiait une lettre signée 
Hindu, dont j'extrais le passage suivant : « Le 11 juin dernier, était-il dit, M. Fazal Hus- 
sain, avocat à Lahore, écrivait au Paisa Akhbar qu'au cas d'une guerre entre l'Angle- 
terre et la Turquie, 95 p. 100 des sectateurs du prophète dans l'Inde ne resteraient pas 
fidèles à leur serment d'allégeance au trône britannique. Personne n'a contesté cette 
déclaration, ni l'éditeur du journal, ni aucun écrivain ou journaliste musulman ». 

3. Même ceux-là ont gardé un zèle religieux ardent'. J'en donnerais cette preuve. Le 
collège d'Aligahr (Provinces-Unies), célèbre comme centre d'études pour les Musulmans, 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 5T 

jour le jour, et fanatisés à la fois par leurs prêtres et par le voisi- 
nage d'autres gouvernements musulmans. Si à ces deux fractions 
on applique le même jugement, on risque de commettre la plus 
dangereuse des confusions. 

Or, il est à remarquer que les Anglais qui se défient des Musul- 
mans sont ceux précisément qui vivent sur la frontière, près 
des innombrables tribus et sous-tribus à. cheval sur la montagne, 
tiraillées entre l'émir d'Afghanistan et le Raj britannique. On 
s'explique dès lors qu'ils soient, avec ceux de l'intérieur, en désac- 
cord sur le degré de confiance qu'on peut accorder aux fidèles de 
l'Islam 1 . 

J'inclinerais, malgré tout, à croire que les Anglais auraient des 
raisons de faire fonds sur l'élément musulman, et d'en faire davan- 
tage que sur l'élément hindou. L'Hindou, patient et ambitieux, est 
susceptible de s'élever — sans que je tire de ce fait aucune conclu- 
sion sur ce qu'il serait comme gouvernement — aux conceptions 
et aux méthodes occidentales. Par là il est, il peut être — en recou- 
rant aux procédés légitimes — le rival des Anglais. Le Musulman, 
au contraire, jusqu'ici répugne à l'étude qui rapproche de l'Occi- 
dent, aux concours qui qualifient pour les emplois publics. Il 
redoute l'avancement de l'Hindou; il acceptera et soutiendra toute 
politique qui le retardera ou l'empêchera. Il se souvient du secours 
inespéré que lui apporta jadis l'intervention anglaise. Il est tradi- 
tionnel et déférent. Il doit soutenir le pouvoir qui est. 

J'ajoute que les Anglais se gardent bien de ne s'appuyer que sur 
eux. Sans viser précisément à l'équilibre entre des éléments de 
force inégale, ils cherchent à tirer parti de leurs rivalités. Leur 
armée comprend des Musulmans, mais aussi des Sikhs et des 

a contre lui toute une fraction de l'opinion musulmane, parce que Dieu n'y occupe pas 
une place assez grande. Un prince puissant comme le Nizam est, quoique musulman, 
suspect à ses coreligionnaires, parce que son zèle religieux est tiède. 

1. Voici un tableau qui a été dressé à mon intention. L'auteur, qui habite cette 
région, y compare le loyalisme des Hindous à celui des Musulmans. 
Des Hindous, dit-il : 

1 p. 10 sont activement loyaux; 
8 p. 10 sont passivement loyaux ; 
1 p. 10 sont activement déloyaux. 
Des Musulmans : 

1 p. 10 sont passivement loyaux ; 
8 p. 10 sont passivement déloyaux; 
1 p. 10 sont activement déloyaux. 
Inutile d'expliquer la valeur des termes activement et passivement. Et il ajoute : « Des 
Musulmans, quatre cinquièmes sont des Hindous convertis. Ils cumulent les défauts des 
deux races. Tous sont fanatiques, tous haïssent l'infidèle; presque tous ignorent la 
reconnaissance. » 



S8 L'INDE BRITANNIQUE 

Gourkhas. Ils se sont efforcés de les connaître tous, de les employer 
tous, de les protéger tous, et de concilier à la fois leur souci de 
justice et leur intérêt, en ne dédaignant aucune des religions ni des 
races qui se partagent l'Inde. 

Le Bouddhisme, qui officiellement commande en Asie à 500 mil- 
lions d'hommes, n'a dans l'Inde que 9 500 000 ressortissants. 
Presque tous sont en Birmanie. Jacquemont disait en 1830 : 
« Au delà du Sutledje, Bouddha commence à faire concurrence à 
Brahma, exclusif sur la pente indienne de l'Himalaya » . Depuis 
lui, pas de changement ou peu : s'il en était, ce serait plutôt au 
préjudice de Bouddha. Les Bouddhistes indiens se rencontrent dans 
les régions voisines du Népal, et sont souvent des aborigènes du 
Népal qui sont venus se fixer en territoire indien. Le Bouddhisme 
a presque disparu des régions où jadis son chef avait, non loin de 
Bénarès, au vi e siècle avant le Christ, commencé ses prédications. 

La doctrine bouddhiste conquit rapidement ce qui constitue 
aujourd'hui les Provinces-Unies, le Népal, une partie du Bengale, 
et dut s'étendre assez loin, puisqu'on a, en fouillant, retrouvé des 
ustensiles d'origine bouddhique jusque dans la Présidence de 
Bombay. Elle florissait encore au v c siècle après le Christ. Elle 
était en pleine décadence au vn e . C'est à ce moment qu'elle passa 
au Tibet, déjà dégénérée. Peut-être a-t-elle pu languir, en quel- 
ques parties de l'Inde, jusqu'au xn e siècle. Souple et adaptable, elle 
se prêta à englober les religions co-existantes, sans les faire dispa- 
raître. C'est ainsi qu'en Birmanie elle s'est superposée aux croyances 
populaires antérieures, qui devaient être ce que sont aujourd'hui 
celles des Chins, Kachins, etc. Comparable, sinon par les procédés, 
du moins par les résultats, à l'Hindouisme, elle est morte, non 
comme on l'a dit, de la persécution dirigée contre elle, car elle fut 
dédaignée et épargnée, mais d'épuisement, en présence de religions 
plus vivaces, l'Hindouisme et ses diverses formes, dont les dogmes 
présentaient un double avantage : avec leurs dieux personnels, 
avec le monothéisme ésotérique dans le polythéisme, ils conve- 
naient mieux à des populations sensuelles et imaginatives ; et, en 
matière séculière, au lieu de laisser libres l'empire et l'action de 
la raison individuelle, ils permettaient l'intervention constante du 
prêtre. 

Le Bouddhisme est surtout une morale. Lisez la vie de Gautama : 
elle n'est qu'un long plaidoyer pour le bien et la vertu. Je prends au 
hasard : « Il y a quatre actes qui nuisent aux créatures : le meurtre. 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 59 

le vol, la tromperie, l'adultère. Il y a quatre fautes que commettent 
les juges, quand ils jugent mal, par haine, par ignorance, par 
crainte ou par corruption. Il y a six fautes ruineuses : s'enivrer, 
vagabonder hors de saison, danser à l'excès, jouer, négliger son 
devoir, fréquenter mauvaise compagnie. » Puis c'est une dissertation 
sur les devoirs des pères et des enfants, des maîtres et des esclaves, 
des maris et des femmes, des écoliers et des professeurs, etc. 

De dogme, il y en a peu. Venu après le Brahmanisme (héritier 
lui-même de la religion Védique et précurseur de l'Hindouisme 
d'aujourd'hui) il en a gardé plus d'un trait. Mais il en diffère à 
maint égard. Le Brahmanisme était une religion nationale, hostile 
à l'étranger (Alexandre, par exemple, et ses lieutenants durent sévir 
contre les brahmanes); le Bouddhisme fut cosmopolite. Le Brahma- 
nisme était une philosophie, qui s'inquiétait de l'origine du monde 
et des choses; le Bouddhisme n'a nul souci d'une cosmogonie. Sa 
seule préoccupation est le salut. Mais, tandis que le brahmane 
songe à se sauver et se sauve seul, le bouddhiste songe à sauver les 
autres. C'est une religion de propagande et de conversions. 

Comment se sauve-t-on? En méditant sur la perfection et en pré- 
tendant y atteindre. Dieu n'a là dedans aucun rôle. Le Boud- 
dhisme est une religion athée. Elle invite l'homme à méditer sur 
Bouddha et sur ses perfections, à l'admirer, à l'aimer, à se con- 
fondre en lui, à s'élever jusqu'à lui. Là est tout le culte. Ni Dieu ni 
prêtre. Ni Dieu à adorer, ni prêtre intermédiaire entre Dieu et 
l'homme. Dieu ne préoccupe pas le bouddhiste, prêtre ou lai. Il 
pourrait sans inconvénient sombrer dans une interprétation cosmo- 
gonique : le prêtre et l'homme ont assez à faire de se préparer à 
imiter Bouddha. Ils prient, ils savourent la méditation et la prière. 
Ainsi le Bouddhisme réalise ce paradoxe d'une religion sans Dieu, 
qui la première donna à l'homme le goût et la jouissance de la 
dévotion. 

A quoi aboutit-elle? Au nebhan, au nirvana. Et qu'est-ce que le 
nebhan? C'est le terme de cette souffrance qu'est l'existence. « Être 
guéri, a dit sir George Scott, c'est être délivré des maladies et infir- 
mités. Atteindre au nebhan, c'est être délivré des douleurs de l'exis- 
tence 1 . » 

1. « Le Bouddha, dit sir G. Scott, dut passer par trois stades avant d'arriver au Nebhan. 
Le premier fut quand, fils de roi, époux et père, il a, sous le banyan sacré, renoncé à 
tout et est devenu un Bouddha; le second, quand il a expiré et, pour toujours, a 
quitté les trente et un sièges de l'existence; le troisième sera, dans 2 500 ans, 5 000 ans 
après sa naissance, quand toutes ses reliques éparses par toute la terre se rassemble- 
ront miraculeusement d'elles-mêmes à l'endroit où s'élevait le banyan sacré. Alors le 



60 L'INDE BRITANNIQUE 

Le nebhan se gagne par des mérites chèrement achetés, au prix 
d'existences sans cesse renouvelées, dont la durée successive, uni- 
quement consacrée à la vertu, élève l'homme de puissance en puis- 
sance, jusqu'au droit de ne vivre plus. Le dernier roi de Birmanie, 
moine jusqu'à son élévation au trône, à qui l'on exposait la grandeur 
et la prééminence des Anglais, disait : « Il n'y a pas de doute que 
vous avez tous dû être des bouddhistes très vertueux pendant l'une 
de vos existences antérieures ». 

Sublime comme morale, le Bouddhisme est très faible en poli- 
tique et en économique. Sa faiblesse est double. La méditation qu'il 
recommande confisque l'homme au profit du couvent, et (je dirai 
plus loin ce que c'est) les mérites qu'il ordonne d'acquérir s'achètent 
notamment par l'aumône. En sorte qu'une foule de gens vivent 
hors du monde et sans rien faire, et que ceux qui ont vécu dans le 
monde et dans l'action sont sollicités de se dépouiller de leurs biens 
en faveur d'œuvres non reproductives. Pareille doctrine est la mort 
d'un peuple. La vie spirituelle se réfugie presque toute dans le 
clergé ; et l'énergie, et ses sources, et ses moyens d'action sont taris 
par tout le pays. Aussi les nations cataloguées bouddhistes, qui ont 
pu y survivre et grandir, ont — si l'on y regarde de près — renoncé 
tacitement au Bouddhisme et pratiqué quelque autre religion ou 
philosophie, qui tolère ou encourage l'action et les procédés qu'elle 
impose. 

Parcourez la Birmanie demeurée bouddhiste. Tout y dénonce 
l'inertie et la décadence. D'innombrables pagodes, hors de toute 
proportion avec les besoins spirituels. Ce sont bien moins des lieux 
de prière que des offrandes individuelles, des mérites qu'un homme 
prétend acquérir, un pas, un bond plutôt qui le rapproche du nebhan 
(nirvana). Et ces pagodes, dont des milliers sont en ruines, ne 
durent pas, n'ont pas à durer plus que la vie du donateur. Pas de 
pierre, de la brique mal cuite et du plâtre. Pourquoi prétendre à 
plus? Qu'est-ce que la durée du plus durable des monuments com- 
parée à l'éternité? Et quand l'homme pieux aspire au nebhan, com- 
ment ambitionnerait-il de se survivre dans des pierres! 

Ce n'est pas, au surplus, la pagode qui est la force et le rempart 
du Bouddhisme; c'est le monastère. Le Bouddhisme vous convie à 
méditer. Où? Hors du monde. Dans le monastère. Tout bouddhiste 
doit y avoir passé. Y rester serait mieux; y séjourner serait bien; 
le traverser est indispensable. C'est à la fois un cloître où songer 

souvenir de Bouddha disparaîtra entièrement du monde et le parfait Nebhan sera 
atteint. » 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 61 

et une école où apprendre. On y retrouve tout de nos couvents : 
les salles communes et les cellules. De belles constructions ordinai- 
rement en bois, ornées de délicates sculptures rehaussées de 
dorures, que la piété des fidèles entretient ou renouvelle. Le 
monastère reçoit et abrite trois classes : le novice, qui peut-être n'a 
aucun désir d'être moine, mais qui a tenu à passer par le couvent, 
ce qui lui est comme un brevet d'adolescence; le religieux, qui a 
déjà vécu au monastère un certain temps et a été admis à faire partie 
de l'assemblée; enfin le moine ou phongyee, ou grande gloire, 
qui y est resté au moins dix années 1 . Du temps des rois birmans, 
les phongyees représentaient 3 p. 100 de la population totale de la 
Birmanie, 8 p. 100 de celle de Mandalay. 

Les moines birmans ne peuvent pas être donnés pour des 
modèles. Us sont peu instruits et peu travailleurs. L'examen d'en- 
trée est facile à l'excès. Leurs livres sacrés, écrits en pâli, peu 
d'entre eux les lisent et les comprennent. Les manuscrits sur 
feuilles de palmier, qui circulent encore, luttant contre l'imprimerie, 
où, d'un stylet d'agate, l'on grave en creux les caractères qu'on passe 
ensuite à la cire, ce sont des spécialistes, écrivains de profession, 
qui viennent les copier dans les couvents, non des moines. Le phon- 
gyee ne devrait avoir à lui ni maison, ni lit, ni argent, ni provi- 
sions, ni cuisine. Et, de fait, on le voit, le matin, avec ses frères s'en 
aller, à travers les villes et les villages, en file nombreuse, de porte 
en porte, graves et décents, tenant le bol des mendiants, et recevant 
des ménagères la cuillerée de riz traditionnelle. Ils n'ont pas à 
demander en suppliants ni à se confondre en remerciements. Ni le 
zèle des fidèles n'en attend ; ni la simplicité de cœur du moine n'en 
offre. Au surplus cette pâtée grossière, prisée jadis, n'est plus à son 
gré. Le moine est devenu délicat. En 1891-92, lors de la grande 
famine qui désola la Haute-Birmanie, ce ne furent pas les couvents 



1. Ces trois groupes, en fait, se répartissent en cinq catégories : les novices ou postu- 
lants; les religieux ou phongyee; le chef de maison, sayah; le provincial, ou Geink-Oke 
qui a juridiction sur plusieurs maisons; enfin le Sadaw, ou chef suprême. Car la religion 
bouddhique est une religion organisée. Si ce livre était consacré à la seule Birmanie, 
pays bouddhiste, il devrait faire une très large place à cette religion. On ne peut pas en 
exagérer l'influence sur la vie nationale. Elle a été démesurée dans le passé ; elle demeure 
encore considérable. 

Cette religion comporte donc une hiérarchie. Les phongyees ont à leur tête des chefs. 
Il peut y en avoir plusieurs. Ils sont appelés Tha-Thana-Baing. Ils ont, en toutes choses 
concernant la religion, une autorité suprême, qui s'étend sur les deux Birmanie et les 
Étals shans. Leur nombre autrefois était limité à huit. Mais il peut être, par la mort, 
réduit temporairement à un seul. C'est le cas actuellement. L'élection et la reconnais- 
sance par le Gouvernement anglais du Tha-Thana-Baing ont donné lieu, de 1895 à 1904, 
à nombre de difficultés et d'intrigues. 



62 L INDE BRITANNIQUE 

qui donnèrent au peuple l'exemple de la résignation. On prétend 
qu'aujourd'hui chaque monastère possède un cuisinier et que les 
dons quotidiens de riz, que la règle astreint à solliciter et à recevoir, 
sont réservés aux pauvres et aux bêtes. 

Au reste la présence de l'Anglais entame peu à peu les prati- 
ques d'autrefois. C'est à quinze ans que les enfants devraient entrer 
au monastère et à l'école. Mais quinze ans est précisément l'âge où 
l'on peut s'employer chez les marchands. En conséquence, on 
l'avance de quinze ans à douze ans et même plus tôt. On y abrège 
le séjour. Il y a maintenant d'autres écoles, et de plus tentantes et 
de plus utiles. Aussi, au lieu de trois ans, y reste-t-on trois ou quatre 
mois, de la fin de juillet au commencement d'octobre; parfois moins 
encore : un mois, quinze jours; au besoin, un jour suffirait; mais 
c'est décidément trop court et jugé peu décent. 

Le culte toutefois demeure en apparence florissant. Innom- 
brables sont les pagodes neuves, innombrables les cloches récem- 
ment fondues. Les temples, surtout dans les villes, regorgent de 
fidèles qui apportent des offrandes, des bouquets, des feuilles d'or 
pour redorer les ornements. Les pèlerinages aussi sont assidûment 
suivis. Et cependant, on ne peut nier que le respect ne s'en aille et 
la foi. Dans les assemblées , les foules manquent de réserve ; les 
attitudes sont trop libres; les vieux jabotent, les jeunes flirtent. Tout 
le monde fume. On rit autant qu'on prie. Un goût venu d'Europe 
et un bon marché détestable modifient peu à peu les ornements, les 
pagodes, les toitures. Le fer ondulé a fait son apparition. 

Même là où se maintient intacte la foi de jadis, est-ce à Bouddha 
que vont les adorations? Ce n'est pas probable. L'immense majo- 
rité du peuple n'est bouddhiste que de nom. Les cloches son- 
nent moins pour appeler les fidèles que pour éveiller l'attention de 
ces esprits [nats) qui veillent sur la pagode et sur l'univers. Car ce 
sont surtout les nats que l'on révère, les esprits bons ou mauvais de 
l'eau, de l'air, de la terre, de la forêt, de la maison, etc. Religion 
basse, grossière, amas de superstitions qui tient le paysan sous 
le joug du prêtre, autorise des exactions monstrueuses, interdit 
tout effort et ruine l'esprit d'économie. Presque toute la Birmanie 
Haute et Basse, tous les Etats Chans, toutes les tribus Chins, 
Kachins, Karens, etc., souffrent de ce mal que, pendant longtemps 
encore, les Anglais demeureront impuissants à combattre. 

Du Bouddhisme, il faut rapprocher le Jaïnisme, qui honore Jina 
le Victorieux. Originaire mais disparu du Bihar, le Jaïnisme a 
aujourd'hui son centre au Radjpoutana et dans le Goudjerat. Il compte 



LA SOCIETE INDIGENE 63 

1 300 000 adhérents parmi les classes cultivées : dans le nord, les com- 
merçants, dans le sud, les agriculteurs. C'est une religion sœur du 
Bouddhisme. Comme lui, elle est athée ; comme lui, elle aboutit au 
nirvana, mais elle constitue une croyance plus ascétique à la fois et 
plus démocratique, et cela explique qu'elle ait survécu dans l'Inde 
proprement dite. 

Dans l'Inde de l'ouest et du sud elle a laissé des monuments remar- 
quables de sa vitalité : temples et manuscrits. Dans de récentes 
conférences, qui attestent un réveil de leur foi, les jaïns ont anoncé 
l'intention de publier les manuscrits et de réparer les temples. Les 
Jaïns sont gens aisés et intelligents. Si leur foi ranimée veut tirer 
parti des circonstances, nul doute que l'on n'assiste bientôt à un 
réveil de cette religion, qui se recommande, comme le Bouddhisme, 
par autant de morale et moins d'idolâtrie que la plupart des sectes 
hindoues. 

Particulièrement intéressante est la religion sikh. Elle a eu ce 
mérite rare de fonder, avec des éléments ethniques fort divers, une 
race distincte et caractérisée. Ce sont les Sikhs. Ils s'appellent les 
Khalsa, le peuple élu. Leur religion fut au début une simple branche 
de l'Hindouisme. On a pu croire qu'elle avait été influencée par 
l'Islam et on va voir quelques traits qui pourraient y avoir été 
empruntés. Mais c'est une conclusion inexacte. Le Koran ne lui a 
rien fourni. Seulement, vivant au voisinage des Musulmans du nord, 
les Sikhs en ont imité, en les modifiant profondément, les mœurs 
et le caractère. C'est d'eux qu'ils ont pris leur audace et leur entraî- 
nement. De là, peut-être, cette légende de l'action du Koran sur 
leur religion. 

Le Credo sikh peut se résumer comme suit : Dieu est un; c'est lui 
qu'il faut honorer et prier, non des idoles. L'âme est immortelle; 
elle lutte, à travers des existences multiples, pour s'élever jusqu'à 
Dieu. Elle y arrive, à force de pureté. Par la pureté du cœur, elle 
combat l'envie; par la pureté de la langue, le mensonge; par la 
pureté des yeux, la concupiscence ; par la pureté des oreilles, le 
scandale. Beaux dogmes, dont l'efficacité d'avance est ruinée, parce 
que les mêmes hommes qui ont formulé cette morale si noble 
croient à la fatalité. 

Ce qui les a séparés de l'Hindouisme, ce sont d'abord quelques 
prescriptions rituelles. Le Sikh n'use pas du barbier et ne se laisse 
couper ni la barbe, ni les cheveux. Le Sikh ne fume pas. Puis c'a 
été un ensemble de règles sociales : par exemple l'attitude envers 



■64 L'INDE BRITANNIQUE 

les femmes. Leur religion défend d'exposer ou de tuer les filles (ils 
n'ont pas obéi à cette prescription), de séquestrer les femmes et de 
brûler les veuves. Elle ne reconnaît pas la caste; elle interdit l'usage 
du vin; elle ne recommande pas les pèlerinages ni les bains aux 
rivières sacrées. Enfin, elle permet l'usage de la viande; les Hindous 
végétariens sont demeurés débiles et sont devenus la proie de tous 
les conquérants ; les Sikhs y ont gagné la vigueur physique et 
l'énergie de résister aux Musulmans. 

A la différence des autres religions, dont presque tous les livres 
sacrés sont ou apocryphes ou simplement transmis par la tradition, 
la religion sikh possède des livres sacrés authentiques. On les 
appelle Adi Granth. Il en est deux séries rédigées en divers idiomes, 
écrits en caractères difficilement déchiffrables, comme si, supposition 
inadmissible, leurs auteurs avaient voulu s'en réserver la connais- 
sance. Publiés une première fois en 1877, ils sont actuellement en 
train d'être traduits en anglais. 

On dit que les Sikhs diminuent; cela n'est pas impossible. Com- 
parés aux résultats du Census de 1891, ceux de 1901 n'autoriseraient 
pas ces craintes. Mais, en 1891, les énumérateurs ne les avaient 
souvent pas distingués des Hindous. En 1901, on a paré à cette 
confusion. Et les chiffres, bien que plus forts que ceux de 1891, per- 
mettent de craindre une diminution. Les raisons en seraient que les 
fidèles se lasseraient de ces livres sacrés dont ils ne comprennent 
pas la langue, et que les initiations sont de plus en plus rares. Car on 
ne naît pas Sikh; on le devient. Il y faut un baptême, une cérémonie 
très simple où l'eau et l'acier, le pain et le miel jouent leur rôle. Ce 
baptême, on ne le recherche plus. Peut-être parce qu'il n'est plus 
intéressant d'être Sikh. Jadis, le Sikh faisait la guerre, rossait les 
Hindous, chassait les Musulmans, gagnait des batailles. Aujourd'hui 
il est sujet anglais et contraint d'être pacifique. On voit au régiment 
des recrues sikhs rasées. C'est la fin de tout. Beaucoup sont retour- 
nés à l'Hindouisme. Il y reste bien quelques personnages de marque, 
comme le chef vénéré de Nabha. Pourront-ils remonter le courant? 
Peut-on retenir les Sikhs ou en attirer de nouveaux? On y tâche. 
On se préoccupe d'enseigner mieux leur religion, et de favoriser les 
Sikhs, civils et militaires, par plus d'emplois offerts. Il est difficile 
de croire à l'efficacité de ces procédés; ce n'est pas la première fois 
qu'on y recourt sans succès. 

Il n'y a qu'un mot à dire des Parsis, héritiers des disciples de 
Zoroastre, et adorateurs du feu. Ils sont moins de 100000 et le monde 






LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 65 

entier les connaît. Pendant un temps Bombay et tout l'ouest de 
l'Inde leur ont appartenu : le commerce, les banques, les fonctions 
électives étaient entre leurs mains. Ils y ont gagné la réputation et 
des fortunes. Leur richesse, ils se la sont fait pardonner par d'im- 
menses libéralités. La philanthropie, dans la présidence de Bombay, 
et l'éducation doivent tout aux Parsis. Travailleurs ardents, ouverts 
à toutes les idées, instruits, à mi-chemin entre les Européens et les 
indigènes, ils ont réussi auprès des Anglais par leur esprit d'entre- 
prise et leur générosité. Leurs fêtes sont recherchées : on y soulève 
un coin du voile qui nous cache la vie indigène, et l'on y voit 
les plus belles créatures et les plus magnifiquement parées. Aujour- 
d'hui, le Parsi a, sur le terrain des affaires, plus d'un rival; des 
étrangers : Anglais, Grecs, Allemands, Suisses; et des Indiens : 
Hindous surtout et Musulmans. Sur celui de la culture intellectuelle, 
encore qu'ils s'honorent d'hommes comme Malabari, l'écrivain et 
réformateur social, ils sont déjà rejoints ou distancés. En politique 
ou en administration, ils occupent une place considérable. Mais 
les deux grandes religions leur dénient le droit de parler en leur 
nom. Les réformes auxquelles ils prétendaient s'atteler ne pourront 
réussir qu'avec le concours d'Hindous et de Musulmans. C'est 
avec émotion qu'on voit de toutes parts se dresser des obstacles 
devant cette race si douée et si séduisante, véritablement indomp- 
table. Qu'adviendra-t-il d'eux? 

Eux-mêmes, comme à plaisir, redoublent leurs difficultés ! Us 
auraient eu quelques chances d'attirer à eux une élite, des esprits 
curieux ou nobles, et d'accroître leur faible contingent. Leurs auto- 
rités se sont prononcées en sens contraire. On naît Parsi; on ne le 
devient pas. Pareille doctrine, c'est le suicide d'une religion. 

Si les choses vont de ce train, avec les progrès de l'éducation 
chez les Hindous, et leur prospérité croissante, les Parsis pourraient 
n'être plus, dans un demi-siècle ou un siècle, qu'une quantité négli- 
geable. Seules, attireront l'attention sur eux leur histoire glorieuse 
et ces énigmatiques Tours du Silence. 

A Bombay, dans le plus beau site de la ville, sur Malabar Hill, 
dominant les deux versants, on voit, d'un noble bois de palmiers, 
parmi de frais jardins, surgir des tours rondes, nues, mystérieuses. 
A de certaines heures, s'en élèvent des chants infiniment tristes. 
Et, à ce même moment, de toutes parts, accourent des oiseaux qui 
s'approchent, se posent et, cachés dans les palmiers, semblent 
attendre. Ils attendent effectivement. Tristes et muets, ils suivent, 
à mesure qu'elle se déroule, la cérémonie funéraire. Et, comme 

i/lNDE BRITANNIQUE. 5 



66 L'INDE BRITANNIQUE 

à un signe, tous prennent leur vol. Ce sont les vautours; ce sont 
les fossoyeurs de ce culte. Après les prières et les chants, les corps 
ont été exposés. Le sang coule et s'en va par de longs conduits 
jusqu'à la mer; la chair, ce sont ces oiseaux qui vont s'en nourrir. 
Puis ils s'envoleront pour s'éparpiller parmi les arbres voisins, 
sombres gardiens de la mort. 

Que ces tours désolées, avec ce sinistre appareil, aient pu subsister 
jusqu'ici, après que la vie les a, de toutes parts, rejointes et entou- 
rées, c'est un bel exemple de libéralisme que donnent les Anglais. 
Jadis, aux débuts de Bombay, Malabar Hill était la campagne déserte. 
Aujourd'hui, il est à quelques pas de toutes les élégances de cette 
capitale de l'Inde Occidentale. Une agitation a commencé dans la 
presse. On propose de détruire ces tours, et d'élever ailleurs des 
fours crématoires. Les Parsis s'indignent. L'administration anglaise 
résiste. Combien de temps luttera-t-elle? 

Enfin, voici un élément nouveau dans l'Inde : les Chrétiens. Nou- 
veau, car la prédication ne date pas d'un siècle. Faut-il dire aussi 
considérable? Jusqu'ici, c'est douteux. Les Chrétiens sont environ 
3 millions, dont 2660 000 sont nés dans l'Inde. Ils se divisent en 
970 000 protestants et en 1 100 000 catholiques, auxquels il faut joindre 
570 000 Syriens. Sous d'autres formes, la statistique enregistre des 
catholiques romains purs (deux cinquièmes du total) ; des catholiques 
romains syriens, qui reconnaissent le pape, mais disent les prières et 
les offices en syriaque, non en latin (un huitième) ; des anglicans (un 
neuvième); des jacobites syriens (un onzième); des baptistes (un 
douzième). Puis viennent des luthériens (6 p. 100), des méthodistes 
(2 et demi p. 100), des presbytériens (1 et demi p. 100). Deux mil- 
lions de ces Chrétiens, surtout les catholiques, sont dans la province 
de Madras et dans les Etats indigènes du Malabar. Le gros des 
Syriens est dans les Etats de Travancore et de Cochin. A Travancore, 
25 p. 100 de la population est chrétienne. C'est à Madras et dans 
le sud qu'évidemment a commencé la propagande. De 1891 à 1901, 
elle a gagné 640000 adhérents, dont 380 000 protestants. 

La propagande chrétienne dans l'Inde est ce qu'elle a été jadis 
dans la Rome impériale et récemment en Chine : elle remporte ses 
succès principalement dans le bas peuple et le moins instruit. Ses 
adhérents sont surtout des Hindous et des Animistes; peu de Musul- 
mans. Dès qu'un Hindou a passé par l'école, il devient réfractaire à 
la conversion. Et naturellement aussi le malheur l'y rend plus acces- 
sible : ce sont la famine, la misère et la mort prochaine qui valent 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 67 

peut-être aux missionnaires leurs plus nombreuses recrues. Les 
malheureux ont beaucoup à gagner à se convertir et peu à perdre. 
Pour les basses classes de l'Inde, le Christianisme est une force et un 
instrument de fortune. Le misérable d'hier est élevé mieux que ne le 
serait un fils de brahmane. Il vit au voisinage et parfois dans l'inti- 
mité des missionnaires, c'est-à-dire de quelques-uns des conqué- 
rants. Et son exemple et son succès déterminent d'autres conversions. 
N'était la caste, — on a dit aussi de la polygamie qu'elle était un 
obstacle, c'est présentement inexact, — ces conversions seraient bien 
plus nombreuses. Vraisemblablement, elles seraient innombrables, 
si la Propagande avait recommandé au missionnaire le procédé 
employé au Décan par le Père Beschi, l'intermédiaire de brahmanes, 
ce qui évitait aux convertis de perdre leur caste. 

Car tant qu'ils sont une minorité, là est le danger. Dans une 
société où le mariage est l'unique aboutissement, que peut espérer, 
par exemple, une femme convertie au Christianisme? Les Européens 
ne l'épouseront point, parce qu'elle est indigène; les Hindous, parce 
qu'elle a perdu sa caste; et ceux qui voudraient d'elle, et qui ordinai- 
rement seront de condition inférieure à la sienne, elle n'en voudra 
pas, parce qu'elle se souvient de la caste d'où elle est sortie. Et pour 
les hommes? L'école des missionnaires sans doute leur a valu d'ap- 
prendre et de savoir. Et c'est beaucoup. A Madras, les Chrétiens ne 
représentent que 2,7 p. 100 de la population totale. Mais, sur la 
fraction de cette population qui suit l'école, 6,1 p. 100, parmi les 
hommes, sont des leurs et, parmi les femmes, 26,5 p. 100. Et sans 
doute aussi la conversion, avec l'appui des missionnaires protes- 
tants ou catholiques, leur apporte des chances de s'élever. Mais 
presque tous seront non pas plus riches, seulement moins misé- 
rables. Plus d'aisance entraîne plus de besoins et plus d'ostentation. 
Ils dépensent; ils boivent. Car leur religion nouvelle ne leur défend 
ni le vin ni l'alcool. Toute leur mentalité, toute leur civilisation est 
changée. Ils ont échappé aux règles de leur religion première, qui 
était stricte, sans se soumettre à toutes les règles de la nouvelle. Ils 
voient d'ailleurs qu'à maint égard elle n'est qu'apparences, que prin- 
cipes inappliqués et qu'elle ne régit pas notre vie. Les seuls parmi 
cos éducateurs venus de si loin qui leur apportent, du point de vue 
temporel, un bien incontestable, ce sont les missionnaires améri- 
cains, les Baptistes, pour qui la religion est l'occasion et le véhicule 
de beaucoup d'affaires. Les convertis apprennent d'eux à être indé- 
pendants, à vouloir, à agir. Ce n'est peut-être pas le but de l'ensei- 
gnement qu'ils reçoivent; c'est le résultat. Et les Anglais se deman- 



68 L INDE BRITANNIQUE 

dent, avec quelque ennui, si c'est pour préparer cette progressive 
(et parfois gênante) émancipation qu'ils ont accueilli tant de mis- 
sionnaires de tous pays. 

Parmi ces missionnaires, les Padri, comme on les appelle, il est 
agréable à des Français de penser qu'il n'en est pas qui excitent, plus 
que les nôtres, l'étonnement et l'admiration des Anglais. Pas pour 
la religion qu'ils enseignent. Là-dessus ils ont leur siège fait. Le 
Catholicisme leur paraît fort inférieur au Protestantisme comme for- 
mation de l'individu et source d'énergie. Mais à cause de la vie 
qu'ils mènent et des privations qu'ils acceptent. Quand ils ouvrent 
le budget et voient les lucratives situations des membres de la 
Société pour la propagation de V Evangile (S. P. G.) ou des Baptistes 
américains 1 , le confort dans lequel ils vivent, 400 ou 500 livres 
sterling de traitement, 10 livres sterling de plus par tête d'enfant, 
une maison confortable, des chevaux, une voiture, etc., et qu'ils 
comparent cela aux 30 roupies par mois allouées à chacun des 
nôtres 2 , à leur maigre pitance, à leurs demeures misérables, ils 
regrettent qu'une telle endurance ne soit pas le lot d'hommes de 
leur race et accordent à nos compatriotes estime et sympathie. 

D'ailleurs ils recourent à leur collaboration, toutes les fois qu'il 
en est besoin. L'esprit de secte ne les a pas envahis : ils subven- 
tionnent leurs écoles (grants in aid), ils les nomment chapelains de 
l'armée, curés d'une ville, etc., avec des traitements décents. Et des 
deux parties, à l'ordinaire, chacune se loue de l'autre. 

En terminant cette excursion à travers les religions actuelles de 
l'Inde, je voudrais en dégager la conclusion. 

Ces religions, on l'a vu, présentent d'extrêmes différences. L'Islam 
et l'Hindouisme sont, autant que des religions, des organisations 
sociales. En tant que religions, elles réclament de leurs adhérents 
surtout des pratiques extérieures. Au contraire, le Bouddhisme (un 
peu comme le Christianisme) est avant tout un code de morale. C'est 
une religion sans Dieu, mais elle ne peut être pratiquée sans aboutir 
à la perfection intérieure de l'être. 

1. Il y a encore aux Indes bien d'autres missions protestantes : la Mission de Bâle, la 
Church missionary Society, la London Baptist Mission, etc., qui font à la fois œuvre d'édu- 
cation et d'évangélisation. Pour la seule éducation, elles dépensent des sommes vraiment 
considérables et le gouvernement les subventionne. 

2. Je parle des seuls missionnaires français. Les jésuites (italiens et allemands) sont 
dans une tout autre condition. Ceux d'Agra, de Lucknow, par exemple, venus au temps 
des Empereurs mogols, il y a trois ou quatre cents ans, avec des architectes qui sont 
peut-être les auteurs de tant de monuments curieux ou même remarquables, ont des 
rentes, des terres, des fondations, qui font d'eux des seigneurs d'importance. 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 69 

D'autre part, l'Hindouisme, et, presque autant que lui, mais pour 
des causes qui ne sont pas toutes les mêmes, le Bouddhisme sont 
des religions anémiantes. Le Bouddhiste se ruine à bâtir des pagodes 
en vue d'acquérir des mérites. Il admire la sagesse du maître et 
croit plus facile de parvenir à l'imiter en vivant pauvre. Tel riche, 
une fois fortune faite, se dépouille et se fait ermite. Le régime 
végétarien, sous un ciel débilitant, l'ascétisme et la pauvreté qu'il 
entraîne, et, d'autre part, les prodigalités imposées par ces religions, 
à l'occasion de certaines fêtes (fête des morts, funérailles, ma- 
riages, etc.), contribuent à rendre l'homme inhabile, inactif, impré- 
voyant. 

On pourrait croire que, sachant cela, le Gouvernement britan- 
nique aurait, dans l'Inde, une politique religieuse : il en a une, si 
la tolérance et la neutralité, outre qu'elles sont une philosophie, 
sont une politique. Il s'abstient. L'école publique est neutre; elle 
doit l'être; Hindous, Musulmans, Chrétiens pourraient s'y rencontrer 
sans crainte : nulle parole, nulle pratique ne les choquerait. Il laisse 
à chaque confession le soin de se perpétuer et de se défendre par 
l'enseignement religieux et la propagande individuelle. Il s'étonne, 
et peut-être même s'attriste, qu'elles n'usent pas de cette faculté 1 . 
Pour lui, il s'est imposé ce devoir : respecter ce qui existe, et le 
combine avec cette maxime : Quieta non movere. La religion a sur les 
esprits une emprise qui l'effraie. Il se tient sur une réserve prudente. 
Mais il la favoriserait plutôt 2 . 

Il n'y gagne pas toutefois la reconnaissance des fidèles. Car il est 
neutre et impartial de façon si décidée qu'il en arrive à respecter 
même la liberté de mal faire et permet « à des personnes à caractère 
hargneux de susciter des difficultés entre elles et les sectateurs de 
confessions rivales ». En sorte, dit un fonctionnaire expérimenté, 
que « notre politique n'est pas appréciée. La partie la moins noble 
des intéressés estime que ses motifs sont d'entretenir les sentiments 
d'intolérance réciproque entre Hindous et Musulmans, et de leur 
rendre ainsi sensible à tous deux la nécessité de notre impartiale 
domination ». 

Cette impartialité a été jusqu'à interdire un temps aux mission- 

1. En 1905, un discours de lord Ampthill, gouverneur de Madras, à Rajahmundry, 
devant le Godavari Hindu Religious Samajum. Discours qui a, toutefois, été en partie 
désavoué, par ce motif que l'enseignement religieux ne saurait être donné dans l'école. 

2. Voyez plus loin Livre II, chapitre m, Classes agricoles et Régime foncier, le Land alié- 
nation act de 1900 au Pendjab. Les obstacles apportés par la loi à l'aliénation permanente 
de la terre sont levés dès qu'il s'agit d'une aliénation (donation entre vifs) au bénéfice 
de la religion ou dans une intention charitable. 



70 L'INDE BRITANNIQUE 

naires chrétiens l'entrée de l'Inde. Pendant une très longue période 
et jusqu'en 1813, on n'avait aucune tendresse pour les missionnaires, 
l'évangélisation et l'éducation des masses. Le premier lord Minto, 
ayant expulsé huit missionnaires, était considéré comme une sorte 
à' Antéchrist. Encore en 1835, Macaulay écrivait : « Nous nous gar- 
dons et j'espère que nous nous garderons toujours de donner aucune 
espèce d'encouragement public à ceux dont c'est la tâche de convertir 
les indigènes au Christianisme ». 

Aujourd'hui, sous des influences irrésistibles, il a fallu renoncer 
à cette absolue indifférence. Les diverses confessions européennes 
ont obtenu l'entrée du pays et un certain appui de l'Administration. 
Mais l'attitude du Gouvernement anglo-indien est si prudente et en 
même temps si franche, que les deux grandes confessions, les Musul- 
mans, et même, à leurs heures de sincérité, les Hindous, proclament 
sa juste impartialité, et ne se sentent pas, en Inde britannique, 
autrement gênés dans leurs croyances et dans leur pratique qu'ils ne 
le sont sous des princes de leur foi. 



NOTES 



Note A (de la page 41) : Le Bhagavad Gita. 

Le Bhagavad Gita ou « Chant de l'adorable » est la Bible, le Coran des Hindous. Il 
aurait été révélé il y a deux mille ou trois mille ans. L'auteur fut un Brahmane qui, pour 
donner plus d'autorité à ses idées, les a lancées sous le couvert de Dieu et les a intercalées 
dans le Mahâbhârata. C'est un poème de 700 et quelques stances réparties en 18 chants. Il a 
eu d'innombrables commentateurs. Chacun y a trouvé une substance et un sens différents. 
Il est toujours lu, médité, interprété. Il provoque même actuellement un redoublement 
de foi, avec des tentatives d'en faire sortir de nouvelles interprétations. 

Le Bhagavad Gita étant intercalé dans le Mahâbhârata (mot qui signifie la grande [guerre 
des] Bharutas) est nécessairement lié à une action militaire. C'est un « sermon sur le 
champ de bataille ». Les Kurus et les Pandus ont résolu de se faire la guerre. La fleur de 
la chevalerie Kchatriya est rassemblée. Arjuna, le chef d'une des armées, s'est placé entre 
les deux camps et observe. Et le voici qui crie : « Me faut-il donc engager un combat qui 
n'amènera des deux côtés que malheurs et lamentations? >• Arjuna n'avait jamais songé 
aux conséquences de la guerre. Combattre l'ennemi est un devoir : la hideur de ce 
devoir lui fait peur. Ce qu'il avait jusqu'ici envisagé comme devoir lui apparaît aujour- 
d'hui comme crime. 

A ce moment Sri-Krichna intervient. Krichna est une des incarnations de Vichnou. 

Vichnou, à chacun de ses avatars (avatara signifie descente), sort de son sommeil mys- 
tique, et, par cela seul, donne naissance à la création. « Chaque fois que la religion péri- 
clite et que l'impiété triomphe, je m'émets moi-même. Pour la défense des bons et la 
répression des méchants, pour l'affermissement du droit, je deviens manifeste d'âge en 
âge. » Cette doctrine concilie à la fois le monothéisme, doctrine souhaitée par l'élément 
raisonnant, et, grâce aux incarnations, le polythéisme, qui satisfait le peuple. 

Ici Krichna représente cet esprit divin, cette conscience morale qui veille en nous et 
sur nous et tâche de nous sauver en dépit de nous-mêmes. A cette exclamation d'Arjuna, 
il ne répond pas directement. Au lieu de lui prescrire son devoir, il l'amène à lui poser 
des questions successives : Qui suis-je? Que dois-je faire? Que puis-je espérer? 

La première question détermine une longue discussion sur le Ego et le Non-Ego, le moi 
et le non-moi ; sur une théorie de la connaissance, sur le monde matériel et le monde 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 71 

spirituel et, s'ils sont distincts l'un de l'autre, enfin sur ce que peut la connaissance et 
jusqu'où elle est en état de conduire l'homme. « Qui suis-je? » demande Arjuna. « Tu es, 
répond Krichna, l'éternel et le Suprême Esprit lui-môme. 11 n'est pas né, il ne meurt 
pas; ayant une fois été, il ne cesse pas d'être; incréé, éternel, impérissable, il n'est pas 
détruit par la destruction du corps. L'Univers et l'Esprit Suprême ne font qu'un et sont 
identiques; l'homme, l'àme individuelle, est identique avec l'âme suprême. » 

Maintenant qu'il sait ce qu'il est, Arjuna continue : « Que dois-je faire ?» — « Tu dois 
agir. » 

Ici, visiblement, l'auteur prétend combiner des doctrines jusqu'alors opposées. 11 n'y a 
pas qu'une voie qui conduise à la vérité. Toutes les voies sont bonnes. « Si vous ne 
pouvez croire, dit un récent commentateur, qu'un Dieu unique a pu tout créer, alors 
croyez à plusieurs dieux, mais ces dieux ne seront toujours que la représentation d'un 
Dieu unique. » Vous pouvez croire à la dévotion par pensée (buddhi yoga); mais vous 
pouvez croire aussi à la dévotion par action (karma yoga). Et la doctrine du Yoga elle- 
même peut se concilier avec celle de la foi (Bhakii) en Krichna et d'une aveugle dévotion 
aux devoirs de la caste (dharma). En effet, Krichna a établi les devoirs des castes d'après 
les actions et les mérites et non d'après la naissance. Et des paroles de Krichna, les 
commentateurs ont déduit d'autres conciliations encore. 

« Agis donc, dit-il. Mais sache qu'au sacrifice par l'objet, au sacrifice matériel, est supé- 
rieur le sacrifice par la connaissance, le sacrifice spirituel. Tout un monde d'action est 
enfermé dans la connaissance spirituelle. Tâche donc de savoir, à force d'humilité, d'in- 
terrogation ou de service : le sage qui voit la vérité te communiquera cette connaissance. 

« Tout de suite après l'action, vient le repos. Mais non pas le repos d'indolence; le repos 
de méditation. De qui médite le type parfait est le Muni, le reclus, qui, loin des hommes, 
renonce aux biens du monde, à l'espoir même, et qui tient son esprit en bride jusqu'à ce 
que sa pensée s'arrête, en attendant l'heure bienheureuse où il sera absorbé dans l'infini 
Brahma. La véritable connaissance spirituelle te conduira à voir tout l'univers en toi- 
même et finalement dans l'âme suprême, laquelle pénètre tout l'univers. 

« Donc il y a identité entre toi et l'univers. Dès lors, faire ton devoir envers l'univers 
revient à ceci : le faire envers toi. Ton devoir, d'ailleurs, tu le connais. Tu en as la 
notion tout le long de ta vie, en toute occasion. Fais-le donc; agis. Tu es de caste guer- 
rière, ton devoir de caste est de combattre. L'inaction, outre qu'elle est; impossible, est 
immorale. » 

« Mais, dit Arjuna, quand j'aurai agi, que dois-je espérer? » Krichna répond : « Celui qui 
a acquis la véritable connaissance et qui maîtrise ses désirs et fait son devoir, celui-là 
atteindra à la paix éternelle, au calme éternel, à l'état paisible de l'esprit. L'homme qui, 
rejetant tout désir, vit libre d'attachements, libre d'égoïsme, libre du sentiment de ce 
qui est ou n'est pas sien, celui-là obtient la tranquillité. C'est là l'état brahmanique; 
qui y atteint, n'est jamais déçu; et qui s'y trouve à son dernier moment, atteint l'état 
bienheureux. 

« Aussi fais ton devoir, sans t'inquiéter des conséquences. Toute action est bonne en 
soi. Il n'y a de bon ou de mauvais que le motif qui l'inspire. Quand il n'y a pas de 
motif (causa) l'action est bonne : elle est le devoir. Pourvu qu'elle soit faite sans désir 
(sanga), sans espoir de récompense (phala, fruit). 

« Alors sont vaincus l'ignorance et le désir. Qui peut troubler l'esprit? Rien. C'est le 
suprême bien : à la fois sanction et récompense. 

« Mais il y a, si tu n'y parviens pas, sanction et châtiment. Ce châtiment apparaît sous 
forme d'éternelles illusions, une série continue de naissances et de renaissances, dou- 
leurs, souffrances, illusions de plaisirs et de peines. 

« L'homme est la créature de ses pensées, actions et désirs. » 

La conclusion est que le suprême bien est l'absorption en Brahma. C'est du reste, au 
nom près du Dieu, la conclusion du Bouddhisme comme du Brahmanisme. Les Boud- 
dhistes birmans disent Nebhan; les Hindous, Nirvana, ce qui signifie souffle éteint comme 
une lampe épuisée. Un texte hindou, le Brihadaranyaka, dit : « Quand nous entrons dans 
l'esprit divin, il en est de nous comme d'un morceau de sel qu'on jette dans la mer; il 
se dissout dans l'eau (d'où il a été extrait) et il n'est plus possible de l'en séparer. » 

Note B (de la page 41) : Les Pèlerinages. 

Les pèlerinages ne sont, pas plus que dans la religion catholique, d'obligation; mais, 
comme dans l'Islam, ils procurent à la fois une satisfaction intime et des droits à une 
ascension dans l'estime d'autrui. Il existe des pèlerinages locaux, connus et fréquentés 



72 L INDE BRITANNIQUE 

seulement des habitants d'un district, d'un village, et des pèlerinages régionaux et 
nationaux. Nationaux comme Bénarès, régionaux comme Pouri, Hurdwar, Trichinopoli,. 
Ghandod (dans leGoudjerat, sur la Nerbudda), Nasik et Bandharpour(en pays mahratte, 
sur la Bhima). 

Ce sont ordinairement les fleuves qui attirent les fidèles. Leur eau lave les péchés de 
toute une vie. Plusieurs d'entre eux sont sacrés à un point quelconque de leur course : 
le Gange, la Djoumna, le Krichna, le Godavery, le Caveri, etc. Il n'est guère d'Hindou 
qui n'ait, en sa vie, accompli un ou plusieurs pèlerinages. 

Je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai dit de Bénarès (Voir p. 21). 

Hurdwar, sur le Haut-Gange, est célèbre, parce que sur l'un des rocs qui bordent le 
fleuve est imprimé le pied de Vichnou. Les fidèles se ruent à qui foulera le premier cette 
marque sacrée. Il y a cent ans, 400 personnes furent écrasées dans cet assaut. Le Gou- 
vernement s'est alors décidé à construire de magnifiques escaliers qui conduisent au 
fleuve. Les fidèles, innombrables, s'y baignent, se lavent, boivent. L'eau du Gange ren- 
ferme le bacille du choléra, et le choléra est endémique dans ces parages. On a, en 
resserrant le cours du fleuve, accéléré le cours de l'eau qui se renouvelle et en devient 
plus propre, sinon moins dangereuse. 

A Pouri, l'on adore le célèbre Jaggernauth. Ce Jaggernauth a des ennemis; non seule- 
ment les Européens, qui n'ont peut-être pas tous le droit de mépriser les idoles, mais des 
indigènes mêmes, comme ces Kumbhupatias, une secte d'Orissa et des Provinces Cen- 
trales, qui, ennemis de l'idolâtrie, tentèrent, il y a vingt ans, de brûler l'idole, espérant 
par là guérir les Hindous du culte d'une idole qui n'aurait pu se défendre elle-même. 
Ils échouèrent et le culte dure, plus fervent que jamais. C'est tout un monde de men- 
diants, de lépreux, de fanatiques. La population tout entière est menée par les prêtres 
et les fakirs. Son attitude est froide et hostile. 11 vient chaque année à Pouri des centaines 
de milliers de pèlerins. On en estime le nombre à 15 000 par mois, sans compter les gens 
du pays. Et il y a tels jours où l'affluence peut être évaluée à 100000. Des agents spé- 
ciaux (pandas), envoyés par des prêtres, des hôteliers ou des guides, vont les recruter, 
notamment dans le sud et le centre de l'Inde. Quand arrive un vaisseau ou un convoi 
de pèlerins, chacun sait de qui se réclamer. Les guides et les hôteliers, eux, ont leurs 
registres admirablement tenus. Ils considèrent les pèlerins comme un bien, et vont au 
besoin les relancer. « Vous êtes à moi, à votre dernier voyage vous avez été mon hôte; 
votre père était mon client; celui de mon père. » Je n'ai constaté cette pratique qu'à 
Pouri. L'art et la religion y sont également grossiers. 

Nasik est le pèlerinage des hautes classes, et Bandharpur, du peuple. Il y vient chaque 
année 100 à 200 000 personnes. On y adore un Dieu déterminé : Vithoba; c'est une dévo- 
tion à un Dieu personnel, ce que Monier Williams appelle la seule vraie religion du 
peuple indien : le Vaichnavisme. 

Ces pèlerinages ne sont pas sans donner de la tablature au Gouvernement. Nous pou- 
vons en avoir une idée en Algérie par celui de la Mecque. A Hurdwar, par exemple, il 
existe une grande fête (fair, foire) qui n'a lieu, à la fin de mars, au début d'avril, qu'une 
fois tous les douze ans. C'est le Kumoh Mêla. Tout un peuple vient s'y baigner : 200 à 
250 000 pèlerins, et même une fois 400 000. Ils proviennent de toute l'Inde. La venue en 
une si petite localité d'une telle foule entraîne de grosses complications et même diffi- 
cultés. 11 faut organiser les transports par chemins de fer, prendre les mesures d'hygiène 
indispensables contre la peste, le choléra, etc. (les sadhous, sorte de fanatiques qui accom- 
pagnent ou dirigent ces foules, sont d'une saleté repoussante), enfin assurer l'ordre 
public (rivalités de sectes à contenir, questions de procédure à régler, éléments turbu- 
lents à discipliner), etc. C'est pour les autorités locales une heure critique et désagréable. 



4. — LA CASTE 



Importance de ce phénomène social. — Définitions et caractéristiques. — Origine; 
plusieurs théories : Nesfleld, Sénart, Risley : pureté du sang; intégrité de la couleur. — 
Antiquité de la caste; importation de l'idée de Perse en Inde. — Les castes originales; 
leur nombre présent; leur importance respective; la caste et les peuples annexés. — 
Formation des castes; comment elles continuent à se constituer; comment on peut sortir 
de sa caste; procédés individuels et procédés collectifs. — Castes hautes et castes basses; 
les castes basses et les missionnaires européens; les parias, leur rôle social; leur atti- 
tude. — Entre gens de même caste, droits et obligations; la nourriture; le jus connubii, 
Un essai de classification des castes; difficulté; exemple du 
Effets et influences; l'Islam et l'Hindouisme; les servitudes et les 
révoltes; excommunication; légère tendance à l'émancipation. 



La caste est le phénomène social le plus considérable de l'Inde. 
Fréquemment attaquée à cause de ses règles, souvent ridicules, et de 
ses conséquences, parfois si gênantes, elle demeure inébranlée. Ses 
adversaires s'évanouissent les uns après les autres. Elle, apparaît 
indestructible. Elle domine la vie des Hindous. Quand on a énoncé 
ce fait et cette conséquence, on a dit l'essentiel. Pour pénétrer plus 
avant, il faut décrire l'institution, avec ses origines, ses formes 
actuelles et ses tendances. 

Sir Herbert Risley, qui, même sans les hautes fonctions qu'il 
occupe dans l'Inde, ferait autorité, la définit : « Une collection de 
familles, ou de groupes de familles, qui portent un même nom, 
généralement tiré d'une profession déterminée, se prétendent issus 
d'un ancêtre commun, homme ou dieu, suivent une même carrière 
et sont considérés comme formant une même communauté homo- 
gène ». M. Gait, qui a pris aussi une large part au Census de 1901, 
ajoute à cette définition deux éléments nécessaires. L'un est l'inter- 
vention de l'opinion publique (ou plus exactement des personnes 
que l'on s'accorde à regarder comme compétentes), laquelle prononce 
si les prétendus membres de la caste sont bien tous autorisés à en 
faire partie, et encore si, tous pris ensemble, ils constituent bien 
une seule et homogène communauté. Le second serait le privilège 
et l'obligation de se marier à l'intérieur de la caste. 

D'autres auteurs ajoutent encore ces caractéristiques : l'adoration 



74 L'INDE BRITANNIQUE 

d'un même Dieu appartenant au Panthéon indien et la faculté, au 
moins dans les subdivisions, de manger ensemble sans redouter la 
souillure. 

Ces doctrines présentent, on le voit, quelques divergences. Les 
théories sur la caste sont, à beaucoup d'égards, encore flottantes; le 
recensement de 1901 a, ce serait exagérer de dire bouleversé, mais 
troublé des notions qu'on croyait acquises. Ce qui s'en dégage désor- 
mais, c'est non pas la simplicité, mais la complexité de l'idée de 
caste. 

Les auteurs les plus considérables ont chacun leur théorie sur son 
origine. Ils la voient dans la race de qui ses membres descendent; 
ou dans la domination de qui ils relèvent; ou dans la profession 
qu'ils exercent; ou dans un lieu d'où ils sont sortis; ou enfin dans 
une hérésie ou un schisme religieux : un moraliste, un thaumaturge 
fonde une nouvelle secte ; cette secte tendra à devenir une caste, et 
chaque variation de la doctrine primitive, une sous-caste. Présente- 
ment, sur une douzaine de théories, il en est trois principales qui 
divisent l'opinion. 

D'après M. Nesfield, le lien commun de la caste, c'est la simili- 
tude d'occupation, de métier. Et, effectivement, un très grand 
nombre de castes actuelles tirent leur nom de la profession que 
leurs membres exercent ordinairement : la caste des Brahmanes 
fournit des prêtres; celle des Ahirs fournit des bergers: celle des 
Chamars, des corroyeurs; et ainsi de suite, pour les chasseurs, 
vidangeurs, gardiens de village, laitiers, etc. Mais ce n'est là qu'une 
tradition, qu'une prétention que les faits n'appuient pas. On ren- 
contre des Brahmanes non seulement parmi les prêtres, mais dans 
toutes les professions, pourvu qu'elles ne soient de celles qui 
souillent. Dans le Bihar, par exemple, 80 p. 100 des Ahirs sont 
non pas des bergers, des agriculteurs; 8 p. 100 seulement des 
Brahmanes sont prêtres, et 8 p. 100 seulement des Chamars sont 
corroyeurs. D'autre part, une même profession confond des castes 
entièrement différentes. Au Pendjab, les agriculteurs comprennent 
des Jats, paysans grossiers, et des Radjpoutes, aristocrates, qui pré- 
tendent descendre du soleil. 

Si la caste tirait son origine d'un métier commun, elle n'existe- 
rait pas que dans l'Inde. On l'eût rencontrée ailleurs, par exemple 
dans l'Empire Romain à la suite du code de Théodose, qui détermi- 
nait et fixait pour l'avenir l'état de toutes les classes de fonction- 
naires. Chaque catégorie était liée à son occupation et ses membres 
ne pouvaient se marier qu'entre eux. Si c'est le métier qui engendre 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 75 

la caste, il y avait là, dit Risley, les principaux éléments du système 
qui plus tard a fleuri dans l'Inde. Mais dès que l'Empire se disloqua, 
l'organisation artificielle de Théodose s'écroula avec lui. On l'eût 
encore rencontrée partout où la similitude d'occupations est un 
signe distinctif : aux îles Fidji, aux îles Tonga, dans l'ancien Pérou, 
où, à l'intérieur d'une même profession, le fils devait succéder au 
père; dans l'ancienne France, où la corporation fut un temps si 
stricte. Si, en ces pays, ces sortes d'organisations n'engendrèrent 
pas cette conséquence : la caste, c'est que la caste a une autre ori- 
gine, une autre raison d'être. 

D'après notre éminent compatriote, M. Sénart, la caste serait un 
phénomène d'origine aryenne. Elle ressemble fort à d'autres institu- 
tions, qu'on rencontre chez les Grecs et les Romains et qui pou- 
vaient aboutir à la caste. Ces institutions n'y ont abouti que dans 
l'Inde, parce que les circonstances politiques ont tenu l'Inde séparée 
du reste du monde et en ont écarté les éléments extérieurs qui, chez 
les autres Aryens, ont contrarié ces tendances. Mais ce résultat 
partiel n'est pas un argument contre la généralité de la thèse : 
la caste ne pouvait se développer que chez des Aryens. A quoi 
on répond que l'Inde n'est pas, tant s'en faut, toute d'origine 
aryenne, L 'Ethnographical Survey en a fourni des preuves décisives. 
L'Inde renferme 7 types distincts : les Dravidiens, qui sont des 
aborigènes; les Indo-Aryens; les Mongoloïdes; les Turko-Iraniens, 
qui sont des étrangers immigrés; enfin les croisements de Dravi- 
diens avec des Aryens, des Mongols et des Scythes. Les seules 
traces d'Aryens purs se trouvent au Pendjab, au Cachmir et dans 
certaines parties du Radjpoutana. Au Bengale, on ne trouve pas de 
traces d'origine aryenne : la population est petite, de peau foncée, 
avec les caractéristiques faciales des Mongoloïdes. Le sud de l'Inde 
est peuplé en majorité de Dravidiens, aborigènes, fort différents des 
Aryens. Et cependant nulle part, plus que dans le sud et au Ben- 
gale, la caste n'a de racines profondes et anciennes. Il y a donc 
dans cette théorie de Sénart une large part de vérité; mais elle ne 
répond pas à tout. Il faut chercher une autre origine, ou du moins 
une autre explication. 

Il n'est pas douteux que l'origine de la caste ne soit aryenne; la 
caste est née de la volonté d'assurer la pureté de la race. C'est pour 
cela qu'au début on l'appelait varna (qui signifie couleur). On pré- 
tendait, par cette institution, empêcher les Aryens de race blanche 
de se mêler aux aborigènes noirs. Aujourd'hui on l'appelle ,/#£?' (nais- 
sance); ce qui implique qu'on n'a pas réussi à garder la pureté de la 



76 L INDE BRITANNIQUE 

couleur aryenne, et qu'on a dû chercher un nouveau critérium : la 
naissance qui fait la caste. Cette affirmation exige quelques dévelop- 
pements. Il faut remonter haut dans l'histoire de l'Inde. 

Le système des castes n'existait pas, quand les envahisseurs 
aryens de l'Inde écrivirent les Védas : dans les Védas, en effet, on 
n'en voit pas trace. Mais il était pleinement développé à l'époque 
des lois de Manou : c'est donc entre ces deux dates qu'il s'est formé. 
Or, durant cette période, qui va probablement du vn e siècle avant 
au i er ou 11 e après J.-C, une lutte terrible surgit et dura entre 
Brahmanes ou prêtres et Kchatriyas ou guerriers nobles (divisions 
qui existent et ont existé partout). Dans cette lutte, les Brahmanes 
furent vainqueurs. Et de ce jour s'établit leur domination. Cette 
théocratie, rien depuis lors [n'a pu l'ébranler; la vache est sainte et 
le Brahmane est divin ; tous deux il faut les honorer et les nourrir 
tous deux : c'est la foi de tout Hindou. 

Mais la règle impérieuse de toute théocratie est de limiter l'ensei- 
gnement aux seuls descendants des classes religieuses, et de 
s'opposer au progrès des autres classes, et de les tenir dans l'igno- 
rance. Cette politique produit les conséquences que voici : le savoir 
ne progresse pas; la religion s'ankylose; elle n'évolue pas; elle perd 
de sa foi raisonnée, pour se réfugier dans l'observation mécanique 
des rites prescrits. Elle ne travaille pas; elle ne veut pas le progrès, 
elle le redoute. Elle amène le pays à en ignorer même le besoin. 

Ces conséquences de la théocratie, ce n'est pas un incroyant, c'est 
un ferme chrétien, c'est Guizot qui les a formulées. Or, tout ce 
qu'il a décrit, on le trouve dans l'Inde. L'Hindouisme se réduit à 
deux termes : le Brahmane et la vache. L'Hindou moyen ignore le 
progrès et a même horreur qu'on le lui montre. 

Ceci établi, poursuivons et arrivons à l'origine de la caste. 

Leur situation si considérable, les Brahmanes eurent le désir de 
la transmettre à leurs enfants. C'est de là qu'est sortie l'interdiction 
de se marier autrement qu'entre Brahmanes. Toutefois ce n'est pas 
encore là un phénomène purement indien. Il a été connu de l'Europe 
catholique jusqu'au jour, au xi e siècle, où le pape Grégoire VII 
interdit le mariage des prêtres; jusqu'alors toutes les charges et 
bénéfices des prêtres avaient été réservés à leurs enfants. 

Une fois que cette défense de se marier hors de la corporation 
eût été édictée par les Brahmanes, les autres métiers en voulurent 
faire autant. Les Brahmanes étant les plus forts, on devait fatale- 
ment chercher à les copier. En conséquence, du haut en bas de la 
société fut promulguée l'interdiction de transmettre le métier à 



LA SOCIÉTÉ INDIGENE 77 

d'autres qu'a ceux du métier, et de se marier hors du métier. Cer- 
tains métiers dont l'aire est immense, comme l'agriculture, furent 
même amenés à restreindre la possibilité du mariage aux agricul- 
teurs de la même région. De là, de nouvelles divisions. La popula- 
tion arriva à se sectionner par métiers et par territoires. Et ces 
sections nouvelles devinrent peu à peu de nouvelles castes. 

Toute cette série d'hypothèses est raisonnable et admissible. Tou- 
tefois, elle ne rend pas compte de tout. Les Brahmanes, s'ils vou- 
laient garder le bénéfice de leurs premiers avantages et le trans- 
mettre à leurs fils, n'avaient pas besoin de formuler ces règles 
exclusives sur le mariage. Quelles que fussent les femmes qu'ils 
eussent épousées, leurs fils auraient eu le même privilège. 

Alors intervient une autre considération qui dut s'imposer à eux. 
Entre tous, le sang aryen était noble. A se marier avec des femmes 
d'autres races (dravidiennes, kolariennes, etc.), on eût bientôt réduit 
à rien la valeur de l'origine aryenne. On décida donc de choisir pour 
épouses, autant que possible, des femmes de sang aryen; et cette 
utilité d'un choix aryen, on en fit plus tard une nécessité, par l'inter- 
diction formelle de se marier avec d'autres femmes. Mais cette 
interdiction se heurta aux circonstances locales, qui ne permirent pas 
qu'on obtînt partout un résultat uniforme. Imposer le mariage avec 
les seules filles de sang aryen, c'était possible dans le nord de l'Inde, 
où les Aryens s'étaient fixés en grand nombre. Mais ceux qui 
avaient poussé plus loin vers le sud étaient rarement accompagnés 
de femmes. Arrivés et fixés parmi les Dravidiens, ils avaient fata- 
lement épousé leurs filles. C'était déformer ce type aryen dont ils 
étaient si fiers. Mais d'abord il faut vivre; ensuite on édifiera des 
constitutions. Dès que, par ces croisements, ils eurent accru leur 
nombre, et possédèrent un contingent féminin assez fort, ils déci- 
dèrent, à l'imitation de leurs pères du nord, d'interdire ces unions 
mixtes auxquelles ils avaient dû se résoudre, et à leur tour formu- 
lèrent un code strict du mariage. 

Cette théorie, due à Sir H. Risley, semble satisfaisante. Partout 
le conquérant se voit presque contraint d'épouser d'abord les 
femmes du pays. «Mais, dès que le temps et les circonstances le lui 
permettent, il refuse ses filles aux fils des conquis. Il les réserve à 
ceux de sa propre race. De là, dans cette population, qui était prête 
à s'amalgamer, une fraction qui fait scission, avec un privilège 
d' « endogamie » et d' « hypergamie ». Si conquérants et conquis 
sont égaux en race, le privilège s'éteint vite et l'union se reforme. 
S'ils diffèrent en race et en couleur et si, d'ailleurs, le conquérant 



78 L INDE BRITANNIQUE 

trouve où s'alimenter, alors deux races se juxtaposent : l'une pure, 
l'autre métissée, qui bientôt se séparent en tout et notamment en 
fait de mariages. C'est ce qu'on a vu aux Etats-Unis, au Canada, au 
Mexique, chez les Eurasiens de l'Inde. Ce jus connubii peut con- 
duire tout droit aux castes. 

C'est question de fait et de théorie. Des populations qui diffèrent 
par la langue qu'elles parlent, par le district qu'elles habitent, les 
coutumes qu'elles observent, les métiers qu'elles pratiquent, 
arrivent facilement à cette conception qu'elles sont étrangères les 
uns aux autres — voilà le fait — et qu'elles doivent — voici la 
théorie — le rester. Pareille conception a pu et dû prévaloir et sor- 
tir ses dernières conséquences parmi des peuples tels que les Indiens 
contemplatifs, inclinés aux subtiles divisions et distinctions, pleins 
d'un respect exagéré pour la tradition et éminemment aptes à 
accepter et à faire siennes les pratiques communiquées par d'autres 
peuples. Chez une pareille population, il se produisit facilement que 
ce qui n'avait été d'abord que nécessité de défendre la pureté du 
sang fut érigé en un système religieux, social et politique : la caste 1 . 

Aujourd'hui, pour l'Hindou, qui ne sait pas l'histoire, la caste est 
d'origine supra-terrestre. Qui veut être Hindou doit avoir une 
caste. Qui n'a pas de caste n'est pas respectable. Chacun a sa caste; 
il n'y a pas de gens sans castes; il n'est pas, à vrai dire, d 'out-castes , 
car les out-castes ne tardent pas à se constituer une caste, pour un 
temps peut-être la plus basse de toutes, mais de laquelle il n'est pas 
interdit de s'évader. Et j'expliquerai plus loin comment, dans le but 
de conquérir la respectabilité, on s'y prend pour pénétrer dans une 
caste supérieure. 

Voilà une hypothèse raisonnable, et qui semble avoir pour elle 
l'histoire et la psychologie. On y fait toutefois une objection. Si la 
caste est d'origine aryenne, comment expliquer que des Aryens 
incontestés, comme ceux du Pendjab, y attachent moins de prix, et 
que des Bengalis, si peu aryens, y en attachent tant? L'objection 
n'est pas embarrassante. La pureté du sang a le plus de valeur là 

1. Le Bhagavad-Gita, qui est une interpolation dans le Mahâbhârata, les uns disent du 
11 e , les autres du vi e siècle de notre ère, exalte les devoirs de caste au-dessus de tous autres, 
même d'amitié, même de parenté. Il a dû être composé à une époque où l'Hindouisme, 
pénétrant chez les races inférieures, a mis en danger la race supérieure. Il a paru alors 
urgent, nécessaire de garder pur le sang des hautes classes de la population, en le pro- 
tégeant contre le mariage avec les basses classes. Et encore aujourd'hui, c'est le credo 
des Hindous. On s'étonne qu'un Hindou instruit et intelligent s'attache si fortement à la 
caste et au jus connubii. C'est qu'en face de l'Européen qui, à une certaine époque, 
aurait pu se risquer, mais maintenant se refuse aux unions mixtes, il défend, lui, la 
pureté de son sang contre les castes basses. 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 79 

où il est le plus impur. Le Pendjab, tout proche des lieux d'émigra- 
tion, et qui fut dès lors le début d'une société totalement aryenne, 
formée de familles entières de sang pur, n'avait pas à protéger l'in- 
tégrité de la race. Le Bengale et le sud, où les émigrants aryens, 
rares et privés de femmes, avaient dû d'abord épouser des filles du 
pays, et consentir à former une race aryo-dravidienne, s'appli- 
quèrent, dès et autant que ce fut possible, à rechercher du sang 
aryen et à transmettre à leurs descendants le peu de sang pur qu'ils 
tenaient de leurs pères. 

L'institution de la caste dans l'Inde ne doit pas être fort ancienne; 
elle ne doit pas remonter à plus de deux cents ans avant le Christ. 
La littérature védique ne la mentionne pas : c'est donc qu'elle 
n'existait pas à l'époque de la plus ancienne littérature hindoue. 
Sans doute les cinq ou six siècles qui précédèrent le Christ connu- 
rent des distinctions sociales. Elles étaient fondées uniquement sur 
la différence de couleur. Car les Aryens, de qui on s'enorgueillissait 
de descendre, s'ils étaient blancs, étaient tous paysans. Mais de ces 
paysans, souche commune, s'étaient peu à peu dégagées, par habi- 
leté ou par force, des classes qui prétendaient entre elles à une 
hiérarchie : au premier rang les nobles ou Kchatriyas ; puis les 
prêtres ou Brahmanes-, puis les paysans de fait, ou Vaisyas. Ces 
trois premières catégories étaient certainement de race blanche. 
Une quatrième, les artisans, les Soudras n'auraient pas été des 
Aryens. Entre ces classes, de couleur différente, il dut exister des 
règles limitant la possibilité de manger ensemble et de se marier. 
De pareilles règles se rencontraient alors par tout le monde. Mais 
ces règles n'interdisaient pas absolument les relations, et le mariage 
même était fréquent. L'idée de caste et des liens et servitudes qu'elle 
impose était alors inconnue dans l'Inde et eût répugné. Le mot 
« caste » n'existait pas. 

La chose, sinon le mot, vint peut-être de Perse. Elle aurait été une 
adaptation à l'Inde d'une prétendue division de la société en prêtres, 
guerriers, cultivateurs et artisans, qu'on rencontre dans la littérature 
sacerdotale de la Perse ancienne. Et elle fut introduite non par les 
premiers émigrants aryens — car, si c'eût été par eux, on en trou- 
verait trace dans les Vêdas, — mais bien plus tard, quand sponta- 
nément déjà des sortes de castes avaient surgi dans l'Inde, et s'y 
étaient organisées, par les Brahmanes qui, instruits de la légende 
iranienne et charmés de la suprématie qu'elle assurait aux prêtres, 
c'est-à-dire à eux-mêmes, s'en servirent et l'exploitèrent. 

D'après les textes les plus anciens, d'après Manou, il y aurait donc 



80 L'INDE BRITANNIQUE 

eu ces quatre premières castes. Aujourd'hui cette division n'a plus 
qu'un intérêt historique *. Des masses de castes nouvelles ont surgi, 
elles-mêmes subdivisées. Mais les Brahmanes aiment à perpétuer le 
souvenir de cette division primitive qui flatte leur vanité. La vérité 
est qu'ils étaient alors et demeurèrent tout-puissants. 

Il n'a pas — on pouvait le prévoir — été facile aux fonction- 
naires du Recensement de savoir combien de castes ont aujourd'hui 
remplacé les quatre castes primitives. Chaque recensement a apporté 
des chiffres grossissants. Les Hindous jadis admettaient qu'il y en 
avait 101. Le Census de 1871 en a compté plus de 400; celui 
de 1881, 864; celui de 1901, 2 378 principales (castes et tribus), 
réparties entre 43 races et nationalités. Et ces chiffres sont inexacts. 
Les castes avec leurs divisions et subdivisions défient probablement 
l'énumération. Il y a plus de 1800 subdivisions parmi les seuls Brah- 
manes 2 . Beaucoup d'Hindous ou ignorent ou refusent de déclarer le 
nom de leur tribu ou de leur caste; ils fournissent des indications 
volontairement erronées ou incomplètes, ou désignent soit une caste 
inconnue, soit seulement une fraction de caste : sous-caste, secte, 
sept, groupe, etc. 3 . 

Les castes varient infiniment en importance. Quelques-unes comp- 
tent leurs membres par millions, quelques autres par milliers. Les 
plus nombreux sont les Brahmanes : 14 800 000, les Chamars (qui 
travaillent le cuir), avec 11 000 000. Puis viennent les Radjpoutes et 
les Ahirs, chacune avec 10 millions. A elles quatre, elles représentent 
16 p. 100 de la population de l'Inde. Dans 40 à 50 autres, le nombre 
des membres dépasse 1 million. Plusieurs, comme les Brahmanes, 
s'étendent sur tout l'Empire, d'autres sur une province, quelques- 
unes sur une région ou seulement sur un district. Celles qui sont à 
ce point localisées sont des tribus qui viennent d'être — par des pro- 
cédés que je dirai — élevées à la dignité de castes : les Dosadhs, par 



1. Fait sans importance sociale, mais tout de même curieux : les quatre castes origi- 
nales : Brahmanes, Kchatriyas, Vaisyas, Soudras, réapparaissent comme les quatre seules 
castes reconnues au Pénal Seulement de Port Blair (Iles Andaman), en ce qui concerne 
l'intermariage des convicts. 

2. Voir la note A, p. 93. 

3. Qu'une dispute s'élève, la caste se divise en deux; à la tête de chaque parti est un 
chef influent; désormais entre eux plus de rapports, plus de mariages; si, à bref délai, 
quelque grand intérêt commun ne les réunit, ce vont être deux castes séparées et chacune 
adoptera, pour se distinguer de Fautre, quelque particularité, base de castes nouvelles. 

Exemple de ces scissions : dans l'État de Mysore existent les Ganiga, connus sous le 
nom collectif de Jotipana ou Jotinagara, tribu qui donne la lumière, parce qu'ils sont 
presseurs d'huile ou marchands d'huile. Or ils se distinguent en : Hegganiga : ceux qui 
attèlent 2 bœufs au moulin; Wontiyettu Ganiga : ceux qui n'usent que d'un bœuf au 
moulin; Kiruganiga: ceux qui font de l'huile dans des moulins de bois, etc. 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 81 

exemple 1 . Et il y a nombre de tribus qui ne sont encore ni des castes 
ni en passe de le devenir : Bhils, Gonds, Kolis, etc. 

Quand, d'après les renseignements que fournit le Census, on 
recherche comment se sont formées la plupart des castes, on leur 
trouve sept origines : castes formées par une tribu; par un métier; 
par une secte religieuse; par croisement; par migration (une partie 
qui se détache d'un bloc, avec peu de femmes); par changements de 
coutumes. A quoi il faut joindre les castes du type national, comme 
les Mahrattes, les Ahoms d'Assam ou les Khas du Népal, et les 
castes qui naissent de la conquête. Cette dernière catégorie exige 
seule une explication. 

Quand les Anglais — il en serait de même avec tout autre con- 
quérant, même indien — ajoutent à leur territoire un territoire 
nouveau, les Hindous, chefs nés du protocole, ont bien soin de 
reléguer les habitants de ce territoire dans les castes les plus basses. 
Témoin la situation faite, dans le nord du Bengale, aux Koches et, 
en Assam, aux Ahoms. Mais il est arrivé que les Anglais ont annexé 
un pays entièrement séparé par la nature du reste de l'Inde, et qui, 
jusqu'alors, n'avait eu avec elle aucun contact; par exemple la vallée 
de Manipour, située entre l'Assam et la Birmanie (laquelle est 
bouddhiste). A ces Manipouri on ne put pas appliquer le procédé 
habituel des Hindous, les reléguer en bloc dans les basses castes. Ils 
sont eux-mêmes des Hindous, et de très ardents : ils adorent Vichnou. 
Mais, comme tels, ils méprisent les castes. Ils ne sont donc pas une 
caste, ils sont une société, qui, quoique méprisant les castes, s'est 
subdivisée en castes : en Brahmanes, en Kchatriyas, etc. Et cette 
société ne permet à ces néo-castes le mariage avec les Hindous de 
l'Inde que dans la mesure où leurs castes respectives coïncident. 

En principe, c'est la naissance qui classe l'homme. Né dans une 
caste, il y reste. La caste est personnelle et héréditaire. On peut, 
pour quelque violation de règle qui ne comporte ni pardon ni 
expiation, être chassé d'une caste; on ne peut (en principe) y entrer. 
Nul membre, d'aucune caste, ne peut être autre que ce que sa 
naissance l'a fait. Et cependant, contrairement à ce principe, la 
formation des castes n'est pas arrêtée : elle continue. Elle est un 
des procédés par lesquels dans l'Inde les hommes élèvent leur con- 
dition et en même temps celle des leurs. Chez nous, aussi, nous 
avons, sous d'autres noms, des castes, et, par d'autres procédés, des 
chargements de caste. Mais ces procédés sont individuels. Ils 

1. On en peut citer qui sont modernes, qui datent au plus de cent cinquante ans, et 
qui cependant comptent près de 50 000 membres : les Chagirdpechas, dans le Bengale. 

l'inde britannique. 6 



82 L INDE BRITANNIQUE 

s'appellent l'étude, l'éducation, le travail, la fortune, les relations, 
l'intrigue. Dans l'Inde, ils sont ou individuels ou collectifs. 

Voici, par exemple, une tribu de l'Inde Centrale formée de 
Dravidiens pauvres, grossiers, humbles, volontairement ignorée 
des Hindous. L'un après l'autre, ses principaux membres, devenus 
riches, songent à se laver de leur tare originelle. Ils ambitionnent 
de se rattacher à une caste plus haute. Ils s'en vont trouver un 
Brahmane (cela rappelle une scène fameuse du roman de Léon 
Gozlan, Aristide Froissart), qui leur fabrique une généalogie, et les 
fait, — en vertu d'un miracle dûment attesté — descendre d'un 
ancêtre, par lequel ils se rattachent incontestablement à telle haute 
caste, par exemple, aux Radjpoutes, qui sont le plus pur sang de l'Inde. 
Là-dessus, les nouveaux pseudo-Radjpoutes laissent là leur nom 
de tribu et rompent tout commerce avec leurs premiers congénères. 

Mais le plus difficile reste à faire. Il leur faut, alors, parmi ceux 
dont ils se prétendent les égaux, conquérir le jus connubii. Et c'est 
un pas escarpé à franchir. Car tandis qu'ils s'éloignent de leur 
ancienne tribu, ils se voient repoussés par la nouvelle. A la rigueur, 
s'ils sont bien munis d'argent, ils arriveront à faire épouser leur fille 
à quelque pauvre Radjpoute. Mais leurs fils ne trouveront pas de 
femmes de pareille qualité. Toutefois, en s'obstinant, ils finissent par 
découvrir quelque Radjpoute, comme eux d'origine suspecte, mais 
dont la contrefaçon est plus ancienne que la leur. Ils ferment les 
yeux sur la fraude et lui donnent leur fille, se promettant d'être 
plus stricts pour leurs petits-enfants. Et ainsi, les voici, lentement 
mais résolument, en marche vers une haute caste, que bientôt nul 
n'oserait et ne pourra contester à leurs enfants. C'est affaire d'ar- 
gent, de procédé et de temps. 

Voilà un exemple de procédés individuels. En voici d'autres. 
Dans une profession humble, impure et qui se range dans une caste 
très basse, un ouvrier habile et intelligent parviendra à s'instruire 
et à s'enrichir; il quittera le pays, changera d'occupations et bientôt 
de caste. La condition de son succès, c'est son obscurité même. 
Aussi un homme de basse caste, mais très en vue, ne peut-il s'en 
évader. L'ascension n'est possible qu'avec l'ignorance de tous et 
tout au plus la complicité d'un seul. On cite tels rajahs, tels princes, 
tels richards, de basse caste, qui sont condamnés à y vivre toujours, 
eux et leurs descendants. Rien ne les en peut tirer; ni un mariage 
heureux, ni une généalogie habilement construite : ils sont trop 
hauts et le monde les voit de trop loin. 

Dans la société hindoue, l'ambition de s'élever est générale. Nul 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 83 

ne peut la satisfaire qu'au prix d'assez pénibles sacrifices : quitter le 
lieu d'origine, vivre parmi des étrangers et échanger son occupa- 
tion, sa religion et son genre de vie contre d'autres plus estimés, 
mais plus rigoureux. Un bohémien (gypsy) décidera de se faire 
scavenger (vidangeur) ; un scavenger, tanneur ; un tanneur, tisseur ; etc. 
Il émigré, va vivre parmi des inconnus, se présente à eux sous son 
nouvel aspect social, et, pour inspirer confiance, tient sa femme 
enfermée et pratique la religion et les rites de la caste supérieure. 
Il ne renonce pas pour cela à ses dieux d'antan. Il en confie le 
culte à sa femme; lui, honorera les nouveaux. Mais la caste haute, 
à laquelle il prétend se rattacher, observe, en fait de mariage et de 
nourriture, des règles, des rites, des usages compliqués et qui ne 
se révèlent à lui que peu à peu. Comme tous les parvenus, il les 
ignore et les heurte et décèle ainsi son identité aux moins clair- 
voyants de ses nouveaux frères. C'est le risque. 

Un dernier procédé individuel, c'est la déclaration au Census. Il 
est d'un usage très fréquent. Les énumérateurs, tous les dix ans, 
remarquent l'énergie que déploient les gens de basse caste pour 
arriver à se faire inscrire comme Brahmanes ou comme Radjpoutes. 

Les procédés collectifs ne reposent pas sur la fraude. Ils sont une 
des cent manifestations de l'esprit d'ambition et d'imitation; un des 
procédés par lesquels la civilisation se propage. Une tribu, par 
exemple, de l'Inde Centrale — ce sera longtemps encore un réser- 
voir de populations non dégrossies — qui ne s'est même pas encore 
élevée à la notion de caste, veut, tout en gardant son nom, ses 
occupations et la plupart de ses coutumes, modifier sa religion. Elle 
cesse d'être animiste, et entend se rattacher à l'Hindouisme, prête à 
se soumettre à la plupart de ses prescriptions. L'Hindouisme aussitôt 
lui impose des règles concernant la nourriture, le mariage, etc., et 
voilà une caste constituée. 

Parfois, ce seront d'autres sentiments qui les conduiront au même 
résultat. Un rameau, détaché d'un tronc commun, tribu ou nation, 
conserve inébranlable le souvenir de son origine, et décide de 
n'admettre personne à manger ou à se marier avec lui. Presque 
fatalement, il aboutit, par cela seul, à constituer une caste. 

Individuels ou collectifs, ces procédés d'ascension produisent un 
double effet. Du point de vue social, ils apportent à l'homme plus 
d'honneurs ; du point de vue privé, moins de bonheur. La grandeur 
se paie. Les hautes castes sacrifient tout ou partie de leur liberté et 
s'imposent les coutumes les plus vexatoires. Leurs femmes désor- 
mais devront fuir la société des hommes, et demeurer à la maison, 



84 L'INDE BRITANNIQUE 

cachées à presque tous les yeux. Plus de mariages où l'inclination 
mutuelle pourrait être consultée. Leurs enfants seront fiancés à cinq 
ans et mariés à sept ou huit, et leurs veuves condamnées à 
l'éternel isolement. Toute leur existence sera dirigée par le Brah- 
mane et ses caprices. La pureté des mets sera leur perpétuel souci. 
L'opinion publique de la caste, méfiante et sévère, les surveille. Et 
la moindre infraction risque de compromettre un succès péniblement 
conquis et maintenu. 

Et, sans même que les hommes s'en mêlent, il peut arriver que 
leur ambition se heurte à d'insurmontables obstacles. Dans mainte 
caste haute, les règles sur le mariage imposent aux membres de ne 
se marier qu'entre eux. Si, — trait de conduite fréquent parmi ces 
parvenus de la dernière heure, — la tribu, jusqu'ici homogène et 
compacte, a commis l'erreur de se rattacher à une caste trop au- 
dessus d'elle, très stricte sur le principe d'endogamie, il peut advenir 
que cette pratique précisément ôte à la tribu la faculté, par des croi- 
sements nombreux et prolongés, d'échapper à son type physique, 
dravidien ou mongoloïde; l'endogamie va le conserver et le fixera 
jamais; et, déguisés sous d'autres noms et d'autres religions, leur 
aspect même persiste et les trahit. 

Ces expressions, castes hautes, basses castes ne doivent pas nous 
décevoir. Une même caste renferme des individus de toute condi- 
tion. Les Brahmanes, par exemple, se répartissent en plus de 
1 800 subdivisions, mais beaucoup ne pourraient manger ensemble 
sans se souiller. En principe, un Brahmane doit être prêtre et, à ce 
titre, nourri par les fidèles. Mais ils sont si nombreux (15 millions 
par toute l'Inde; dans certaines provinces comme Oude, ils forment 
un septième de la population hindoue) qu'une petite proportion 
seulement a pu se tenir à la profession héréditaire. Les autres sont 
soldats, fonctionnaires publics, cultivateurs, marchands, serviteurs. 
Jadis ils fournissaient de nombreux soldats que la Compagnie enrô- 
lait de préférence. Aujourd'hui, et depuis la révolte de 1857 qui a jeté 
un discrédit sur leur fidélité, ils s'orientent vers les services publics. 
Et ils y réussissent. Les Brahmanes ne sont que 7 à 8 p. 100 de la 
population mâle de l'Inde, mais ils occupent 35 p. 100 des emplois 
attribués aux indigènes, principalement dans le service judiciaire. 

Leur caste, dans l'ensemble, garde une influence incontestable, 
surtout sur les princes indigènes. Là, par exemple, où le prince est 
— ce qui arrive parfois aux conquérants et aux usurpateurs — de 
caste inférieure, et obéit, quoique prince, aux préjugés hindous, les 
Brahmanes en profitent. Ils se font donner des terres, de l'argent, des 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 85 

places — cela se vit jadis plus qu'aujourd'hui, — à ce point que le 
Gouvernement anglais fut plus d'une fois obligé de les tenir en bride. 

Aux basses castes l'Inde est un enfer. Ni la religion, ni la société 
ne les prennent en pitié, et ne favorisent ni même n'encouragent leur 
ascension sociale. « Si elles arrivent à s'élever spontanément, dit en 
substance un organe indigène, nous ne songerons pas à nous y 
opposer. Mais nous avons des objections à formuler contre tout ce 
qui à un mouvement naturel en substituerait d'artificiels. » Cette 
phrase fait allusion au secours que les missionnaires chrétiens 
apportent aux parias. 

Le problème, tel qu'on l'entrevoit, n'est pas d'ordre religieux; il 
est d'ordre économique et, ensuite, d'ordre social. Les hautes castes 
ont intérêt à ce qu'il existe et subsiste des parias. S'ils disparais- 
saient, qui se chargerait des basses besognes de la vie en commun? 
S'ils entendaient s'élever, que deviendraient, sous un régime de 
concurrence, les privilèges des puissants? Aussi font-ils l'impossible 
pour les maintenir dans leur état séculaire d'abjection. Dans la pro- 
vince de Madras, sur 38 millions d'habitants, on compte de 5 à 
6 millions de parias ou personnes de condition semblable, réduits 
aux pires labeurs et mis dans l'impossibilité de s'y soustraire. Le 
sweeper, par exemple, est condamné aux besognes de vidangeur, à 
un costume sordide, à une alimentation ignoble; et il ne peut ni 
s'évader de sa caste, ni se délivrer de sa besogne, ni dépouiller son 
costume. Il n'est pas impossible qu'il s'enrichisse; mais l'argent ne 
lui sert à rien. Il thésaurise, il enfouit son trésor. Il est réduit à 
le prêter et souvent exposé à le perdre. Et si même la fortune lui 
sourit, la société lui reste impitoyable. 

Dans tout le sud, le paria occupe une situation qui n'a guère 
varié depuis le temps de l'abbé Dubois. Dans l'État de Travancore, 
l'usage exige encore * qu'il pousse un cri de façon que, de 60 pieds, le 
Brahmane puisse l'éviter. Sur un étroit chemin, dans le Malabar, 
il arriva — un Européen en fut témoin — que des Brahmanes aper- 
çoivent de loin une fille paria. Ils lui crient à bonne distance de 
s'éloigner et de leur laisser la voie libre. Soutenue par la présence 
d'un Européen, elle s'y refuse. Les Brahmanes s'arrêtent, attendent, 
puis font demi-tour en l'injuriant. Un homme bien connu dans 
l'Inde, Sir E. B., m'a conté le fait suivant. A l'Université de Calcutta, 
on demande à un étudiant brahmane de décrire la manière de 
graduer un peson. Il répond : « C'est une question irrespectueuse 

1. Voir la note B, p. 94. 



86 L'INDE BRITANNIQUE 

pour la divinité et pour la créature. Quelle question me poserait-on 
donc, si j'étais un sweeper ou un scavenger? » 

Les parias sentent et ressentent l'ignominie de leur condition. 
Ils ont, suivant les temps ou leur tempérament, cherché à s'en 
venger ou à y échapper. Il y a une caste, les Chamars, qui travaillent 
le cuir. Ils ont le privilège de dépouiller les animaux trouvés morts. 
Et ils s'ingénient à en trouver : ils les empoisonnent. Ils mêlaient 
jadis de l'arsenic à des hananes broyées; mais les animaux les refu- 
saient. Depuis assez longtemps, ils recourent à un autre procédé. Ils 
prennent des cobras vivants, les irritent — l'Institut Pasteur de 
Lille connaît bien cette méthode — et leur présentent à mordre un 
linge. Ce linge, tout imbibé du venin, ils l'introduisent dans le fon- 
dement de la vache, qui meurt. Longtemps on ignora que ce linge 
fût empoisonné. On croyait être en face d'une pratique supersti- 
tieuse. Mais l'expérience (docteur Hafkin) a révélé qu'elle dissimulait 
à la fois un intérêt économique et une vengeance sociale. 

Aujourd'hui, beaucoup de parias préfèrent, au lieu de se venger, 
recourir à la justice. Ils la somment de les tirer de cet abîme de 
misère. On a fort commenté la supplique que les Mahars de Bombay 
ont présentée (1904) à lord Lamington, alors gouverneur, et aussi 
l'arrêt rendu en leur faveur par la Haute Cour de la Présidence. Un 
Mahar avait été, en mai 1902, condamné à une amende de 8 roupies 
pour avoir souillé (par le seul usage) l'eau d'une source publique. 
Cette sentence fut déférée par le collecteur à la Haute Cour, qui 
la cassa et ordonna la restitution des huit roupies. Mais, pour une 
oppression connue et réparée, des milliers sont ignorées et durent. 

Jusqu'ici les Anglais, en tant que Gouvernement, restent impuis- 
sants à les combattre, et plus encore à les prévenir. Les parias le 
savent, et qu'ils n'ont de secours à attendre que des missionnaires 
chrétiens. C'est ce qui explique l'importante proportion des conver- 
sions dans le sud de l'Inde. Le missionnaire se fait leur maître, leur 
éducateur, leur ami, leur commanditaire. La conversion agit aus- 
sitôt sur leur moral et sur leur esprit d'entreprise. Un converti 
montre beaucoup plus d'activité et d'initiative que les membres de la 
même caste, ses frères d'hier. Il se dresse en face de ses oppresseurs, 
les injurie parfois et souvent les bat sur leur propre terrain. 

Entre membres d'une même caste, quels liens existent? quels 
droits? quelles obligations? Les obligations, je n'en connais pas de 
positives. Les droits ou plutôt les facultés, il en est deux princi- 
pales : manger ensemble et contracter mariage. 

Manger, boire seulement ce qui est pur, grosse préoccupation. On 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 87 

l'a eue partout dans le monde ancien : en Perse, en Grèce, à Rome, 
dans l'Inde. La purification fut jadis une cérémonie essentielle. Les 
Chrétiens ont cessé d'y attacher l'importance qu'elle mérite depuis que 
le Christ a dit : « Ce n'est pas ce qui est hors de l'homme qui peut le 
souiller; c'est ce qui est en lui ». Nous ne la pratiquons plus à point 
nommé et avec ostentation, depuis que les conditions de vie ont 
changé et que la propreté nous est devenue familière et instinctive. 
Mais en se reportant soit au monde antique, soit aux conditions 
présentes des Indiens, on comprend les préoccupations de la caste. 

Ces préoccupations, toutefois, ne semblent pas avoir toujours 
existé. Elles ont dû avoir deux origines. 

On a d'abord exigé une nourriture et une boisson pures; purs 
les vases qui les contiennent; pures les personnes qui les préparent 
ou les présentent. Le point capital était de purifier les choses du 
dehors, avant qu'elles pénétrassent au dedans. Ce désir de pureté et 
ces exigences de purification n'étaient donc au début qu'un besoin de 
propreté. Notons, d'ailleurs, qu'elles différaient totalement de celles 
de l'hygiène mosaïque et musulmane, et plus encore de l'hygiène 
moderne. On assure que le professeur Ramsay, pendant son voyage 
dans l'Inde, aurait suggéré que ces règles de caste ont peut-être 
une origine comparable à celles qui ont inspiré les appréhensions 
et les théories pastoriennes. Cela est douteux. Sans doute les castes 
qui sont déclarées polluer la nourriture : blanchisseur, teinturier, 
vidangeur, etc., sont, en effet, susceptibles de la polluer réellement. 
Mais la crainte des microbes n'eut probablement rien à voir dans 
la condamnation portée contre elles. 

Il se produisit, sur ce terrain, une évolution d'idées que nous 
avons déjà rencontrée ailleurs. Il y eut le fait et la fiction. Le fait 
est que certaines substances peuvent effectivement souiller les ali- 
ments. La fiction fut que certaines personnes peuvent, même à dis- 
tance, souiller choses et gens, dans des conditions où la propreté 
et la pureté ne pouvaient point être en cause. Un maharajah de 
l'Inde, par exemple, offre à dîner au vice-roi, mais il ne dîne pas 
avec lui. Il dîne à part et se montre à l'heure des toasts : la crainte 
de souillure ne provient pas ici du manque de propreté. Ce sont 
d'autres notions, fondées en partie sur des légendes religieuses et, 
en partie, sur des intérêts sociaux, qui ont inspiré cette théorie de la 
souillure non plus par le contact, mais par la vue, par l'odeur, par 
l'ombre portée, etc. 

De là, tout un code a surgi. « Croirais-tu, écrivait Victor Jacque- 
mont, que je n'ai que deux assiettes et qu'il me faut un homme pour 



88 L'INDE BRITANNIQUE 

les laver? » Dans une même école, les élèves ordinairement se 
divisent suivant leur religion : d'abord en Musulmans et Hindous, 
puis, entre Hindous, suivant leurs castes. Us ont leur domestique, 
leurs tentes, leurs salles, leurs cuisines séparées. Il se produit çà et 
là quelques réactions. A Roorkee, au fameux collège industriel, ces 
divisions sont interdites. Dans les classes, à l'atelier, on m'a même 
affirmé dans les cuisines, la règle ne permet aucun a parte pour 
cause de caste. Tout doit être en commun. S'en aillent ceux que 
eela choque. Et personne ne s'en va. 

Et il faut bien dire que même les stricts parmi les stricts se plient 
à des concessions qui eussent paru jadis invraisemblables. Les 
voyages, devenus fréquents et nécessaires, ont imposé des contacts 
qu'on subit. Les règles de caste décrivaient jadis minutieusement 
qui peut offrir à boire et à manger, de quelle distance et suivant quels 
rites, sous peine de souiller la personne qui mange et boit, et de 
lui faire perdre sa caste. Présentement, on a élargi ces catégories 
privilégiées 1 . Dans les villages qui bordent les routes, on avait 
d'abord déclaré propres les castes du confiseur, du parfumeur, du 
marchand d'huile, du potier, du barbier; on y a ajouté le porteur 
de palanquin, rangé à dessein parmi les toater-giving castes, le fabri- 
cant et le marchand de soda et de glace, le marchand de biscuits 
secs et de spécialités médicales. On n'y a pas encore joint le mar- 
chand de savon : les Indiens refusent de s'en servir, sous le prétexte, 
inexact, que le savon est fait avec de la graisse du bœuf. 

Les règles sur le mariage sont non moins compliquées et plus 
strictes encore que celles sur la nourriture. Il n'est pas question de 
les exposer dans le détail. Il y faudrait un volume. Le principe est 
l'endogamie : nul ne se marie que dans sa caste ; il peut même y 
avoir, dans une même caste, des cercles dont chacun est endogame. 
Ainsi le Brahmane, en principe, ne peut épouser qu'une Brahmane; 
voilà pour la caste; mais il ne peut épouser qu'une Brahmane 
appartenant à la même division endogamique que lui-même. A ces 
règles assez simples se joignent parfois toutes les complications 
de ce qu'on appelle le totémisme. Beaucoup de castes et de tribus 
sont fractionnées en septs portant chacun le nom de quelque pré- 
tendu ancêtre commun, ou d'un animal, arbre, plante, objet naturel 
ou artificiel, dont les membres du sept ont décidé de ne manger ni 



1. Le directeur d'un journal de Pouna formulait devant moi cette distinction neuve : 
les Indiens refusent de se mettre à table à côté des Anglais : ce serait un acte volontaire 
et qui les souillerait; mais, en ce qui concerne les castes inférieures, le fait de se trouver 
à côté d'elles en chemin de fer n'est pas volontaire et ne peut pas peser sur la conscience. 






LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 89 

user. A l'intérieur du sept ainsi défini, très souvent il est interdit 
de se marier : c'est le phénomène contraire à celui que nous décri- 
vions plus haut. A l'endogamie du cercle s'oppose l'exogamie du 
sept. Gela entraîne des difficultés innombrables. Car ces règles 
tantôt d'endogamie, tantôt d'exogamie, bien des membres de la 
caste ou les ignorent ou se voient contraints de les violer. Les jour- 
naux de l'Inde ont apporté récemment le fait que voici. Des Battias, 
de la Présidence de Bombay, ne trouvant pas à se marier dans leur 
trop petite communauté, allèrent à Hurdwar, sur le Gange, et y 
épousèrent des filles de leur caste. Ils les ramenèrent à Bombay. 
Plus tard, le bruit se répandit que ces filles d'Hurdwar n'obser- 
vaient pas les mêmes coutumes religieuses ni les mêmes pratiques 
que celles de Bombay. Une allégation si grave méritait une en- 
quête. Une commission fut nommée, qui ne put aboutir à un rap- 
port unamime. On convoqua alors une réunion plénière des Bhat- 
tias, laquelle prononça que les 300 jeunes gens qui s'étaient mariés 
aux filles d'Hurdwar seraient excommuniés. En cette matière, la 
bonne foi n'est d'aucune excuse. 

Castes inférieures et castes supérieures, qui a qualité pour leur 
assigner un rang? Le problème est posé depuis longtemps. Jacque- 
mont l'a noté au passage; Sumner Maine l'a étudié. S'il subsiste 
une autorité qui puisse décider, c'est l'opinion publique. Il n'y a 
jamais eu de classification, œuvre d'experts. En tout cas, cette clas- 
sification ne saurait être étendue à toute l'Inde ; tout au plus, à une 
province, et encore au risque de se heurter à d'insurmontables 
obstacles. Car, pour une même caste, le rang peut varier suivant 
les occupations auxquelles elle s'adonne, suivant [le pays où elle 
vit, etc. Un autre élément d'appréciation, et probablement beaucoup 
plus puissant, serait le degré d'hostilité des castes à toute réforme et 
leur fidélité aux antiques abus : mariage prématuré des enfants, 
interdiction aux veuves de se remarier, etc. 

A en croire l'opinion publique indigène, on pourrait baser une 
classification sur ce fait que les castes actuelles sont censées des- 
cendre de l'une ou de l'autre des quatre que connut l'ancienne 
théorie hindoue. Pour les trois premières, que l'on qualifiait de 
twice-bom (deux fois nées), pas de doute : les Brahmanes seraient en 
tête; puis ceux qui sont censés représenter les anciens Kchatriyas 
(guerriers); puis ceux qui sont censés représenter les Vaisyas 
(classes marchandes, etc.). Quant à la quatrième, aux Soudras et aux 
castes qui les représenteraient de nos jours, leur rang varie beau- 
coup d'un bout de l'Inde à l'autre. 



$0 L INDE BRITANNIQUE 

Dans le Nord, voici les diverses circonstances à consulter pour 
leur assigner un rang dans la classification : les Brahmanes consen- 
tent-ils ou non à recevoir d'elles l'eau et certains mets? C'est là 
l'élément capital; les autres ne sont qu'accessoires; Quel métier 
exercent-elles? Leur contact souille-t-il les twice-boml Mangent-elles 
— ce qui est une énormité — du bœuf? mangent-elles, en outre, 
certaines vermines. Dans le sud et dans l'ouest de l'Inde, l'élément 
capital d'appréciation, l'eau acceptée par les Brahmanes, n'est plus 
utilisable, parce que les hautes castes ne consentent à recevoir l'eau 
que de leurs propres membres ou des membres d'une caste au-dessus 
de la leur. A l'indice de l'eau, il a donc fallu en substituer un autre : 
la puissance de pollution d'une haute caste par une basse. Est-ce 
seulement par le contact, ou même à distance? Et alors à quelle 
distance? à 24, 36, 48, 64 pieds? 

Au Bengale, pour arriver à une classification qui pût paraître 
acceptable, on a, en vue du Census de 1901, constitué un Comité 
spécial. Bien que ce soit fastidieux et à la fois incomplet et obscur, 
je tiens à relater à quels résultats il est arrivé : on ne peut pas, sans 
la connaissance de ces détails, apprécier la difficulté de gouverner 
un pays tel que l'Inde. La partie du Bengale proprement dit sur 
laquelle portèrent les recherches de ce Comité comprend 19 millions 
d'habitants. On les a répartis en sept classes. 

La première classe ne comprend que les Brahmanes, soit 1 million 
et plus d'habitants, 6 p. 100 du total. Mais ces Brahmanes sont, 
dans leur unité, très variés. Ils comprennent à la fois et des Brah- 
manes des plus hautes castes, et d'autres qui, vis-à-vis des premiers, 
tiennent la place et jouent le rôle de basses castes, et enfin d'autres 
encore qui peuvent souiller même ces castes basses. 

La deuxième classe comprend d'abord les Radjpoutes, plus ou moins 
authentiques; puis les Baidyas, dont le métier est d'être médecins; 
puis les Kyaçths, écrivains, prétendus Kchatriyas, qui auraient 
abandonné l'épée pour la plume. 

La troisième classe (3 millions d'habitants) comprendrait certaines 
classes propres (clean) et certaines autres de gens de métier : confi- 
seurs, parfumeurs, marchands de bêtes, jardiniers, potiers, barbiers. 

La quatrième classe comprend différentes castes (Châsi Kaibarttas, 
Goâlâs, etc.) de qui l'on accepte l'eau, mais qui ne sont pas, comme 
ceux de la troisième classe, servis par des Brahmames de hautes 
classes. 

La cinquième comprend des castes diverses et mêlées. D'elles, les 
hautes classes n'acceptent pas l'eau. Le barbier du village peut, sans 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 91 

se souiller, les raser, mais non leur couper les ongles ni assister à 
leur mariage. 

La sixième classe (8 millions d'habitants) comprend des castes qui 
ne mangent ni bœuf, ni porc, ni poulet. Les hautes classes n'ac- 
ceptent pas d'elles l'eau, et leur imposent d'avoir un barbier à elles, 
car le barbier commun se refuserait à les raser. Toutefois, elles les 
autorisent à se servir du laveur de vêtements du village. 

Enfin la septième classe comprend les castes qui souillent, parce 
qu'elles mangent toute sorte de nourriture immonde, et que même 
le laveur ne consent pas à servir. L'une de ces castes a pour totem le 
chien, fidèle en sa vie, impur à manger après sa mort. 

Ces quelques indications démontrent de reste l'impossibilité 
d'établir une classification qui s'appliquerait à toute l'Inde. 

La caste produit ses effets là même où l'on ne pouvait pas croire 
qu'elle en dût avoir aucun. Baden-Powell et certains fonctionnaires 
chargés du seulement (fixation du chiffre de l'impôt foncier ou plutôt 
de la part de revenu [Land revenue] que chaque propriétaire doit à 
l'Etat) ont déclaré qu'il y avait, en certaines régions 1 , lieu de tenir 
compte, pour ce calcul, de la caste des cultivateurs. Un fermier de 
haute caste emploie de la main-d'œuvre payée, au lieu de travailler 
lui-même; il a un train de maison plus coûteux, des dépenses 
rituelles plus lourdes. Le résultat est qu'il fait de moindres profits 
nets qu'un homme de basse caste et, en conséquence, doit payer un 
moindre land revenue. 

On tente, depuis quelques années, de développer dans l'Inde la 
coopération, appliquée soit à la consommation, soit au crédit. C'est 
une opinion qui tend à se répandre, qu'on n'y réussira que si on en 
limite l'action à l'intérieur d'une même caste ou tout au moins entre 
castes équivalentes. 

La caste est une création de l'Hindouisme. Primitivement elle 
était une institntion sociale, non une institution religieuse. Théori- 
quement, elle ne s'oppose pas à ce qu'un Hindou se convertisse à 
l'Islamisme ou au Christianisme, tout en conservant sa caste. Prati- 
quement, les convertis de basse caste y ont toujours rencontré d'ex- 
trêmes difficultés. Et les hautes castes restent fidèles cà l'Hindouisme. 

Fatalement des religions qui ont tant de points de contact influent 
l'une sur l'autre. L'Hindouisme, ou tout ou moins le code social de 
l'Hindou, doit plus d'une institution à l'Islam. On prétend que 
l'Islam à son tour serait en passe d'emprunter à l'Hindouisme cette 

1. District de Gonda. 



92 L INDE BRITANNIQUE 

institution : la caste. A première vue, cela semble tout à fait con- 
traire aux doctrines islamiques, et à l'égalité de tous les croyants 
devant Dieu et son prophète. Cela contredit aussi cette prétention à 
une rapide ascension sociale, qui est une des caractéristiques de la 
société musulmane. « L'an dernier, dit un proverbe musulman, 
j'étais tisseur; cette année, me voici Cheikh) l'an prochain, s'il plaît 
à Dieu, je serai Saiyad. » Toutefois on ne peut nier que certaines 
pratiques des hautes castes ne s'infiltrent parmi les Musulmans : les 
classes supérieures, celles d'une origine prétendue étrangère : arabes, 
persanes, afghanes, consentent bien à épouser les filles de celles du 
second rang, mais, à moins d'une grande misère, ne leur donnent 
jamais les leurs. 

Parmi toutes les institutions de la société hindoue, il n'en est pas 
une seule dont la portée et les conséquences puissent se comparer à 
la caste. Pour l'Hindou ordinaire, la caste est la vraie patrie. Jamais 
il n'a pensé que son pays puisse devenir une unité, une nation : il 
n'a que la caste. C'est son bien, et c'est son orgueil. De sa caste, il 
est plus orgueilleux que de sa famille, que de la gloire de sa famille 1 . 

Jusqu'ici, c'est la caste qui a été le réel obstacle aux rapports entre 
Anglais et Hindous. Quelle société peut-il se former entre deux 
groupes dont l'un jalousement cache ses femmes et ses filles, et refuse 
de s'asseoir à une table commune? 

Mais ce n'est pas là le seul aspect de la caste. Elle est le plus 
ferme rempart de l'Hindouisme. C'est elle qui s'oppose au progrès 
de ce que nous appelons la civilisation et qui n'est, pour l'Hindou, 
que la ruine de ses idées et le renversement de ses institutions. C'est 
ce qui arrête les progrès de cet intéressaut parti de la Réforme 
sociale. J'ai rencontré dans mes voyages un magistrat de première 
classe, qui m'a conté son aventure. Il était Brahmame, quand il fut 
amené à entrer dans le Bramo Samaj (association réformatrice 2 ). 
Dès que sa caste en fut informée, elle le chassa. Ses parents consen- 
tirent à le voir, mais en secret. Le Bazar — c'est ainsi qu'on désigne 
le monde des affaires — continua à le saluer, parce qu'il était magis- 
trat. Mais désormais plus d'amis, plus de réunions, plus de dîners. 
Il avait soixante ans; il montrait une humeur sombre et aucune 
inclination à plier. Mais son exemple avait été une leçon pour la 
génération suivante. Je dois faire observer que ceci se passait dans 
une ville de pèlerinages, habitée par des fanatiques. 

Dans une autre région, au nord du Pendjab, un Hindou de haute 

1. Voir Gustave Le Bon, Les civilisations de l'Inde (Paris, 1887, in-4°). 

2. Voir plus loin, § 7, Réforme sociale. 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 93 

caste, un Brahmane, m'a ouvert un jour sur d'autres sentiments : 
lassitude et révolte. Il avait, comme aujourd'hui nombre de ses 
compatriotes, fait un voyage en Europe. A son retour, il apprend 
qu'il est excommunié parla section de Brahmanes à laquelle il appar- 
tient. Toutefois, on lui propose une réconciliation, s'il veut faire 
pénitence : treize jours de jeûne, les cheveux et la barbe rasés. Il s'in- 
digne, et proteste, et résiste, et se rend à Cawnpore, centre impor- 
tant de Brahmanes amis du progrès, à qui il demandera assistance. Il 
revient, rapportant une consultation, signée de quatorze d'entre eux, 
qui l'absout. Et ce n'est pas encore assez. Il marie sa fille, âgée de dix- 
huit ans. On lui faisait reproche de ne l'avoir pas mariée plus jeune : 
il accroît ses torts, en lui donnant pour époux un garçon de vingt- 
deux ans, retour comme lui d'Europe et, comme lui, excommunié. 

Ailleurs, dans un village de Madras, on me cite des Brahmanes 
qui sont un objet de scandale. Ils boivent, ils mangent de la viande. 
Des membres de leur secte, à qui on les signale, en leur enjoignant 
de les faire chasser de la caste, répondent simplement : ils ne le font 
pas en public. 

On n'oserait pas dire : la foi s'en va; ce serait tout à fait excessif. 
Mais déjà l'esprit de contumace gagne du terrain. J'en donnerai 
d'autres preuves. 

Tels sont les traits épars de cette institution si originale. Elle 
repose sur ce dogme : la différence de races engendre des supériorités 
et les légitime. Le Christianisme, qui est, dans son principe, une reli- 
gion d'égalité, ne pouvait comprendre la caste. Le Français non 
plus, qui est et a toujours été imbu des idées égalitaires. Mais 
l'Anglais le peut, lui, aristocrate et conservateur. Elle lui a fourni 
une des bases de sa politique et inspiré quelques-uns de ses pro- 
cédés de gouvernement. 



NOTES 



Note A (de la page 80) : Les Castes et leurs Subdivisions : les Brahmanes. 

Si Ton veut avoir une faible idée de ces subdivisions et de leur infinie complexité, 
voici, sur les Brahmanes, quelques détails extraits d'une étude sur l'Etat de Mysore 
(Lewis Rice). 

Par toute l'Inde, les Brahmanes relèvent ou bien des Pancha Gauda (tribus vivant au 
nord du fleuve Krichna), ou bien des Pancha Dravida (tribus vivant au sud du Krichna). 

1° Les Pancha Gauda se rencontrent, sous des appellations variées : dans les provinces 
du nord-ouest [aujourd'hui Provinces-Unies], (Ranyakubja); au Pendjab (Sarasvata); à 
Delhi et au Bengale (Gauda); dans le Bihar (Maithila); dans Orissa (Utkala). 

2° Les Pancha Dravida sont : des Karnataka ou Kannada, Andhra ou Telugu, Dravida 
ou Tamil, Maharachtra ou Mahratta, Gourjara ou Goudjerati. 

Chacun des Brahmanes qu'on trouve dans le Mysore, encore que ces diverses tribus 



94 L INDE BRITANNIQUE 

s'y soient depuis longtemps mélangées, a retenu, dans sa famille, la langue du pays 
d'où cette famille était originaire. 

Mais ce n'est là qu'une première division. Les Brahmanes se subdivisent à l'infini en 
Gotras, dont les auteurs ont été sept sages principaux d'autrefois. De ces sept Gotras sont 
sorties des classes innombrables, qui se distinguent entre elles par leur arbre généalo- 
gique ou provara (pedigree); et un homme et une femme du même gotra et provara ne 
peuvent se marier. 

Le gotra rappellerait l'agnation romaine, la femme prenant par le mariage le gotra de 
son mari. L'auteur de cette étude, Lewis Rice, cite 69 gotras pour le seul État deMysore. 

Les Brahmanes se subdivisent encore en Sakka ou branche (école) spéciale du Véda 
que chaque Brahmane suit dans l'accomplissement des rites et sacrifices : les Rig-Vedis, 
les Yajur-Vedis, les Sama-Vedis. Il n'y a pas dans Mysore d'Atharva-Vedis. 

De plus chaque Brahmane appartient à l'une de ces trois sectes : Smarta, Mâdhva, Sri- 
vaichnava. Chacune de ces sectes se compose d'individus qui, les uns, ne s'occupent que 
de religion et vivent de charité : Vaidikas; les autres, qui sont du monde : Laukikas. 
Dans la même famille, il peut y avoir à la fois des Laukikas et des Vaidikas. 

1° Les Smarta (de smriti, code du Révélé) révèrent la trinité Brahma, Siva, Vichnou, 
sous le nom mystique Om; tous trois sont égaux, mais Siva est tout de même leur Dieu 
préféré. Ils sont partisans du Vedanta, doctrine du non-dualisme ; la nature et Dieu sont 
un, chaque chose a en soi un atome de la divinité; eux-mêmes participent de Dieu. 

2° Les Madhva (du nom de leur fondateur) sont dualistes. Us vénèrent Vichnou et 
Siva, mais particulièrement Vichnou. La matière et Dieu sont deux, leur absorption en 
un seul n'aura lieu que dans l'avenir. Il est deux sortes de Madhvas : les uns n'admettent 
que la liturgie en sanscrit, les autres qu'en vernacular (langue du pays) qu'ils peuvent com- 
prendre. 

3° Les Srivaichnana vénèrent Vichnou, en tant qu'identifié avec son consorl Lakchini 
ou Sri; de là leur nom. Ils se divisent encore en deux : Tengali ou du Sud, et Vadagali, 
ou du Nord. Ce sont les plus stricts des Brahmanes en matière de préparation de nour- 
riture; il leur faut interposer un écran entre leurs aliments et même les autres Brah- 
manes, membres de leur famille et de leur secte. 

Enfin ces trois principales sectes se subdivisent en près de 80 divisions, l'origine de 
chacune étant le lieu du pays ou le nombre de la division. 

Et, après cela, apparaissent encore d'innombrables subdivisions : mais il faut se borner. 

Note B (de la page 85) : Les Castes qui souillent. 

Voici, à titre d'exemple, la traduction exacte d'un passage du journal, le Times of 
India, de 1905. 

« Dans quelques-uns des faubourgs de Calicut, on essaye de maintenir une vieille 
coutume de caste, aux termes de laquelle les Tiyyas et les personnes de caste basse sont 
tenues, quand elles suivent un grand chemin, d'avertir de leur présence, par un cri, 
celles de haute caste, et de s'en éloigner, à la distance qui ne souille plus. Bien évidem- 
ment, il n'est plus question d'assurer désormais le respect d'une pareille coutume. Et 
toutefois, de temps à autre, des cas surgissent où l'on voit les hautes castes se prévaloir 
de leurs antiques privilèges sociaux. En voici un. 

« M. Govindam, tiyya par la caste, et scribe dans un asile d'aliénés, accuse un Nayar 
(homme de haute caste), nommé Govindam Kutty, de l'avoir insulté et injurié sur la voie 
publique. L'accusé et une femme Nayar passèrent près de lui, et l'injurièrent publique- 
ment, parce qu'il ne s'était pas écarté d'eux à la distance qui cesse de souiller. 

« Et, en outre, le plaignant a déposé devant M. A. R. Knapp, collector and magistrate, une 
pétition, dans laquelle il prétend que le magistrat (indigène) de la ville de Calicut l'a 
humilié en plein tribunal. Voici quelques extraits prétendus de l'interrogatoire. 

« Le magistrat. — Pourquoi n'avez-vous pas averti par un cri? 

« Le pétitionnaire. — Je ne vois pas la nécessité de laisser la route libre à des Nayars ; 
ce n'est pas l'habitude dans ma région. 

« Le magistrat. — Si vous n'en voyez pas la nécessité pour vous, il se peut qu'ils la voient 
pour eux. Ne pouviez-vous vous enquérir auprès de quelqu'un des usages locaux? 

« Le pétitionnaire. — J'estime que je n'avais pas à laisser le chemin libre. 

« Le magistrat. — Peu importe ce que vous estimez. Vous voyez ce que cela vous a 
rapporté. Vous avez de la chance de n'avoir pas été battu, avec les membres rompus. 
Quant à l'obligation de laisser le chemin libre, venez un peu à mon matom (habitation 
d'un Brahmane) et vous verrez. » 



§ 5. — RURAUX ET CITADINS; PROFESSIONS ET MÉTIERS. 

L'Inde est rurale; villes et villages; dans les provinces, proportion des ruraux. — Le 
village; caractéristique; le chef; les serviteurs du village. — Les différentes professions : 
l'agriculture; les métiers; l'administration; l'hérédité des professions. — Les bandes cri- 
minelles; leur domaine, leur importance : les Hours. 

L'Inde est rurale. Elle comprend 2 148 villes et 728 605 villages; 
elle a, dans ses villes, 29 240 000 habitants, et 265110 000 dans ses 
villages. La moyenne de la population d'un village est 360 habitants. 
Une ville, aux termes de certaines lois, ce serait au minimum une 
agglomération de 5 000 personnes; et, d'après certaines statisti- 
ques, 2 000. Si l'on adoptait ce dernier chiffre, il y en aurait dans 
l'Inde près de 15 000. Le Census de 1901 en dénombre 1507 qui 
ont de 5 000 à 10 000 habitants; 499, de 10 000 à 20 000 habitants; 
216, de 20 000 à 100 000, et 29 de plus de 100 000. Les plus impor- 
tantes sont Calcutta, qui avec ses faubourgs a 1100 000 habitants; 
Bombay, 776 000 ; Madras, 509 000 ; Haïderabad (du Nizam), 448 000 ; 
Lucknow, 264 000; Rangoun, 234 000; Delhi, 208 000; Lahore, 
202 000. Incontestablement, les villes se peuplent au détriment des 
campagnes. Leur population, de 1891 à 1901, a crû de 7,3 p. 100 
et l'Inde entière seulement de 2,4 p. 100. Toutefois, l'élément 
urbain ne forme encore que le dixième du total: en Angleterre il 
est le tiers; en Allemagne, le sixième; en France, le septième. Et 
ce sont surtout quelques grandes villes qui grandissent; parmi les 
moyennes, un certain nombre déclinent soit à cause des courants 
changeants du commerce, soit, parfois, sous le poids des taxes 
municipales. 

En 1901, l'ancienne province du Bengale gardait 71 millions de 
ruraux sur un total de 75; les Provinces-Unies, 42 500 000 sur 
47 500 000; Madras, 34 millions sur 38; Bombay, 15 sur 18; le 
Pendjab, 18 sur 20. Les Provinces Centrales sont entièrement rurales 
et agricoles. En Birmanie, le développement des côtes et le com- 
merce ont accru l'élément urbain : 2 villes de plus de 100 000 âmes : 
Rangoun et Mandalay, ancienne capitale (184 000 hab.); 6, de- 



96 L'INDE BRITANNIQUE 

plus de 20 000, et 38, de 5000 à 20 000. Le reste n'est que villages : 
2 453, avec chacun plus de 500 habitants; 57 948, avec moins. La 
population des villes a augmenté, mais uniquement par l'immigration 
venue de l'Inde : les Musulmans et Hindous croissent en nombre; 
les Bouddhistes diminuent. 

Le village, voilà le véritable asile de la vie indigène. C'est là que 
l'on trouve l'Inde originale, pure du contact de l'Européen et des 
déformations qu'il impose. Qui veut la connaître doit parcourir les 
villages et y vivre. Deux ou trois centaines d'habitants; quelques 
maisons, plus exactement huttes ou cabanes, tantôt groupées et ser- 
rées, tantôt dispersées au hasard; un puits, où chaque jour les 
femmes viennent, d'un beau mouvement, le bras levé et la jarre 
sur l'épaule, faire la provision d'eau de la maison; un communal, 
sur lequel le bétail paît sous l'œil d'un même gardien; quelques 
arbres, dont souvent le plus ancien, honoré comme fétiche, est 
cerclé de pierres, que foulent en tournant les jeunes épouses et les 
femmes stériles; parfois un temple, très pauvre; çà et là, des com- 
mères qui jasent, des enfants nus qui piaillent; des hommes et des 
femmes qui reviennent des champs, tout proches. 

Dans le sud et l'ouest de l'Inde et en Birmanie le village est 
raiyotwari*, l'impôt (le Land revenue) est levé sur les cultivateurs 
individuels; et il y a un seul chef, généralement héréditaire, respon- 
sable du bon ordre et du paiement de ce qui est dû au gouverne- 
ment. Dans les Provinces-Unies et dans le Pendjab, le type est dif- 
férent. Ici les villages sont (ou plutôt étaient, car il y a maintenant 
une tendance à l'individualisme) possédés collectivement par des 
propriétaires, qui sont solidairement responsables envers le Gouver- 
nement du paiement de l'impôt. Les chefs, qui, assez souvent, sont 
plusieurs pour un même village (ils représentent des intérêts diffé- 
rents) sont ici d'organisation récente, création du gouvernement. 
Autrefois l'administration était confiée à des panchayats ou groupes 
de chefs de familles. 

Villages d'un ou d'autre type sont pourvus de serviteurs du vil- 
lage. Le nombre en varie suivant les régions. Dans certaines 
provinces, par exemple les Provinces-Unies, on en compte à peu 
près une douzaine : un messager, en même temps veilleur de nuit; 
un gardien des récoltes; un distributeur de l'eau ou comptable (irri- 
gation); un potier; un artisan qui fabrique et répare les objets de 
cuivre; un blanchisseur, un charpentier, un épicier, un usurier; 

1. Voir plus loin, liv. II, chap. ni, Les Classes agricoles et le Régime foncier. 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 97 

de plus, fonctionnaires facultatifs, une danseuse, un barbier, qui 
sert en même temps d'intermédiaire pour mariages, un astrologue 
et un découvreur de sources. On conçoit que certains d'entre eux 
puissent cumuler deux ou trois fonctions. Ces serviteurs ou fonc- 
tionnaires du village ont été appelés et sont entretenus par la com- 
munauté. Ils ne sont pas payés aux pièces : ils travaillent sans 
compter, à toute demande, et reçoivent un salaire annuel, qui con- 
siste soit en une part dans les récoltes du village et, en outre, en sou- 
liers, tabac et couvertures; soit en une modique étendue de terre, 
exempte d'impôts *. Ce n'est pas là, d'ailleurs, une statistique ni une 
organisation invariable. Le Bengale n'a pas un système de villages 
organisés; et dans le Bengale oriental et certaines parties de 
l'Assam, comme aussi sur la côte ouest de Madras, il n'y a pas de 
villages; les habitants vivent dans des foyers dispersés. 

Les villages se plaignent que, certains de leurs serviteurs étant en 
même temps fonctionnaires du Gouvernement, le Gouvernement 
leur en laisse, à eux seuls, toute la dépense. Le comptable {accoun- 
tant ou patwari) fait partie du Department of land Records (quelque 
chose comme ce que serait notre Cadastre, s'il était bien tenu). Le 
veilleur (ivatchman ou chaukidar) fait partie de la police. Le Gou- 
vernement trouve bon, au lieu de les rétribuer sur ses ressources, 
de les faire payer sur les cesses (sorte de centimes additionnels) par 
les propriétaires et les tenanciers. Aujourd'hui le Gouvernement 
tend à supprimer ces cesses, que remplacent des salaires fixes, 
d'ailleurs modestes. 

L'agriculture occupe et nourrit, sans distinguer si elles habitent la 
ville ou la campagne, 191 millions et demi de personnes, plus des 
deux tiers de la population : 52 p. 100, qui sont propriétaires ou tenan- 
ciers, 12 p. 100 journaliers. Outre la population agricole proprement 
dite, 15 p. 100 des habitants de l'Inde vivent de la préparation et du 
débit (industrie et commerce) de matières d'origine agricole (nourri- 
ture, boisson, textiles). On s'explique que l'agriculture retienne un tel 
contingent : c'est le métier traditionnel des Indiens. Chacun l'a su, sans 
l'apprendre, dans la famille; et presque personne n'en sait d'autre. 

Après elle, le métier qui attire le plus de monde, c'est celui de 
terrassier et d'homme de peine, 18 millions d'habitants. Puis vien- 



1. Par les temps de famine, les fonctionnaires de village ne gagnent rien. Leurs terres 
(prélevées sur les terres communales) ne rapportent pas. Pour qu'ils ne désertent pas 
leur tâche au profit des relief works (chantiers ouverts par le Gouvernement) et conti- 
nuent à servir au village, on les y maintient on dole, c'est-à-dire en leur distribuant gra- 
tuitement de la nourriture comme aux enfants et aux infirmes. 

l'inde britannique. 7 



98 L INDE BRITANNIQUE 

nent les occupations suivantes : nourriture et boisson, 17 millions; 
tissage et vêtement, 11; service domestique et service de l'hygiène, 
10,7; science et art (ce qui veut dire probablement enseignement à 
tous les degrés, presse, théâtre, jongleurs, etc.), 5; commerce, 4,2; 
travail des métaux et pierres précieuses, 3,7; bois, cannes, 
feuilles, 3,8. 

Le travail n'est pas la loi universelle; deux tiers seulement des 
hommes et un tiers des femmes y sont soumis. Les femmes 
s'emploient aux travaux agricoles, à moudre le grain, à élever les 
vers à soie, à fabriquer des cordes et des filets; ou elles sont encore 
sages-femmes et « tatoueuses ». 

Une carrière dont les rangs grossissent est l'administration. Elle 
comprend 3 800 000 (un autre document dit 5 000 000) indigènes : 
2 900 000 en Inde britannique proprement dite; 890 000 dans l'Inde 
des princes. C'est un sujet que je traiterai plus loin. Il passionne 
l'opinion : anglaise, qui se tient sur la réserve; indigène, qui prend 
l'offensive. L'objet de la querelle, ce n'est pas certes le nombre des 
places accordées respectivement à chaque élément : les Anglais sont en 
proportion infime, une dizaine de mille. C'est la nature et la qualité 
des emplois. Les indigènes prétendent à une part plus large dans ces 
hautes situations civiles que, presque toutes, les Anglais gardent 
pour eux 1 . A vrai dire, il n'y a qu'une petite fraction de l'opinion 
indigène qui s'intéresse à cette prétention : moins les fils de la haute 
aristocratie que les babus bengalis, à qui écherraient les miettes tom- 
bées de la table des conquérants. Le reste se tient satisfait de ce qui 
leur est dès maintenant accordé : tant les fonctions publiques, si 
modestes soient-elles, ont à leur yeux de prestige. J'ai approché 
nombre de familles de la classe moyenne : toutes, même celles des 
plus hautes castes, ambitionnent pour leurs enfants, pour tous si cela 
se peut, un emploi du Gouvernement; un gros pour les plus capa- 
bles, un petit pour les moins bien doués. Et tant d'élèves qui fré- 
quentent les écoles et les collèges, tant d'examens qu'ils tentent, et 
ne franchissent qu'à force d'obstination, tant de politesses, d'atten- 
tions et de démarches insinuantes auprès des puissants du jour, 
n'ont qu'un but : conquérir des droits ou s'assurer des chances à une 
place. Et il faut reconnaître que, dans les fonctions moyennes et infé- 
rieures, où l'immense majorité d'entre eux a été confinée, ils four- 
nissent aux Anglais, surtout dans les services de la Justice et de la 
Comptabilité, une collaboration qu'il serait injuste de déprécier. 

1. Voir plus loin livre II, chapitre vu, Part des indigènes dans l'administration. 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 99 

Les Anglais, d'ailleurs, ne leur ont pas ouvert que cette voie nou- 
velle. Les cultures et les industries qu'ils ont créées emploient plus 
de 3 millions d'hommes : le thé, 1 million; les chemins de fer, 
500 000; les postes, 150 000; le café, 160 000; le commerce et la 
fabrication, 1300 000, dont notamment 350000 dans les tissages 
de coton et 130 000 dans ceux de jute. Et ce n'est qu'un premier 
pas. 

Jusqu'ici, dans la plupart des cas, l'Inde suit un principe encore à peu 
près intact, l'hérédité des professions. Ce principe vient de nos jours 
se heurter à de rudes obstacles : l'éducation, qui ouvre tant de nouvelles 
perspectives (gouvernement, industrie), et les communications, qui 
tuent tant d'industries séculaires et en suscitent tant d'autres. Sous 
cette double influence, on voit succomber et chanceler et le prin- 
cipe de l'hérédité et certaines professions. Le tisseur à main, battu 
(non pas partout) par le métier de Manchester et de Bombay, 
n'engagera pas son fils à lui succéder; et le Brahmane, qui peut, 
grâce à l'Université, pousser son fils au barreau, au tribunal, dans la 
médecine, etc., où il gagnera 10 ou 100 fois plus que lui, ne l'enga- 
gera pas à se faire prêtre. 

Et, toutefois, la caste est si puissante et la coutume si forte que, 
dans la plupart des professions, l'hérédité persiste. Et cela, jusque 
dans les tribus criminelles 1 . Ces tribus criminelles — il ne fait pas 
doute — sont l'exception. Et cependant une description, même 
sommaire comme celle-ci, de la société indigène, serait incomplète 
au point d'en être inexacte, si elle ne les mentionnait pas. 

Ces criminal Tribes, il ne faut pas les confondre avec les bandes 
organisées, plus ou moins fortes, de voleurs ou d'assassins sans 
domicile fixe et qui opèrent un peu par toute l'Inde. Elles sont autre 
chose : véritables tribus agglomérées, occupant un territoire connu, 
exerçant ouvertement des professions, les unes utiles, comme les 
vanniers, les autres tolérées : diseurs de bonne aventure, jongleurs, 
colporteurs, etc., et qui y en joignent d'autres, plus à leur gré, 
lesquelles s'exercent ou seuls : empoisonneurs, par exemple, ou en 
commun : voleurs de bétail, dacoits (ce que nous appelons, aux 
colonies, pirates et, en France, voleurs de grands chemins, et dont 
la loi pénale a donné une définition précise). 

Des criminal Tribes, on en rencontre sous toutes les latitudes : dans 
la présidence de Madras, les Erukulas ouKaikaries, qui opèrent dans 
la péninsule; dans les Provinces-Unies, les Barwars (district de 

i. Voir la note sur Les Tribus criminelles, p. 100. 



100 LINDE BRITANNIQUE 

Gonda), les Haburahs (district de Moradabad), les Sanaunahs (Jhansi 
et Lalitpour); les Doms, un peu partout; dans le Pendjab, où elles 
sont assez nombreuses pour avoir nécessité une législation spéciale; 
les Hurs dans le Sind, etc. 

Leur caractéristique est une sorte de vocation héréditaire et en 
quelque sorte irrésistible. Aussi l'Administration, qui les connaît 
bien, s'efforce de rompre leurs attaches. Elle les surveille au moyen 
de ses admirables trackers, et cherche, en leur donnant de la terre 
ailleurs, à les attirer et à les fixer hors de leur territoire accoutumé. 
Quand elle prend quelques-uns de leurs membres, elle les condamne 
au maximum et, si elle peut, ne les relâche jamais. Car elle sait qu'à 
peine libérés ils retourneront à leur crime d'habitude. 

Parfois elle a essayé (se souvenant de notre Vidocq) d'utiliser 
leurs éminentes facultés au profit de la société. Dans les Provinces 
Centrales, elle a souvent conféré à leurs membres les fonctions 
héréditaires de Kotwar (sorte de veilleur, gardien, policeman, etc.). 
Et il semble que cela réussisse. 

Mais l'opinion publique ne la seconde pas. Elle semble même — 
comme nous l'avons déjà vu à propos des parias — lui faire grief de 
ces tentatives. L'élite de la société hindoue y demeure au moins 
indifférente. Cela seul la condamne à échouer. L'expérience de 
l'Europe nous a appris qu'en ces matières, le peu de bien qu'on peut 
faire est ordinairement l'œuvre des particuliers. Ce sont eux qui 
réveillent les Gouvernements, les incitent, leur tracent la voie, leur 
prêtent assistance et quelquefois même prennent en main une tâche 
délicate, qui ne peut réussir que par des qualités trop souvent étran- 
gères aux administrations : la foi et la persévérance. 



NOTES 



Note de la page 99 : Les Tribus criminelles. 

Dans le Sind, la religion ou mieux le fanatisme exerce son action sur la formation 
de ces bandes. Chaque Musulman y est le murid ou partisan d'un pir (zélateur religieux, 
fanatique, etc.). Le groupe des partisans d'un pir s'appelle le Salim Jamait ou le 
« corps raisonnable des partisans ». On y comptait, il y a quelques années, au moins 
12 de ces pirs. Un d'entre eux, le Pir de Kingri, le plus considérable de tous, n'avait 
pas moins de 200 000 partisans. Son groupe fut, par quelques-uns, jugé trop nombreux, 
et ils se séparèrent. Les séparatistes étaient les Hours ou Lours. Ils prirent le nom de 
Farakwalas ou « ceux qui se séparent du gros ». Gela date de loin. 

Séparés des autres, ils restèrent entre eux extrêmement unis ; leur chef devint un Dieu ; 
eux, des fakirs. Leur entente est étroite et complète, comme leur obéissance est absolue. 
Tout leur est commun, même les femmes. Ils ont établi leur centre dans les jungles 
de Makhi Dhand. Répartis sur une douzaine de talukas, ils sont au nombre de 5 à 6 000. 

Les crimes qu'ils ont commis sont innombrables. Opérant par bandes de 30 ou 40 
hommes armés, ils volent, pillent, assassinent. Poursuivis, ils échappent toujours, grâce 






LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 101 

à la complicité des autres Hours. Leurs chefs spirituels n'ont, à cet égard, aucune 
influence. L'opinion publique (de la tribu) les soutient. Ces outlaws sont honorés. Les 
plus jolies femmes se les disputent. Elles composent des chansons en leur honneur. Ceux 
qui meurent, elles en font des héros. 

Tout chef de village ou de district qui les poursuit, tout tracker qui les suit et les 
dénonce, est par eux condamné à mort; et l'arrêt reçoit l'exécution la plus prompte et la 
plus audacieuse. Aussi personne n'ose plus rien. Les pisteurs déclarent toujours avoir 
perdu leur piste. Si l'un d'eux est pris, les autres prodiguent l'argent (10000 roupies en 
une circonstance) pour lui procurer le meilleur défenseur. 

Et la justice, pratiquement, ne peut rien contre eux. Les tribunaux anglo-indiens sont 
très exigeants en matière de preuves. Us veulent des témoins oculaires. Or, nul témoin 
n'ose parler. Un de ces Hours, Daryakhan, qui menait depuis vingt-cinq ans une vie de 
crimes, ne put être arrêté et condamné que parce qu'il avait osé tuer un homme en 
plein jour et au milieu d'une foule. Encore, les témoignages furent-ils si peu fermes 
qu'on ne put le condamner qu'à la transportation à vie. En 1895, la bande d'un nommé 
Bachu avait tiré en pleine foire, à Bahrambari, sur la police et lui avait tué 4 hommes; 
l'affaire se termina par un acquittement. 

La police et l'armée se sont montrées également impuissantes contre eux. En 1896, il 
y avait dans la région : 3 compagnies d'un des meilleurs régiments indigènes, 1 esca- 
dron de cavalerie, au total 400 hommes du service actif, qui les surveillèrent et, à vrai 
dire, les bloquèrent durant des mois sans résultat. 

De cet état de choses, les agents de l'exécutif et les magistrats ont fini par s'inquiéter. 
Ils ont proposé des mesures énergiques : proclamation dans ces districts de la Législation 
spéciale du Pendjab sur les tribus criminelles; déportation en masse de quelque 150 ou 
200 familles de Hours, qu'on fixerait dans les Provinces-Unies ou dans le Goudjerat; 
déplacement du reste de la bande qu'on forcerait à s'établir sur d'autres points du 
Sind, sous la surveillance de la police notablement renforcée. On leur donnerait des 
terres et certaines facilités pour les cultiver. 

Je ne sais ce qu'il est advenu de ces propositions. 



§ 6. — CONDITION ÉCONOMIQUEi 



La terre; le morcellement; zamindars et ryots; le champ du ryot; chances de gain et 
d'économie. — Le commerce; son domaine; aux mains de qui? part des Indiens; grand 
et petit commerce; les foires et marchés; le bazar-day. — Travailleurs et oisifs; loca- 
tion et sous-location du sol; les jours ouvrables; les fêtes chômées; la main-d'œuvre; 
propriétaires et tenanciers. — L'imprévoyance; les caisses d'épargne; les causes de 
dépenses; les fêtes rituelles; mesures prises en vue de limiter les dépenses excessives; 
l'usurier, son rôle et sa situation. 

Les administrations indiennes n'en sont pas encore à nous fournir 
de ces statistiques qui, même à les supposer erronées, permettent de 
se faire, de la condition d'un pays, une opinion à peu près fondée. 
Le morcellement de la propriété, le capital appliqué à l'agriculture, 
le revenu individuel et national, etc., les diverses administrations 
ont là-dessus des informations peut-être aussi sûres que celles de 
leurs rivales d'Europe, mais elles ne les publient que par occasion et 
de manière fragmentaire. En sorte qu'une étude d'ensemble est, je 
n'ose dire impossible, mais hérissée d'obstacles. 

On sait cependant que la terre est très morcelée. Elle appartient — 
j'en traiterai plus loin 2 — suivant les provinces, soit à des proprié- 
taires, ordinairement grands, parfois moyens ou petits (landlords, 
zamindars), qui la louent à des métayers (tenants), soit à des ryots 
(paysans agriculteurs), qui exploitent ordinairement eux-mêmes, 
mais souveut ne répugnent pas à louer leur lopin de terre à de plus 
pauvres qu'eux. En fait, il y a des millions d'hommes qui, par toute 
l'Inde, occupent chacun un peu de terre. Le lot individuel est de 
quelques acres (1 acre vaut 40 ares et demi). Le champ modique, 
partagé en carrés, plus ou moins réguliers, qu'entoure une levée de 
terre; une maison, plus souvent une case; une paire de bœufs et un 
puits, dont l'eau, puisée par l'attelage, se répand sur le champ par 

1. Ce n'est ici, dans le tableau d'ensemble delà Société indigène, qu'une simple esquisse 
de la condition économique et sociale des indigènes. Elle ne remplace pas l'étude, que 
nous ferons plus loin, des Réformes sociales que poursuit tout un parti, et aussi, dans 
un second volume, consacré à l'Administration et aux Finances, de cette autre question : 
l'Inde est-elle riche? Peut-elle supporter les impôts qu'elle paie? 

2. Voir plus loin, livre II, chap. m. 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 103 

des rigoles opportunément dirigées, voilà le patrimoine du plus 
grand nombre. Ils en vivent, bon an mal an. La seule question qui 
se pose est celle-ci : peuvent-ils, ainsi équipés, économiser durant 
les bonnes années de quoi faire face aux mauvaises? Elle a été dis- 
cutée, — mais non résolue, ni placée hors de tout conteste, — devant 
les Commissions de la famine. Cependant le voyageur ne peut s'empê- 
cher de faire une remarque. Le sol n'est pas, loin de là, exubérant; 
l'habitant revêt une apparence sordide; la misère abonde, et cepen- 
dant partout, et jusque dans les régions voisines de la famine, on 
voit des maisons neuves, de nouvelles et presque confortables instal- 
lations et plus de bijoux sur les femmes et les enfants l . 

Le commerce jusqu'ici est peu de chose. Mais « peu de chose », 
c'est là une de ces expressions qui engendrent toutes les méprises. 
Les échanges de l'Inde avec l'étranger dépassent 5 milliards de 
francs et, à l'intérieur, ne peuvent pas ne pas atteindre au moins la 
même somme. Depuis l'ouverture des chemins de fer et l'installation 
de services rapides entre l'Europe et l'Inde, ils ont pénétré de la 
périphérie au centre et occupent une fraction importante de la popu- 
lation. Les grandes affaires sont encore aux mains des Européens, 
surtout des Anglais, avec la concurrence croissante des Allemands, 
et des Parsis; mais déjà les Grecs 2 s'y lancent et les Hindous y 
entrent. Ils y déploient des qualités de souplesse et d'initiative qui 
les mèneront loin. Tel courtier, qui ne sait pas signer son nom, 
engage et poursuit des opérations qui intéressent et risquent 
d'ébranler les grandes banques. L'industrie, à Calcutta et à Bombay 
surtout (coton, jute, indigo), commence à jalonner la ville de ses 
hautes cheminées. Ce sont des capitaux européens et indigènes qui 
l'alimentent. Commerce et industrie naturellement réagissent sur 
l'agriculture, suscitent des cultures nouvelles, fournissent des 
semences, font des avances de fonds, etc. Des associations se 
forment, sur divers points, pour la défense et le progrès de tel com- 
merce ou de telle culture qui lui est liée. Des instituts de recherches, 
des laboratoires d'essais propagent, par des bulletins, des confé- 
rences, d'utiles informations et des méthodes avantageuses. L'Inde 
est en marche vers les grandes affaires et la spéculation. 

Mais cette description n'est exacte que le long des côtes, au voi- 
sinage des ports, dans les grandes villes et leurs alentours : pre- 

i. Ceci sera plus amplement exposé, dans un autre volume, à propos de l'agriculture. 

2. La Grèce est représentée notamment par l'énorme maison Ralli frères, qui a 150 
agents européens et 6 000 indigènes. Le chef du Comptoir Ralli est, par toute l'Inde, un 
personnage, et une lettre d'introduction de la maison centrale est aussi et, en certains 
endroits, plus efficace que celle du vice-roi. 



104 L'INDE BRITANNIQUE 

miers plans d'un tableau qui s'enfonce loin dans le pays. Ailleurs, 
c'est encore le petit commerce et la très petite industrie : modestes 
usines à égrener ou à presser le coton, à écraser la canne, à tanner 
et à travailler le cuir; innombrables et misérables boutiques sur rue 
ou en plein vent : friture, morceaux de canne à sucre, fruits et 
légumes, bois et bouse de vache séchée, herbe fraîche pour les che- 
vaux, limonade, farines et condiments, fonte émaillée et bimbelo- 
terie, étoffes diverses, fleurs et bracelets de fleurs, lits et nattes, fez 
et turbans, sandales, bijoux, cuivres, etc. Comme chez nous, dans 
nos villes et villages, les foires, à jour fixe, attirent le peuple d'alen- 
tour. Quand, à l'aube, on quitte une ville où la foire se doit tenir, 
on voit, de toutes parts, durant des lieues, par dizaines et centaines, 
se hâter, d'un pas pressé et régulier, des femmes surtout, pieds nus 
et jupon troussé, qui portent sur la tête, en des corbeilles ou pla- 
teaux, toutes sortes de produits : bois à brûler, galettes de bouse, 
herbes diverses, dont chaque charge leur rapportera quelques annas 
(16 annas à la roupie de 1,65). Si la condition économique de la 
région est meilleure, alors, au lieu de femmes à pied, on rencontre 
les carts (charrettes) attelés. Chaque ville et bourg, à tour de rôle, 
a sa foire ou son bazar-day (celui-ci chaque semaine). Parfois, la 
foire coïncide avec un pèlerinage : alors ce n'est plus seulement 
affaire de commerce, mais de religion, de politique, de plaisir et 
de police. 

L'Inde, eût-elle un sol plus fertile et un sous-sol plus riche en 
minéraux de toutes sortes, continuerait à languir dans la médio- 
crité, si ses habitants apportaient au travail la même molle indiffé- 
rence. L'oisiveté est son pire mal. La proportion des oisifs pauvres 
est prodigieuse. A première vue, on s'y trompe. Chacun s'empresse, 
chacun semble prendre sa part du labeur commun. En fait, beau- 
coup contemplent l'effort d'un seul. Comme on l'a dit plaisamment, 
sur cinq qui semblent travailler, il y en a un qui ne fait rien, un 
qui se repose, un qui les regarde et un dernier qui les assiste. 
Chacun s'efforce d'esquiver la corvée. La terre, jusque dans les 
provinces de petite propriété (ryotwari), est louée et sous-louée à 
des tenants nombreux, dont un seul cultive et dont les autres, 
aux divers étages, touchent et paient les fermages respectivement 
dus. Après quoi, tous se liguent contre le gouvernement et 
l'accusent de lever sur eux un land revenue excessif. 

Dans les boutiques et les petits ateliers, si l'on y pénètre de 
bonne heure, on voit des ouvriers inoccupés, attendant la venue du 
patron, qui doit leur distribuer la tâche. En Birmanie, par exemple, 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 105 

le bazar de la soie n'ouvre la plupart de ses échoppes qu'à 
dix heures et ferme à quatre heures et demie. En Birmanie encore, 
on rencontre par les rues des centaines d'oisifs, loqueteux et men- 
diants : pendant ce temps, le service des travaux publics, avec un 
budget de 10 millions de roupies, ne peut trouver sur place de main- 
d'œuvre, si ce n'est à des salaires exorbitants, qui diminuent de 
moitié — à le comparer au Bengale — le rendement des sommes 
dépensées. 

Et la religion, les religions leur viennent en aide. Hindous ou 
Musulmans, Bouddhistes ou Chrétiens rencontrent toujours à point 
quelque fête qui réduit le nombre des jours ouvrables. Les bureaux, 
les ateliers, les classes ont constamment de nouveaux prétextes de 
fermer. Il manque à l'Inde les concordats successivement passés 
avec Rome par Henri IV, Louis XIV et Napoléon pour limiter les 
fêtes chômées. Et, après cela, ces gens s'étonnent ou se formalisent 
d'entendre vanter la main-d'œuvre chinoise ou l'initiative japonaise. 

La main-d'œuvre, si on l'accuse, pourrait se retourner vers le 
capital. Quel exemple lui donne-t-il? Le Zamindar (quand il ne pra- 
tique pas l'absentéisme) mène grand train, chasse, joue, achète tou- 
jours plus de terre, se ruine par orgueil, emprunte pour faire face 
aux dépenses et remet ses biens à l'usurier qui récolte, engrange, 
vend, tient lui-même compte des entrées et des sorties, et pressure 
les tenanciers. Et ce n'est pas tout : outre l'argent, le pauvre paysan 
fournit les corvées, entretient les chemins, rabat à la chasse. Et s'il 
refuse, il se voit un jour accuser de quelque gredinerie, dont vingt 
gredins authentiques seront prêts à jurer. 

L'imprévoyance est aussi commune que la paresse. Les caisses 
d'épargne, dans un pays de 300 millions d'habitants, n'ont pas 
beaucoup plus de 100 millions (de roupies) de dépôts. Tout le 
monde gaspille, depuis le misérable ryot, qui vit sur le grain 
qu'on lui avait prêté pour ensemencer, jusqu'au grand propriétaire 
qui est aux mains de l'usurier; depuis le jeune homme qui se marie 
sans avoir mesuré sa terre et calculé si sa récolte suffira à élever une 
famille, jusqu'au père de famille qui, pour suffire aux fêtes tradition- 
nelles des fiançailles, des mariages, des circoncisions, des funérailles, 
du culte des ancêtres, et à des procès déclarés imperdables et 
qu'il perd, emprunte, de temps à autre, 100 roupies d'un usurier, qui 
consent à les lui prêter en considération de lui-même, et aussi de 
son père, des fils qu'il aura d'un second mariage, de sa famille, de 
son champ, de son troupeau, et ne lui prend d'intérêt qu'un anna 
par roupie et par mois (75 p. 100). Et tous succombent sous la 



406 LINDE BRITANNIQUE 

charge innombrable de la famille : père, mère, frères et sœurs non 
mariés, alliés, presque tous oisifs et meurt-de-faim, parents enfin 
par qui l'homme d'avenir est assisté durant ses études et que, 
devenu professeur ou grand avocat, il doit nourrir à son tour et 
admettre même au partage des bénéfices. Rien n'est possible dans 
une société ainsi organisée. Le moindre imprévu ruine le chan- 
celant équilibre de leur budget et les plonge dans la misère. 

Le mal a pris de telles proportions que les gouvernements s'en 
sont émus et ont décidé quelques mesures. Non pas contre l'usurier 1 , 
mais contre les prodigues. Dès 1870, le maharajah de Jeypour insti- 
tuait un panchayat, composé des principaux représentants des 
différentes castes et classes, et chargé de régler et réduire les 
dépenses de mariage. La Gazette du gouvernement de Bombay, du 
31 janvier 1889, contient un ensemble de règles publiées dans le but 
de limiter les dépenses de mariage dans la tribu des Lewa-Kunbis, 
en vue surtout d'arriver, par là, à mettre fin à la pratique de l'infan- 
ticide. Également en 1889, l'État de Bundi instituait un Comité 
investi du droit et du pouvoir de réglementer, pour les Radjpoutes, les 
frais de mariage et d'enterrement. Un autre Comité, dit le Walter- 
Krit Sabha, du nom d'un agent du Gouverneur général au 
Radjpoutana, a été formé parmi les nobles Radjpoutes et a émis 
des règles concernant notamment 2 les dépenses de mariage et des 
fiançailles. Un rapport de 1905 relate que, sur 4 000 mariages et 
1 000 fiançailles, plus des trois quarts se sont faits conformément 
aux règles prescrites. 

Enfin les Conférences sociales, qui se sont tenues durant ces der- 
nières années, ont inscrit à leur ordre du jour ces réformes d'ordre 
économique et social, et ont adopté des vœux significatifs et précis 3 . 

L'avenir dira si ces efforts auront été efficaces. 



1. « Ce serait une erreur et un malheur si la population venait à supposer que le Gou- 
vernement approuve l'idée d'une croisade contre les prêteurs. Les prêteurs sont évidem- 
ment aussi nécessaires à l'agriculteur indien que la semence qu'il sème ou que la pluie 
qui du ciel tombe sur son champ et l'arrose; sans eux l'agriculture serait probablement 
impossible. » (Loi de 1879 sur les troubles agraires dans le Décan, discussion dans le 
Conseil du vice-roi.) 

2. Ces règles concernent aussi le mariage : soit précoce des garçons et des filles, soit 
tardif des veufs avec enfants, qu'elles interdisent, et tendent soit à fixer l'âge du mariage 
à quatorze ans pour les filles et à dix-huit ans pour les garçons, soit à interdire, après 
quarante-cinq ans, le mariage des veufs avec enfants. 

3. Voici l'un de ces vœux, à titre d'exemple : 
« Enseigner l'économie; 

« Réduire les dépenses pour mariages et autres cérémonies, conformément à la condition 
des parties; 

« Former à cet égard un comité, qui aura des sous-comités par castes, en vue d'encou- 
rager, dans chaque caste, la diminution des dépenses de mariage; 



LA SOCIETE INDIGENE 107 

En attendant, une des classes les plus prospères de l'Inde est (voir 
plus loin le chapitre Classes agricoles et Régime foncier) celle des 
prêteurs. Au premier rang, les Kattukottai Chettis, de Madura, dont 
les affaires s'étendent non seulement à la Présidence de Madras, 
mais au Bengale, à la Birmanie et jusqu'à Singapour. Dans les Pro- 
vinces-Unies, une enquête récente a démontré que 78 p. 100 des 
terres des tenants étaient hypothéquées et que trois quarts des 
tenants devaient plus d'une année de fermage. L'intérêt moyen était 
de 25 p. 100 nominalement, de beaucoup plus en réalité, puisqu'il 
était calculé d'une année à l'autre sur le capital dû, sans déduction 
préalable des paiements partiels. Les comptes, d'ailleurs, étaient 
arrêtés une fois l'an, après la récolte. Le débiteur payait en nature, 
le créancier vendait les denrées au prix qui lui plaisait et en impu- 
tait le montant sur sa créance. 

Pays de misère, on le conçoit après cela, et d'exactions et de 
haines. La propriété n'est pas rassurée, les trésors se cachent; la 
terre semble encore aujourd'hui le plus inviolable des coffres-forts. 
Et l'usurier s'attend chaque jour à rendre en une seule fois ces 
comptes qu'il n'a jamais rendus. Jadis il en était sûr 1 ; aujourd'hui 
il n'en est qu'inquiet. Sa maison a beau fermer à double serrure; 
les voleurs et, non moins souvent, ses propres débiteurs, menacent 
ses biens et sa vie. Toujours sur l'alerte, il s'estime heureux s'il 
peut fuir à temps. Des informateurs, des serviteurs qu'on débauche, 
des femmes à qui on chauffe les pieds, révèlent la cachette des 
bijoux et des papiers. On brûle les papiers : comptes et reçus; on 
vend les bijoux ou on les fond. Et l'on respire, en attendant la 
venue de la police et d'un nouvel usurier. 

Une bonne partie de l'Inde, même britannique, est à ce régime. 

« Citer l'exemple de ceux qui ont résolu de se soumettre aux conseils des panchayats; 

« Indiquer le chiffre de leurs dépenses effectives dans les mariages qui les intéressent; 

<• Savoir d'avance qui se marie et obtenir d'eux qu'ils réduisent leurs dépenses. » 

1. Les gens riches indigènes se ruinent depuis l'arrivée des Européens. La raison est 
qu'ils n'ont plus, sous un régime d'ordre, le moyen de se récupérer sur l'usurier, comme 
jadis, par la violence. 



§ 7. — LA REFORME SOCIALE. 



Nécessité de réformes; le parti de la réforme; sur qui il peut compter. — Point de 
départ de la réforme : la caste; son opposition fondamentale à l'esprit de réforme; néces- 
sité, pour réformer, de rester d'accord avec la religion; opinion de M. Ghandavarkar. — 
Condition de la Société hindoue; le mari et la famille; les veuves et le suttee; mise à 
mort des enfants de sexe féminin, origine de cette coutume; les hommes et la bigamie; 
les femmes et le sentiment de jalousie. — Condition des femmes : les purdah-ladies, le 
zenana; musulmans et hindous; quelles classes sont purdah, riches et pauvres. L'avenir 
du purdah system. — Mariage prématuré des enfants; origines de cette coutume; ses 
conséquences fâcheuses. — Condition des veuves; interdiction de se remarier; réforme 
tentée : Ishwar Chandra Vidyasagar; la loi de 1856; son insuccès. 

Le parti de la réforme sociale; que peut-il espérer; la civilisation matérielle et méca- 
nique; ses succès; l'homme intérieur pas encore entamé; nécessité de marcher en s'ap- 
puyant sur la religion; la force des préjugés, l'influence des Vieux-Indiens. — Pro- 
gramme de réforme, sur les terrains social, économique, religieux; méthode de réforme; 
conduite à l'égard des religions et des castes. — Les débuts de la réforme; les mouve- 
ments divers, Hindous et Musulmans; YAligahr movement et VAhmadiyah; VArya Samaj 
et le Brahmo Samaj; quelques détails sur chacun d'eux, particulièrement sur le Brahmo 
Samaj; son fondateur, ses chefs, ses succès, son effondrement; son rôle comme religion 
et comme association en vue de la Réforme; quelques-uns de ses principaux adeptes. 
— La Société hindoue et la Réforme, les trois classes en lesquelles elle se répartit; 
chances de la Réforme. 



Cette société, telle qu'on vient de la montrer, il n'est pas difficile 
de voir qu'elle n'est plus d'accord avec son temps. L'Inde, ouverte 
et participant, malgré elle, de la vie du monde, étouffe dans ce 
vêtement que portait l'Inde fermée. Elle a besoin de réformes. Elle 
en réclame et on lui en propose. Malheureusement le parti réfor- 
mateur aux Indes n'est pas nombreux, déterminé et agissant comme 
il était en Europe au temps de Luther et, en France, avant la Révo- 
lution. Il ne comprend qu'un très petit nombre de gens instruits et 
convaincus, en présence d'une foule ignorante, rivée à la tradition ; 
quelques orateurs éloquents et une masse inerte. Et il n'y a pas à 
compter sur le concours, même secret, de fractions à qui la réforme 
serait plus particulièrement et tout de suite profitable. Car elle pro- 
fitera également à toutes et ses bienfaits ne se révéleront qu'à la 
longue. Enfin elle exige beaucoup d'initiative et d'activité d'un 
peuple connu pour son esprit traditionaliste et son apathie. C'est 
ce qui explique que jusqu'ici elle ait provoqué beaucoup de paroles 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 109 

et très peu d'actes, même de la part des plus passionnés d'entre les 
réformateurs. 

Elle constitue d'ailleurs une entreprise immense et périlleuse. 
Car il s'agit, au fond, de réformer la caste. C'est elle qui a modelé 
la société hindoue et qui la tient prisonnière. Elle impose des 
règles de vie qui rendent impossibles et la vie sociale et le progrès 
social. Jadis le suttee, aujourd'hui le mariage prématuré des enfants, 
la prohibition du remariage des veuves, la réclusion et l'ignorance 
des femmes, l'hérédité des professions et l'interdiction des voyages 
lointains, voilà quelques-unes de ses prescriptions : elles ne per- 
mettent ni altruisme, ni unité, ni patriotisme. Par surcroît, elle 
s'appuie sur la religion. Devant ce peuple, si fier de son antiquité, 
elle invoque l'autorité des vieux livres sacrés. En sorte que, pour 
venir à bout de ses résistances, il faut d'abord démontrer que leurs 
textes vénérables, loin d'être contraires à la réforme, comportent 
des interprétations qui l'autorisent et la recommandent; ensuite 
convaincre à la fois et la seule caste qui puisse donner et imposer 
l'exemple, celle des Brahmanes, et le peuple qui s'étage au-des- 
sous d'elle, et montrer à l'un qu'il a tout à gagner à la réforme, 
à l'autre, qu'elle a peu à y perdre; enfin faire appel, contre le vieil 
esprit traditionnel, au jeune parti nationaliste, qui est une des 
manifestations récentes de l'esprit de la « Jeune Inde », et lui 
démontrer que l'Inde ne peut devenir ou redevenir une nation et 
une grande nation avant d'avoir abordé et commencé la réforme 
sociale. 

C'est ce qu'ont tenté depuis longtemps les plus ardents réforma- 
teurs et, parmi eux, un des hommes les plus en vue du parti, 
M. Chandavarkar, connu pour ses talents avant d'être honoré pour 
son titre de juge à la Haute Cour de Bombay. 

Pour être des hommes, et qui progressent, il faut, disait-il il y a 
quelques années, partir et revenir; se quitter dans l'espérance et se 
retrouver dans la joie, aller apprendre au loin et méditer au retour, 
acquérir des idées et en tirer profit, conquérir des débouchés et 
gagner de la richesse : or la caste interdit les voyages 1 . Pour pos- 
séder une famille, il faut se marier, et, même avancé en âge, se 
remarier, en vue des enfants qui continuent les ancêtres disparus. 
Mais que penser de ceux qui, déjà vieux et entourés de descendants 
mâles, vont encore épouser une femme, elle-même une enfant? Pour 
fonder un foyer, il faut être deux, égaux en pensée et en raison ; or 

1. Cf. le cas de tant de princes qui ont décliné d'aller assister en Angleterre au cou- 
ronnement du Roi. 



110 L'INDE BRITANNIQUE 

nous tenons, nous voulons tenir la femme dans l'ignorance. Enfin, 
pour former un Etat, susciter une nation, il faut, avec la famille, 
une vie de famille, base de la vie sociale. Or, nous n'avons qu'une 
« vie de caste ». 

Mais « vie de caste » est un terme tout à fait impropre. L'Hindou 
vit renfermé et isolé. Son isolement, qu'on serait tenté d'appeler 
égoïsme, il l'appelle individualisme. Et, en faveur de l'individua- 
lisme, son demi-savoir occidental (tiré surtout d'Herbert Spencer, 
feuilleté plutôt que lu) lui fournit des arguments. Mais l'Occident, 
en travaillant pour le bonheur de l'individu, entend travailler au 
bonheur de la société. L'Hindouisme, lui, prendrait plutôt cette 
devise : « n'avoir rien à faire avec la société ». 

Au reste, voici quelques-unes des idées qui le guident : elles ne 
sont ni générales ni généreuses. 

Dans la famille, l'homme est le maître. La femme ne compte pas 1 . 
Si elle force l'homme à compter avec elle, c'est par ses talents ou 
sa grâce. Les Hindous en restent encore aujourd'hui à une concep- 
tion qui était, il y a deux siècles et demi, celle de Molière et de 
Bossuet. Un mari qui tue sa femme, on obtient difficilement, même 
aujourd'hui, que les jurés ou les assesseurs le déclarent coupable. 

Pendant des siècles, la veuve devait se brûler sur le bûcher de 
son mari (suttee). Ce n'est pas, comme les Hindous l'ont prétendu, 
une coutume qui remonte jusqu'aux vedas, puisque YAtharva Veda 
indique les conditions auxquelles une veuve peut se remarier. Mais 
elle date de loin : Alexandre le Grand l'a trouvée au Pendjab. Elle 
était encore dominante au début du xix e siècle 2 . On lira dans les 
Mémoires du général Sleeman, qui fut à la tête du Département 
Thugs et Dacoits, le récit émouvant de ses combats avec une veuve 
des Provinces-Unies, décidée à se brûler, et qu'il ne put, ni par 
fermeté ni par diplomatie, dissuader de son dessein. En 1829, lord 
William Bentinck en fit voter l'abolition. Et malgré des efforts qui 

1. Après la mort de la reine Victoria, qui fut un deuil public pour toute l'Inde, les 
indigènes, surtout les Musulmans, pensèrent que bien des choses allaient changer. 
Notamment, le Parlement serait supprimé. Car un Parlement, c'est bon du temps des 
femmes qui ne savent pas se conduire. Les créations de lady Dufferin, ces hôpitaux 
pour les femmes, semblaient également condamnées. Enfin, un Musulman demandait : 
« Gontinuerez-vous à saluer les femmes. — Pourquoi non ! — Oh ! nous pensions que vous 
le faisiez, parce que le hasard avait confié à une femme le Gouvernement de votre pays. » 

2. Voici l'origine fantaisiste que lui attribuait un voyageur français du xvir 3 siècle, 
Jean Mocquel, Voyages en... Indes Orientales, Rouen, 1645. 

« Geste coutume, dit-il, est venue, depuis un certain roi ancien qui, voyant que les 
femmes empoisonnaient leurs maris pour en avoir d'autres, fit cette ordonnance pour 
les femmes de se brûler avec leurs maris et que celles qui auraient des enfants demeu- 
reraient en vie, pour leur subvenir, mais sans se pouvoir plus jamais remarier. » 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 111 

ne se sont jamais démentis, il n'est pas impossible que, de nos jours, 
il s'en présente encore quelques rares cas (Provinces Centrales, chez 
les Khonds). 

Un père qui, non pas dans une tribu barbare, mais dans une 
société régulière et même civilisée comme les célèbres Radjpoutes, 
fleur de la noblesse hindoue, se défait de sa fille nouvellement née,, 
cela s'est pratiqué jusqu'à une époque récente, presque jusqu'à nos 
jours : et non seulement dans le Radjpoutana, mais dans le Kathiavar, 
dans les Provinces-Unies, le Pendjab et la Province frontière; cela 
se pratique probablement encore chez certaines tribus, comme les 
Lewa Kunbis, de Bombay. Il a fallu, pour en extirper à peu près 
complètement la coutume, voter, en 1870, une loi spéciale 1 , qui a 
réussi partout où elle a été appliquée avec fermeté. 

En certaines provinces, il se fait couramment commerce de filles. 
Sur la frontière nord et dans le sud de l'Inde, on les achète, de 
70 à 100 roupies, parfois pour les épouser, le plus souvent pour 
en faire des danseuses ou des prostituées. Les mœurs ne sont pas 
dans l'Inde pires qu'ailleurs. Au surplus, la famille, close à tous les 
yeux, garde bien ses secrets. Les lîlles ont reçu une éducation 
morale assez faible et, de quinze à vingt ans, sont très tentées. Mais 
filles et femmes sont aussi très surveillées, et les hommes, un peu 
apathiques, ne pratiquent pas ce genre de sport : flirt, cour, séduction, 
où l'Européen est passé maître. La prostitution joue donc son rôle 
dans cette société. Les officiers européens se voient sollicités par 
des intermédiaires officieuses, qui sont souvent les mères elles- 
mêmes. On rencontre dans les rues, en chemin de fer, des personnes 
assez décentes, richement parées, dont la fonction n'est guère dou- 



i. Cette loi a été une infraction à la politique du Gouvernement de l'Inde de ne pas 
intervenir dans la vie privée et sociale de la population. Mais le Gouvernement avait 
conscience d'avoir avec lui l'opinion publique. Le meurtre des filles nouvellement 
nées s'expliquait par deux considérations. Les Radjpoutes, dont la pratique fait loi en ces 
Provinces, ne peuvent se marier ni hors de leur caste, ni à l'intérieur de leur sept (Voyez 
plus haut : Castes). A cause de cela, les mariages sont rares, et beaucoup de filles qui 
n'ont pu mettre le prix à un mari restent non mariées, ce qui est un déshonneur pour 
leur père. Pour l'éviter, le père, dans les temps anciens, préférait les tuer. Puis cette 
coutume s'est généralisée, parce qu'elle avait pour elle l'autorité de la tradition. Vers 
1850, on s'aperçut que dans certains districts, notamment dans celui de Manipuri, Pro- 
vinces-Unies, il n'y avait ni filles, ni, de temps immémorial, eu mariage de filles. On 
fit une enquête. On découvrit la cause. On résolut de voter (1870) une loi pour combattre 
le mal. Et le Gouvernement a eu cette satisfaction, contrairement à la doctrine qui sou- 
tient qu'on n'améliore pas les mœurs par les lois, d'atteindre son but. La loi repose sur la 
statistique : statistique dans chaque village des naissances et des morts, des arrivées et 
des départs. Si ces documents démontrent que le nombre des filles est, de façon exa- 
gérée, inférieur à celui des garçons, le village est soumis à l'application de la loi, aux 
frais de ses habitants. Son champ d'application s'est restreint chaque année; il l'est 
extrêmement aujourd'hui. 



112 L'INDE BRITANNIQUE 

teuse. Et Kipling a, dans une nouvelle, On the City Wall, décrit 
une créature bien séduisante et fort à son aise, qui rappelle assez 
bien les courtisanes antiques. Ce monde spécial est alimenté par 
le divorce, le rapt, la séduction et une sorte de commerce régulier. 

Dans une société comme celle de l'Inde, il est des sentiments 
qu'on ne doit pas s'attendre à rencontrer. La jalousie ne semble pas 
pouvoir être un sentiment de femme, pas plus que la bigamie ne 
peut être un crime d'homme. Un homme, qui peut, en droit, con- 
tracter simultanément plusieurs mariages, ne saurait être bigame, 
au sens criminel du mot. La bigamie est un crime de femme. Il 
est rare. Quand il se produit, c'est le plus souvent que l'épouse 
a été entraînée par un amoureux qui la tente et par sa mère qui, 
pour un présent, la décide. Par la même raison, la jalousie de 
l'épouse — et les crimes qu'elle entraîne — ne doivent pas non 
plus être fréquents. Et cependant, aux îles Andaman, lieu de 
transportation, on voit nombre de femmes condamnées pour 
avoir tué leur mari : elles n'avaient pu, le jour où il avait pris 
une seconde femme , accepter leur déchéance. Enfin, il est un 
crime rendu plus fréquent par les mœurs du pays, c'est l'infan- 
ticide. Une catégorie de femmes, notamment, y est plus qu'en 
Europe exposée : la veuve, à qui les règles de la caste interdisent 
de se remarier. 

Durant une visite aux îles Andaman, je demandais à un fonction- 
naire : « Y a-t-il ici, parmi les condamnées, quelque femme de haut 
rang ». Il répondit : « Aucune. Aux Indes, tout s'assoupit avec de 
l'argent. Il est toujours facile de découvrir un coupable volontaire : 
vieillard sans enfants, qui prend la place d'un chef de famille ; femme 
dans la misère, qui se reconnaît coupable au lieu d'une dame. Et les 
témoignages s'organisent en conséquence. » 

C'est qu'en effet là, comme partout, il existe deux sociétés : les 
pauvres et les riches. Mais, nulle part, la différence n'est plus tran- 
chée qu'en Inde, et pour les femmes. Cela se remarque surtout à 
l'occasion du système dit purdah. Le purdah, c'est un rideau, un 
voile. Les femmes sont tenues séparées des hommes ; elles ne 
peuvent se montrer qu'à ceux de la famille. Et, sur la définition 
de « la famille » dans ses rapports avec le purdah System, on dis- 
cute. Ce sont les Musulmans qui ont enseigné aux Hindous le 
Zenana (habitation séparée des femmes). Et là où les Musulmans 
n'ont pas dominé, le Zenana et le purdah System ont été et souvent 
sont encore inconnus, ou sont appliqués avec mollesse. Les Musul- 
mans raillent les quelques libertés que les Hindous permettent 






LA SOCIÉTÉ INDIGENE 113 

encore à leurs femmes 1 . En sorte que la claustration tend à 
devenir plus étroite. Quoi de plus triste et de plus pernicieux par 
les conséquences! Or, le purdah ne s'applique qu'aux riches. Gom- 
ment vivre séparée des hommes, quand on travaille aux champs 
ou à l'atelier! Les femmes pauvres n'y sont donc pas soumises. 
Tout au plus portent-elles un voile, qu'elles écartent pour travailler 
et ne reprennent qu'à l'approche de ceux dont elles doivent se cacher. 
Qui sont ceux-là? La jurisprudence varie: parfois, ce sont les indi- 
gènes, les seuls dont l'opinion leur importe; parfois, les Européens, 
plus indiscrets. 

L'obligation et le secret du purdah varient avec l'âge et la condi- 
tion sociale. Les filles riches sont purdah plus tôt que les autres. 
Une femme a pu ne pas l'être, quand son mari était pauvre, et le 
devenir, quand il a gagné aisance ou fortune. Elle a pu observer le 
purdah en certaines circonstances et le négliger dans d'autres, où il 
est plus difficile et plus coûteux. La femme d'un prince indien bien 
connu est purdah dans ses propres Etats, mais se montre librement 
quand elle visite l'Europe avec son mari. Il faut être vraiment riche 
pour le demeurer strictement en voyage, en chemin de fer, surtout 
au bain, lors des pèlerinages. C'est, en somme, une sorte de système 
cellulaire appliqué à la vie quotidienne. On a inventé des procédés 
de justice, de consultation, d'enseignement, d'hospitalisation, de 
réceptions mondaines pour les purdah nashin ladies. A Delhi, lors du 
C oronation Dur bar de 1902, il y eut un camp spécial pour la noblesse 
indigène dont les femmes étaient purdah. 

Ce purdah System a produit, à l'ordinaire, des effets désas- 
treux. Les femmes, séparées du monde, n'exercent pas sur lui 
leur influence, bienfaisante, toute l'histoire l'atteste. En même 
temps, elles sont inférieures à elles-mêmes , comme épouses et 
comme mères. Physiquement, faute d'exercice, moralement, faute 
d'instruction. Elles demeurent ignorantes et frivoles et deviennent 
rusées, menteuses et méchantes. Elles sont souvent une cause de 
ruine pour leur mari. 



1. Un Musulman de qualité m'a fait cette déclaration : Les indigènes — surtout les 
Musulmans — se trouvent très heureux sous le Gouvernement britannique. Ils ne lui 
demandent que deux choses : 

1° Qu'il leur témoigne de la considération; ils tiennent peu à l'argent, beaucoup aux 
égards. Ils les ont d'ailleurs. 

2° Qu'on ne fasse rien qui puisse entraver le purdah System. Purdah est un mot arabe, 
qui signifie, dans un sens figuré et étendu, toute femme qui ne voit aucun homme qu'elle 
puisse épouser. Elle peut voir son père, ses frères, son oncle, son neveu; elle ne peut 
voir les frères de son mari, ni aucun garçon de plus de douze ans. Les Hindous sont 
autrement larges ; ils ignorent ce que c'est que le purdah System. Ils en sont à mille lieues. 

l'inde britannique. 8 



114 L INDE BRITANNIQUE 

La partie intelligente de l'Inde proteste contre une telle institu- 
tion. Mais jusqu'ici les seuls Parsis consentent à montrer leurs 
femmes et à leur faire place dans le monde, dans les écoles, dans 
les hôpitaux 1 . Toutefois, à l'intérieur du Zenana, il se produit un 
mouvement. Il s'est formé des clubs hindous pour les femmes où 
se rencontrent toutes les religions et toutes les sociétés et permettent 
ainsi aux purdah ladies le commerce médiat de l'esprit masculin. Et 
déjà certaines professions honorées s'ouvrent aux femmes : nurses, 
médecins, et même (par exemple, miss Cornelia Sorabji) conseil- 
lères légales pour femmes. 

Un autre et également fâcheux aspect de la société hindoue est 
le mariage prématuré des enfants. Ceci encore est le monopole des 
classes riches et des hautes castes et le préjugé de certaines régions. 
Dans l'Inde du sud, le nombre des femmes-enfants est assez restreint; 
mais dans le Bérar un sixième, dans le Bihar un cinquième des femmes 
au-dessous de dix ans est déjà marié. Par marié, entendons engagé 
par les liens du mariage, non par les actes, sauf en certaines parties 
du Bengale. Ces sortes de mariage prévalent surtout dans la classe 
des Brahmanes, pour qui, il n'y a pas longtemps encore, c'était une 
industrie lucrative. Quelques-uns, les Kulin-Brahmans, du Bengale, 
— la coutume tend à disparaître — épousaient jusqu'à 40, 50, 100 
femmes, parfois des femmes sœurs (kulinism). 

Les causes d'une si étrange institution sont multiples. Elles ont, 
d'ailleurs, varié d'une époque à l'autre. Dans les temps anciens, 
quand la guerre était endémique et que le sac des villes, le pillage, 
le partage ou l'esclavage des femmes en étaient les suites habituelles, 
on se hâtait de marier les filles, dans la pensée que, devenues par là 
de moins de prix, elles seraient dédaignées du vainqueur 2 . Une 
autre cause put être le désir de s'assurer tout de suite des chances, 
même lointaines, d'héritiers siens. Aujourd'hui, cette coutume 
peut s'expliquer de diverses manières. Les mariages sont diffi- 
ciles. Le célibat des filles demeure encore déshonorant pour le père. 
Dans beaucoup de cas, l'obstacle est le défaut d'argent. En Bir- 
manie, les filles travaillent pour gagner une dot. En Inde, elles 
recourent parfois, pour échapper à la honte du célibat, à des simu- 
lacres de mariage 3 . Il existe à Calcutta un marché des fiancés, sur 

1. Non sur la scène. Les managers qui ont engagé des actrices parsis ont été désavoués 
par leurs coreligionnaires. 

2. Et ce ne sont pas là choses d'un passé fabuleux : les Radjpoutes, il y a trois siècles, 
tuaient leurs filles pour les soustraire aux Mogols; et de même, les Chinois, sur plus 
d'un point, lors des campagnes anglaise de 1842 et anglo-française de 1859. 

3. Sur la côte ouest, les danseuses sont mariées à un dieu, à une idole, à une épée ; 



I 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 115 

lequel les fils des hautes classes, notamment les Brahmanes (et aussi 
les lauréats de l'Université) sont cotés cher. Et dans ces conditions, 
il se produit l'un de ces deux phénomènes. Les Brahmanes, ou hien 
comme candidats au mariage, se marient (ou plutôt se mariaient) 
aussi souvent qu'ils peuvent, chaque mariage étant pour eux une 
occasion de profit, et, pour éviter les difficultés domestiques, choi- 
sissent des femmes-enfants; ou bien, comme prêtres, poussent au 
mariage, chaque cérémonie leur étant payée largement. 

Enfin il y a une dernière cause à ces mariages prématurés; la 
belle-fille doit vivre chez sa belle-mère, et elle y entre de bonne 
heure pour être plus facilement pliée à la discipline domestique. 
Dès qu'elle est fiancée, elle quitte la maison de sa mère pour celle 
de sa belle-mère. Et elle n'en peut plus sortir, même pour retourner 
chez ses parents aux jours de fête, sans sa permission, qui parfois se 
paie cher. 

Ces sortes de mariage ont les plus funestes résultats : mala- 
dies et souvent mort de la jeune femme; procréation d'enfants 
débiles; malheur des ménages; fuites, encore trop rares, des 
malheureuses, ainsi unies contre leur gré. Aussi la partie intelligente 
de l'opinion publique en condamne l'usage. Mais peu d'indigènes 
osent ouvertement les combattre ou du moins conformer leur con- 
duite à leur discours \ Le Gouvernement de l'Inde, lui, s'en est 
ému, et a cherché à y porter remède. Il a fait, en 1892, voter une 
loi sur le consentement, qui fixe l'âge au-dessous duquel le mariage 
ne pourra être consommé. Il a, vers le même temps, préparé, 
dit-on, sur la délicate question de la « Restitution des droits conju- 
gaux », un projet qui n'a point abouti. La loi de 1892, elle, est 
restée lettre morte. 

L'Etat de Mysore a, depuis longtemps, imposé un minimum 
d'âge, dix ans, ce qui est encore trop tôt. L'Etat de Baroda l'a imité. 
Son chef (Gaekivar) condamne ces pratiques et a déposé, en 1902, 

dans certaines castes les filles sont mariées à un poignard, à une flèche, à un arbre, 
pour ne pas reparaître devant son créateur sans avoir été mariées. Certaines sont mariées 
après leur mort. 

1. Dans le Goudjerat, province de Bombay, l'âge du mariage pour les filles des hautes 
classes était ordinairement de dix ans en moyenne. Dans ces dernières années il s'en 
est célébré beaucoup à un âge plus avancé, treize ans et plus. C'est l'effet de l'éduca- 
tion et de l'esprit de réforme. Même les classes les plus orthodoxes y viennent à leur 
tour. Et cette réforme commence à être discutée et approuvée par toute l'Inde. Toute- 
fois, il arrive que les plus résolus sont arrêtés par l'opposition de leur caste. Un homme 
digne de foi m'a raconté, dans la province de Madras, l'anecdote suivante. Son prin- 
cipal employé lui dit : « Nous avons juré entre nous de ne pas marier nos filles avant 
quatorze ou quinze ans ». Peu après, il marie la sienne à huit ans. Sur quoi, observation 
moqueuse du patron. L'employé répond : « J'aurais perdu ma caste. Et ces gens, qui 
avaient juré avec moi, se seraient tournés contre moi ». 



116 LINDE BRITANNIQUE 

un projet de loi pour les proscrire. Toutefois le dernier Census 
(1901) y constate encore un nombre considérable de ces mariages 
entre enfants : 21 431 épouses et 14 000 maris de moins de dix ans; 
3 534 épouses et 2 297 maris de moins de cinq ans. Le mal est 
intense; le progrès se réduit à presque rien. Et cependant il est 
permis de croire que l'opinion est, au moins en secret, avec les 
réformateurs : l'institution est condamnée et, avec le temps, beau- 
coup de temps, disparaîtra. 

Un des gros arguments contre les mariages entre enfants, c'est 
que beaucoup d'entre eux se dénouent rapidement par la mort d'un 
des enfants prématurément mariés, et que dans nombre de castes 
(les plus hautes surtout, mais non pas exclusivement), les veuves 
n'ont pas le droit de se remarier. De cette interdiction la cause 
n'est pas bien connue. A l'origine, le dogme de l'immortalité de 
l'âme, qui est au fond de tous les systèmes religieux de l'Inde, 
s'opposait au second mariage des hommes comme des femmes. Plus 
tard, les femmes furent amenées à pratiquer le suttee, et c'est seule- 
ment depuis moins d'un siècle que s'est posée la question du rema- 
riage des veuves, et que l'interdiction en fut prononcée par les 
prêtres. Le veuvage qui dure autant que la vie, les indigènes de 
bonne foi déclarent que c'est un enfer. Dominée par sa belle-mère, 
souvent convoitée par les hommes de la maison, la veuve de haute 
caste doit se résigner à vivre à la fois sage comme une nonne et 
laborieuse comme une esclave. Beaucoup déclarent qu'elles auraient 
préféré le suttee. Difficilement peuvent-elles échapper à ce supplice : 
l'homme de leur rang qui les épouserait perdrait ses droits. Elles ne 
doivent attendre de soulagement que d'une réforme pratique des 
mœurs. 

C'est un homme de haute caste, le pandit Ishwar Chandra Vidya- 
sagar (Océan de science 1 ), qui en lança l'idée. A la prière de sa mère, 
il s'était intéressé au sort des veuves-enfants et avait étudié les 
livres sacrés, pour y chercher des arguments en leur faveur. Il en 
trouva : un vers, fameux depuis lors, du Parashar Smriti, qui 
autorise le remariage des veuves sous certaines conditions. A sa 
demande, lo Gouvernement de l'Inde vota une loi du 25 juillet 
1856, aux termes de laquelle le second mariage d'une femme pro- 
duisait les mêmes effets légaux que tout autre mariage. Lui-même 



1. Ishwar ou Iswar Chandra Vidyasagar était un des bons sanscritistes de l'époque, et 
principal du Collège de sanscrit à Calcutta. Il mourut, il y a quelques années. Il avait 
coutume de dire : Nous devons aux Anglais trois bénédictions, le pain, la poste aux 
lettres et le mariage des veuves. 



LA SOCIETE INDIGENE 117 

eut le courage de marier son fils à une veuve. Depuis lors, il s'est 
formé, çà et là, des associations en faveur de cette réforme. Elle a 
gagné un peu (très peu) de terrain jusque, dit-on, chez les Brah- 
manes 1 . Mais, comme beaucoup d'autres lois, celle de 1856 n'a pas 
produit l'effet attendu. Les hautes classes demeurent opposées au 
second mariage des veuves et, dans les « Conférences sociales », les 
orateurs se montrent prudents sur ce sujet. On cite encore les cas; 
on les compte. M. Ghandavarkar, lors du Congrès social à Madras, 
en avait compté 30 au cours de la précédente année. La lutte est 
dure, a-t-il dit, d'autant plus que les femmes ne sont pas avec nous. 
Mais peu importe. Le temps et les événements conspirent en notre 
faveur et sont en train de devenir trop forts pour nos opposants. 

Tels sont les abus dont le Reform Social Party poursuit la des- 
truction. Qu'on y joigne l'interdiction de se remarier aux veufs âgés 
de plus de quarante-cinq ans et ayant déjà un fils d'un précédent 
mariage, la tempérance, laquelle a un aspect plutôt hygiénique, et 
la pureté, plutôt religieux, et l'on a ainsi délimité le terrain sur 
lequel s'engage la bataille. Qu'en peut-on augurer? 

Il y a déjà soixante ans, Sleeman (c'était à l'époque où l'on 
s'attaquait au sutteé) observait comment et combien rapidement 
meurent les préjugés de l'Inde. Je ne partage pas cette confiance. Les 
temps ont changé. Le Gouvernement anglo-indien est moins ferme 
qu'alors et beaucoup plus qu'alors il a à compter avec une opinion 
publique puissante en Inde et en Angleterre. Il ne peut plus songer 
à imposer ses volontés. Le suttee était un acte extérieur, public, 
visible. Les mariages d'enfants, les remariages de veuve, le Zenana 
sont des faits de la vie intime, qui lui échappent de toutes façons. 
Les lois de 1850 sur l'âge du consentement et de 1856 sur le mariage 
des veuves sont demeurées inefficaces. La Réforme sociale ne peut 
compter que sur elle-même. 

Que l'Inde soit en marche vers la civilisation, c'est indéniable. 
Mais surtout vers ses manifestations matérielles. L'Indien use du 
télégraphe, du chemin de fer, de l'Université. Il a modifié son cos- 
tume. Un Mulsuman ôte ses babouches à la Mosquée, et garde ses 
bottines dans nos salons. Un Hindou en tunique de mousseline 
blanche, conduit lui-même un dog-cart élégant autour du champ de 
courses. Des nababs et des rajahs se font « chauffeurs » et vont à la 
chasse en auto. Les étudiants ont passé, à Gooper's Hill, des examens 
qui les qualifient pour les Télégraphes, les Travaux publics, les 

1. Un Brahmane, juge à la Haute Cour de Calcutta, M. Ashutosh Mukerji, a créé une 
grande sensation en mariant son fils à une veuve. 



118 L'INDE BRITANNIQUE 

Forêts. Ils lisent l'anglais et le parlent couramment. Quelques-uns 
l'écrivent de façon distinguée. Ils ont institué dans quelques-unes 
de leurs villes et jusqu'au cœur des États un outillage et les services 
les plus modernes : eau potable, égouts, enlèvement du refuse par 
tramway Decauville et transport jusqu'à un centre où on le brûle; etc., 
etc. Ce sont là des symptômes éminemment favorables. Mais 
l'homme intérieur n'est pas entamé. Et le seul procédé qui permette 
d'atteindre jusqu'à lui, est celui qu'à récemment adopté M. Chan- 
davarkar : abriter les réformes derrière l'autorité des livres sacrés. 
A cet égard, la partie de son discours à Madras : Children of light, 
avec les exemples tirés du Sanatana Dharma, est un chef-d'œuvre 
d'habileté en même temps que d'éloquence. Soyons, dit-il, des 
enfants de la lumière et de la vérité; mais de la vérité et de la 
lumière qui conviennent à notre temps. Et ce qui convient, il en 
demande la révélation aux plus anciens et aux plus autorisés des 
textes religieux. 

Il se souvient évidemment de l'accueil qui fut fait à un homme 
aussi respectable que M. Malabari, à qui, en tant que Parsi, on 
déniait le droit de parler au nom des Hindous. Il a vu avec quelle 
maladresse souvent la loi et la justice anglaises ont, inconsciemment, 
travaillé contre la Réforme sociale 1 . Il a entendu les protestations 
qui se sont élevées d'entre les Hindous contre ce mouvement impo- 
pulaire de la Réforme, parce qu'il est trop ouvertement en oppo- 
sition avec les traditions, qu'il attaque leur idéal de vie et de reli- 
gion, et transporte sur le terrain social les méthodes aggressives du 
National Congress sur le terrain politique. Il sait, pour en avoir 
entendu la remarque de la bouche même du Gaekwar de Baroda, 
qu'encore aujourd'hui l'estime des hommes va, avant tout, à ceux 
qui adhèrent plus étroitement aux coutumes et aux pratiques les 
plus anciennes. Il ne veut pas se confondre avec le parti qu'on 
appelle Young India. Et moitié prudence et tactique, moitié accep- 
tation d'un passé dont, avec toute sa race, il est fier, il entend, en 
même temps qu'il limite le champ de la réforme, rattacher pieusement 
le présent au passé. 

1. La loi et la justice anglo-indiennes entendent tenir compte des préjugés de la majo- 
rité, de ses règles religieuses, etc. Survient une secte nouvelle qui rejette partie de ces 
règles. Par exemple : elle ne veut pas de telle formalité accoutumée et jugée, par la 
majorité, indispensable dans la cérémonie du mariage. Si les Anglais ne s'étaient pas 
trouvés là, cette secte eût probablement à la longue imposé au respect de la majorité la 
validité de ses mariages, même privés des formalités accoutumées. Mais la justice 
anglaise ne veut pas se mettre mal avec cette majorité. En conséquence, elle refuse de 
reconnaître la prétention de cette secte nouvelle, et d'accorder quelque validité à ses 
mariages, avec leur procédure simplifiée. Elle agit contre l'esprit réformateur. Et l'on 
peut citer dix exemples du même genre. 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 119 

La réforme désormais a donc un programme, une méthode et des 
chefs. 

Le programme est triple. Il réclame : 

Sur le terrain social, le droit aux voyages lointains; la suppression 
des mariages entre enfants (à quoi certains ajoutent : du veuf âgé 
ayant un fils); le droit pour les veuves de se remarier; l'adoption d'un 
régime de tempérance et de mœurs honnêtes. 

Sur le terrain économique, la préparation aux carrières indus- 
trielles et commerciales et le développement progressif de la richesse 
nationale par l'apport des capitaux et des activités, la politique res- 
tant nettement à l'arrière-plan. 

Sur le terrain religieux, la fidélité à la religion hindoue, débar- 
rassée des impuretés qui se sont amassées à la surface, et qui s'op- 
posent présentement aux essais de réforme; pas de conversions aux 
religions européennes : ni catholicisme, ni protestantisme. 

La méthode qui prévaut aujourd'hui consiste à appliquer la 
réforme d'abord dans la caste, à l'intérieur de la caste, et surtout 
dans les castes les plus élevées, les twice born, dont l'exemple fait 
autorité; puis dans les rapports des castes entre elles, de manière à 
permettre et à établir des relations sociales (repas et mariages) entre 
catégories d'Hindous qui jusqu'ici n'en avaient pas. 

La religion hindoue une fois acquise à la réforme, on étendra 
cette réforme aux autres religions; à l'Islam notamment. A ce 
moment seulement, on pourra, notamment avec l'aide des Musul- 
mans, améliorer l'éducation et la condition sociale des purdah 
ladies : l'institution est d'origine musulmane et les Hindous ne con- 
sentiront à la modifier et à l'abolir qu'à l'exemple des sectateurs de 
l'Islam. 

Ces questions résolues, — dans combien de temps? — on pourra 
utilement aborder celle des rapports avec les Européens. On aura 
ainsi formé une société nationale dans tous les sens du mot, pure de 
tout élément étranger, dégagée de tout égoïsme. On aura supprimé 
la haine de race à race et l'éloignement de secte à secte, créé un 
esprit large, accueillant, compréhensif, qui permettra enfin de fonder 
l'unité et la nation. 

Ce mouvement de réforme ne date pas d'aujourd'hui. Il a com- 
mencé il y a plus de soixante-dix ans. Pendant longtemps l'Hindou 
et le Musulman ont prétendu y travailler, chacun de son côté, chacun 
par ses procédés. Et il se trouve qu'il y a eu, dans chaque religion, 
deux centres d'action, entièrement comparables par l'esprit et les 
tendances : chez les Musulmans, ce qu'on a appelé le « mouvement 



120 L'INDE BRITANNIQUE 

d'Aligahr », qui s'est traduit par la fondation du célèbre collège 
musulman d'Aligahr, et la secte appelée Ahmadiyyah; chez les 
Hindous, le Brahmo Samaj et YArya Samaj. LAligahr movement 
et le Brahmo Samaj sont dus aux libéraux; YArya Samaj et YAhma- 
diyyah, aux réactionnaires et aux obscurantistes. 

L'Ahmadiyyah est nettement réactionnaire. Il eut pour fondateur 
(vers 1889) un homme, âgé aujourd'hui de soixante-dix ans, Mirza 
Ghulam Ahmad, chef du village de Quadian, dans le Pendjab. Sa 
famille, originaire de Samarcande, est fixée dans l'Inde depuis plu- 
sieurs siècles, et s'est montrée fidèle en 1857, durant la rébellion. Lui, 
a commencé sa prédication vers 1880. Il se prétend politiquement 
inoffensif et absolument loyal envers le Gouvernement britan- 
nique. La secte suivrait entièrement la direction du maître. Cepen- 
dant, à une ou deux reprises, l'administration a eu à s'en occuper. 
Son allure est plutôt agressive et son influence hors de proportion 
avec son importance numérique. Le dernier Census lui attribue 
1 100 membres mâles adultes; ce qui ferait une dizaine de mille mem- 
bres des deux sexes; mais ses publications propres en revendiquent 
de 50 à 70 000. Elle a une imprimerie, une librairie, deux jour- 
naux, l'un en anglais, la Revue des Religions, l'autre en ourdou, Al 
Hakam. Livres et journaux pénétreraient en Perse, en Arabie, en 
Afghanistan, Syrie et Egypte. La thèse du prophète est celle-ci : le 
monde n'a pas encore eu de Messie; Jésus-Christ n'est pas mort sur 
la croix; il a visité l'Inde, et mourut, âgé de cent vingt ans, au 
Cachmir, où l'on montre sa tombe (celle d'un saint local, Yus-Asaf) 
à Srinagar. Le Messie, c'est Ahmad, ensemble Messie et Mahdi; il a 
le don de prophétie. Mais les Musulmans orthodoxes le proclament 
imposteur et ceux à qui il a prophétisé, hérétiques. Le mouvement 
mourra ou s'étendra, suivant le successeur que se choisira Ghulam 
Ahmad. 

\JArya Samaj, autre mouvement rétrograde, mais hindou, a pris 
naissance dans le Kathiavar, province de Bombay, et a grandi dans 
les Provinces-Unies et au Pendjab. Il fut fondé, vers 1875, par un 
Brahmane, appelé Dayanand Saraswati. En 1901, il prétendait avoir 
92 000 adhérents, dont les deux tiers dans les Provinces-Unies et 
un tiers au Pendjab. Ce sont, en général, des membres des classes 
instruites. Il s'est présenté comme un mouvement réformateur et 
libéral. Il est réformateur sans doute, mais surtout sur le terrain 
théologique et religieux : il réclame plus de pureté dans le dogme 
(retour aux Védas et rejet de l'idolâtrie) et plus d'ascétisme dans la 
vie. En fait, il est fanatique et obscurantiste. Le parti national 



LA SOCIETE INDIGENE 121 

indien, dont il sera parlé plus loin, l'estime. Un membre du Congrès 
national a récemment fondé une bourse de voyage de 2 000 roupies 
en mémoire du chef de la secte. 

Le dernier des quatre mouvements réformateurs, le Drahmo 
Samaj, est numériquement moins important que les précédents, 
mais il a fait plus de bruit dans le monde. D'abord, parce qu'il a 
placé son centre d'action à Calcutta; ensuite, parce qu'il s'est nette- 
ment rattaché au mouvement de réforme sociale. Il a été fondé par 
un Brahmane de haute caste, Ram Mohun Roy (créé plus tard 
rajah par l'Empereur Mogol, que le Gouvernement anglais tolérait 
encore à Delhi). Roy naquit en 1774, près de Hougli, dans le district 
de Burdvan, Bengale. Il étudia les langues qui devaient plus tard le 
mieux servir dans ses études religieuses : sanscrit, persan, arabe, 
hébreu, grec; puis, parmi celles qui se parlent dans l'Inde, celles 
qui seraient le plus utiles pour répandre ses enseignements. Un 
temps fonctionnaire du Gouvernement anglais, il fonda le Brahmo 
Samaj en 1829, et tout de suite commença sa prédication. 

Il eut au moins le mérite de la clairvoyance. L'éducation des Uni- 
versités anglo-indiennes est purement laïque. Elle ne comporte 
aucun enseignement religieux. Cela s'explique : le Gouvernement ne 
peut ni enseigner toutes les religions ni faire un choix entre elles. 
Mais, pour pures que soient ses intentions, le résultat est que les 
étudiants sortis de l'Université ont peu de religion. Ils évoluent, les 
uns disent vers le panthéisme, la plupart, sans l'avouer, vers 
l'athéisme. Roy considérait comme perdue une société sans religion. 
D'autre part, il jugeait l'idolâtrie qu'est l'Hindouisme pratique tout 
à fait impuissante à lutter efficacement contre ce courant. Il entreprit 
non pas de fonder une religion nouvelle, mais de restaurer l'ancienne 
religion des Hindous. C'est ce qu'il appela le Brahmo Samaj, 
terme qui veut dire l'église (exxkr^ia.), l'assemblée de ceux qui 
croient à Brahma le Dieu unique, le corps des Brahmas ou ado- 
rateurs spirituels du Dieu vrai et un. 

Ce fut là le premier esprit du Brahmo Samaj : une réforme reli- 
gieuse. Très prudemment, comme fait aujourd'hui Mr. Chanda- 
varkar, Roy se rattachait à l'Hindouisme. c< Il gardait le fil sacré du 
Brahmane », comme a dit un de ses disciples. Il n'admettait aucun 
élément étranger. Tout son enseignement était tiré des Védas et des 
Oupanichads. C'était un retour aux doctrines monothéistes (qui sont 
celles des Védas et des Oupanichads) et dont on s'était écarté sous 
l'influence des Pouranas. La corruption pouranique des Védas et des 
Oupanichads avait d'abord conduit au panthéisme ; puis la corruption 



122 LINDE BRITANNIQUE 

des Pouranas, à l'idolâtrie et bientôt à l'athéisme. Roy remontait les 
siècles et prétendait ramener son peuple au Dieu unique. De là, le 
Brahmo Samaj. 

Il ouvrit un enseignement, attira des amis et des disciples, et 
recourut aux procédés de diffusion familiers aux prophètes : confé- 
rences et remontrances à ses amis et à ses parents ; leçons aux dis- 
ciples; discussions avec ses adversaires; prédication en public de 
sa doctrine. Et nul ne peut dire quel succès il eût atteint (il était allé 
à Londres et y vivait d'un régime très strict, qui conférait beaucoup 
d'autorité à son enseignement), quand il mourut en 1833. 

Il eut pour successeurs Debendranath Tagore, qui mourut en 
1872, et Keshub Ghunder Sen. Ce sont eux qui firent du Brahmo 
Samaj une religion et une association pour la Réforme Sociale. Jus- 
qu'alors c'avait été une foi purement nominale, non confessée, 
ignorée du public. Celui qui se disait Brahmo dans l'assemblée des 
frères, se résignait, une fois rentré dans la famille, à se conformer 
aux pratiques hindoues. C'est en 1843 seulement que, dans une 
assemblée solennelle, on proposa à la fois un credo et une manifes- 
tation publique : « J'embrasse la foi védantique ». 

Comme association pour la Réforme Sociale, le Brahmo Samaj se 
manifestait, dès 1829, par une adresse à lord W. Bentinck, à l'occa- 
sion de ses mesures contre le suttee. Il ne redoutait pas d'entrer, en 
1860, sous la direction de Keshub, en lutte contre la caste (fondation 
du Sangata Sabha). Enfin il engageait la lutte pour l'amélioration 
de la condition de la femme et contre les mariages entre enfants. Ce 
sont les Brahmo Samaj qui incitèrent le Gouvernement anglo- 
indien à faire la loi de laquelle on attendait la suppression de ces 
sortes de mariages. Préparée, en 1872, par sir James Stephen, elle 
mettait à leur validité des conditions qui tendaient à les rendre plus 
rares, et que voici. Les futurs époux doivent n'être l'un et l'autre : 
1° ni déjà engagés dans le lien conjugal; 2° ni parents au degré 
prohibé; 3° ni âgés de moins, l'homme de dix-huit ans, la femme 
de quatorze ans; 4° ni, s'ils ont moins de vingt et un ans, 
arrêtés par l'opposition de leurs parents. Malheureusement cette 
loi ne mentionnait pas le nom de Dieu. Les Brahmos, pour qui elle 
avait été faite, ne furent pas unanimes à l'accepter. Quelques-uns 
protestèrent. La loi, au lieu d'être appelée Loi sur le mariage des 
Brahmos, devint la Loi sur le mariage des Indigènes et demeura 
inappliquée. 

Cet échec — car c'en était un — n'eût peut-être pas compromis 
l'avenir du Brahmo Samaj. Mais survint bientôt un fait plus grave. 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 123 

Le chef de la secte, Keshub Chunder Sen, plein d'enthousiasme et 
de talent, qui avait à Londres, en 1870, remporté les plus grands 
succès personnels près de lord Lawrence, du doyen de West- 
minster, etc., eut la faiblesse, en 1878, lui, l'un des protagonistes de 
la Réforme Sociale, promoteur de la loi contre le mariage des 
enfants, de marier sa fille, âgée de moins de quatorze ans, au fils du 
Maharajah de Kuch-Behar, âgé de quinze ans seulement. Ce fait 
fut connu, contesté, finalement confessé. Ce fut un scandale et un 
désastre. Depuis lors, le Brahmo Samaj languit dans les querelles 
intestines et les schismes. Il avait 3 050 membres en 1891 ; il n'en a 
guère plus en 1901 : environ 4 000. Beaucoup de Brahmos peut-être 
n'osent pas avouer leur religion; c'est la décadence. Et n'était la 
haute qualité sociale et la valeur morale de ses membres, on pour- 
rait la tenir pour morte. Mais, sous une autre forme, elle garde 
son influence. Elle est entrée et peut-être fondue dans le parti 
de la Réforme Sociale. 

Ce parti a compté ou compte quelques-uns des hommes les plus 
considérables de la société indigène, outre ceux que j'ai déjà 
nommés : M. M. Telang, jadis juge à la Haute Cour, à qui l'on eût 
pu, comme à Keshub, reprocher des contradictions entre son langage 
et sa conduite; Ranade, également juge à la Haute Cour de Bombay, 
auteur d'ouvrages non sans valeur sur l'Economie politique et 
sociale; Chandavarkar, juge au même siège, raisonnable, pratique, 
habile, éloquent, bien vu des Anglais (qu'il a soutenus, sous 
lord Sandhurst, en une circonstance délicate) et jouissant, malgré 
l'opposition de la fraction avancée, d'une grande influence sur ses 
coreligionnaires; Malabari, philosophe, instruit, modéré à qui mal- 
heureusement sa qualité de Parsi ôte de l'influence sur les Hindous 
orthodoxes et qui, d'autre part, n'en a plus assez sur les Anglais; 
Gokhale, Brahmane de Pouna, jadis professeur au Ferguson Collège, 
aujourd'hui membre du Conseil Législatif du vice-roi, orateur élo- 
quent, debater gênant, penseur instruit, visage impassible, cœur 
ardent, réformateur et patriote difficile à satisfaire, qui, quelque 
jour, sera peut-être, au Parlement de Westminster, le véritable 
member for India; etc., etc. 

Pour apprécier quelles chances peut avoir le parti de la Réforme, 
disons, en terminant, que les Hindous de notre temps peuvent être 
répartis en trois catégories : 

1° Les réformateurs hindous, attachés à leur religion, à leur race 
et à leur pays qui estiment que, sans détruire ce qui existe, il con- 
vient de s'inspirer de ce qu'a su faire l'Occident, et de purifier 



124 LINDE BRITANNIQUE 

l'Orient du point de vue religieux et social (quelques centaines : 
Bandharkar et Chandavarkar). 

2° Les Hindous qui ont évolué vite et sont allés loin dans leur 
évolution; qui ont étudié assez pour s'être mis presque entièrement 
à l'école de la pensée anglaise : philosophie, économique, politique; 
qui aujourd'hui ont un idéal : doter leur pays d'institutions entière- 
ment nouvelles, copiées sur celles d'Angleterre et une ambition, 
chasser les Anglais, leur arracher le pouvoir, à tout le moins des 
places pour eux et leur classe (quelques milliers). 

3° Les Hindous (des millions) rentrés en eux-mêmes, quelle qu'ait 
été leur instruction, qui veulent se renfermer dans l'admiration de 
l'Inde, de son passé, dans la pratique exclusive de ses idées, etc. 
(Parmi eux quelques-uns enfreignent les règles, mangent des mets 
préparés par des impurs, mais s'en cachent.) 

Ces proportions (centaines, milliers, millions) quelque vagues 
qu'elles soient, nous permettent de préjuger de ce que pourra être 
le progrès de la Réforme Sociale. Ceux qui la soutiennent sont le 
petit nombre. Ceux qui l'osent défendre, l'infîniment petit. On cite- 
rait difficilement un indigène influent ayant pris l'initiative de pro- 
poser lui-même une mesure de Social Improvement (progrès social). 
Leur milieu les gêne. Le rôle de promoteurs ruinerait leur influence. 
Ils ne peuvent travailler à la Réforme qu'en paraissant être le porte- 
parole du nombre. Mais le nombre n'y comprend rien et les hautes 
classes sont hostiles; et les réformateurs manquent de courage 1 . 

Il y a une classe d'hommes qui pourrait faire beaucoup : ce sont 
les princes indigènes. La plupart appartiennent à la même religion 
que leurs sujets. Leur éminence sociale leur confère une indiscu- 
table autorité. Ils pourraient combattre la superstition efficacement. 
Malheureusement, eux-mêmes en sont les esclaves. A peu d'excep- 
tions près, les Princes appartiennent à ce qu'il y a de plus arriéré 
dans l'Inde. 

La Réforme Sociale ne peut compter que sur la puissance de la 
vérité en marche. 

1. On prétend même que beaucoup manquent de plus que de courage. Je deman- 
dais à un haut fonctionnaire du service de la transportation aux îles Andaman : 
« Y a-t-il ici un homme, une âme pour travailler au relèvement moral des pri- 
sonniers? » Il me répond : « Non, et pour plusieurs raisons. D'abord, il y a parmi les 
transportés des sectateurs de plusieurs religions : Musulmane, Hindoue, Bouddhiste, etc. 
Il faudrait donc plusieurs directeurs de ce mouvement de relèvement. De plus, je ne 
sais pas si l'on trouverait beaucoup d'indigènes capables de voir dans une semblable 
position autre chose qu'une occasion de réaliser un gain sur la ration des prisonniers. » 
Je ne suis pas garant de l'exactitude du fait, mais seulement de l'exactitude des paroles. 



§8. —LA RÉFORME POLITIQUE : REVENDICATIONS 
ET ASPIRATIONS; LE PARTI NATIONAL 



Le parti national, de quoi il se compose; les Réformateurs et les Politiques; hommes 
d'étude et hommes d'action; leur attitude à l'égard du peuple; allure nationaliste de ce 
parti, le nationalisme hindou. — Le parti national et les Anglais; comment les Anglais 
pourraient le combattre efficacement. — Les armes du parti national : la presse, son 
origine, son développement, son attitude envers l'Administration ; plans de contre-attaque 
par le Gouvernement. — Les conférences provinciales. 

Le Congrès national, ses chefs, ses sessions, son organisation ; le discours présiden- 
tiel; ses résultats; causes de son impuissance actuelle : divisions, Old et Younq India, 
rivalités de personnes, attitude du Gouvernement au début et à présent; une force : 
l'assistance du parti radical en Angleterre; erreurs de tactique du Parti National; hos- 
tilité de parti pris contre l'Administration, ses jugements excessifs, ses diatribes enflam- 
mées et injustes; son programme, ses prétentions minimum. 

Autres réformes ; le retour à l'âge d'or : les villages et les panchayats (conseils des 
anciens), divers plans de réorganisation; les cercles de villages. — Le loyalisme des 
Indiens; leur fidélité; leur opinion de l'administration des Anglais. — Prétentions 
opposées et inconciliables des Réformateurs et des Anglais; accusations réciproques; les 
positions respectives : ce sur quoi l'Angleterre cédera; ce sur quoi elle ne cédera pas. — 
Un projet original; élargissement du plan de Disraeli : un roi de l'Inde. 



Le parti de la Réforme Sociale n'est pas le seul qui prétende 
construire une Inde nouvelle. Il existe un parti national qui n'a pas, 
sur le terrain politique, de moindres ambitions. Plus bruyant et 
plus actif, il comprend, outre quelques-uns des réformateurs 
sociaux les plus en vue, des hommes appartenant comme eux aux 
hautes castes et aux classes riches et cultivées : grands propriétaires, 
étudiants et professeurs, hommes de loi, qui demandent à la poli- 
tique immédiatement une partie des améliorations dont les premiers 
ne voulaient entreprendre la conquête qu'après la réforme des 
mœurs publiques. Les réformateurs se proposent, par un lent 
travail, de dégager les éléments d'une unité nationale et, de la 
nation ainsi préparée, de tirer plus tard les éléments d'un Gouverne- 
ment national. Le parti politique (National Party), lui, se réclame 
aussi des idées de réforme sociale, qui intéressent la nation en 
puissance. Mais, à y regarder de près, il apparaît surtout se préoc- 
cuper de conquêtes politiques, qui intéressent d'abord les classes 
parmi lesquelles il se recrute. Sauf à elles, quand elles seront 



126 L'INDE BRITANNIQUE 

investies de plus de pouvoir, à en faire sortir plus de bien pour la 
masse populaire. 

A l'étudiant qui arrive d'Europe, un pareil parti inspire à pre- 
mière vue la sympathie. Il est l'agent d'émancipation, l'initiateur de 
liberté que l'on rencontre à travers l'histoire, chez toutes les nations, 
et vers lequel d'instinct vont l'enthousiasme et la gratitude 1 . Quand 
on l'examine de plus près et qu'on le suit à travers ses évolutions et 
sa stratégie, on est amené à lui retirer une partie de son admiration. 

Il est surtout un parti de théoriciens, hommes d'étude et de 
cabinet, qui, on peut le craindre, ignorent la foule du plein air et de 
l'action. Ecrivains et orateurs, fiers à la fois de leur savoir et de 
leur caste, dédaigneux des basses classes, très peu et très rarement 
mêlés à la vie du peuple, ils n'en connaissent guère plus que ce que 
leur en révèlent les documents rassemblés et publiés par cette admi- 
nistration anglo-indienne qu'ils taxent à la fois d'égoïsme, d'oppres- 
sion et d'ignorance : ni leur conduite ni leurs discours ne sont faits 
pour inspirer confiance. Leurs informations personnelles, bases de 
leurs raisonnements, sont souvent contestables; leur critique — si 
elle mérite ce nom — de l'histoire, fréquemment en défaut; enfin, 
les remèdes qu'ils proposent, qu'il s'agisse d'administration ou de 
finance, enfantins. Quant à leur attitude envers les classes qui dépen- 
dent d'eux, la majorité des estâtes des Zamindars du Bengale, for- 
teresse du parti national, sont là pour attester qu'ils n'ont ni amé- 
lioré leur condition, ni même soulagé leurs souffrances. Presque tous 
ont été puissamment enrichis par le Permanent Seulement (Voir plus 
loin Les Classes agricoles et le Régime foncier) : il a fallu des lois 
nombreuses pour les forcer à abandonner à leurs tenanciers une 
faible partie de bénéfices inespérés et immérités (sorte d'unearned 
incrément). Les petits cultivateurs du Bengale comptent parmi les 
plus durement traités de l'Inde. Sur ces larges estâtes, dont les pro- 
priétaires mènent une vie de luxe dans les capitales d'Asie ou 
d'Europe, on ne rencontre — sauf exceptions qui se comptent — ni 
enseignement par eux subventionné, ni école, ni hôpital, ni égouts, 
ni chemins, ni travaux publics. 

Regardons de près et pénétrons dans ses rangs. Au premier, sont 
des hommes infiniment honorables, la plupart membres de la 
Réforme Sociale, esprits élevés, cœurs ardents, riches ou pauvres, 
peu importe, à cent lieues des préoccupations égoïstes, mus par le 

1. Lire sur ce sujet le livre, documenté et vibrant, d'un de nos distingués compatriotes, 
qui visita l'Inde en 1900-1901, Ernest Piriou : Y Inde contemporaine et le Mouvement national, 
Paris, Alcan, 1 vol. in-18. 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 127 

plus pur patriotisme, capables tous de se hausser jusqu'au sacrifice, 
quelques-uns de descendre jusqu'au crime. Derrière eux, abrités 
par eux, une masse d'assaillants sans courage, ratés des études ou 
de la vie, qui n'attendent que l'heure de la curée. Pratiquement, 
ce parti, appelé national, est surtout un parti de privilégiés, un 
Consortium étranger, de fait, à cette nation qu'il évoque, et qui 
serait, bien avant elle, appelé à recueillir les fruits de la victoire. 

Ce n'est pas tout. Il se compose, non pas exclusivement, mais 
principalement d'Hindous, dont l'esprit nationaliste se manifeste 
par une recrudescence de l'Hindouisme. En sorte que ce « parti 
national » suscite, en face du patriotisme indien, un nationalisme 
hindou, auquel ne peuvent s'associer, sans réserves prudentes, ni les 
Musulmans ni les Bouddhistes. 

Tel qu'il est, il gêne déjà les Anglais. Il n'est pas un péril, mais il 
est un « devenir », dont il faut tenir compte. Si les Anglais étaient 
un peuple idéaliste, leur rôle serait facile et magnifique. Ils prendraient 
à leur compte la devise : l'Inde aux Indiens. Et ils barreraient la 
route au parti national. Ils se posent bien présentement, en face de lui, 
comme défenseurs des intérêts généraux de l'Inde; mais leur attitude 
n'est pas nette. Il fut un temps, à l'époque d'apostolat de Malcolm et 
de Mountstuart Elphinstone (vers 1830), et plus tard vers 1858, quand 
l'immense péril couru éveilla les consciences, où ils ne se considé- 
raient dans l'Inde que comme chargés de la mission temporaire 
d'éduquer le peuple, de former une nation et de la préparer à la tâche 
lointaine de se gouverner 1 . Ce devoir accompli — ce serait l'affaire 
d'un siècle ou plus, — ils se retireraient, laissant cette fille, floris- 
sante et glorieuse, de leur génie à ses véritables destinées. 

Avec un tel programme, sûrs de leurs droits parce qu'ils seraient 
sûrs de leurs intentions, ils seraient en mesure de combattre toutes 
les prétentions et de déjouer toutes les habiletés du petit groupe des 
privilégiés ambitieux. Ils feraient peu à peu l'éducation administra- 
tive et politique d'une élite chargée de guider le reste (car il n'est 
pas question d'investir les 300 millions d'habitants de l'Inde du 
self govemment). Et cette élite, ils iraient la recruter où elle est, non 
pas seulement parmi les Bengalis et les Babous, vains de leur 
incroyable aptitude à comprendre et à retenir, mais par toute la 

1. Après la rébellion (mutiny) de 1857, Sir Herbert Edwardes, grande figure anglo- 
indienne, héros du Pendjab, de la frontière et du Mutiny, demandait qu'on se préparât à 
donner à l'Inde la liberté, sauf à voir comment elle en userait. Dans une conférence 
qu'il fit à Manchester en 1860 ou 1801, il disait : « Si les Indigènes se fatiguent jamais 
de notre domination, nous ne devrions même pas désirer la maintenir. L'Angleterre 
devrait d'abord s'efforcer d'adapter l'Inde à la liberté et alors la lui donner. » 



128 L'INDE BRITANNIQUE 

nation, dans toutes les classes, dans toutes les races et les religions, 
parmi ceux qui pensent comme parmi ceux qui agissent, pourvu 
qu'ils possédassent le sentiment des responsabilités et des devoirs, 
moins avides de places et de traitements que des pouvoirs qu'elles 
confèrent et du bien qu'elles permettent. Une telle conduite pra- 
tiquée loyalement et, à la vérité, durant bien des années, aboutirait 
à constituer un corps, nombreux et capable, d'administrateurs indi- 
gènes, ferait l'éducation de la nation, dégagerait peu à peu un senti- 
ment national, et rendrait un jour possible, mieux que cela, néces- 
saire la fin de la domination anglaise, l'avènement de l'Ere Indienne, 
œuvre glorieuse et noble. 

Mais cette conception, qui n'a été qu'un temps celle des Anglais, 
ne l'est aujourd'hui plus du tout. On lui rencontre encore quelques 
rares tenants : sir Henry Cotton, par exemple, qui présida le Con- 
grès national de 1904. Mais l'opinion anglaise, ni en Inde, ni dans 
la métropole, n'admettrait plus cette politique d'évacuation. Les 
liens qui attachent l'Angleterre à l'Inde sont trop forts. L'Inde est 
un des piliers sur lesquels repose la grandeur de l'Empire Britanni- 
que. Il ne la laissera pas aller de plein gré. Toutefois, il n'appartient 
à personne de prophétiser, ni surtout à un étranger de juger en 
pareille matière. 

Tel qu'il est, le parti national s'efforce à une double tâche : se 
concilier l'opinion et escarmoucher contre le Gouvernement. Et, 
pour y parvenir, il use de trois moyens d'action : la presse, les con- 
férences provinciales, le congrès national. 

La presse, quoiqu'elle ne date pas encore de cent ans, est un pou- 
voir qui grandit et dont il faut tenir compte. A l'origine, elle était 
un instrument d'enseignement et de vulgarisation. Le premier 
journal indigène fut créé en 1818 par les missionnaires de 
Serampour; il s'appelait le Miroir de V Intelligence (Sumachar Dur- 
pun). Le Gouverneur général, lord Hastings, se montra très favo- 
rable à cette création. Il en attendait un réveil de l'esprit indigène. 
Il alla jusqu'à supprimer, à la grande indignation de la Cour des 
Directeurs, la censure préalable. Au temps de Victor Jacquemont 
(1829), il y avait à Calcutta le John Bull, le Harkarah (Messager), 
YEast India Gazette, la Government Gazette, la Literary Gazette, et, 
en plus, nombre de journaux en bengali et en hindoustani. La 
presse, surtout anglo-indienne, était, comme au temps de lord Has- 
tings, et bien qu'on eût dû rétablir la censure, aussi libre qu'en 
Angleterre. Et elle usait de cette liberté. Au temps de Macaulay, ses 
jugements sur l'Administration, hommes et mesures, étaient ultra 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 129 

sévères. Mais les hommes de sens s'en inquiétaient si peu que 
Macaulay, en 1835, parvint à faire de nouveau supprimer la cen- 
sure. Ce ne fut toutefois pas sans peine. Il dut lutter à Calcutta et à 
Londres; moyennant quoi, dès 1836, ces mêmes journaux anglo- 
ndiens l'attaquèrent si violemment qu'il lui fallait empêcher sa sœur 
de les lire. Cela ne modifia ni son attitude ni son opinion 1 . Il tirait 
quelque vanité de ce que l'Inde était « le seul pays au monde où la 
presse fût libre, tandis que le Gouvernement était despotique ». 

Naturellement les événements de 1857 modifièrent les sentiments 
des gouvernants et la législation. La presse fut soumise à un régime 
plus strict. En 1876, lord Lytton crut venu le moment de régle- 
menter libéralement par une loi les relations de la presse et du Gou- 
vernement. Mais cette loi fonctionna mal; la métropole en demanda 
le rappel. Malgré cela, la presse — où le talent ne manque pas, 
certes, — jouit encore dans l'Inde d'une liberté que beaucoup 
jugent excessive, et dont elle use sans ménagements et même, on 
peut dire, sans habileté ni utilité. Obligés de traiter de tout, et 
insuffisamment préparés par l'étude à cette tâche complexe, ses 
rédacteurs ont la main lourde. Nulle part on n'a moins su glisser 
sans appuyer 2 . Le malheur est que la presse indigène est forcément 
nationaliste. Elle est tenue, sous peine de perdre une partie de sa 
clientèle, d'accueillir toutes les attaques dirigées contre le Gouver- 
nement et contre les Anglais. En conséquence, elle est presque 
uniformément violente. Elle blâme, elle suspecte, elle travestit. Le 
Gouvernement de l'Inde n'en tient presque aucun compte — sauf, 
depuis ces tout derniers temps, durant lesquels la violence des 
polémiques et la politique de « l'action directe » a déterminé la vio- 
lence des répressions — et le lecteur anglais ne fait individuel- 

1. En 1835, Macaulay exposait que les journaux lus par les indigènes sont manuscrits. 
Et il donnait des détails sur leur proportion et leur nombre. « Ceux qui sont imprimés 
ne circulent pas par la poste, et leur circulation, en quelque langue indienne que ce 
soit, n'atteint ou ne dépasse point 300 exemplaires. Les journaux manuscrits ont beau- 
coup d'influence. » Et il ajoutait, en 1836 : « Dans l'Inde, la presse est comparativement 
une arme faible. Elle fait beaucoup moins de bien et beaucoup moins de mal qu'en 
Europe. Parfois elle porte à la connaissance du Gouvernement l'existence de maux 
dont, sans elle, il n'eût rien su. Jusqu'à un certain point, elle a une action salutaire 
sur les fonctionnaires publics. Elle contribue même à garder l'administration pure. 
D'autre part, en altérant les intentions qui ont dicté certaines mesures, en flattant les 
préjugés de ceux qui la font vivre, elle crée une légère excitation dans une très petite 
partie de la population. » 

2. Un homme (lord Curzon), qui ne craignait pas les journalistes, mais avait des 
raison? de ne pas les aimer, a dit : « Le journaliste indien joint à des prétentions à 
l'éducation une tendance naturelle à l'invective. Il ne comprend pas ses adversaires, il 
n'y tâche pas; il n'y tient pas. Il préfère les injurier. Et sa conception des choses est si 
bizarre qu'il se flatte que ses grossièretés lui concilieront les gens bien élevés et sa 
sottise, les gens intelligents. » — Voir la note sur le Parti des violents dans l'Inde, p. 145. 

l'inde britannique. 9 



130 L'INDE BRITANNIQUE 

lement aucun effort pour discerner le vrai du faux, la plainte 
légitime de l'accusation frivole ou méchante. Le rôle utile d'infor- 
mateur qu'entrevoyait pour elle Macaulay, elle n'a pas su le prendre 
ou le tenir. 

Naturellement, ce jugement sommaire comporte des exceptions : 
on cite des journalistes indigènes savants et courtois : le Rast Gaf- 
tar, avec M. Kabraji, mort il y a quelques années, YIndian Spec- 
tator, Y Hindoustan Revieiv, YIndian People, approuvés des lecteurs 
indiens raisonnables. 

Cette attitude fâcheuse et malheureusement inefficace n'est pas 
sans préoccuper l'opinion et indigène et anglaise. En certaines 
régions, des indigènes sont allés jusqu'à former des Comités com- 
posés de personnes influentes et honorables, chargées de surveiller 
la presse et d'établir des relations acceptables entre elle et l'Admi- 
nistration. Cela reste sans effet. L'opinion anglaise hésite entre 
divers procédés. Celui des avertissements suivis de suspension, que 
nous avons, en France, connu sous l'Empire, et que tout le monde 
condamne. Celui de journaux gouvernementaux ou inspirés, qui 
exposeraient et défendraient les opinions, les vues et les actes de 
l'Administration. Le Gouvernement de l'Inde et les Gouvernements 
provinciaux ont présentement leurs Gazettes, mais elles sont pure- 
ment officielles, et ne contiennent que la publication des promotions, 
des retraites, des résolutions du Gouvernement, etc 1 . Celui, enfin, 
qui obligerait les journaux à recevoir et à publier sans délai toute 
communication du Gouvernement. Dans chaque province, il y 
aurait un Service de la Presse, chargé de surveiller la presse 
indigène, et de relever les erreurs, volontaires ou non, de 
répondre à ses appréciations en citant des faits à l'appui. Le journal, 
naturellement, en publiant ces communiqués, en indiquerait la 
source. 

La presse indigène, telle qu'elle est, donne spontanément une 
énorme publicité à la propagande du parti de la Réforme Sociale et 
du Parti National. Ce sont des sujets qui passionnent l'opinion. 

Toutes les conférences que tiennent ces deux partis, conférences 
locales très nombreuses, et provinciales, ordinairement annuelles, 
dans lesquelles se discutent les questions à l'ordre du jour (Edu- 
cation, Impôt, Cadastre, Justice, Séparation des Pouvoirs, etc.), la 
presse indigène en rend compte; elle enregistre les vœux et les votes 

1. Il y a bien, dès maintenant, ce qu'on appelle la « Table de l'Éditeur » : dans chaque 
secrétariat, on communique à la Presse les Résolutions du gouvernement et les autres 
publications d'un intérêt général. Gela a son utilité, limitée. 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈxNE 131 

et même — attention appréciée — publie in extenso les discours des 
présidents et personnages de marque. 

Ces personnages, ce sont tous ceux qu'on retrouve aux assises 
solennelles du parti national, dans le National Congress, réunion, 
durant la semaine de Noël, des hommes politiques et réformateurs 
hindous et (moins nombreux) parsis et musulmans de l'Inde 
entière. Ce sont des Anglais, jadis Bradlaugh, aujourd'hui sir Henry 
Cotton, sir H. Wedderburn, M. A. 0. Hume, etc., et des Indiens : 
MM. Dadabhai Naoraji, qui fut un temps député au Parlement à 
Londres, W. C. Bonnerjee, sir P. M. Mehta, A. M. Bose, Lai 
Mohun Chose, candidat malheureux, en 1884, à Greenwich, aux 
élections législatives, MM. Chandavarkar, Gokhale, etc. 

Durant chaque session, le lieu de la prochaine réunion est fixé 
d'avance. En temps opportun, un appel à l'opinion est lancé par 
quelque personnage. Dans la ville où le Congrès siégera, Lahore, 
Bombay, Madras, Bénarès, etc., un Comité se forme pour assurer 
l'organisation, parer aux dépenses et loger les hôtes, hommes et 
femmes, hindous, musulmans, parsis, européens, au nombre de 
centaines ou de milliers, qui viendront de toute l'Inde, surtout de 
la province choisie. Parmi eux, il est (ou plutôt était) des délégués, 
investis d'un mandat officiel 1 . A la séance d'ouverture, le Comité 
local adresse aux assistants ses souhaits de bienvenue. Puis le pré- 
sident désigné lit son discours. Il est fort long; car le programme 
n'est pas limité — ce qui affaiblit Faction du Congrès. Tout s'y 
trouve : c'est une revue de tous les maux dont l'Inde souffre ou a 
souffert, le chapelet de tous les reproches qu'elle peut formuler et 
de toutes les rancunes qu'elle nourrit. Cela, pour les Anglais; quant 
aux Indiens, ils n'entendent que des compliments aux chefs du parti, 
un exposé flatteur de ce qu'ils font, des vœux et des prophéties 
favorables, toujours les mêmes. 

Détail notable, et qui devrait inspirer aux congressistes quelque 
modestie ou quelque gratitude, dans ce Congrès, les idées qui sont 
exposées sont européennes et européenne la langue usitée. C'est 
l'anglais, pensée et idiome, qui à ces hommes si différents par la 
race et la langue permet de s'entendre. Ce sont les penseurs du 
monde entier et de tous les âges que l'on invoque et que l'on com- 
mente. Dans un même discours on entend citer Gibbon, Napoléon, 

1. Cet usage des Délégués officiels semble aujourd'hui désuet. Jusqu'ici le nombre des 
Délégués par province était : 75 pour le Bengale — 50 pour Madras — 50 pour Bombay 
— 35 pour les Provinces-Unies — 25 pour le Pendjab et la Province frontière — 15 
pour la Birmanie — 75 délégués supplémentaires pour la province où se tient le Congrès. 



132 L'INDE BRITANNIQUE 

Fawcett, Labori, Virgile, John Bright, Hume, Darwin, Spencer \ 
Haeckel, Pascal, Thiers, des proverbes sans nombre, des mots 
historiques, véritable fatras, dont on ne saurait dire s'il est inspiré 
par une modestie sincère ou un vain étalage d'érudition glanée à la 
dernière heure. Et, parmi tout cela, des accents d'incontestable élo- 
quence et de patriotisme ardent et des plaintes, solidement fondées, 
je le dirai. 

Il eût été intéressant d'écrire un historique de ces Congrès. Au 
prix de quelque monotonie, on eût mis en évidence l'honorable 
ténacité du National Party. Mais cela nous eût entraîné loin. Le der- 
nier Congrès, dont nous possédions le compte rendu, celui de 1908, 
a dû se séparer dans la confusion. Des dissentiments se sont élevés 
entre la majorité modérée, composée de gens loyaux envers la domi- 
nation britannique, et les partis extrêmes, qui y sont hostiles. Les 
modérés, — qui sont le nombre, encore que leur parti comprenne 
quelques politiciens considérés, en Inde, comme avancés, — sont 
en train de préparer une organisation distincte. Leur programme est 
la concession éventuelle à l'Inde d'un self government, comme celui 
du Canada et de l'Australie, concession qui serait graduellement 
amenée par des moyens constitutionnels. 

Le Congrès national a déjà tenu (1908) 24 sessions annuelles. Si, 
après pareil laps de temps, on cherche à mesurer son efficacité, et à 
évaluer les résultats obtenus : lois votées, réformes réalisées, opinion 
publique conciliée, ils sont minces. Pourquoi? J'ai déjà dit que le 
parti national n'est qu'une petite minorité dans le pays, qu'il ne 
représente pas des intérêts vraiment nationaux 2 , que la masse du 
peuple demeure indifférente à ses travaux et — les adversaires 
ajoutent — absente de ses préoccupations. Cette explication n'est 
pas suffisante : on en donne d'autres. Même avant la récente scis- 

1. Herbert Spencer a exercé et exerce encore une influence considérable sur la pensée 
indienne. En 1904, un membre du parti national, fonda, en souvenir de lui, à l'occasion 
du premier anniversaire de sa mort, 6 bourses de voyage, de 2000 roupies chacune, 
pour permettre aux titulaires d'aller en Angleterre compléter leur éducation et se pré- 
parer aux carrières libérales, sous la seule condition qu'ils ne deviendront jamais fonc- 
tionnaires du Gouvernement anglo-indien, l'indépendance étant la condition même 
d'une action réformatrice efficace. Des gestes pareils font honneur au Parti National. 

2. Un Musulman, qui se refuse à y assister, et voit à regret ses coreligionnaires se 
mêler, sans enthousiasme, aux Hindous, me donne cette note peu sympathique : « Il 
n'est pas national; il est un Congrès de classe, qui s'occupe peu des besoins et des 
réclamations de la masse du peuple, mais beaucoup des intérêts de sa classe. C'est pour 
elle qu'il veut plus d'avantages, plus de hautes places, toujours mieux payées; et il 
n'englobe dans son programme quelques questions générales (famine, situation des 
princes, etc.) que pour masquer son propre égoïsme. D'ailleurs, je dois dire que, dans la 
masse des Congressistes, je compte pas mal d'exceptions, et reconnais qu'il s'y fait une 
énorme dépense de talent. » 



LA SOCIETE INDIGENE 133 

sion des modérés et des extrêmes, qui se préparait de longue date 
avant d'avoir éclaté, le Congrès tendait à se diviser d'abord en deux 
camps : les Old India et les Young India. Les Young India sont les 
réformateurs instruits à l'école des radicaux anglais, qui veulent le 
progrès, même s'il ne s'adapte pas aux conditions présentes de l'Inde. 
Les Old India, qui représentent l'immense majorité du pays, sont 
généralement les descendants de la vieille aristocratie ou de la 
gentry, attachés aux traditions nationales et religieuses. Ils voudraient 
des réformes longuement étudiées, prudemment adaptées. Ils n'ont 
pas confiance dans les agitateurs politiques. « Ce sont, disent-ils, des 
hommes nouveaux, qui veulent devenir des maîtres. » 

VoiLà une première cause d'impuissance; en voici d'autres : les 
rivalités de religion, de province, de personnes, de candidats à la 
présidence, plus vives infiniment et plus tenaces que ce que nous 
connaissons en Europe; la prudence, qui a tenu à l'écart plus d'un 
qui eût pu se rallier : par exemple, certains hommes en vue, à 
qui eût convenu une agitation modérée et qu'effrayent des incidents 
extrêmement violents 1 ; marchands indigènes, qui redoutent de se 
compromettre aux yeux du Gouvernement; etc. 

Durant les quatre ou cinq premières sessions, l'étroite union des 
adhérents, la modération et le sens pratique de leurs vœux avaient 
autorisé des espérances que le temps a emportées. Puis les ambi- 
tions se sont élargies; les minorités ont été sacrifiées; la dissension 
est survenue, et, bien que présentement les Musulmans aient de 
nouveau rejoint au Congrès les Hindous, l'enthousiasme d'antan 
s'est éteint. 

La cause principale de cet insuccès, il faut la chercher dans le 
changement d'attitude du Gouvernement de l'Inde. Lord Dufîerin 
avait d'abord encouragé le Congrès national. Il avait été frappé de 
l'utilité qu'il y avait à établir un contrepoids à cette fraction non 
officielle de l'opinion anglo-indienne, qui s'était manifestée si violem- 
ment, au temps de lord Ripon, à l'occasion du Bill Ilbert (Voir plus 
loin, la Justice). Mais, plus tard, il s'aperçut que le Congrès s'enga- 
geait dans une voie qu'il ne pouvait approuver : il lui retira son 
appui, suivi dans ce mouvement de recul par tout le corps des fonc- 
tionnaires et, pendant longtemps, par une partie, la plus considé- 
rable, des Musulmans. Cette attitude nouvelle se traduisit par de la 

1. M. Ghose, président du National Congress, à Madras (1903), dit qu'il s'est tenu à l'écart 
de la politique (effrayé sans doute par l'attitude d'hommes comme M. ïilak. — Voir la 
note sur le Parti des violents dans l'Inde, page 145), ce qui lui a permis d'ignorer les « fac- 
tions et les cliques qui font tant de mal, en jetant la division parmi les hommes publics ». 



134 L'INDE BRITANNIQUE 

froideur, des refus de coopération, bien plutôt que par des tracas- 
series ou de la persécution. Les réunions du Congrès national et ses 
discussions sont libres, plus libres — on en a fait la remarque — 
qu'elles ne le seraient chez aucun des princes protégés. Les orateurs 
savent que leur éloquence et leur indignation peuvent se manifester 
librement : rien ne les menace. Mais le Congrès est d'un côté; le 
Gouvernement de l'autre. 

Ce n'est pas à dire que le Gouvernement n'ait rien à redouter; on 
peut même affirmer que, dans cette lutte, il doit perdre toujours 
plus de terrain. Et cela se produirait, à quelque tactique qu'il eût 
recouru. Patronnant ce Congrès, ainsi qu'il avait commencé à le 
faire, il eût été, bon gré mal gré, emporté bien au delà des bornes 
qu'il se fût assignées. Lui refusant son concours et se campant en 
face de lui, il se donne l'apparence fâcheuse de lutter contre une 
cause populaire, qui — elle ne pouvait y manquer — alla chercher 
du renfort au delà de la mer, et en trouva. 

Elle fut, dans cette seconde phase, guidée par quelques-uns des 
hommes qui l'avaient encouragée dans la première. Ils lui rendirent 
l'inappréciable service de lui révéler la seule tactique qui pût lui 
valoir des succès. Ils concilièrent au parti national les radicaux 
anglais, naturellement portés à défendre « les droits de l'homme ». 
Ce furent eux sans doute qui attirèrent aux Indes M. Bradlaugh 
pour y présider le Congrès national. Ce furent eux qui saisirent 
l'opinion libérale de tant de revendications et d'aspirations, que les 
Anglo-Indiens, mieux au fait des hommes et de leurs convoitises, de 
l'esprit indigène et de ses lacunes, estiment ou prématurées ou entiè- 
rement injustifiées, mais que l'Européen, qui généralise et qui juge 
de ce qu'il ignore par le peu qu'il sait, est prêt à accepter et à sou- 
tenir. Dans le Parlement actuel, le parti du travail est disposé à 
favoriser l'agitation du Congrès national, témoin la récente visite 
dans l'Inde d'un de ses chefs, M. Keir Hardie, et celle, durant l'hiver 
de 1909, d'un autre membre du Labour Party,M. J.-R. Macdonald. 

En même temps, le parti national s'est lui-même discipliné. Il 
travaille, il étudie, il remet des mémoires; il organise par toute 
l'Inde des « croisades », sous forme de conférences locales et pro- 
vinciales. Il a fait des recrues, et de précieuses. Sans doute il 
subit la coopération de certains personnages médiocres, encom- 
brants ou compromettants. Durant ces dernières années, M. Tilak 
et Babu Bepin Chandra Pal, au Bengale, ont organisé un parti 
violent, dont les méthodes ont jeté le discrédit même sur des hommes 
plus modérés. Toutefois, le Congrès national peu à peu en pousse 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 135 

au premier rang qui, par la valeur morale, l'éloquence enthousiaste 
ou le jugement froid, ont su lui rallier des adhérents nouveaux et 
lui imprimer une allure sérieuse et obstinée, qui impose. 

On a beau aller répétant que le Gouvernement ne cédera rien; 
qu'on « ne fait rien pour des gens qui ne sont pas électeurs ». Le 
Gouvernement cède : qu'on suive les discussions des budgets dans 
les Provinces et à Calcutta, on y voit les membres indigènes prendre 
régulièrement le rôle d'assaillants, critiquer certains faits, dénoncer 
certains abus, et finalement arracher à l'Administration des réformes 
(en petit nombre) ou des mesures, dont elle eût dû spontanément 
prendre l'initiative et se faire honneur aux yeux des populations. 

On a beau dire : ici nous représentons l'Angleterre, et l'Angleterre, 
quel que soit le parti au pouvoir, conservateur ou radical, main- 
tiendra une même politique. C'est une erreur. Ne voit-on pas lord 
Morley, ministre de l'Inde, d'accord avec lord Minto, gouverneur 
général, entrer, prudemment, dans une voie qui doit aboutir à de 
nouvelles satisfactions pour les Indigènes? Il n'y a qu'à lire les pro- 
positions actuelles de faire les Conseils législatifs plus nombreux et 
plus représentatifs; d'établir des Conseils consultatifs de notables 
qui donneront au Gouvernement leur avis motivé sur les mesures 
proposées; l'admission de deux membres indigènes dans le Conseil 
du secrétaire d'Etat; le retrait — au moins comme début — des 
pouvoirs de magistrats à quelques-uns des collecteurs et autres 
fonctionnaires de l'Exécutif, l'une des plus anciennes prétentions 
du Congrès ; enfin la nomination d'une Commission royale de la 
Décentralisation, qui a, dans son enquête, étudié la concession de 
pouvoirs plus étendus aux District Boards et aux Municipalités; la 
possibilité de faire, dans une certaine mesure, revivre l'autonomie 
des villages; les relations entre les fonctionnaires britanniques et la 
population indigène facilitées par la faculté d'adjoindre des con- 
seils consultatifs aux commissaires et collecteurs. Tout cela constitue 
des concessions et des satisfactions. Il semble bien que ce doive être 
la métropole même qui apportera au parti national le secours dont 
il avait besoin pour venir à bout des résistances du Gouvernement 
de l'Inde. 

Si, par impossible, le Congrès échouait dans sa tâche ambitieuse, 
ce ne serait pas sa cause qui l'aurait perdu, c'est lui qui aurait 
perdu sa cause. Car, sur ce champ de bataille, tout est une ques- 
tion de tactique. Or, il n'est pas contestable que sa tactique actuelle, 
excellente en ce sens qu'elle lui concilie une fraction influente de 
l'opinion métropolitaine, est absurde en ce qu'elle lui a aliéné, sans 



136 L'INDE BRITANNIQUE 

profit, les sympathies des Anglo-Indiens, celle surtout des hauts 
fonctionnaires qui, à leur tour, influencent, pour la solution des 
problèmes quotidiens, le secrétaire d'Etat à Londres. Le Congrès 
commet l'erreur de se conduire comme s'il était un Parlement. Il 
n'est rien, pas même un Conseil consultatif. Il n'est pas autorisé à 
se comparer, comme certains de ses membres le font trop souvent, 
aux Irlandais; il ne dispose pas de ces 80 voix qui, en se portant 
où il leur plaît, déplaçaient jadis la majorité et forçaient le Gouver- 
nement à compter avec elles. 

Surtout l'erreur capitale du parti national, c'est son manque de 
mesure et d'équité. De ce que font les Anglais, rien n'est louable ; 
nul mérite ne leur en revient : ce qu'ils ont pu faire de bien, ils 
l'ont dû faire. Des attaques aussi indiscrètes, outre qu'elles irritent 
l'Administration, lui ont ôté toute inclination à en examiner le bien 
fondé. Récemment, le langage violent des orateurs du parti extrême 
a refroidi même les radicaux anglais. Le Congrès, à force d'exagé- 
rations, rappelle un peu ces périodes de vie débordée que d'anciennes 
civilisations ont autorisées, durant lesquelles les hommes laissent 
s'échapper le trop-plein de leurs passions. L'opinion concède quel- 
ques jours à la cause populaire pour avoir le droit, le reste de 
l'année, de n'y plus songer. L'époque venue, on accomplit la céré- 
monie accoutumée des déclamations et des imprécations; l'époque 
passée, on ne s'en embarrasse plus l'esprit. Ce ne sont pas là les 
assises solennelles et décentes d'un grand parti, attaché au bien 
du pays. Un des amis les plus clairvoyants du parti du Congrès, 
M. A. 0. Hume, dans une lettre écrite en 1904, lui conseillait une 
autre attitude et une autre politique. « Plus d'attaques injustes, lui 
disait-il, reconnaissez ce qui a été fait de bien et proclamez-le. Voilà 
pour nos relations avec le Gouvernement. Quant à nous-mêmes, 
plus de vaines querelles et de rivalités déprimantes; la collaboration 
étroite et amicale de tous; une action raisonnée et constante. 
Donnez sans compter votre temps, votre argent, votre cœur. Parler 
peu et agir. » 

Il n'appartient pas à un étranger de prononcer si les Indiens sont 
assez sages et assez maîtres d'eux-mêmes pour mettre ces conseils à 
profit. Ce que même un étranger peut remarquer, c'est que le parti 
national est bien loin de représenter l'unanimité de l'opinion 
indienne. Il ne représente certes pas cet élément amorphe et insen- 
sible, la masse formidable des millions, que rien ne préoccupe que 
le pain d'aujourd'hui et celui de demain. Le Congrès, sans doute, 
malgré ses vues étroites de classe, travaille aussi pour cette masse 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 137 

et dans son intérêt. Mais elle n'en sait rien. Elle a bien vu s'accom- 
plir de grandes réformes en matière d'impôt, d'irrigation, d'éduca- 
tion, etc. Mais cela date déjà de loin; d'avant comme d'après le 
Congrès. Et elle en fait — non sans justice — remonter le mérite à 
ces collectors qui incarnent à ses yeux le Gouvernement de l'Inde. 

L'élite, la fraction instruite de l'opinion, celle qui serait capable 
de faire un juste départ des mérites des hommes et de la reconnais- 
sance qu'elle leur doit, se compte par quelques dizaines de mille. Or, 
ceux-là même sont divisés. Les Hindous et les Musulmans ne sont 
d'accord sur rien. L'Hindou est un marchand, un bourgeois, un 
fonctionnaire, un homme d'étude, capable d'apprendre, de passer 
des concours et d'emporter de haute lutte des places et des situa- 
tions. Le Musulman est un homme d'action, un aristocrate, qui se 
fie moins à la science qu'au bon sens, aux qualités de race fixées 
par l'hérédité, et qui, ordinairement incapable de subir des examens, 
est résolu à chercher un autre critérium du mérite et compte sur 
les Anglais pour lui rendre justice et lui faire obtenir sa due part 1 . 
L'histoire lui enseigne que son raisonnement est juste et son espoir 
fondé. Aussi l'a-t-on vu s'éloigner davantage des Hindous, à mesure 
que certaines prétentions se faisaient jour. C'est en vain qu'on objecte 
que quelques Musulmans se sont joints au parti national et ont pris 
part aux travaux du Congrès. En tant que classe, les Musulmans 
redoutent les Hindous plus encore qu'ils ne détestent les Anglais. 

Le Congrès national a varié dans son programme avec le temps. 
Tantôt indécis et tantôt net, il a connu toutes les audaces et toutes 
les timidités. Il a réclamé des concessions minimes et des préroga- 
tives redoutables. Il fut un temps (1886-87) où il ambitionnait sur- 
tout d'obtenir le système représentatif avec toutes ses conséquences 2 , 
en vue d'exercer une influence décisive sur l'Exécutif et le Législatif. 
C'eût été une révolution. Il n'a obtenu jusqu'ici — ce qui n'est pas, 
tant s'en faut, négligeable — que l'admission dans les Conseils 

i. Voir plus loin, livre II, chap. vu, Part des Indigènes dans l'administration de leur pays. 

2. Le droit d'envoyer des représentants de l'Inde au Parlement britannique a été et 
est encore un des plus ardents désirs, une des plus fermes prétentions des partis avancés 
de l'Inde. « L'Inde, écrivait en janvier 1901 le Mahratta, journal de M. Tilak, compte 
que l'Angleterre lui concédera le droit d'être représentée au Parlement britannique. » 

M. Gokhale, lui aussi, a demandé des députés pour l'Inde. Présentement, il se contente 
de réclamer et il a obtenu — succès considérable — pour des Indiens l'entrée du 
Conseil de l'Inde auprès du secrétaire d'Etat. 

Pratiquement, les Indiens peuvent entrer et entrent au Parlement, mais comme 
représentants de circonscriptions d'Angleterre, d'Ecosse ou d'Irlande. C'est ainsi que 
M r Dadabhai Naoraji, le vénérable leader du parti national, fut. pendant quelques 
années, représentant de Finsbury, et sir M. Bhownagree, de Bethnal Green. J'imagine 
que M. Gokhale tentera quelque jour la fortune. Ce serait un remarquable parlemen- 
taire avec lequel il faudrait compter. 



138 L'INDE BRITANNIQUE 

législatifs de membres élus par les District Boards, les Municipa- 
lités et les Universités, avec le droit de discuter les budgets impé- 
rial et provinciaux (sans d'ailleurs pouvoir rien faire modifier à celui 
qui se discute) et de poser des questions au Gouvernement. 

Les programmes des divers Congrès, si on les mettait bout à bout, 
formeraient une liste démesurément longue et disparate. Chaque 
président croit devoir se signalera l'attention du monde par quelque 
prétention nouvelle. Mais tous renferment un fonds commun, qui se 
reproduit à chaque session : ce sont les Cahiers de cette bourgeoisie 
de l'Inde. Lors du Congrès de Bénarès, que présidait ce Gokhale. 
qui est assurément un des meilleurs scholars des Universités 
indiennes, homme d'érudition et homme de tête, orateur puissant et 
tacticien émérite, après les récriminations d'usage; après la décla- 
ration de loyalisme; après l'invocation à la liberté, qui seule qua- 
lifie les hommes et les rend capables de supporter un régime de 
discussion; après la déclaration de principe sur l'usage que le Gou- 
vernement devra faire des fonds du budget s'il veut amener le 
peuple à savoir se gouverner lui-même; après les prétentions, 
cent fois répétées, à une éducation plus haute et à une plus large 
part dans l'administration du pays ; après la protestation attendue 
contre la domination d'une race étrangère qui amoindrit la puis- 
sance intellectuelle et ruine la moralité de la population indigène; 
après une attaque en règle contre un régime économique qui 
appauvrit l'Inde et qui y aurait laissé monter le taux de la mor- 
talité de 24 p. 1000 en 1882, à 34 p. 1000 en 1904, l'orateur 
finit par aborder l'exposé des « demandes immédiates ». Les 
voici : 

1° Assurer au peuple de l'Inde une part toujours plus large dans 
la gestion et la direction de ses propres affaires ; — pour cela réformer 
les Conseils législatifs , nommer des Indiens dans le Conseil du 
secrétaire d'Etat pour l'Inde et dans les Conseils exécutifs de l'Inde; 
substituer toujours davantage dans les services publics de fonction- 
naires indiens aux fonctionnaires européens; 

2° Améliorer les méthodes administratives; — pour cela, réaliser 
la séparation des pouvoirs, notamment de l'Exécutif et du Judi- 
ciaire; réformer la police, etc.; 

3° Adapter à nos finances la politique du pays et soulager les con- 
tribuables; — pour cela réduire les dépenses militaires et modérer 
la part de l'Etat dans le revenu de la terre; 

4° Améliorer la situation de la masse du peuple ; — pour cela déve- 
lopper vigoureusement l'enseignement primaire, faciliter l'éducation 



LA SOCIÉTÉ INDIGENE 139 

industrielle et technique, améliorer l'hygiène publique et soulager 
l'endettement des paysans. 

Certes le président a eu le soin de dire que c'est là un thème 
offert aux discussions du Congrès et à l'agitation qui s'ensuivra par 
le pays. Il est permis toutefois de penser que c'est là un programme 
trop vaste, et que les efforts du Congrès, pour être dispersés à 
l'excès, sont, sur beaucoup de points, condamnés à demeurer plus 
longtemps impuissants. M. Gokhale eût bien fait de se mettre à 
l'école de Gambetta et d'apprendre à sérier les questions. 

Ce mouvement progressiste du parti national est le seul qui agite 
l'Inde. Ce n'est pas le seul qui s'y manifeste. Parallèment, et en 
sens contraire, mais sans aucun sentiment d'hostilité, il s'en produit 
un autre. Tous deux constituent bien une critique de l'administration 
anglaise. Mais tandis que le National Congress demande ses remèdes 
à l'imitation de l'Occident, cet autre mouvement les demande à un 
retour aux antiques institutions de l'Inde, maladroitement aban- 
données par les Occidentaux. 

Il y avait jadis — j'en ai déjà parlé et j'y reviendrai — une 
organisation communale, curieuse et pratique : les communautés de 
villages. A leur tête était une sorte de Conseil composé de cinq per- 
sonnes respectables, à la fois pouvoir exécutif et judiciaire, ou plutôt 
arbitral, que l'on appelait le panchayat. Les Anglais ont à peu près 
partout laissé tomber l'un et l'autre \ 

Les panchayats ont presque disparu. Dans les villages, maintenant, 
on a les fonctionnaires, qui sont tout autre chose, et les magistrats, 
qui ne peuvent, comme les panchayats, pénétrer dans le détail de la 
vie du paysan. Or, depuis quelques années, plus d'un penseur a 
soutenu que ces Conseils ou panchayats rendent, là où ils existent 
encore, et pourraient de nouveau, si on les rétablissait, rendre par- 
tout des services appréciables. 

Sur ces constatations, l'opinion publique a été saisie de plans, 
plus ou moins ingénieux et précis. Ici, on voudrait conférer au 
panchayat un double rôle : rendre la justice en matière civile, sans 
frais, dans les limites d'une compétence restreinte et veiller, à titre 
d'anciens, sur les débiteurs, pour les engager à s'acquitter sans trop 
de délais. Ailleurs, on en ferait une sorte de Comité, chargé de mul- 
tiples fonctions notamment : organiser les secours en cas de famine, 
et rendre la justice civile dans les affaires qui ne comportent qu'un 
intérêt modique. 

1. Voir plus loin livre II, chap. m, Les Classes agricoles et le Régime agraire. 



140 LINDE BRITANNIQUE 

M. Malabari, lui, a un plan plus ambitieux, qu'il a exposé dans 
une lettre ouverte à lord Curzon. L'État — faute capitale dans un 
pays purement agricole — a trop négligé les villages et leurs biens. 
Aujourd'hui, il existe partout des terres inoccupées qui seraient, 
par exemple, utilisables pour le pâturage. Ces terres sont de toutes 
parts menacées par les convoitises individuelles. L'État devrait les 
faire inscrire au nom du village, avec le droit pour ce village 
d'agir en justice pour les revendiquer même contre le Gouverne- 
ment. On ressusciterait ainsi le village d'autrefois; on en ferait 
l'unité administrative: on lui permettrait de dépenser à son profit 
les cesses (sortes de centimes additionnels) locaux. Le 'panchayat 
serait l'organe nouveau chargé de ces nouvelles fonctions. Il lui 
arriverait parfois de se tromper; soit, il apprendrait son métier. On 
travaillerait ainsi lentement à l'éducation politique du pays. Et l'on 
verrait, au bout de peu de temps, tout ce que l'on pourrait attendre 
de la coopération de la population l . 

Malgré ces plans optimistes et malgré les sympathies qu'inspirent 
leurs auteurs, on estime que, dans toutes les parties de l'Inde qui 
sont un peu avancées, les panchayats proposés auraient une autorité 
morale insuffisante. Actuellement, les magistrats ne peuvent même 
pas les utiliser comme arbitres dans les villages. La population 
s'obstine à leur préférer les sentences des juges. Et la raison de 
cette préférence est évidente. La vie moderne prend à chaque village 
son élite pour le collège, l'université , l'industrie , l'administra- 
tion, etc. Ceux qui y restent risquent d'être les moins intelligents, 
les moins actifs. C'est ce qui explique qu'ils n'ont jamais songé à 
protester contre tant de réformes de l'administration, qui boulever- 
sait la société d'autrefois : la propriété individuelle, le droit d'aliéner, 



1. Ce plan a rencontré beaucoup de sympathies. Lord Curzon et son conseil ont déclaré 
que, n'étaient certaines difficultés légales, ils l'appliqueraient sans retard. Sir E. Buck, 
ancien secrétaire du Gouvernement de l'Inde, une autorité en matière agraire et agri- 
cole, a publiquement félicité M. Malabari de son initiative. Mais il ne croit pas son plan 
pratique. Le panchayat fonctionnait à merveille dans les anciennes communautés de 
village. Tous les habitants y étaient propriétaires en commun et avaient des droits 
identiques. Un conseil, formé de cinq d'entre eux, pouvait décider pour tous et, par ses 
décisions, utiles à tous, tous les lier. Aujourd'hui ces communautés de village ont à peu 
près disparu. Dans les provinces de Madras et de Bombay, elles ont été remplacées par 
des villages dont les habitants sont propriétaires individuels, avec des intérêts distincts 
et parfois opposés. On y pourrait bien à la rigueur instituer un panchayat; mais com- 
bien son autorité serait différente de celle des anciens. Dans le Bengale et la Province 
d'Oude, il existe surtout de grands propriétaires, qui font cultiver par tenants et ne con- 
sentiraient jamais au rétablissement des panchayats ; même dans le Pendjab, où il subsiste 
des communautés imparfaites, le panchayat ne pourrait fonctionner qu'avec toutes 
sortes de chances d'insuccès, car le sentiment de la propriété commune s'affaiblit; la 
tendance est du côté d'intérêts séparés et d'un système régulier ryotwari. 



LA SOCIETE INDIGENE 141 

la justice, etc. etc., Peut-être au fond de leur cœur n'acceptent-ils 
pas tout ce qui leur a été imposé, mais ils s'inclinent : ils n'ont plus 
de vie. Les panchayats rétablis, ils n'y recourraient pas 1 : ils n'ont 
plus la foi. 

On a proposé, dans le même esprit, de créer des Unions de villages. 
Il existe dans certaines parties du sud de l'Inde une espèce de pan- 
chayat assez curieux. Des villages se groupent à dix ou vingt, et 
forment une Union, dont les représentants nommés, sorte de pan- 
chayats se réunissent, de temps à autre, pour fixer en commun les 
règles d'établissement et de perception d'un petit impôt sur les mai- 
sons (House-tax), et veiller à l'hygiène locale, à l'éclairage, et à 
l'entretien des routes. Il existe de même au Bengale des « local fund 
Unions » ; elles n'ont pu faire que peu, par faute de fonds. Il s'agit ici 
d'unions de villages en vue de la police, avec des panchayats, dont 
le rôle est d'asseoir l'impôt local pour le paiement des chaulndars, 
et ensuite de nommer et de surveiller ces chaickidars (policemen). 

Elargissant ces idées, M. Rogers, autrefois membre du Conseil 
du Gouverneur de Bombay, a proposé, à la suite de la lettre de 
M. Malabari, d'instituer des cercles de villages, qui auraient auto- 
rité, dans les limites d'une compétence restreinte, en matière de 
justice civile et correctionnelle, de police locale, de banques agri- 
coles, etc. M. Dutt, Indien de haut rang, fort connu dans l'Inde, 
autrefois commissioner du Civil Service et aujourd'hui ministre du 
Gaekwar de Baroda, a recommandé une création semblable. Rien de 
tout cela n'a, du reste, été amené à un degré voisin de la mise en 
pratique. 

1. Dans le Dekkan Act de 1879 (Voir plus loin, livre II, chap. m, Les Classes agricoles 
et le Régime agraire) on proposait de créer quelque juridiction populaire et le rapporteur 
disait : « Nos paysans du Décan sont trop indépendants, trop irrévérencieux, trop vifs 
d'esprit pour accepter aveuglément les décisions des Anciens du Village comme telles ». 

Il faut, toutefois, signaler l'essai qui a été fait des panchayats dans l'État de Patiala 
(Pendjab). C'est l'œuvre d'un fonctionnaire, le major Popham Young, C. I. E., qui déjà 
s'était signalé comme colonization offwer sur le Chénab Canal. Prêté par le gouverne- 
ment de l'Inde à l'Etat de Patiala, il a, en qualité de seulement commissioner, institué 
76 panchayats, dans tous les tahsils de l'État, sauf un. Ces Panchayats ont eu à juger 
50000 affaires, et en fait en ont jugé 45 000, dont l'intérêt total dépassait 60 ïakhs 
(environ 10 millions). C'est très rarement que les parties ont appelé de leurs décisions 
et plus rarement encore que les tribunaux de l'État les ont infirmées. Reste à savoir si 
cette organisation survivra au départ de son auteur. 

La Commision royale sur la Décentralisation (1908) a entendu beaucoup de dépositions 
sur le sujet des panchayats. Il existe évidemment un désir général de les voir rétablir 
sous une forme ou sous une autre. Le grand obstacle se rencontre dans tant de fac- 
tions qui constamment déchirent les villages et y rendent toute coopération difficile. La 
commission de Décentralisation a proposé, là où les conditions locales permettent d'en 
établir, de leur confier le règlement des petites affaires civiles et criminelles, sans 
intervention des hommes de lois, les travaux publics (hygiène et autres) des villages 
et la surveillance des écoles. 



142 L'INDE BRITANNIQUE 

On aurait tort, de l'exposé de ces diverses propositions, et des 
remarques qu'elles ont provoquées, de conclure que la masse des 
populations de l'Inde est lasse de la domination ou de l'administra- 
tion anglaise. Le loyalisme demeure encore incontestable, même 
parmi les étudiants, les hommes de loi, les Brahmanes du Décan, 
et les fondateurs de Y Education Society de Pouna, ou encore les 
Babous du Bengale et les protagonistes du parti national. On l'a 
bien vu, lors de la mort de la reine Victoria, à tant de manifestations 
qui n'avaient pas été concertées. Sans doute, il existe des mécon- 
tents, voire des ennemis irréconciliables — les trois années 1905 
à 1908 l'ont bien fait voir. Sans doute le souvenir de 1857 et de 
la confiance aveugle que montrèrent alors les chefs européens de 
troupes indigènes, doit rendre prudent. Sans doute, il y a eu des 
vice-rois, comme lord Gurzon 4 , que leur génie impérieux a portés 
à vouloir assurer le bonheur du peuple à force de bonne adminis- 
tration plutôt qu'à conquérir, à force de condescendance, son amitié 
(et d'abord l'amitié de ceux qui le dirigent ou le conseillent) et 
qui, par là, ont excité jusqu'à de véritables haines. Mais quoi qu'on 
puisse prétendre, l'attachement à la Couronne , même après les 
triomphes du Japon, reste entier. Et les meneurs le savent. A eux 
seuls, ils ne tenteront jamais rien contre le pouvoir établi. Ils se 
sentiraient fort embarrassés, si ce pouvoir venait à leur échoir. 
Si, comme en 1857, il survenait un cataclysme, il serait, comme 
en 1857, dû à l'armée indigène, avec laquelle certains des agitateurs 
ont déjà essayé de s'entendre. 

Il faut bien reconnaître que l'administration anglaise n'est pas 
populaire. Et toutefois écoutez les protestations de ces villages que, 
par suite d'accords, on retranche du territoire britannique pour les 
rattacher à celui d'un prince. Le programme du parti national 
reçoit, f à chaque session du Congrès, de la presse indigène, l'accueil 
le plus chaleureux. Mais que l'Angleterre lui donne satisfaction sur 
un ou deux de ses articles : par exemple, la substitution illimitée 

1. Quand lord Curzon quitta l'Inde après son premier terme, la presse indigène 
exprima l'espoir qu'il n'y reviendrait jamais. A ce propos un journal, Amrita Bazaar 
Patrika, exposait sur les divers vice-rois l'opinion que voici : sir John Lawrence ne valait 
pas son frère Henri ; toutefois, il était sympathique. Les bonnes intentions de lord Mayo 
étaient neutralisées par les formidables frères Strachey; toutefois il fut le meilleur ami 
des princes indiens. Quant à lord Northbrook, c'est le plus noble des Anglais. Avec lui 
finit la lignée des bons vice-rois, à une seule exception près. Lord Lytton lui succéda; 
c'est l'homme qui vint exprès ici pour combattre Shere Ali, ce que son prédécesseur 
avait refusé de faire. Lord Ripon était un ange. Lord Dufferin était sympathique, quoique 
indolent. Lord Lansdowne et lord Elgin laissèrent l'Inde dans un état désespéré. Quant 
à lord Curzon, il lui avait rendu d'abord un peu de vie par ses paroles d'encourage- 
ment; mais qu'il nous a trompés plus tard! Qu'on vienne un peu au secours des Indiens! 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 143 

des fonctionnaires indiens aux fonctionnaires anglais, la concession 
d'institutions représentatives, etc.; et l'on verra, chez l'élite instruite 
des Musulmans, une indignation qui peut aller jusqu'à l'agitation. 
Leur opinion, à eux tout au moins, est inébranlable : le Britannic 
rule est indispensable au développement économique et à l'éduca- 
tion politique de l'Inde entière; et travailler contre elle, c'est tra- 
vailler contre l'Inde. 

Le grand argument des réformateurs, c'est que l'Anglais opprime 
le pays et l'exploite. Il fut un temps où ils osaient lui faire grief de 
ses dépenses en travaux publics, « qui n'intéressent pas l'indigène ». 
Mais les faits leur ont clos la bouche : les chemins de fer, l'Indien 
ne saurait plus s'en passer, et l'irrigation le sauve et l'enrichit. 
Aujourd'hui leurs arguments se sont portés sur d'autres terrains. 
Ils lui reprochent ses dépenses militaires, ses voies stratégiques, les 
pensions magnifiques et les nobles traitements de ses fonctionnaires; 
les expéditions hors de l'Inde, pour l'exclusif profit de l'Angleterre, 
et dont l'Inde fait les frais. A quoi l'Angleterre répond que c'est 
elle qui garantit la sécurité; sur terre, l'Inde y contribue pour sa 
part; sur mer, la métropole supporte toute la charge. 

La vérité est qu'au fond il y a entre eux un abîme. L'opposition 
du parti national ressemble à l'opposition du parti monarchique en 
France : elle est irréconciliable. Elle se prétend ici « ralliée » et là 
« loyale ». Elle n'a nulle part ni espoir ni chances; mais elle lutte. 
Et rien ne peut la ramener. 

Les réformateurs n'aiment ni l'Angleterre ni les Anglais : ils les 
craignent; ils les respectent; quelques-uns souhaitent les vaincre 
et les chasser. Par une étrange inconséquence, ils voudraient toute- 
fois que l'Angleterre les aimât. 

Ils font grief au Gouvernement anglo-indien d'écraser d'impôts 
le petit peuple, sans compensation ni profit pour lui. L'argumenta- 
tion des Anglais n'est pas moins nette. Ils accusent les réformateurs 
de n'aimer pas, de n'avoir jamais aimé le petit peuple; de l'avoir 
toujours opprimé et exploité. C'est pour le protéger contre vous, 
disent-ils, contre les gros Zamindars du Bengale, que nous avons 
d'abord dû intervenir. Est-ce parce que nous sommes des interven- 
tionnistes? des ennemis de l'aristocratie? des adversaires du privi- 
lège? Toute notre histoire proteste contre cette assertion. Si nous 
avons ici modifié notre attitude, c'est pour répondre à l'appel de 
tout un peuple qui criait à l'aide contre l'oppression. Et ce que 
nous avons commencé, il y a cent ans, nous l'achevons aujour- 
d'hui. 



144 LINDE BRITANNIQUE 

Voilà le malentendu : l'histoire le dissipera et dira à qui en 
incombe la responsabilité. 

Il est tout à fait possible, cependant, que les deux partis soient de 
bonne foi. L'Angleterre a la volonté et le sentiment d'administrer 
dans l'intérêt du peuple. Les réformateurs ont le sentiment qu'elle 
administre dans son intérêt propre. Et il y a du vrai dans leur 
opinion. 

On peut imaginer telle conception politique qui aurait rendu 
l'Angleterre moins intransigeante. Si elle avait pris pour devise : l'Inde 
aux Indiens, si elle avait conçu son rôle comme temporaire, ainsi 
qu'avaient fait les Malcolm, les Mountstuart Elphinstone, elle pour- 
rait aujourd'hui, sans se renier, faire au parti national des conces- 
sions, et chaque année de plus étendues, qui aboutiraient, avec le 
temps, à l'entière émancipation des Indiens. Mais telle n'est point 
sa pensée ultime. Elle garde, elle entend garder l'Inde. Elle a contre 
elle une élite hindoue; elle croit avoir pour elle les minorités 
(Musulmans, Bouddhistes, Parsis, etc.) et la masse profonde de la 
population hindoue. Elle accordera au parti national des places, des 
honneurs, toujours plus d'honneurs et plus de places; mais elle ne 
transigera pas sur le principe; elle gardera la direction; elle sera le 
pilote qui reste maître de la route. Elle demeurera, autant qu'on 
peut l'être de nos jours, despotique. Son programme n'a pas varié 
depuis Macaulay. Il disait en 1835 : « Nous savons que l'Inde ne 
peut pas avoir un Gouvernement libre. Mais elle peut avoir le bien 
qui vient tout de suite après : un despotisme ferme et impartial. » 
Or, cet aphorisme de Macaulay, soixante-dix ans plus tard, un 
membre influent du gouvernement de l'Inde, Sir Edward Baker, 
alors chef du Département des Finances, le reprenait à son compte. 
« La position de l'Inde, disait-il, en tant que partie subordonnée de 
l'Empire, n'a changé en quoi que ce soit; elle n'a pas été, elle ne 
peut pas être émancipée jamais du contrôle en dernier ressort du 
Gouvernement suprême. Pareille proposition serait inadmissible, 
même s'il ne s'agissait que de l'administration intérieure du pays; à 
plus forte raison, sur le terrain des affaires militaires ou de la poli- 
tique extérieure. » 

Tous les projets de réforme échoueront contre cette décision iné- 
branlable. Et ce n'est que la force — où qu'elle demeure ou passe — 
qui aura le dernier mot. 

De bons esprits toutefois suggèrent un changement dans la forme. 
Le peuple, tout loyal qu'il soit, ne sait sur quelle tête vivante 
reporter son loyalisme. Le Roi-Empereur est une ombre lointaine. 



LA SOCIETE INDIGÈNE 145 

Le Gouvernement de l'Inde n'est qu'une bureaucratie. Le vice-roi 
change tous les cinq ans ; les fonctionnaires sont en perpétuel mou- 
vement; le collecteur et ses subordonnés, les seuls que le peuple 
approche et voie, restent rarement deux années de suite en un même 
poste. La bonne volonté de l'Indien, comme un oiseau, cherche où 
se poser. C'est la constatation de ce désir qui, de bonne heure, 
inspira à Disraeli l'idée heureuse, réalisée en 1875, de faire de la 
reine Victoria une impératrice de l'Inde. Pourquoi, disent quel- 
ques-uns, n'irait-on pas plus loin et ne nous donnerait-on pas un 
fils de la famille royale, à la fois vassal de l'Empire, et roi de 
l'Inde? Le peuple le respecterait, parce qu'il connaîtrait sa puissance 
et aurait enfin trouvé à qui donner son amour. 

La proposition comporte des risques. Aux Anglais de prononcer. 



NOTES 



Note de la page 120 : Le parti des violents dans l'Inde. 

Un des plus célèbres parmi les journalistes du genre violent est M. Tilak (Bal Gan- 
gadhar Tilak), éditeur de deux journaux : le Kesari, publié en vernacular, et le Mahi*ata 
en anglais. Sa réputation, comme journaliste militant et comme chef des partis extrêmes, 
date de 1896. La peste et la famine sévissaient alors toutes deux à la fois à Pouna. La 
politique hygiénique du Gouvernement de Bombay était énergique : to stamp the plaguc 
oui. D'où des mesures ultra-sévères : visites domiciliaires, camps spéciaux où Ton trans- 
portait les malades, etc. Toutes choses qui irritaient les Indigènes. On organisa alors 
des visites et des enquêtes, appuyées par des soldats européens, réquisitionnés chaque 
jour près de l'autorité militaire. On allait de maison en maison, on découvrait les 
malades et on les emportait au camp où, séparés de tous, pour diminuer les chances 
de propagation du fléau (ségrégation camp), ils recevaient les soins requis. A cause de 
quoi, grand mécontentement. La presse signalait ces enquêtes, ces déplacements, cet 
isolement (ce qu'elle appelait abus et excès de pouvoir) et les dénonçait à l'indignation 
publique. Les Indiens étaient très excités. 

Or, un jour de juillet 1897, à un anniversaire de l'ascension au trône de la reine, 
après un banquet et une réception chez le Gouverneur, le collector, M. Rand, revenant 
chez lui, fut, sur la grande route, assassiné par un homme qui sauta dans sa voiture et 
disparut. 

Ce fut un émoi formidable par toute l'Inde. Le Gouvernement répondit par trois 
mesures énergiques : 1° création d'un corps de police purement européenne, aux frais 
des contribuables (mais la famine empêcha qu'on pût les faire payer); 2° remise en 
vigueur d'une loi fort ancienne (Régulation de 1827), qui autorisait à arrêter sans juge- 
ment et à transporter telle personne jugée dangereuse pour la sûreté de l'Etat. En vertu 
de cette loi. on put arrêter deux des principaux agitateurs, les frères Natu (quelques 
fonctionnaires en demandaient cinq), dans des conditions délicates, grâce au secret 
absolu gardé sur les projets du Gouvernement; 3° poursuite du journal le Kesari, dont 
le propriétaire, M. Tilak, avait, peu de temps auparavant, été, par le Gouverneur pe 
Bombay, nommé membre législatif de son Conseil. Il fut condamné à plusieurs années 
de prison par le jury. 

Le calme se rétablit peu à peu. Les condamnés, y compris M. Tilak, furent relâchés. 
Le Kesari reparut. Toujours hostile et très influent, il se garda désormais des phrases 
compromettantes. Mais M. Tilak fut surveillé de près. On lui fit, on osa lui faire un 
procès pour faux. Il fut condamné à de la prison. Mais le jugement fut cassé par la Haute 
Cour. Depuis lors, M. Tilak a joui de la plus grande popularité parmi les étudiants et les 

l'inde britannique. 10 



146 LINDE BRITANNIQUE 

membres du parti Young India-, on l'y considère comme un martyr de la cause populaire. 
Il est un des chefs du parti extrême. 

Un autre chef de ce parti a récemment paru dans le Bengale. Il fut, lui aussi, con- 
damné à la prison, pour avoir refusé de reconnaître l'autorité d'un tribunal britannique : 
c'est Bepin Chandra Pal. 

Eux et leurs partisans ont mené une violente campagne de presse et de propagande 
personnelle, dont l'énergie a sérieusement déconcerté les chefs du parti modéré. En 1907, 
le Pendjab fut fort troublé par leurs procédés et leurs tentatives de débaucher les régi- 
ments indigènes. Cela conduisit le Gouvernement de l'Inde à arrêter Lajpat Rai et Ajat 
Singh, deux des agitateurs locaux, et à les déporter en Birmanie. Cette mesure vigou- 
reuse, que les fauteurs de troubles avaient crue impossible tandis qu'il y avait au secré- 
tariat d'Etat un libéral comme lord Morley, porta à cette agitation un coup peut-être 
temporaire, mais sérieux. Au bout de quelques mois, Lajpat Rai et Ajaï Singh purent être 
relâchés. 

A la suite des procédés violents des partis extrêmes, le Parti National fut coupé en 
deux. Cela se produisit à Surat en 1908. Il est curieux de remarquer qu'en la circon- 
stance Lajpat Rai fit cause commune avec les modérés. 

Enfin, quelques-uns des plus ardents agitateurs au Bengale ont adopté les procédés 
des anarchistes d'Europe, et jettent des bombes. 



§ 9. — LES RELATIONS SOCIALES D'ANGLAIS A INDIENS 



Gomment se pose le problème; des relations d'affaires, pas de relations mondaines; 
abstention seulement ou hostilité? griefs des Indiens; griefs des Anglais. — Quelques 
exceptions : dans l'armée, sur la frontière; officiers et soldats; sportsmen. — Cause des 
difficultés; obstacles venant des Anglais; le problème plus aigu dans les derniers temps; 
les Anglo-Indiens d'il y a un demi-siècle ; les relations actuelles avec l'Angleterre, depuis 
les communications rapides. — Obstacles venant des Indiens, un discours de M rs Tyabji. 
— Relations privées impossibles, parce qu'elles sont devenues inutiles; la vie de 
famille, les excès de travail. — Le problème de l'influence et de la pénétration réci- 
proques; chaque nation se défend; l'éducation chez les Indiens et les Anglo-Indiens. — 
Résumé. 



Voici encore un de ces sujets épineux où l'étranger doit craindre 
de s'aventurer. Qu'il se garde d'accueillir des légendes et des anec- 
dotes qui, transmises d'âge en âge, ne peuvent, eussent-elles jadis 
été vraies, qu'être aujourd'hui exagérées. L'Anglo-Indien, fonction- 
naire, ou marchand, ou journaliste, ne badine pas quand il entend de 
la bouche d'un voyageur, sur les rapports des deux sociétés, quelque 
formule tranchante. Il contestera avec vivacité et les faits allégués 
et l'opinion qu'on prétend y appuyer. Je tâcherai de m'avancer 
prudemment sur ces cendres qui recouvrent le feu, et m'efforcerai 
d'être juste pour les deux parties. 

Les faits sautent aux yeux. La discussion qu'ils soulèvent a pris 
encore plus d'acuité en ces dernières années. A cela plusieurs causes. 
Les Indiens sont devenus plus ombrageux et ils ont pu mieux 
connaître la vie des Anglais et pénétrer la signification de leurs atti- 
tudes et de leurs procédés. Ils s'indignent que, conviés à s'initier à 
notre civilisation, ils soient arrêtés au seuil de notre monde. Avec 
l'instruction plus répandue parmi eux, leur pénétration plus aiguisée 
et leurs prétentions qui se propagent de haut en bas, ce qui n'avait 
été qu'une difficulté mondaine risque de devenir un danger poli- 
tique. Et successivement, les plus hauts personnages du Gouverne- 
ment, lord Gurzon et lord Kitchener, ont cru devoir s'adresser à 
l'opinion et recourir aux règlements et à la justice pour modifier 
une attitude, mieux que cela une conception inquiétante. 

Je vais exposer les éléments du procès. Sauf de très rares excep- 



148 L INDE BRITANNIQUE 

tions, faites par et pour les Parsis, Anglais et Indiens n'ont que des 
rapports d'affaires, non pas des relations de société : ni dîners, ni 
soirées, ni thés, ni pique-niques. Aux réceptions officielles sont con- 
viés et paraissent quelques princes et quelques hauts fonctionnaires. 
Le vice-roi, au cours de ses tournées, est reçu avec orgueil par les 
rajahs. De nobles Anglais, visiteurs de l'Inde, trouvent chez quel- 
ques puissants de la terre le plaisir royal d'une chasse au tigre. A 
cela se borne presque tout le Social Inlercourse. 

Mais il n'y a pas qu'abstention ; il y a répugnance et hostilité, et 
de part et d'autre. Que le Gouvernement de l'Inde organise des 
compagnies de volontaires : les Anglais ne s'y font inscrire que si 
les Indiens n'y sont pas admis. Si ceux-ci le sont, ceux-là se retirent. 
C'est ce qu'on a vu à Haïderabad (Sind), à Allahabad, à Pouna, 
partout. 

Mieux encore. Des soldats anglais brutalisent des indigènes, les 
pillent, les tuent. S'ils sont poursuivis, le jury européen sera enclin 
à fermer volontairement les yeux à l'évidence; s'il lui faut les con- 
damner, l'opinion européenne s'émeut et va jusqu'à faire des remon- 
trances au Gouvernement de l'Inde. 

Ce reproche s'adresse à tous les Anglais, même aux marchands, 
encore que les affaires communes mêlent et rapprochent les hommes 
et que le souci de l'intérêt soit un puissant maître de savoir-vivre. 
Mais c'est surtout le fonctionnaire anglais que l'opinion incrimine 
dans ses rapports avec les indigènes. Bienveillant et familier avec 
les petits, il aura une tendance à être raide et protecteur avec les 
gros. « L'Anglais de l'Inde, le fonctionnaire du Civil Service, me 
disait un Hindou, brahmane de caste, membre du Conseil législatif 
du vice-roi, n'aime pas que nous montions . Il nous a conviés à 
gravir avec lui les sentiers escarpés de la science, et il est mécontent 
de nos progrès. Apprendre sa langue, comprendre ses idées, atteindre 
à son niveau intellectuel, ce n'est pas un hommage dont il nous 
sache gré, c'est un empiétement qu'il ressent. Nous les estimions 
pour leur caractère et nous nous flattions qu'ils honoreraient en 
nous des hommes justes et indépendants; mais ils n'attendent de 
nous que bassesse et servilité; et leurs faveurs vont aux flatteurs et 
aux valets 1 . » 

1. En revanche, voici ce que j'ai entendu à Pouna (6 janvier 1901) de la bouche d'un 
des hommes (un Hindou) qui honorent le plus le pays. Je lui dis (je copie mon carnet de 
notes) : « Une des choses fâcheuses est le peu de relations que les Anglais ont avec 
vous ». Il me répond : « Gela est vrai ». J'ajoute : « Les Anglais prétendent que c'est 
de votre faute; qu'il n'y a rien à faire avec des gens qui cachent leurs femmes ». Il 
répond : « C'est inexact. Seulement nos femmes jusqu'ici ne savent pas l'anglais et sont 



LA SOCIETE INDIGENE 149 

Un autre, un Bengali, membre du Civil Service, me fît cette con- 
fidence : « Mes collègues, mes égaux en somme, car j'ai, comme 
eux, subi ce difficile concours, me traitent en inférieur et me protè- 
gent (palronize). Un seul m'a traité en égal : c'était un Irlandais. » 

Voilà la thèse des Indiens. Voici celle des Anglais. « Ce n'est pas 
nous qui éloignons les indigènes; ce sont eux qui se tiennent loin 
de nous. La caste et ses règles — pour ne rien dire de leur goût 
propre — leur interdisent de nous fréquenter. Que le vice-roi 
isite mr chef hindou, l'hospitalité est fastueuse et la chère succu- 
lente. Mais les Anglais dîneront seuls. Le prince fait table à 
part et ne paraît qu'à l'heure des toasts. Nos soldats, dit-on, 
assaillent l'habitant paisible; mais cet habitant paisible surprend 
nos officiers en chasse et leur fait un mauvais parti. Un coup de 
fusil malheureux, un grain de plomb qui s'égare, et voilà tout un 
village qui menace et qui frappe. Et celui qui a frappé est honoré 
parmi les siens. Vous, Français, qui devez leur être au moins indif- 
férent, vous avez été reçu hier par un juge à la Haute Cour, 
brahmane de caste et fort conservateur. L'accueil a été poli et 
même déférent; mais, dès votre départ, les prêtres ont été appelés et 
la maison purifiée. Les femmes sont purdah et le Zenana est fermé 
à nous, comme aux autres hommes; mais il n'est qu'à peine entr'ou- 
vert à nos femmes. Ils tolèrent leurs visites; ils supportent les 
réunions; il s'opposent à l'intimité. Une très grande dame anglaise, 
l'honneur même et la vertu, dont le mari occupe un poste éminent, 
va voir la femme d'un haut magistrat, laquelle est purdah. Le mari 
assiste à l'entretien, tandis que sa femme reste debout. Tel prince 
sépare ses femmes du reste du monde : même une princesse de sang 
royal ne peut être admise à les voir. On allègue la sauvagerie des 
femmes et leur ignorance de notre langue et de nos usages; nous 
comprenons ce que parler veut dire : l'obstacle est la méfiance des 
maris. » 

Tel est, en effet, le tableau, nullement chargé. On peut, çà et là, 
noter quelques couleurs moins sombres : affaire de lieu ou de 
métier. Dans l'armée, les officiers et, sur la frontière, les fonction- 
naires se sont pris à aimer l'indigène. C'est qu'il a surgi un senti- 
timides. » « Il y a, continue-t-il, une raison plus sérieuse; c'est que nous ne nous livrons 
pas, ni aux Anglais ni à personne; nous ne montrons pas le fond de notre cœur; les 
Anglais parfois se vantent de connaître les indigènes mieux qu'un indigène; erreur; ils 
ne voient que la surface. En nous est une répugnance, une funeste tournure d'esprit : 
un indigène vient me voir pour me parler d'une chose qui lui tient à cœur; c'est la der- 
nière dont il m'entretienne; il aborde tout avant cela. Détestable manque de franchise, 
que le commerce des Anglais nous amènerait à perdre. » 



150 L'INDE BRITANNIQUE 

ment nouveau : la confraternité du sport et des armes. L'Anglais 
adore la bravoure et respecte la fierté. Il en a le sens et le culte. Il 
les rencontre chez le soldat et, sur la frontière, chez le Radjpoute, le 
Sikh, le Pendjabi. Entre eux et lui naît la confiance et la camara- 
derie, h'orderly (ordonnance) accomplit un service noble; il ne s'oc- 
cupe que de l'épée et des éperons. Mais il soigne son chef; il passera 
des nuits à son chevet. A la guerre, il le sauvera ou mourra avec lui. 
Dans le service, le soldat est discipliné et respectueux : ce Votre Hon- 
neur ». Et l'officier est gourmé. Mais, hors du service, on cause. 
Le soldat osera demander conseil à son chef, le consulter sur un 
procès. Le chef l'écoute et l'assiste. Et, sorti de la caserne, il fera 
route avec lui, lui parlera du pays, le tutoiera. Des goûts communs, 
des dangers partagés les rapprochent : c'est l'exception. 

Les rapports, au surplus, sont difficiles. Les deux sociétés diffèrent 
tant, et s'ignorent tellement. L'Anglaise peut-elle supposer que son 
ayah (femme de chambre, nurse), dont le dévouement lui est pré- 
cieux, est de caste ignoble et écarte d'elle l'Indienne de haute caste. 
La jeune fille anglaise, très pure, la femme anglaise, entourée d'un 
respect chevaleresque et arbitre de l'opinion, peuvent-elles — je 
reproduis l'argument, sans l'adopter — voir, bien plus fréquenter la 
femme indienne, très près de la nature et esclave de son mari? Les 
hommes eux-mêmes partagent ces répugnances. Un jeune Anglais 
me disait : la seule odeur d'une Indienne suffirait pour qu'on ne 
l'épousât point. 

Les Anglo-Indiens d'il y a un demi-siècle étaient moins délicats. 
Alors pas de steamers rapides qui mettent Bombay à onze jours de 
Brindisi; interdiction de sortir de l'Inde, sauf lors du furlough 
(congé d'un an tous les cinq ans); pas de chemins de fer en Inde, 
les agents bloqués dans leur poste isolé. En conséquence, ils vivaient 
seuls — car les femmes anglaises ne venaient pas en nombre 
comme aujourd'hui — et résignés à tirer parti de la société qui 
était à leur portée. Ils fréquentaient les notables et ne dédaignaient 
pas l'amitié d'une femme indigène 1 . Aujourd'hui, avec le privilège 

1. Il y avait alors des unions, légitimes ou libres, qui duraient. On cite encore à Simla 
le cas du colonel T. D. G., qui, en 1863, mari (?) d'une Indienne, lui avait légué une impor- 
tante propriété, devenue aujourd'hui le siège du New Civil Secrétariat building. De nos 
jours, ces unions d'officiers ou de fonctionnaires avec des Indiennes, légitimes, n'existent 
plus; libres, sont rares et cachées. Les métis, nombreux, cela est certain, sont surtout 
le fruit de relations de simples soldats avec des filles du pays. Ils ne sont jamais légi- 
timés par mariage subséquent. 

Un homme, qui vit dans l'Inde depuis cinquante ans, m'a remis sur ce sujet la note 
suivante : 

« Autrefois, quand les Anglais du Service ne quittaient jamais les Indes, ils y vivaient et 
y mouraient; beaucoup d'entre eux avaient une femme indigène et des enfants. Mais, 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 151 

leave, tous les trois ans, on court à Londres, fût-ce pour deux mois; 
on se marie, on ramène sa femme, on se rattache à l'Europe et à la 
vie européenne. On n'a plus besoin des Indiens et — conséquence 
fatale — on ne voit plus l'utilité de les fréquenter, de les com- 
prendre, de se les attacher. 

Mais soyons justes envers les Anglais. Si les relations sont rares 
entre les deux sociétés, elles le sont, à la vérité, tout autant à 
l'intérieur de la société indienne. 

Il y a quatre-vingts ans, Jacquemont l'avait déjà remarqué. « Rien 
n'est si rare, parmi les natifs, que la plus faible disposition sociale. » 
Il ajoutait, au reste : « Mais jamais les Anglais n'essaient de la 
découvrir ». Depuis 1830, cela n'a pas changé. La femme de feu 
le célèbre juge Tyabji, de la Haute Cour de Bombay, disait, en 1903, 
au 9 e meeting annuel du Club des Dames Indiennes : « Nous nous 
plaignons que les Européens se tiennent loin de nous. Il y a à cela 
beaucoup de notre faute. Je vous le demande, combien d'entre-nous, 
Hindoues, Musulmanes ou Parsies, aiment à se réunir? Est-ce 
l'orgueil, est-ce la réserve qui nous en empêche? N'est-ce pas plutôt 
la différence des manières, des habitudes, de l'éducation, du vête- 
ment, de la langue, de la religion? » Et elle ajoutait : « Soyons 
d'abord nous-mêmes d'une race et d'un pays ». 

Voilà une observation à retenir. Les Indiens, partisans du Social 
intercourse, disent volontiers aux Anglais : « Voyons-nous, fréquen- 
tons-nous; peu importe que nous ne puissions dîner ensemble ou 
joindre à nous nos femmes; nous nous grouperons d'abord par 
sexes; plus tard, nous ferons mieux ». Provisoirement, la thèse de 
Mrs. Tyabji coupe court à cette combinaison. 

depuis longtemps, cela ne se fait plus. Ce serait une disgrâce absolue. Du temps du 
mutiny de 1857, un soldat anglais, ex-athlète, homme superbe, traqué par les rebelles, 
fut sauvé par une femme indigène, qui le cacha. Plus tard, par gratitude, il revint à 
son village, épousa la femme et la ramena au régiment. Nous la reconnûmes; nous con- 
sentîmes à la connaître. C'était aux temps épiques, nous approuvions ce sentiment de 
noble gratitude. Mais il n'est pas d'autre exemple. Un gentleman n'épouse pas une indi- 
gène. Il n'en fait pas même sa maîtresse permanente. Il ne se permet qu'une passade. 
Les seuls qui connaissent des femmes indigènes sont des soldats. 

« Il arrive parfois qu'en Angleterre une jeune fille rencontre un Indien, qui étudie pour 
être lawyer ou médecin. Elle l'épouse; la mère consent, ignorant que c'est la mort civile. 
Elle arrive aux Indes et nul ne la reçoit dans la société anglaise. Les enfants, s'ils sont 
nés d'un mariage, deviennent des métis, des Eurasiens. Ils ne trouvent à se marier 
qu'avec des Anglais de troisième plan, employés inférieurs de chemins de fer ou de 
télégraphe. 

« Les autres, les enfants illégitimes, assez souvent sont perdus. Ils ont tous les vices 
physiques et moraux des deux races. Pas d'énergie, pas de valeur morale. Souvent, ils 
sont recueillis par les Padri (missionnaires). Et, comme beaucoup de ces Padri sont Por- 
tugais, les enfants deviennent Portugais, et portent des noms portugais. Ils entrent 
dans les administrations. Ils donnent peut-être moins de satisfaction que les Indiens 
pur sang, surtout que les Musulmans. » 



152 L'INDE BRITANNIQUE 

La vérité est que ces relations de peuple à peuple sont (présen- 
tement — qui peut lire dans l'avenir?) devenues impossibles, parce 
qu'elles sont devenues inutiles. Les savants, les voyageurs, les 
femmes anglaises trouvent un intérêt de curiosité ou de vanité à 
pénétrer dans ces milieux nouveaux et peu accessibles; mais 
l'Anglais, marchand ou fonctionnaire, ne s'intéresse, à l'ordinaire, 
à l'Inde qu'à cause du bénéfice qu'elle lui donne ou du pouvoir 
qu'elle procure à son pays. Il est arrivé d'Europe bourré de savoir 
occidental, et, faute de préparation et de temps, demeure étranger à 
la civilisation des Indiens, à leur histoire, à leurs aspirations. Il ne 
fait plus de l'Inde ni sa patrie, ni son home. Il est venu là pour 
vingt-cinq ans et — chose incroyable — arrange son existence, du 
mieux qu'il lui est possible, entre sa famille et ses compatriotes, en 
vue de l'avenir et les yeux tout ce temps fixés sur l'Angleterre et 
l'heure du retour. C'est là une première considération. Une 
seconde, plus générale et plus exacte encore, est que l'Anglais, fonc- 
tionnaire ou marchand, est terriblement occupé. Je le montrerai, 
plus tard, dans un autre volume, quand j'étudierai l'administration 
anglaise. Le fonctionnaire n'a pas de loisirs. Il se donne tout entier 
à sa tâche. Il y met sa conscience et sa fierté. Quand, après sept 
ou huit heures de travail attentif et absorbant, il quitte le bureau, 
son esprit n'est plus libre pour une tâche nouvelle : un irrésistible 
besoin l'entraîne à se délasser dans les sports nationaux, en compa- 
gnie de ses amis; les relations politiques avec les indigènes sont 
non pas délibérément, mais fatalement sacrifiées. 

Les Indiens, de leur côté, affectent de se soucier moins de ces 
relations. Ils savent qu'ils y trouveraient profit, et il y eussent 
trouvé plaisir, s'ils eussent senti que les Anglais y accédaient 
spontanément. Aujourd'hui leur vanité se froisse de la résistance 
rencontrée. Le fait qu'ils y reviennent si souvent dans leurs 
entretiens n'est pas pour nous induire en erreur : ce n'est pas 
pour eux une revendication sociale; ce n'est plus qu'un argument 
politique. 

Enfin, de part et d'autre se dresse un infranchissable obstacle 
à des relations étroites qui mêleraient les deux sociétés. C'est que 
chacune refuse énergiquement de laisser l'autre prendre sur elle une 
influence. Les Indiens sont déterminés à faire de leurs fils de purs 
Indiens. Ils se rendent bien compte de ce qu'est la science et la 
civilisation matérielle de l'Europe, et ils espèrent que leurs enfants 
y seront un jour initiés. Mais ils entendent qu'auparavant ces enfants 
soient profondément imbus de la civilisation indienne, religion et 



LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE 153 

morale. Et c'est seulement à dix-huit ou vingt ans, quand leur être 
intérieur aura été pétri et modelé à l'indienne, qu'ils les livreront 
aux maîtres européens et permettront aux plus avancés d'entre eux 
de passer la mer pour aller chercher, dans les grandes universités 
anglaises, un enseignement utilitaire. Si je ne me trompe, c'est 
aussi ce qu'a été la conception japonaise des trente dernières 
années. 

Les Anglais pensent de même. Ils tiennent, par-dessus tout, à 
faire de leurs fils des Anglais. Et, à leur avis, on n'est point Anglais 
pour être né de pur sang anglais. Le sang est un facteur, l'éducation 
en est un autre. Tous deux sont indispensables. En conséquence, 
au plus tard à sept ans pour les garçons, à dix ans pour les filles, 
ils les exportent d'Inde en Angleterre et les mettent en pension, sous 
des maîtres anglais, qui leur garnissent l'esprit de ce qui, depuis 
des siècles, a fait l'âme et le caractère anglais. Puis, à vingt et un 
ans, quand ils ont passé l'examen de Sandhurst ou du Civil Service, 
ils les font revenir dans l'Inde, peints à triple couche, Anglais 
jusqu'aux moelles, invulnérables à l'exotisme, à l'abri sinon des 
tentatives du moins de l'emprise de la femme indigène, de l'opium 
ou du nirvana. 

Comment deux éléments ainsi trempés peuvent-ils espérer réagir 
l'un sur l'autre? Un jour peut-être, moyennant plus d'éducation de 
part et d'autre : avec des fonctionnaires plus instruits des choses 
intimes de l'Inde et plus séduits par la partie politique de leur 
rôle, capables de mieux comprendre les populations et désireux de 
s'en approcher davantage, et avec des Indiens plus justes pour les 
Européens, délivrés des instincts de ruse et de violence qu'une 
longue servilité leur a imposés, plus enclins à l'action et à la sincé- 
rité dont elle revêt le caractère, on arrivera à un contact plus 
étendu; à la pénétration, jamais. 



Telle est, peinte à grands traits, cette société indienne. J'en ai dit 
l'origine et la diversité; j'ai tâché d'analyser sa pensée, d'exposer 
ses institutions, ses croyances et ses préjugés, de décrire ses ambi- 
tions, ses espérances basées sur des forces morales qu'il serait bien 
téméraire de méconnaître et injuste de mésestimer. 

Je décrirai, dans un autre volume, sa vie extérieure, sa richesse 
ou sa pauvreté, son plus ou moins d'aptitude au travail et à la 
production, ses talents innombrables et la modicité de ses besoins. 

Pour le présent, je suis préoccupé d'une seule pensée, capitale il 



154 L'INDE BRITANNIQUE 

est vrai. Cette société, telle que je la viens de décrire, comment 
peut-on l'approcher sans la heurter, la gouverner sans la froisser, et 
ménager à la fois ses intérêts multiples et complexes et ceux de la 
nation qui a charge de la conduire? 

Cette étude sera l'objet du livre suivant : La Politique indigène 
du Gouvernement britannique. 



LIVRE II 



LA POLITIQUE INDIGÈNE 



LA POLITIQUE INDIGÈNE 



La politique indigène est un aspect, j'oserais dire presque nou- 
veau, de la politique coloniale. Elle est chose moderne et surtout 
contemporaine. L'Ancien Régime français n'avait pas à la connaître 
et, sauf sur quelques points : dans l'Inde avec Dupleix et au Canada 
avec Montcalm, ne l'a pas connue. Le xix e siècle en a fait quelques 
essais timides et intermittents en Algérie et en Cochinchine, et ne l'a 
appliquée avec suite qu'en Tunisie. Elle est l'instrument de l'avenir. 

Elle se propose un double but; le premier (très intéressant, mais 
moins important et moins difficile), amener la population indigène à 
fournir volontiers une main-d'œuvre abondante et, s'il est possible, 
peu coûteuse aux entreprises européennes d'agriculture et d'indus- 
trie, objet évidemment ignoré des époques qui pratiquaient l'escla- 
vage; le second — qui est aujourd'hui toute la politique indigène — 
préparer cette population à se résigner à la domination et au gou- 
vernement de l'étranger. Cette dernière préoccupation ne pouvait 
troubler l'esprit de conquérants qui pratiquaient intrépidement la 
politique de conversion et d'assimilation, persuadés qu'ils appor- 
taient aux indigènes un bien indiscutable en leur communiquant, 
mieux que cela, en leur imposant leur religion, leurs lois, leur 
justice, leur administration. 

Les Anglais, dans l'Inde, n'ont guère considéré que le second 
aspect de la politique indigène. Ils n'ont, à l'ordinaire, pas vu se 
dresser devant eux la question aiguë de la main-d'œuvre. Leurs 
entreprises agricoles y sont jusqu'ici, sauf en deux ou trois points, 
demeurées rudimentaires, et leur industrie, leur irrigation, leurs 
chemins de fer recrutent sans trop d'embarras autant de travailleurs 
qu'il leur en faut. L'Inde n'est pas et n'a jamais été une colonie. 
L'Angleterre n'a pas tenté d'y amener et d'y fixer une population 



158 L'INDE BRITANNIQUE 

européenne, ce qui, dans les premiers temps de la conquête 
(xvu c siècle), n'eût pas semblé paradoxal, puisque Richelieu et 
Louis XIV ont, sous des latitudes comparables, poursuivi et par- 
tiellement réalisé l'implantation d'une population blanche : les 
créoles de nos anciennes colonies. Elle n'a pas même, plus récem- 
ment, songé, comme les Hollandais à Java et nous, Français, à 
l'heure présente, en Indo-Chine et à Madagascar, à introduire des 
colons en nombre limité, dispersés çà et là, dans le pays, et qui, 
possesseurs de capitaux, fondateurs et directeurs d'entreprises, ont 
besoin de la coopération des travailleurs indigènes. 

Soit en vue de mieux protéger son monopole commercial, soit en 
prévision des difficultés que ne manquerait pas de lui susciter la pré- 
sence parmi les indigènes de colons impatients et, à l'ordinaire, peu 
scrupuleux sur les moyens de s'enrichir, la Compagnie à charte des 
Indes, dont l'existence ne prit fin qu'en 1858, eut toujours soin 
d'écarter les Anglais qui auraient désiré se fixer aux Indes. C'est 
cette prudence qui dicta notamment la loi de 1813, laquelle enjoint 
au Gouverneur général de protéger les indigènes dans leurs per- 
sonnes, leurs biens, leurs religions, leurs opinions et lui donne 
le droit d'expulser de l'Inde quiconque les menace 1 . De pareilles 
mesures étaient bien calculées pour éloigner ceux d'entre les Euro- 
péens qui eussent eu la pensée de s'établir aux Indes. Et, de fait, 
sauf quelques aventuriers, on n'y trouvait guère d'anglais que les 
fonctionnaires, les soldats et les marchands de la Compagnie. C'est 
seulement en 1833, quand, pour l'avant-dernière fois, on prorogea 
le privilège de la Compagnie, que le parti libéral fit introduire dans 
la charte une disposition qui ouvrait une partie des territoires de 
l'Inde anglaise aux sujets de Sa Majesté avec le droit de s'y fixer, 
d'y faire du commerce et d'y acquérir des terres, et encore sous 
certaines restrictions et précautions, qui attestent une grande 
méfiance des colons, marchands ou agriculteurs et des inconvénients 
qu'ils traînent derrière eux 2 . 

1. En 1813, lorsque vint le moment de renouveler la charte de la Compagnie, l'opinion, 
une portion de l'opinion inclinait à ce qu'elle renonçât à son monopole commercial avec 
l'Inde. La classe commerçante était, on le conçoit, favorable à cette transaction. La 
Compagnie résista. Elle produisit (1810-1812) des hommes comme le vieux Warren 
Hastings, le colonel Malcolm, lord Teignmouth, le colonel sir Thomas Munro, etc., qui 
soutinrent ces deux idées : sur le terrain commercial, il sera plus avantageux que le 
monopole soit réservé à la seule Compagnie; sur le terrain politique, il serait dangereux 
d'ouvrir l'Inde à des particuliers. Les nouveaux venus s'adonneront d'abord au commerce, 
puis à la colonisation (culture). Cela conduira à l'oppression des indigènes et plus tard 
à la perte de l'Inde. Malgré les efforts de ces hommes éminents, représentants des 
idées du passé, le monopole commercial de la Compagnie fut aboli. Mais on prit des 
mesures pour restreindre l'immigration européenne dans l'Inde. 

2. Peu après cette charte de 1833, Macaulay écrivait, à propos des nouveaux venus, lors 






LA POLITIQUE INDIGÈNE 15& 

Malgré cette liberté nouvelle, l'émigration anglaise est encore 
aujourd'hui peu considérable. Fonctionnaires et soldats compris 
(85 000 environ), on ne compte pas aux Indes, en face de 294 mil- 
lions d'indigènes, plus de 170 000 Anglais de tout âge et de tout 
sexe. Il y a, en Indo-Chine, 10 000 Français contre 20 millions 
d'indigènes, et à Java 70 000 Hollandais contre 35 millions. Ce ne 
sont pas ces 170 000 Anglais qui peuvent créer à l'administration de 
sérieux ennuis. 

Encore faut-il faire remarquer que les Anglais qui ne sont ni 
fonctionnaires ni soldats sont surtout des commerçants, fixés dans 
les grandes villes. Il existe aussi des planteurs établis dans deux ou 
trois régions : les Nilghiri, où ils font du thé et du café, les flancs de 
l'Himalaya, principalement en Assam, où ils font du thé. Il n'y a 
pas d'agriculteurs à proprement parler, comme on en trouve au 
Tonkin, en Annam et surtout à Java, installés dans les plaines à 
proximité des villages, leur disputant la terre et leur réclamant 
la main-d'œuvre. Ce voisinage délicat, ce mélange parfois irritant 
des Européens et des indigènes, qui prête aux abus et suscite des 
difficultés intérieures, l'Inde anglaise ne les connaît pas. C'est tout 
un côté de la politique indigène qu'elle ignore. Elle n'a eu à se 
préoccuper que de l'autre. La tâche demeurait encore formidable. 
Il s'agissait d'un non moindre problème que celui-ci : donner 
satisfaction à 300 millions d'habitants. De ce point de vue, l'admi- 
nistration anglaise des Indes est — en dépit des troubles de l'heure 
présente — un des plus beaux triomphes de la politique indigène. 

L'insistance avec laquelle nous ramenons ces mots « politique 
indigène » peut étonner et agacer. Qu'entendons-nous donc par là 
de si curieux et de si neuf? Gouverner des indigènes ou des Euro- 
péens, est-ce donc si différent? Aux uns et aux autres, il faut de 
la sécurité, de la justice et des instruments d'enrichissement. Les 
leur procurer, qu'ils soient Européens ou Asiatiques, c'est du gou- 
vernement, c'est de l'administration. Pourquoi ennoblir cela du 



de son fameux projet de loi sur la justice (Voir plus loin, livre II, chap. m. Justice, § 8) : « Ils 
nous demandent de les reconnaître comme un ordre privilégié d'hommes libres au milieu 
d'esclaves. C'est pour empêcher une chose si fâcheuse que le Parlement, en même 
temps qu'il souffrait que les Anglais se fixassent aux Indes, nous armait (act de 1833) de 
ces larges pouvoirs, qu'à mon sens nous ne méritons pas d'avoir, si nous n'avons pas 
le courage de nous en servir aujourd'hui. » Il ajoutait encore : « La réelle question qui 
se pose devant nous est si... nous abdiquerons toutes ces hautes fonctions que le Parle- 
ment nous a confiées dans le but de contenir le planteur européen et de protéger la popu- 
lation indigène ». 



160 L'INDE BRITANNIQUE 

titre de politique indigène? Pourquoi tant insister sur deux pro- 
blèmes d'apparence identique? 

C'est que l'identité n'est qu'apparente. Au fond, il y a bien deux 
problèmes à résoudre. Sans doute, il semblerait qu'à gouverner et 
à administrer des indigènes, tout acte de gouverner et d'administrer 
pût être qualifié politique indigène. Construire un chemin de fer, 
c'est de la politique indigène, et c'en est aussi que creuser un canal, 
au même titre que voter un code et instituer un tribunal. Et toute- 
fois, il importe de distinguer l'administration proprement dite de la 
politique indigène. La politique indigène s'efforce de persuader aux 
populations qu'elle s'occupe d'elles d'abord; l'administration est 
obligée de compter à la fois avec elles, mais aussi avec les colons. 
L'administration a souci plutôt des intérêts matériels; la politique, 
plutôt des intérêts moraux. Or, il peut bien arriver que les intérêts 
matériels des indigènes se confondent parfois avec ceux des colons 
et que les mêmes mesures leur profitent à tous. Les intérêts moraux, 
jamais. Pour leur donner satisfaction, ce sont des mesures distinctes 
et spéciales qu'il faut prendre; à cause de quoi, les indigènes sont 
tout de suite avertis que le conquérant n'a, en les prenant, songé 
qu'à eux. Les enrichir (parfois en même temps que les colons), c'est 
de l'administration et c'est bon, encore qu'ils puissent en attribuer le 
mérite à leurs seuls efforts. Respecter leurs intérêts moraux, c'est 
de la politique indigène, et c'est mieux : c'est peu à peu les amener 
à sentir les bienfaits de la domination étrangère et peut-être à l'ac- 
cepter, au lieu de la subir. 

C'est mieux et — ce qui explique bien des résistances — c'est 
plus difficile. Car cela implique d'abord le désir et la faculté d'étu- 
dier les indigènes, de les comprendre, de pénétrer leurs institutions 
et leurs sentiments 1 , leurs mobiles et leurs ambitions; ensuite la 
volonté et la force de s'abstraire du préjugé européen; de répudier, 
si elles sont erronées, les doctrines jusqu'alors acceptées; d'écarter 
les solutions coutumières; de s'interdire même ce qui paraît le droit 
chemin au profit des voies de traverse. Souvent même la politique 
indigène exige davantage du Gouvernement : renoncer au rôle si 



1 . Comme un exemple de préoccupations puériles, d'erreurs insignifiantes, que toutefois 
il faut éviter, je citerai ceci : tout au début de l'occupation de la Haute-Birmanie, à la 
mort de l'éléphant blanc, si révéré des Birmans, sa carcasse fut traînée et emportée 
sans respect : ce fut une grosse faute politique. 

En 1887, on construisit à Mandalay une maison pour le Chief Commissioner et l'on y 
mit un Pyathat (ou toit ornemental) emprunté au mur de la ville. C'était un Pyathat à 
7 clochetons superposés (style bouddhiste). Or, le chef suprême de la province aurait eu 
droit à 9. Ce fut mal interprété. 






LA POLITIQUE INDIGENE 161 

agréable et qu'on croit — surtout de nos jours — si facile, de Provi- 
dence; abandonner la pratique si usitée de la continuelle interven- 
tion, et attendre longtemps peut-être l'occasion d'intervenir à 
propos; laisser faire les hommes; laisser passer les événements; 
garder le silence; s'enfoncer dans une apparente inaction; se laisser 
soupçonner et attaquer; parfois même donner tort à ses nationaux, 
comme une mère qui, dans une troupe d'enfants turbulents, ne se 
hasarde qu'à blâmer le sien; savoir qu'une loi est défectueuse et 
repousser la tentation de la changer; qu'un fonctionnaire est peu 
sûr et, pour un temps, le maintenir; laisser des charges importantes 
à des incapables ou à des prévaricateurs, alors qu'on aurait sous la 
main des serviteurs instruits et intègres. Et toutefois ne pas faire de 
l'abstention une règle 1 , et saisir opportunément l'occasion de pré- 
parer les changements nécessaires et possibles. 

La politique indigène part de ce principe que, bonnes ou mau- 
vaises, le peuple tient à ses coutumes et à ses institutions, et que les 
nôtres, fussent-elles meilleures, lui paraîtront odieuses, si on pré- 
tend lui en imposer le respect ou seulement l'usage ; que notre civi- 
lisation, à notre gré si parfaite, l'étonné ou le choque et, loin de 
l'attirer, l'éloigné; et que, convaincus que nous soyons que son 
intérêt est de quitter la sienne pour la nôtre, il importe de l'y ache- 
miner lentement, à force de patience et de dextérité. Et cette dexté- 
rité consiste, sans le décourager jamais ni jamais lui permettre de 
rebrousser chemin, à l'amener à nous, non pas lui ouvrant les yeux 
de force, mais en lui persuadant de les ouvrir; somme toute, en le 
faisant d'abord évoluer peu à peu dans le sens de sa tradition 2 . 

Voilà ce que c'est que la politique indigène. 

Je ne prétends pas que les Anglais soient les seuls ou les pre- 
miers à avoir pressenti la nécessité de la politique indigène. Les 
historiens de notre colonisation riraient de cette affirmation. Je ne 
dis pas non plus qu'ils n'aient, sur ce terrain périlleux, jamais 
commis d'erreurs : leur histoire en fourmille. Mais ils ont eu à la 

1. Pendant longtemps la Cour des Directeurs et le Gouvernement de la métropole 
eurent peur d'être entraînés, dans l'Inde, à des guerres et à des conquêtes. De là, une 
politique connue sous le nom de « non-intervention », recommandée par Londres, et à 
laquelle Calcutta s'efforçait d'échapper (notamment sous Wellesley et Hastings). En 
voici, entre cent, un exemple (1812). L'Inde centrale était désolée par des Pindarees, 
sorte de vieilles bandes, vivant de pillage sur un territoire immense. Lord Minto propo- 
sait de les combattre, par pitié pour les populations écrasées. La Cour des Directeurs 
refusa. Mais, après lui, Hastings marcha de l'avant, fit abandonner la politique de non- 
intervention et conquit le continent. 

2. Cette formule a été critiquée. Elle ne peut l'être que si elle exclut décidément le 
souci du progrès. Dans ce cas, l'Européen n'aurait plus que faire parmi les peuples qu'il 
administre. 



LINDE BRITANNIQUE. 



11 



162 L'INDE BRITANNIQUE 

fois une doctrine et une pratique; ils ont fait delà politique indigène, 
par intervalles, depuis un siècle et, avec suite, depuis cinquante ans 1 . 

Aristocrates, ils ont approché d'abord les princes et les chefs. A 
mesure qu'ils pénétraient et comprenaient la structure de la société, 
ils sont, étage par étage, descendus jusque près de la masse du 
peuple. Arrivés non loin de lui, ils n'ont pas pour cela rompu avec 
ceux qu'ils avaient connus d'abord. Même lorsque les princes sem- 
blèrent devenus inutiles à leur politique, ils n'ont pas cherché à se 
passer d'eux; ils les ont maintenus, conservés, souvent restaurés. 
Les vaincus mêmes, ils les ont utilisés 2 . 

Cette politique a porté ses fruits. Sans doute elle a, vers 1857, été 
fortement éprouvée par la révolte des Cipayes. Mais des erreurs 
militaires et politiques expliquent ce formidable incident. Et les 
Anglais, un instant découragés (ils s'étaient, civils et militaires, crus 
si sûrs de leurs hommes) ont, de nouveau, admis qu'on peut se con- 
cilier les indigènes; et ils se sont remis à la politique indigène. Ils 
l'ont même étendue à plus d'hommes et à plus d'objets; ils l'ont 
perfectionnée et à la fois rendue plus méthodique et plus bienveil- 
lante 3 . 

Sans doute ils ne sont pas parvenus jusqu'ici à jeter un pont sur 
l'abîme qui sépare la pensée indigène de la pensée européenne. Il 
n'existe parmi les Indiens qu'une élite fort restreinte, quelques 
hommes à peine, en mesure de comprendre l'âme de notre civilisa- 

1. Les Anglais qui habitent les Indes se plaignent même que, dans son souci de 
ménager les Indiens, le Gouvernement en arrive à leur sacrifier les Anglais. Les Chambres 
de Commerce du Bengale et de Madras et VAnglo-Indian Defence Association de Calcutta 
remirent, il y a quelques années, au Gouvernement de lord Curzon, un mémorandum 
très ferme, au sujet de diverses poursuites engagées d'office contre des Européens cou- 
pables d'avoir molesté des Indiens. Le Gouvernement s'est par des statistiques défendu 
de toute partialité contre les Européens. Mais le fait même qu'il a dû se défendre est 
significatif. 

2. Exemple : les anciens ministres du roi de Birmanie Thibau qui, en échange de 
pensions modestes (750 à 200 roupies par mois), donnent des avis qu'on écoute. Par toute 
l'Inde, les pensions payées aux princes et chefs, pour divers motifs dépossédés ou 
détrônés, s'élèvent à près de 4 millions de roupies par an. 

3. On rencontre nombre d'Anglais qui affichent une vive sympathie pour les idées 
des natives. Il y a là quelque chose de curieux et de peu connu. Nous, Français, nous 
nous croyons plus près des indigènes; nous les aimons mieux, nous croyons les mieux 
comprendre. Ceci doit s'entendre en ce sens que, n'ayant aucun préjugé de race, ni de 
caste, ni de noblesse, nous nous en approchons davantage. L'Anglais, au contraire, 
tient au sang et au rang. Mais nous, qui vivons plus près de l'indigène, le comprenons- 
nous vraiment? Ses idées nous sont-elles sympathiques? On en peut douter : nous 
acceptons leur société, nous méprisons ou tournons en ridicule leurs idées. 

Au contraire, on voit souvent les Anglais « emballés » pour les gens qu'ils administrent: 
comme, chez nous, les Aymonnier, les Pavie, les Salles, etc. L'un brûle pour les Boud- 
dhistes, un autre pour les Chinois, un autre pour les Égyptiens. Et leur zèle les amène 
souvent à comprendre l'âme indigène mieux que ne fait la masse de chez nous, quoique 
cependant chez nous les rapports sociaux soient plus fréquents et plus aisés. 



LA POLITIQUE INDIGÈNE 163 

tion. Ce qu'on appelle les « classes cultivées » — le groupe, surtout 
hindou, de ceux à qui prématurément les Anglais ont concédé 
l'instruction secondaire et supérieure, avant même d'avoir montré à 
lire au peuple — ne constitue encore qu'une bien faible fraction de 
la masse. Et, loin d'être conciliées à la domination anglaise, elles 
s'agitent aujourd'hui violemment et réclament, les uns, plus de places i 
et plus de droits, les autres, l'expulsion des Anglais. Auprès d'elles, 
la politique indigène- semble avoir échoué; mais, sans la politique 
indigène, le prétendu échec eût pu être un désastre. Et, pour le 
reste, les populations musulmanes et toute la masse du peuple, loin 
de partager la haine de ces étrangers qu'elles lui dénoncent, ont 
compris et savent ce qu'elles doivent à la règle anglaise de sécurité, 
d'ordre et de justice. Elles ont l'intuition que, les Anglais chassés, 
elles n'auraient que changé de maîtres, et sans gagner au change. 
C'est pourquoi, en dépit de tout ce que l'on peut dire, et malgré les 
grondements actuels, la domination anglaise reste solide : ce n'est 
pas de l'intérieur qu'elle serait menacée. C'est pourquoi aussi ses 
méthodes, même ses erreurs, de politique indigène valent d'être 
étudiées. 

1. Dans la province de Madras, qui est, quoi qu'on puisse dire, la plus cultivée il y a, 
sur 38 500000 habitants, à peine 1 500000 personnes instruites et qui font de l'agitation, 
pour avoir un régime plus européen, lequel leur offrira plus de places et de fonctions. 

Les autres se contentent d'un Gouvernement patriarcal. L'action personnelle du rési- 
dent, ses tournées, ses visites locales, la justice sous l'arbre, cela suffit à beaucoup, 
à 95 ou 98 p. 100. Mais 2 p. 100 (dans l'ensemble total de l'Inde, 6 ou 7 p. 100 pour 
Madras) réclament plus de culture, plus de part dans l'Administration et plus de con- 
trôle des Indiens sur le Gouvernement des Anglais. Telle est la proportion exacte. 



CHAPITRE I 



ÉTATS INDIGÈNES DE L'INDE 



Politique des Anglais à l'égard des États indigènes ; ses variations, son orientation pré- 
sente. — Comment on améliore le gouvernement des États : les minorités; l'éducation 
du Prince. — Les États indigènes, comment ils étaient, jusqu'à ces derniers temps, 
comment ils sont administrés aujourd'hui; ceux qui se rallient à l'idée de progrès; les 
signes extérieurs de la transformation. — Evolution des méthodes; terrains sur lesquels 
on a appliqué les méthodes nouvelles; résultats. — Attitude des princes; relations 
avec le Gouvernement de l'Inde. 



L'Inde politique se divise en deux parties : l'Inde des Anglais 
et l'Inde des princes. Les Anglais administrent une région de 
2 420 000 kilomètres carrés, peuplée de 232 millions d'habitants, et 
les princes (laissant de côté l'État si curieux du Népal), une autre 
de 1 675 000 kilomètres carrés, peuplée de 62 500 000 habitants. 

Ces princes et leurs Etats sont un monde infiniment varié. Ce sont 
ici les maîtres de véritables royaumes, là de simples chefs de tribus, 
propriétaires d'à peine quelques hectares. Les uns sont des sauvages, 
encore voisins de la pure barbarie; les autres s'approchent de la 
civilisation. Princes ou chefs, on en compte près de 700, exacte- 
ment 694. Sur ce nombre, 108 commandent sur un territoire supé- 
rieur à 1 300 kilomètres carrés. Le grand État musulman d'Haïde- 
rabad a une superficie de 215 000 kilomètres carrés et renferme 
11 millions d'habitants; Mysore, qui a eu sa place dans notre 
histoire, de Louis XV à Bonaparte, compte 53 000 kilomètres carrés 
et 5 millions d'habitants; Baroda, dont le prince est connu de 
Londres et de Paris, 23 000 kilomètres carrés et 2 millions d'habitants. 

Le revenu global des princes et chefs est évalué, peut-être fort 
inexactement, à 250 millions de roupies (412 millions de francs). Celui 
d'Haïderabad est de 36 millions de roupies (la roupie vaut actuel- 
lement 1 fr. 65); de Mysore, 19; de Goualior, 16; de Baroda, 12. 



166 L'INDE BRITANNIQUE 

Pour le reste, il y a 29 Etats avec chacun un revenu de 10 à 1 mil- 
lions de roupies; 118, de 1 million à 100 000 roupies; 39, de 100 000 
à 50 000; 159, de 50 000 à 10000; 166, de 10000 à 3000; 121, de 
moins de 3 000. Le chef de Bai, dans l'Etat d'Indore (Inde centrale), 
qui est un Bhil, un sauvage très près de la nature, a 370 roupies de 
revenu et pas un pouce de territoire; celui d'Ajraoda, dans l'Etat de 
Malva, 336 roupies; celui de Datana et celui de Dabri, tous deux 
également dans le Malva, respectivement 186 et 180 roupies, etc. 

Un domaine de 1 675 000 kilomètres carrés, 62 500 000 habitants, 
plus de 400 millions de revenu, sans parler des ressources naturelles 
considérables dont les princes ne savent pas encore tirer parti, 
c'est là quelque chose de tentant, et l'on se demande comment il se 
fait que l'Angleterre ait résisté à la tentation. Aujourd'hui, elle se 
défend de vouloir supprimer les princes et annexer leur domaine : 
elle les maintient, elle les consolide, parfois même elle les rétablit. 
Ce n'a pas toujours été sa politique. 

Il y a eu un temps où la puissance anglaise dans l'Inde était 
encore insignifiante. Elle se confondait dans cette poussière de rois, 
qui étaient aux yeux du Grand-Mogol « comme s'ils n'étaient pas ». 
Ambitieuse de s'élever, elle s'est lentement et habilement fait sa 
place parmi eux; puis, elle est devenue l'égale des plus grands; puis, 
elle leur a à tous imposé son alliance; enfin, elle a conquis et 
annexé une partie de leurs territoires. 

Entre le Mogol, les Mahrattes et les Sikhs elle a si savamment 
manœuvré qu'elle est, dès la fin du xvm e siècle, devenue le para- 
mount power. Plus tard, durant le xix e , recourant à l'argument tantôt 
de la force et tantôt, comme nos juristes de Philippe le Bel à 
Louis XIV, de théories et d'usages adroitement interprétés (par exem- 
ple, le lapse 1 ), elle a, de Wellesley à Dalhousie, cheminé depuis 
le cap Comorin jusqu'aux contreforts de l'Himalaya. Et déjà, sur 
une fameuse carte, où le domaine britannique est teinté en rouge 
et celui des princes en jaune, on pouvait prévoir, comme l'avait fait 
Runjeet Singh, l'ami de Victor Jacquemont (1832), qu'avant peu 
tout deviendrait rouge uniformément, quand la rafale de l'insur- 
rection des cipayes, en 1857, vint donner à l'Angleterre un avertisse- 
ment sauveur. 

L'insurrection des cipayes n'a pas été faite à l'instigation des 
princes dépouillés et menacés. Elle a eu des causes nombreuses et 



1. En vertu de cette théorie, un État devenait vacant, lorsque le chef mourait sans 
enfant et sans avoir fait d'adoption valable. 



ÉTATS INDIGÈNES DE L'INDE 167 

variées, dont la chute des dynasties indigènes n'a pas, tant s'en faut, 
été la plus efficiente. Toutefois, il n'est pas douteux que l'une des 
causes n'ait été l'exaspération des peuples en face des trônes ren- 
versés ou chancelants. Ces peuples avaient eu beau juger à leur 
valeur ceux qui les gouvernaient, ils leur demeuraient attachés par 
ces liens mystérieux : le prestige et l'habitude. Beaucoup, cependant, 
n'étaient ni de leur race ni de leur religion : c'étaient souvent des 
conquérants heureux ou des usurpateurs légitimés par le temps. Peu 
importe : tandis que les princes ordinairement se soumettaient au 
destin et se résignaient à vivre en particuliers des pensions que 
l'Angleterre leur servait, leurs sujets, même mieux gouvernés depuis 
leur défaite ou leur chute, s'indignaient en faveur de leurs anciens 
maîtres et se soulevaient ou méditaient de le faire. Chose curieuse, 
ce furent les princes qui les retinrent et contribuèrent ainsi pour 
partie à empêcher l'écroulement définitif de la puissance britannique. 
Avant qu'ils eussent eu le temps de se concerter pour l'abattre, il 
leur apparut que les Anglais résisteraient à l'assaut et les plus clair- 
voyants jugèrent opportun de demeurer loyaux. Leur loyauté sauva 
l'Angleterre, qui s'en souvint. 

Son intérêt, sinon sa gratitude, lui ouvrit les yeux. Elle s'aperçut 
du rôle bienfaisant qu'avaient, durant la révolte, joué les princes et 
leurs Etats. Sans eux, à travers une Inde entièrement britannique, 
la grande vague insurrectionnelle aurait tout balayé. Les États inter- 
posés servirent de brise-lame et les Anglais estimèrent utile de les 
maintenir. Cette décision bouleversa toute leur politique indigène. 

Jusqu'alors on ne s'était pas de façon régulière soucié du gou- 
vernement intérieur des princes. Pendant près d'un siècle, à partir 
de 1765, on avait pris des précautions contre eux et la coalition 
possible de leurs regrets communs et de leurs communes ambi- 
tions. On les avait isolés du dehors et, au dedans, isolés les uns 
des autres, matériellement et politiquement; on leur avait imposé 
la paix : paix avec l'Angleterre et paix mutuelle. Le reste, leur 
administration intérieure, leurs relations avec leurs sujets, on ne 
s'en était pas ordinairement inquiété. Qu'ils fussent bons ou mauvais 
maîtres, que leurs peuples fussent bien ou maltraités, on n'y prenait 
garde qu'à toute extrémité : autant que possible, on voulait n'avoir 
ni à surveiller ni à intervenir. 

Le prétexte de cette attitude, c'est que l'intervention peut conduire 
à la guerre et à la conquête. Or, l'Angleterre, pour beaucoup de 
raisons, ne voulait ni de l'une ni de l'autre. C'était alors le rè^ne de 
la Compagnie, et l'on estimait les domaines de cette Compagnie 



168 L'INDE BRITANNIQUE 

assez vastes. Le Parlement, à. diverses reprises et avec emphase, 
avait répudié l'esprit de conquête, sauf à ne pas désavouer ceux des 
gouverneurs généraux qui se permettaient d'être des conquérants. 

Toutefois, on s'apercevait que cette politique ne donnait pas les 
résultats qu'on en attendait. Jamais on n'avait tant conquis que 
depuis qu'on prétendait ne plus vouloir conquérir. A force de ne 
pas se mêler des affaires des princes, on les avait laissés empirer 
jusqu'à être obligé de les prendre en mains. Libres de toute surveil- 
lance, les princes abusaient de la situation : ils pressuraient leurs 
peuples, ils les torturaient. Et les peuples opprimés criaient justice 
au Gouvernement britannique. On était ainsi amené, bon gré mal 
gré, à les secourir. Ces princes, à qui on avait laissé la bride sur le 
cou, il fallait leur faire des remontrances et, s'ils n'en tenaient pas 
compte, passer des remontrances aux actes, c'est-à-dire assurer par 
la force le respect des droits des peuples foulés et de la morale 
outragée. 

C'est ainsi qu'à diverses reprises on avait dû en user avec les 
princes d'Haïderabad, d'Oude, de Courg, etc. Force avait été de 
passer avec eux de la tolérance à la contrainte et à la répression, de 
les dépouiller de tout ou partie de leurs Etats et, par une singulière 
malchance, d'accumuler contre soi les défiances à la fois des princes 
réprimés et des peuples secourus. 

A partir de 1857 tout cela fut changé. Bien résolu à maintenir 
les dynasties et à respecter l'indépendance des Etats, le Gouverne- 
ment britannique s'efforçait d'écarter de sa route tout ce qui pouvait 
contrecarrer ses desseins. Désormais, il ne se prévaudrait plus de 
l'extinction des maisons souveraines; autant qu'il dépendait de lui, 
il en assurerait la perpétuité, en permettant l'adoption d'un succes- 
seur, même après la mort du chef de famille. Et ces intentions, il 
prenait l'engagement de les appliquer, et dans une proclamation 
solennelle signée de la reine, et dans des sanads, sorte de rescrits 
individuels, délivrés aux princes surtout durant les années qui 
suivirent la révolte. 

Mais ces sanads n'engageaient pas que lui. C'étaient des contrats 
bilatéraux. Aux obligations de l'Angleterre correspondaient celles 
des princes. D'abord, la loyauté envers le Gouvernement de l'Inde : 
ni guerre, ni alliance, ni entente dirigée contre lui; la paix avec tout 
le monde, avec ce gouvernement, sous peine de crime de trahison, 
et aussi avec les autres princes. On leur garantissait à tous leurs 
Etats, mais à tous on interdisait de les défendre eux-mêmes. Ce 
n'était pas là, au surplus, une obligation nouvelle : dès le temps de 



ÉTATS INDIGÈNES DE L'INDE 169 

Wcllesley, elle leur avait été imposée. Et c'est même cette circon- 
stance qui avait contribué à sauver la domination britannique. La 
paix forcée leur avait désappris la guerre. Plus de guerres, partant 
plus de généraux; plus de vocations militaires, plus d'humeur belli- 
queuse. Leur attitude pacifique était devenue, sauf pour quelques- 
uns, de leur goût autant que de leur intérêt. 

Après l'engagement passif de loyauté et de paix, l'engagement actif 
d'assistance des maîtres de l'Inde dans leur œuvre impériale, surtout 
l'engagement d'organiser un gouvernement juste. Cet engagement 
était pour eux — surtout au début — le plus déplaisant. Gouverner 
justement, cela implique : renoncer aux caprices innombrables, aux 
désirs tous et tout de suite satisfaits, au gaspillage habituel, au 
despotisme, à la justice arbitraire, à la pratique, si commode pour se 
procurer des ressources, de l'exaction ou de la confiscation, etc., etc. 
Gouverner justement, c'est encore se soumettre aux conseils d'un 
political officer. Le political officer est ce que le prince veut qu'il 
soit : un ami, un confident, un mentor respecté et aimé, ou, au con- 
traire, un hôte imposé par le Gouvernement de l'Inde, témoin 
gênant des erreurs et des fautes, conseiller fâcheux et redouté, 
parce qu'il peut appuyer ses conseils d'avertissements, que vient, 
s'il le faut, sanctionner le Gouvernement de l'Inde par une interven- 
tion toute-puissante, avec, parfois, son corollaire : la déchéance. 

Nombreux ont été les cas de princes dûment avertis et morigénés, 
et finalement dépossédés ou détrônés. Et aujourd'hui le châtiment 
suit de près la menace. Jadis, la patience des Anglais semblait 
inépuisable. C'est pendant des dizaines et des dizaines d'années qu'ils 
avertirent le roi d'Oude, le gaekwar de Baroda, ne frappant que 
quand l'indulgence risquait de passer pour complicité. Aujourd'hui, 
un manquement à la parole donnée serait aussitôt réprimé : honneurs 
(décorations, coups de canon, etc.) aussitôt suspendus et retirés..., 
à moins, peut-être, que le coupable ne fût de ces puissants que leur 
puissance même élève provisoirement à l'abri de la répression. 

Toutefois, le Gouvernement de l'Inde est loyal. Il ne tend pas de 
pièges aux princes. Il ne vise qu'à améliorer la condition de leurs 
peuples, avec eux et par eux. Loin de chercher à les prendre en 
défaut, il s'efforce de les mettre en garde contre des erreurs pos- 
sibles. Il les redresse, il les guide, il les instruit, il les forme par 
l'expérience quotidienne. Il se réjouit de leurs progrès; il leur pro- 
digue les encouragements et les honneurs. Il leur fait un mérite du 
devoir accompli. Enfin, quand les circonstances le permettent, il 
leur donne l'exemple pratique et sur place, en prenant lui-même les 



170 L'INDE BRITANNIQUE 

rênes, durant les minorités, et en préparant, par une éducation 
appropriée, les princes mineurs à leur rôle prochain de princes 
régnants. 

La majorité des princes a longtemps été fixée à dix-huit ans. C'était 
l'âge auquel s'était arrêté le Gouvernement de l'Inde. Il s'y croyait 
lié par des contrats anciens. Mais la Présidence de Bombay et le 
Pendjab avaient, pour les Etats qui relèvent d'eux directement, 
adopté l'âge de vingt et un ans, et aujourd'hui le Gouvernement de 
l'Inde y incline également. C'est une question d'espèce. 

Un prince coupable ou incapable est déposé par le Gouverne- 
ment anglais; ou encore, il abdique volontairement; ou il vient à 
mourir, laissant, entre autres enfants, un fils, héritier naturel ou 
adoptif, mineur. En attendant que le prince soit majeur, le Gouverne- 
ment organise la régence. Il confie le pouvoir tantôt à des indigènes, 
par exemple à la mère du prince, assistée de ministres, ou à un 
conseil, généralement appelé durbar *, auxquels parfois on adjoint 
un conseiller britannique (british résident); tantôt à un organe 
mixte, anglais et indigène, l'élément anglais ayant et devant avoir 
le dernier mot. 

Voici, par exemple, l'Etat de Mysore. Je le choisis entre vingt 
autres. Aux environs de 1830, il était géré de façon pitoyable. Les 
avis et objurgations du Gouvernement de l'Inde demeuraient inutiles. 
Le rajah fut déposé et l'Etat remis aux mains d'un administrateur 
anglais éminent, dont le pays garde encore le souvenir, sir Mark 
Cubbon. Il y introduisit une administration méthodique et conscien- 
cieuse, qui ramena l'ordre et la prospérité. 

On s'était efforcé, au début, de ne pas froisser les sentiments des 
populations et, pour se conformer aux instructions reçues de la 
Cour des directeurs en septembre 1835 (c'était encore le temps de la 
Compagnie des Indes, qui ne fut abolie qu'en 1858), de maintenir 

1. On entend souvent citer ou on rencontre dans les documents des Anglo-Indiens le 
mot durbar. 

En théorie ce mot signifie une sorte de conseil d'État présidé par le prince Ou par la 
mère-régente (cachée derrière un rideau) et composé des nobles héréditaires, des princi- 
paux brahmanes (prêtres), des chefs de brigades, etc. Mais cela, c'est la théorie 
d'autrefois. 

En fait le durbar signifie : 

1° L'assemblée des principaux chefs de service, qui, cependant, ne se réunissent jamais. 
Chacun de ces chefs de services prend, pour ce qui le concerne, les ordres du prince et 
les exécute. Le maharajah constitue, même s'il a un conseil, le Gouvernement. Toutefois, 
le Gouvernement est appelé durbar; 

2° Quand le prince est mineur, alors sa mère est régente; elle est assistée d'un conseil 
de régence. Ce conseil de régence est le durbar-, 

3° Enfin le durbar signifie tous les personnages jugés assez nobles ou considérables 
pour assister, en corps, aux réceptions solennelles. 



ÉTATS INDIGÈNES DE L'INDE 171 

les institutions du pays et de ne pas « introduire un système qui ne 
pourrait par la suite être dirigé par des fonctionnaires indigènes ». 
Malheureusement, on dut s'apercevoir que, système et personnel, 
tout était pourri jusqu'aux racines. On trouva notamment 83 impôts 
différents liés à l'impôt de la terre et 198 autres impôts, étrangers 
mais intimement mêlés à cet impôt. Et on eut la tache ingrate de 
rechercher l'existence de ces divers impôts et le genre de vexations 
qu'ils imposaient aux habitants. En 1855, on avait déjà supprimé 
769 taxes diverses. Puis, c'était une armée de fonctionnaires inutiles 
et mal payés et qui se payaient en tondant le peuple. Puis, c'étaient 
les dettes du maharajah; chaque année amenait de nouvelles récla- 
mations : 8 millions de roupies jusqu'en 1862, puis 4 autres mil- 
lions plus tard. Finalement, on eut une police organisée, des forêts 
aménagées, un excédent de recettes et même une grosse encaisse. 
Mais quand, plus tard, le maharajah déposé étant mort vers 1868, la 
décision fut prise de restituer l'État à son fils adoptif, lors de sa 
majorité, on se garda bien de conserver les économies ainsi 
accumulées, qu'un prince, à peine émancipé, eût probablement 
gaspillées. On entreprit de grands travaux publics : routes vers et à 
travers les districts éloignés, restaurations de citernes et de canaux 
d'irrigation, etc. Et alors seulement on rendit ses Etats (1881) au 
prince majeur. 

Mais cette concession faite à la justice et à la parole donnée 
n'empêcha pas le Gouvernement de l'Inde de prendre ses précautions 
pour que l'œuvre de restauration accomplie depuis 1830 ne pût être 
compromise. Il y avait là 5 millions d'habitants habitués, depuis 
cinquante ans, à un gouvernement régulier et honnête, qu'on ne 
pouvait abandonner à des éventualités redoutables. L'instrument de 
1881 qui rendit au prince ses États contint certaines stipulations 
prudentes. Il établit une distinction, nécessaire et inconnue de la plu- 
part des États orientaux, entre le budget de l'État et la liste civile du 
prince. Le budget était de 1 250 000 livres sterling, la liste civile fut 
fixée à 130 000 livres sterling. Toutes les lois introduites par les 
Anglais de 1830 à 1881 seraient maintenues. Un conseil législatif fut 
institué pour barrer la route au caprice et au despotisme. L'organi- 
sation judiciaire fut mise de pair avec le système législatif. Enfin, le 
cadastre et l'impôt foncier furent confiés à une administration régu- 
lière, calquée sur l'administration britannique, et il fut stipulé que 
nul impôt nouveau ne pourrait être créé que par une loi. 

Le prince, couronné en 1881, mourut à son tour en 1894. Il lais- 
sait, lui aussi, un fils mineur. De nouveau, le Gouvernement anglais 



172 L INDE BRITANNIQUE 

organisa la régence et prit en main l'éducation de l'héritier. La 
régence fut, cette fois, confiée à la mère, personne remarquable à 
tous égards, assistée d'un conseil de régence : un diwan, sorte de 
premier ministre, et trois membres. Ce conseil se réunissait au 
moins une fois par semaine et consignait sa besogne régulière sur 
un registre soumis à la régente et au résident britannique. 

Quant au prince mineur, on lui donna, comme on avait fait à son 
père, un tutor, sur le modèle de ce que sont les tutors dans les uni- 
versités anglaises. C'était, dans la circonstance, un fonctionnaire du 
service politique, chargé à la fois de son éducation morale et de son 
instruction. Les Anglais attachent une importance toute particulière 
à la formation du caractère : c'est l'œuvre essentielle qu'on attend 
du tutor. Mais il lui faut aussi enseigner au prince ce que doit savoir 
et un gentleman indien et un futur chef d'Etat : les rudiments des 
sciences, de l'histoire et de la littérature, les sports et les éléments 
du droit et de l'administration. La religion, le soin en était laissé 
à la famille et aux prêtres. A la fin de sa minorité, on l'emmenait 
sur le terrain et on lui faisait toucher du doigt les divers problè- 
mes de l'administration, leur solution et leurs résultats. 

Mais ce genre d'éducation at home, parmi des spectacles et des 
privilèges à certains égards pernicieux, n'est pas l'idéal des Anglais. 
Ils entendent faire des princes autre chose que des écoliers capricieux 
et gâtés. « Ils ne sont pas, a dit un jour lord Curzon dans un 
discours demeuré célèbre 1 , ils ne sont pas, comme on se l'imagine 
parfois, un corps privilégié à qui Dieu a accordé un sanad d'oisiveté 
perpétuelle. L'État n'est pas leur propriété; ses revenus ne doivent 
pas être engloutis dans leur bourse privée. La Providence les a 
destinés à être les abeilles laborieuses et non les frelons de la ruche. 
Ils existent pour le bien de leurs peuples; leurs peuples n'ont pas été 
créés pour eux. Ils doivent être des modèles, des exemples et des 
guides. » 

Pour atteindre cet idéal, on a cru nécessaire de les dépayser, de 
les faire sortir du palais paternel : on a créé pour eux les collèges de 
fils de chefs. Ce n'est pas d'aujourd'hui. L'idée remonte a près de 
quarante ans. Soit pour les fils de princes régnants, appelés eux- 
mêmes à régner, soit pour les descendants des maisons nobles, on a 
créé, dans les diverses régions de l'Inde, une dizaine d'établisse- 
ments. Le premier fut celui de Rajkot, pour les fils des chefs du 

1. Prononcé en 1900 à Rajkot, au Collège des fils de chefs (Rajkumar Collège). 



ÉTATS INDIGÈNES DE I/INDE 173 

Kathiavar, en 1870; puis le Mayo collège, à Ajmere, pour les 
princes du Radjpoutana, en 1872; plus tard, d'autres encore, dans 
les diverses parties de l'Inde. Aujourd'hui, de ces collèges, les plus 
vivants et les mieux outillés sont ceux d' Ajmere, de Rajkot déjà 
cités, le collège de Daly à Indore, pour les chefs de l'Inde centrale, 
et le collège Aitcheson à Lahore. 

Ces collèges ne sont pas — on le conçoit — ouverts à tout le 
monde. Même le fils d'un noble n'y est admis que s'il est au moins 
durbarable, expression qui signifie à peu près : admis à figurer dans 
les durbars ou assemblées des principaux habitants que l'on con- 
voque aux réceptions des grands personnages : vice-roi, gou- 
verneurs, ou en d'autres occasions. Parmi ces nobles durbarables, 
il en est de presque pauvres : en leur faveur, et pour empêcher la 
décadence de l'aristocratie, on a créé des bourses, assez nombreuses, 
qui sont attribuées, par voie de concours, non au mérite des fils, 
mais au mérite des pères. Plus d'une maison régnante a fondé près 
de ces collèges de fils de chefs ou, comme on les appelle, Rajkumar 
collèges, des hôtels, des maisons où elle loge les étudiants de l'État. 

L'éducation qu'on y donne vise plus à faire des hommes que des 
savants. La religion, préoccupation dominante des chefs, le carac- 
tère surtout, puis le sport, voilà le principal objet. L'enseignement 
comprend l'anglais, la langue indigène, les mathématiques, l'histoire, 
la géographie, un peu de droit pratique et des connaissances en 
matière d'agriculture, d'impôt, surtout d'impôt foncier. Outre ces 
cours généraux, il en est de spéciaux destinés soit aux futurs princes 
régnants (environ 5 p. 100 du total), soit à ceux qui se destinent, 
une fois sortis du collège, à suivre les cours de l'université, soit 
enfin à ceux qui, entrés trop tard au collège, passé quinze ans, ne 
peuvent marcher du même pas que les autres. L'âge moyen de 
l'entrée est dix à douze ans; celui de la sortie, dix-huit à vingt ans. 

Le régime intérieur est celui d'un internat. Chaque religion y 
forme un groupe distinct : ici les Hindous, là les Musulmans. Les 
Hindous, à qui les différences de caste interdiraient, en tout cas, une 
même table, mangent ordinairement chacun chez soi; les Musulmans 
ont un mess commun. Chaque élève occupe dans les boarding houses 
un appartement séparé, meublé à son goût, sans grand frais : ordi- 
nairement une ou deux chambres. Certains chefs, plus riches, ont 
une maison, quelques-uns confortable et de belle apparence. 

Ces écoles n'ont pas donné tout ce qu'on en attendait, loin de là. 
Soit que l'esprit des élèves fût peu ouvert ou leur travail peu assidu, 
soit que, malgré les incontestables mérites de certains principaux 



174 L'INDE BRITANNIQUE 

bien connus : Chester Macnaghter qui dirigea Rajkot durant vingt- 
six ans, et le colonel Loch, qui dirigea Mayo durant vingt-quatre 
ans, le corps enseignant y fut inférieur, les résultats obtenus ne 
satisfirent ni les parents ni le Gouvernement de l'Inde. Chez les 
élèves, aucun goût pour la lecture, sauf pour les journaux illustrés, 
aucune base solide d'instruction. Pas d'enthousiasme marqué, excep- 
tion faite des sports : polo, foot-ball, cricket, lawn-tennis, tent-pegg- 
ing. Rentrés à la maison, repris par le milieu indien, ils oublient 
vite; presque rien ne surnage de ce qui leur fut enseigné. 

Aussi, en 1902 et, de nouveau, en 1904, lord Curzon crut-il 
devoir réunir des conférences de spécialistes de l'éducation et des 
chefs indigènes, pour tâcher d'élaborer de nouveaux programmes et 
de dégager de nouvelles méthodes. 

Ces conférences eurent aux Indes un grand retentissement. Les 
chefs, surtout les plus conservateurs d'entre eux, les plus Old India, 
avaient et gardaient des préjugés contre ces collèges. Ils redoutaient 
la dépense. Ils se défiaient de la qualité de l'éducation qui y est 
donnée. Surtout ils tremblaient que la civilisation occidentale ne trou- 
blât la religion traditionnelle dans laquelle ils faisaient élever leurs 
enfants. Cependant quelques-uns des plus considérables, même le 
chef ultra-conservateur d'Oudeypour et ceux de Jeypour, de Bikanir. 
de Goualior, de Bahawalpour, Cutch, Orcha, Gondal, etc., etc., 
vinrent à ces conférences avec empressement. Les débats y furent 
vifs et d'une exceptionnelle franchise, qui ne nuisit ni à la courtoisie 
ni à la bonne entente. 

Les critiques portèrent sur les sports, un peu négligés et, à ce 
que l'on prétendit, mal enseignés ; sur le rôle des tutors, qui, payés par 
l'élève et responsables envers lui, non envers le collège, lui feraient 
ses devoirs et le déchargeraient de tout effort fécond, etc. Finalement 
on résolut d'instituer au collège Mayo un conseil de direction plus 
large, qui aux chefs du Radjpoutana joindrait des chefs d'autres par- 
ties de l'Inde; on se préoccupa d'organiser sur des bases meilleures 
l'enseignement religieux; on réforma le programme d'études de 
façon à le rendre plus pratique, mieux approprié aux destinées et 
aux besoins des fils de chefs; enfin, on décida d'engager des profes- 
seurs plus qualifiés et, partant, mieux rétribués. 

Peut-être le trait le plus remarquable de toute cette campagne de 
réforme des collèges fut le langage à mainte reprise tenu par lord 
Curzon. Sentant les secrètes appréhensions des chefs, il défendit le 
gouvernement de la pensée de vouloir angliciser ces jeunes princes. 
Apprenez l'anglais, leur disait-il, il ouvre tant de portes sur la civi- 



ÉTATS INDIGÈNES DE L'INDE 175 

iisation occidentale; mais surtout apprenez la langue de vos Etats. 
Ne demeurez pas étrangers à vos peuples. Ne rompez pas avec les 
idées, les coutumes, le génie de l'Asie. Demandez à l'Occident ce 
qu'il peut vous donner, mais ne désertez pas l'Orient, votre ber- 
ceau. Devenez des gentlemen anglais par les connaissances et les 
sports, restez des nobles indiens par l'attachement aux traditions. 
Evoluez lentement. Soyez un lien entre le passé et l'avenir. 

Ces réformes sont toutes récentes; on ne peut encore en appré- 
cier l'effet. Jusqu'ici ces collèges de fils de chefs n'ont pas rempli 
les espérances qu'ils avaient suscitées. La plupart des princes 
qui y ont passé n'ont pas fourni de particuliers modèles de bon 
gouvernement. Parmi les plus conservateurs, beaucoup de chefs 
préfèrent garder leurs enfants chez eux, tandis que, parmi les plus 
éclairés, il en est qui, comme celui de Gondal, préfèrent les envoyer 
en Angleterre, à Balliol et à Eton. Toutefois, on ne saurait défini- 
tivement condamner l'expérience tentée. Ces collèges, avec le temps, 
deviendront meilleurs, et, avec le temps aussi, les élèves prendront 
le goût et l'habitude du travail. N'oublions pas que des siècles de vie 
asiatique pèsent encore sur leurs corps et sur leurs cerveaux et les 
inclinent à la mollesse et à l'indolence. Le temps ne peut qu'aider 
la politique anglaise. 

Au surplus, il serait inexact de croire que tous les efforts soient 
demeurés stériles : grâce aux mesures prises, aux exemples donnés 
pendant les minorités et au lent travail éducatif qui ouvre et peu à 
peu prédispose l'esprit des princes, déjà des progrès indiscutables 
ont marqué les vingt dernières années du gouvernement des États. 

Si l'on veut avoir une idée de ce que sont encore la plupart 
d'entre eux, il faut songer à l'Europe du Moyen Age : mêmes 
pratiques, mêmes souffrances, mêmes préjugés, même barbarie. 
Certes, on peut noter au passage quelques exceptions : il y a dans 
l'Inde des princes vertueux, qui aiment le bien et pratiquent la 
justice; on en trouverait quelques-uns au Radjpoutana, parmi ces 
vieilles familles, fières de leur noblesse dix fois séculaire, qui tirent 
vanité d'avoir jadis dédaigné l'alliance des empereurs mogols. Mais 
môme au Radjpoutana, même chez les meilleurs d'entre ces grands 
féodaux fleurissent de tels abus que lord Curzon a dû leur recom- 
mander de donner désormais de meilleurs exemples : optimi cor- 
ruptio pessima. Il existe aussi des princes à peu près éclairés, qui 
comprennent ce que sont les devoirs d'un chef d'Etat moderne et 
qui, formés à bonne école, s'en acquittent de façon satisfaisante. 



176 L INDE BRITANNIQUE 

J'en parlerai plus loin. Mais, dans l'ensemble, les princes de l'Inde 
ne doivent être jugés ni sur les princes vertueux ni sur les princes 
éclairés. Les quelques indications qui suivent peuvent être consi- 
dérées comme s'appliquant sans injustice à la moyenne de ces 
princes durant la période qui va de 1830 à 1890. 

« Les progrès de l'éducation et l'éveil de l'idée de droits indi- 
viduels ont nécessité des modifications dans les principes du gou- 
vernement. » C'est ainsi que s'exprimait, dans un mémorandum 
digne d'être remarqué, un prince alors très jeune, élevé dans un de 
ces collèges de fils de chefs précédemment décrits, dont l'esprit a for- 
cément été ouvert aux revendications modernes des peuples. Il con- 
tinuait : « Du temps de mes ancêtres le gouvernement de l'État 
consistait principalement en ceci : maintenir le prestige du prince. 
C'est à cela que le prince consacrait la totalité de ses ressources ». 
Ces quelques lignes impliquent que certains d'entre les princes de 
l'Inde ont conscience qu'un changement était nécessaire dans leurs 
méthodes de gouvernement. Ce changement, toutefois, n'a passé dans 
les faits que dans un très petit nombre d'États. Des princes, proba- 
blement désireux d'imiter les Anglais ou de conquérir leur estime, 
ont bien réformé l'administration intérieure et le gouvernement; ils 
ont soigneusement choisi des ministres et institué des conseils; ils 
ont consacré une partie de leur temps aux affaires publiques. Mais 
ils sont encore la très infime minorité. 

On peut diviser les princes de l'Inde en trois catégories : 1° ceux, 
très rares encore, qui gouvernent et administrent d'après les idées 
européennes d'ordre et de justice et qui semblent se soucier du 
bonheur de leurs peuples; 2° ceux qui ont introduit un rudiment 
d'organisation, donné des lois, nommé des juges et chargé (estimant 
alors, comme le jeune prince cité plus haut, qu'ils n'ont rien de plus à 
faire) un vizir de gouverner à leur place, afin qu'au moins certaines 
questions soient solutionnées; 3° enfin ceux qui en sont encore à la 
conception que l'Etat c'est eux, que l'État est leur Etat, ses richesses 
leur bien, ses habitants leurs esclaves, que nulle affaire ne doit 
passer avant leurs affaires et que leur grande affaire doit être leur 
plaisir. Cette dernière catégorie est encore la plus large. Et si l'on 
veut mesurer l'influence qu'ont pu déjà exercer les Anglais, par 
leurs conseils, leurs exemples et leur système d'éducation des 
princes, il faut tâcher d'acquérir une idée de ce qu'étaient,. dans les 
cinquante dernières années, presque tous les États de l'Inde et de ce 
que sont les plus nombreux encore aujourd'hui. 

Le prince, dans de pareils États, est un despote. Il vit dans son 



ÉTATS INDIGÈNES DE L'INDE 177 

palais, entouré de ses femmes et de ses concubines, des membres 
de sa famille, de courtisans, de baladins et de jongleurs, auxquels 
se joignent l'astrologue et le conseiller spirituel. Parfois, il n'a ni 
vizir ni ministre, ce qui ne l'amène pas à s'occuper des affaires et ce 
qui ne l'empêche pas à l'occasion de laisser là ses États et de planter 
là ses devoirs. Les affaires ne seront pas solutionnées : peu importe. 
Ce qui importe, c'est que le prince se donne du bon temps. Dans 
cette petite cour, l'intrigue est la grande occupation et aussi la lutte 
des partis. Autour des favoris, des femmes, des concubines s'en- 
gagent des parties dont le pouvoir est le prix. La dénonciation et 
la calomnie sont les armes coutumières; le prince ne sait à qui se 
fier et l'un des maux dont il souffre est de vivre dans un perpétuel 
soupçon. Parfois la presse des affaires et l'insistance du poiitical 
officer l'amènent à choisir un vizir. Mais il n'est pas rare que le 
vizir ou detvan, premier ministre, de quelque nom qu'on l'appelle, 
et le prince soient à couteaux tirés. Je sais un prince, des plus 
considérables, pour qui ce fut un grand étonnement que l'agent 
anglais ne soutînt pas son ministre contre lui. 

La vie est, malgré tant d'intrigues, monotone. Les femmes ne 
l'emplissent pas toute, comme on le pourrait croire. Le prince peut 
avoir plusieurs femmes légitimes et plusieurs concubines. Elles 
vivent sinon ensemble, au moins dans le même palais, dans 
la même suite d'habitations. Les épouses sont, en général et surtout 
la première, de bonne, parfois de haute naissance; les concubines 
sont de basse caste, sans éducation, sans morale. Elles exercent 
par leur présence, leurs discours et peut-être leurs actions une 
influence néfaste sur les enfants nés des épouses de rang supé- 
rieur. 

Toutes ou presque toutes sont des créatures de pure oisiveté. Il y 
a telle cour où tout récemment encore la toilette, la cuisine, les 
bijoux étaient confiés non pas aux femmes de la maison, mais à des 
services, on dirait presque à des ministères spéciaux. A Indore, par 
exemple, il y avait le ministère de la toilette, chargé d'acheter et de 
faire confectionner des vêtements pour toute la famille du prince. 
Je n'ai pas besoin de dire qu'on accusait ce ministre ici d'incompé- 
tence et là de gaspillage : les princesses refusaient les modèles 
hideux qu'il entendait leur faire porter, et de nombreux parasites 
prétendaient avoir le droit d'être vêtus aux frais de l'État. 11 y avait 
encore le ministère de la cuisine, chargé de l'achat et de la prépara- 
tion des victuailles, et le ministère des bijoux, dont la charge prin- 
cipale était de les garder. Aujourd'hui ces ministères sont sup- 

l'inde britannique 12 



178 L'INDE BRITANNIQUE 

primés; la cuisine est confiée à un cuisinier et à un intendant, et 
les bijoux, aux coffres-forts du ministre des finances. 

Ces bijoux, dans plus d'une cour, sont un véritable trésor. Les 
princes apparaissent en public, aux réceptions officielles, ornés de 
perles admirables. Le Nizam, Mysore, Jeypour, princes de première 
grandeur, ont en ce genre des merveilles, des richesses énormes. 
J'ai vu, à la cour relativement modeste de Bahawalpour, des coffres 
pleins de rubis, de saphirs et de diamants. Sur des saphirs, gros 
chacun comme le doigt, des inscriptions relataient l'histoire de la 
maison. 

Leurs palais ordinairement sont des bâtisses toutes neuves. Chaque 
dynastie veut avoir construit ou sa ville ou sa résidence. L'Inde est 
le pays des ruines récentes. On délaisse le palais du prédécesseur ; 
on veut son palais à soi. Le palais neuf est chaque année recrépit et 
éclatant de blancheur; l'ancien tombe en vétusté. Mais les anciens 
bâtissaient en matière durable et noble, le marbre et le granit; les 
contemporains, en briques et en stuc vulgaires. Le contraste saute 
aux yeux dans les sept villes de Delhi, où les monuments des 
premiers Mogols effacent en grandeur tout ce que les derniers ont 
dû à l'art, ordinairement médiocre, d'architectes européens. 

Les princes d'aujourd'hui ont été par les Anglais éveillés à la vie 
de sport. Mais les anciens avaient la vie des armes. La paix imposée 
par l'Angleterre a tué les vocations militaires; beaucoup de princes 
indigènes ont été amenés à vivre dans les gynécées et les harems, et 
les Anglais considèrent que c'est un grand succès de leurs méthodes 
éducatives que de les en avoir tirés pour les rappeler à l'activité 
physique. Cependant, c'est un jeu indigène que le polo qui passionne 
l'Inde et aujourd'hui les plus élégants d'entre nos sportsmen. Le polo, 
la chasse à courre, la chasse au faucon, et encore cette chasse au 
lièvre ou au daim, où de jeunes léopards, au corps souple et aux 
bonds terrifiants, remplacent nos lévriers, quelques exercices à 
cheval, imités du jeu de bagues, c'est à peu près tout ce qu'ils 
donnent à l'énergie physique. Leur corps aime l'indolence. Ils vivent 
paresseusement, l'esprit ordinairement engourdi ; quand ils s'éveil- 
lent de leur torpeur, c'est pour songer à gaspiller et à satisfaire à 
leur esprit de gaspillage. 

L'argent de l'État, qui est le leur, coule de toutes parts. Et 
d'abord autour d'eux, à leur cour, parmi leurs parents, leurs 
proches ou leurs flatteurs. Ils dépècent le domaine de l'État, comme 
jadis nos rois absolus. Celui-ci reçoit un apanage, celui-là un 
simple domaine, un jagir. En 1831, quand les Anglais prirent en 



ÉTATS INDIGENES DE L'INDE 179 

mains l'administration du Mysore, ils constatèrent l'existence à'inams, 
villages concédés à des particuliers, qui, dans un temps où la 
terre n'avait presque nulle valeur, avaient ôté à l'Etat, en capital, 
500 000 roupies et, en revenu, 150 000. Après 1831, les Anglais n'en 
concédèrent pas, en capital, pour plus de 18 000 roupies. Les plus 
rapaces sont les frères et les oncles des princes régnants. Ils consti- 
tuent un danger public. Il y a tel Etat où il a fallu leur interdire les 
approches du Trésor et même de tout emploi public. 

Après les princes du sang viennent les prêtres, les brahmanes 
chez les Hindous, les pirs chez les Musulmans. Et plus le prince 
régnant est de caste humble, plus ambitieux et plus âpres sont les 
représentants des hautes castes. On peut citer divers États dans 
lesquels le Gouvernement de l'Inde à dû s'opposer aux dons... forcés 
du prince. 

Après cela, on peut juger de ce que sont la justice, l'adminis- 
tration, les travaux publics, l'outillage national. 

D'un rapport sur le Mysore paru en 1872-73, mais qui vise la 
période antérieure à 1831, j'extrais ce qui suit : « Les juges ne 
pouvaient pas prononcer de sentences; ils n'avaient qu'à vérifier si 
l'accusé était coupable ou non coupable. Le rajah, lui, fixait la 
peine. Mais son habituelle paresse ne lui en laissait pas le loisir et 
les prisons étaient pleines de détenus qui, à les supposer coupables, 
ne l'étaient souvent que de fautes vénielles. » Dans d'autres Etats 
il n'y a pas de tribunaux du tout; ailleurs leur compétence n'est 
pas déterminée et les appels se succèdent à l'infini de l'un à l'autre. 
Ailleurs encore les magistrats ne sont pas payés et se paient eux- 
mêmes, en nature. Ailleurs enfin les avocats sont complices des 
magistrats et conspirent avec eux pour ruiner leurs clients. 

Les impôts sont, on le devine, une précieuse mine d'abus. Il en 
est de toutes sortes et des plus imprévus. Dans cet antique Mysore, 
où l'on a vu rassemblées les plus extravagantes conceptions d'une 
imagination despotique, il y avait un impôt sur l'incontinence et un 
autre sur le mariage; il y en avait sur la naissance de l'enfant et un 
autre sur la cérémonie religieuse dans laquelle on lui rasait la tête; 
il y en avait un sur les héritiers d'un homme qui, jadis (à une 
époque déjà oubliée), n'avait pu retrouver le cheval égaré d'un 
seigneur, etc., etc. Aujourd'hui, des impôts plus naturels ont 
remplacé ces extravagances; mais, dans maint Etat, ni la justice ni le 
contribuable n'y gagnent rien. La concussion s'étale au grand jour : 
on voit tel commis à 80 roupies par mois avoir trois chevaux. 

Chacun songe à soi et personne au public. La famine, ce fléau 



180 LINDE BRITANNIQUE 

que les Anglais ont été longtemps et peut-être demeurent encore 
impuissants à prévenir, fait chez les princes infiniment plus de 
ravages qu'en territoire britannique. Pour combattre la famine, il 
faut de l'argent, une politique et des fonctionnaires intègres et vigi- 
lants. Les princes, à l'ordinaire, n'ont rien de tout cela. Aussi voit- 
on leurs peuples, quand la famine sévit, s'enfuir, même de chez les 
meilleurs d'entre eux, et gagner les districts voisins de l'Inde britan- 
nique, où l'on est assuré du moins de gagner sa pitance contre du 
travail. 

Les finances, ai-je besoin de le dire, sont en piètre condition. Les 
soldes sont souvent en retard; les arriérés s'accumulent; les petits 
fonctionnaires tendent la langue ; les gros tondent le peuple de plus 
près. Le rajah de Mysore avait laissé impayées, en 1831, des 
dépenses d'Etat pour 8 800 000 roupies, sans compter 7 500 000 rou- 
pies de dépenses personnelles. De nos jours, en 1904, un État sur 
deux a des finances embarrassées. 

La monnaie, qui est en ces pays une forme si habituelle de la 
richesse, y est exposée à une double cause de dépréciation. Tantôt 
les princes ont tenu à garder leur privilège de battre monnaie, et 
cette monnaie, qui n'a qu'un marché restreint, perd ordinairement 
au change, dès qu'on a à payer au delà de la frontière. Tantôt les 
Etats ont consenti à adopter la monnaie britannique, les roupies à 
l'effigie du roi d'Angleterre. Celles-là étant plus précieuses, les 
indigènes souvent les enfouissent. Quand ils les tirent de terre ils 
s'aperçoivent — sans comprendre pourquoi — qu'elles ont perdu 
beaucoup de leur valeur. 

Les princes, malgré impôts et concussions, sont pauvres, comme 
leurs peuples. Ils sont toujours en avance sur les rentrées. La 
plupart sont criblés de dettes. Quelques-uns, cependant, amassent 
de l'argent. Le feu prince de Goualior, père du maharajah actuel, a 
laissé des réserves importantes, si bien qu'à maintes reprises l'État 
a pu prêter au gouvernement de l'Inde. On cite encore celui d'In- 
dore, qui thésaurisait. Ce sont des exceptions. 

Quant à l'administration, elle est lamentable. Ce même État d'In- 
dore, dont le précédent rajah a laissé des millions, consacrait 
récemment 950 000 roupies à son armée, absolument inutile, et 
42 000 seulement aux travaux publics, bien que, sur le conseil des 
Anglais, le budget eût ouvert pour ce chapitre un crédit de 
500 000 roupies. On aimait mieux les affecter à d'autres emplois. 

C'est que, dans la catégorie d'États que je vise ici, le souverain se 
soucie fort peu de l'État et des peuples. L'avenir lui importe aussi 



ETATS INDIGENES DE L INDE 181 

peu que le passé. Le présent seul compte. Et le présent c'est lui, 
comme lui, c'est l'Etat. La loi qu'il édicté est la loi de l'Etat. Ce sont 
là des constatations que je ne suis pas seul à faire. Des indigènes, 
à maintes reprises, les ont faites avant moi. 

Dans une étude sur les- Etats d'origine mahratte qui date de 
1885, je relève ces traits caractéristiques : le prince considère l'Etat 
comme sien, les peuples comme ses esclaves, le budget comme sa 
cassette privée. La torture est une forme régulière de procédure. 
La corruption amollit la rigueur des juges. Tout crime peut se 
racheter avec de l'argent. Les faux et les faux témoignages 
abondent. Les impôts sont, par tête, trois ou quatre fois plus 
lourds que dans l'Inde britannique. 

Un auteur qui a écrit sur l'Inde méridionale, M. Lewis Rice, 
rapporte qu'il y a connu jadis une telle misère que les populations 
y avaient forgé un mot, valsé, qui, dans toutes les langues de la 
région, dépeignait la situation que voici : des habitants d'un district 
qui désertent leurs foyers à l'approche d'une force ennemie venue 
pour piller, et qui, jusqu'au départ de l'ennemi, émigrent en masse 
vers une autre partie du pays, lieux inaccessibles, bois ou mon- 
tagnes. La domination anglaise a supprimé ces horreurs; la pax 
britannica a donné à l'Inde tout entière la sécurité. Et c'est déjà un 
bien si solidement acquis et si sûr qu'on ne lui en est plus même 
reconnaissant. Cette même domination est en train de chercher à 
assurer même à l'Inde des princes un gouvernement plus régulier, 
une administration plus prévoyante, une justice plus intègre. Elle a 
déjà commencé son œuvre d'épuration dans une douzaine d'Etats. 
Voyons comment elle y a réussi. 

Il est très difficile de se prononcer sur les résultats acquis dans 
l'ensemble des Etats; ce le serait déjà pour un seul. Les Anglais ne 
publient et même ne possèdent qu'un petit nombre de documents de 
portée un peu générale. Leurs political officers écrivent chaque 
année un rapport, dont une partie est destinée ordinairement à l'im- 
pression et qui n'est pas, dès lors, un modèle de franchise 1 . La 
louange y est distribuée d'une main un peu trop libérale; le blâme 
s'y enveloppe de formules ouatées et qui étouffent le bruit. Et ce 
bruit n'éclate — mais alors avec un fracas de tonnerre — que 

1. On se montre si avare d'informations sur tout ce qui touche l'Inde des Princes que 
de simples statistiques, indiquant ce qui a pu être fait d'une période à une autre, 
sont considérées comme confidentielles. Et pourtant je crois avoir été traité par les 
autorités du Foreign Department avec une exceptionnelle bienveillance. 



182 LINDE BRITANNIQUE 

quand les fautes se sont ajoutées aux fautes, voire les crimes aux 
crimes. L'Inde apprend alors avec stupéfaction que tel prince, dont 
l'administration avait, durant des années, été proclamée tantôt 
louable et tantôt acceptable, vient ou bien d'abdiquer spontanément 
ou bien de se voir retirer le pouvoir au profit d'un de ses enfants ou 
même de l'administration anglaise, qui va avoir à rétablir l'ordre et 
restaurer la justice. 

Malgré cette pénurie d'informations, nous voudrions nous efforcer 
de mesurer de façon équitable le progrès réalisé, d'indiquer dans 
quelles voies on l'a cherché et quelle catégorie, sinon quelle pro- 
portion de princes se sont associés à cette entreprise. 

Les princes de l'Inde — j'entends par là non pas les 700 chefs de 
tout rang, mais la centaine de ceux dont le Gouvernement de l'Inde 
s'occupe ou se préoccupe — appartiennent à deux écoles : ceux qui 
sont résolument ensevelis dans le passé et ceux qui admettent qu'il 
y a utilité à remonter à la surface, pour inspecter le présent et 
surveiller l'avenir. 

Les premiers se subdivisent en deux groupes. Les uns sont des cer- 
veaux fermés, qui ne se rendent pas compte encore que tout un monde 
nouveau a surgi, lequel, si l'on ne prend pas soin de lui faire et de 
lui mesurer sa place, va se la faire lui-même, démesurée. Ils vivent 
au jour le jour, menant leur existence traditionnelle, ne soupçonnant 
ni qu'elle devient chaque jour davantage en opposition avec tout ce 
qui les entoure, ni même qu'elle puisse jamais cesser ou seulement 
se modifier. D'autres, de sens déjà plus aigu et d'esprit plus avisé, 
sentent l'approche d'une civilisation qui menace la leur; mais ils 
pensent pouvoir, par leur attachement au passé, retarder la marche 
du temps et de ce qu'il apporte d'inquiétant. Leur religion, leurs 
mœurs, leurs privilèges leur apparaissent comme vénérables, et, 
pour les maintenir, ils luttent, secrètement mais avec énergie, deman- 
dant à la dignité de leur attitude, comme à la noble grandeur de 
leur conduite, une autorité qui compense leur faiblesse. Mais les 
faits sont plus forts qu'eux; eux-mêmes, et peut-être inconsciem- 
ment, malgré eux, changent, sous la pression non des hommes, 
mais des événements. Le progrès matériel est un grand niveleur; les 
chemins de fer, les voyages ou les visites reçues, l'éducation des 
fils dans les collèges de chefs, les honneurs sollicités ou reçus font 
peu à peu ce que les Anglais n'osent pas faire : ils ouvrent la porte 
aux idées, ils rapprochent les classes, ils rendent les anomalies 
impossibles et les abus intolérables, ils minent les institutions 
surannées et préparent l'avènement des temps nouveaux. 



ETATS INDIGENES DE L INDE 183 

Cette première catégorie de princes, on la désigne aux Indes, 
dans la conversation, dans la presse et même dans les livres, sous le 
nom à'Old India, le parti attaché, avec des différences que j'ai 
notées, au passé, à la Vieille Inde. 

L'autre catégorie de princes s'appelle, naturellement, Young India. 
Et comme il y a (pour dire le moins) deux nuances dans YOld India, 
il y en a deux aussi dans la Jeune Inde. Qu'il existe un parti de la 
« Jeune Inde », cela implique que des yeux, longtemps clos, 
viennent de s'ouvrir, qu'ils reconnaissent une certaine supériorité de 
l'Europe, fût-elle seulement d'ordre mécanique ou administratif, et 
qu'ils admettent qu'on lui fasse des emprunts; mais, le principe 
admis, le parti se scinde en deux. L'aile gauche 1 s'emporte à des 
réformes qui bientôt ne laisseraient plus debout rien de ce qui fut 
l'Inde traditionnelle; ils oublient la langue de leur pays au profit des 
langues européennes; ils abandonnent le costume national; ils 
délaissent leur religion et les pratiques consacrées; ils passent la 
mer chaque deux ou trois ans, au risque de perdre leur caste. L'aile 
droite, elle, marche au progrès d'une allure plus circonspecte : 
les princes qui la forment s'inquiètent de ce que peuvent supporter 
de changement l'état présent de l'Inde, l'intelligence des indigènes 
et leur ouverture d'esprit; ils révèrent, ils défendent la religion 
et la caste, et n'admettent nul progrès qui soit décidément en conflit 
avec leurs règles. Ils ne demandent à l'Europe que ses inven- 
tions matérielles, ses méthodes éducatives et, à la rigueur, sa 
morale philanthropique. Pour le reste, ils demeurent à fond des 
indigènes, hindous, musulmans ou sikhs. 

Que les réformateurs doivent finir par l'emporter, cela n'est pas 
douteux : les Oldlndiale céderont aux Young India. Mais la réforme 
peut venir plus ou moins vite; qui imposera sa méthode? Les 
Young India partisans de l'évolution, ou ceux que leur tempérament 
pousse aux imprudences, voire aux excès révolutionnaires? La 
réforme, et le pas dont elle marchera, ne dépendent pas de la seule 
volonté d'un prince isolé. D'abord les Anglais auront — même en 
territoire de princes — à dire leur mot. Ils sont, certes, épris de pro- 
grès, mais éminemment conservateurs et amis des tempéraments. 
Et là-dessus, l'opinion pense comme le gouvernement. La presse 
anglaise de l'Inde raille volontiers les princes trop impatients de 

I. Tout le monde sait que, dans l'Inde britannique, hors de l'Inde des Princes, il existe 
même une extrême-gauche, qui marche très en avant des autres groupes et rêve de 
l'expulsion, par les moyens violents, des Anglais et de YInde aux Indiens; parti qui a ses 
apôtres, ses héros et ses martyrs. 



184 L'INDE BRITANNIQUE 

changements et les emprunts, prématurés et indiscrets, qu'ils font 
aux habitudes anglaises. D'autre part, l'autorité morale des princes, 
leur autorité d'exemple ne tient ni à l'étendue de leurs États, ni à 
leurs richesses, ni à leurs succès de divers genres. Ce qui commande 
le respect de l'opinion indigène et même anglaise, c'est leur valeur 
morale, leur amour des populations, leur sentiment exact du devoir, 
et enfin leur goût du progrès tempéré par le culte des institutions 
séculaires de leur pays. Parmi les Old India, des princes comme le 
chef de la noble maison d'Oudeypour ou du tout petit État de Nabha, 
et, parmi les Young India, des jeunes hommes comme Bikanir et 
Sarmour pèsent de plus ou d'autant de poids que maint autre chef 
plus célèbre ou plus puissant. 

Pour ces raisons, on peut penser que, tant que les Anglais domi- 
neront aux Indes et seront en mesure d'influencer la conduite des 
peuples et la marche des événements, ce sont — malgré des crises 
violentes et des écarts contemporains — les Young India tempérés 
qui mèneront le train, d'une allure lente et constante, mais vrai- 
semblablement sans brusques arrêts ni retours en arrière. 

Dès à présent, on peut citer quelques princes qui sont en marche 
vers le progrès et, par divers liens, forts et variés, se rattachent à 
ce qu'on est convenu d'appeler la civilisation occidentale. Je laisse 
de côté des hommes comme le rajah de Kapourthala, connu du 
Tout-Paris et du Tout-Londres, héros — à ce qu'on prétend — de 
plus d'une galante aventure, qui écrit l'anglais et collabore à des 
revues, parle couramment le français et fit élever en France la 
princesse fiancée à son fils aîné. Ce genre de princes constitue les 
très rares exceptions et n'exerce nulle influence sur la pensée et la 
conduite de leurs égaux ou de leurs inférieurs aux Indes. Mais des 
princes comme Baroda, encore qu'un peu affecté dans son attitude 
et ses enseignements, comme Goualior, encore que parfois rabaissé 
à des préoccupations plus dignes d'un collector de district que d'un 
chef de maison princière, ou comme Mysore, malgré certains côtés 
mesquins de son administration, mais esprit prudent et volonté 
ferme, sont, à tout prendre, de bons échantillons de ce qu'on peut 
appeler les Young India. Peut-être n'accepteraient-ils pas d'être 
rangés dans ce parti ; mais, qu'ils le veuillent ou non, le caractère 
de leur politique et leur degré d'instruction, combiné avec leur esprit 
conservateur, les y range malgré eux, et ils sont, conscients ou 
inconscients, les premiers ouvriers du sage mouvement de transfor- 
mation qui emporte l'Inde. Enfin, encore en avant d'eux marchent 
des princes, par exemple, comme Bhaunagar etGondal, chefs de tout 



ÉTATS INDIGÈNES DE I/INDE 185 

petits États du Kathiavar (Bombay), qui, pour avoir été plus tôt 
que les autres influencés par le commerce des Européens, ont aussi 
fait plus tôt de larges concessions à leurs idées, envoyé leurs fils 
aux universités anglaises, voyagé par le monde en compagnie de 
leurs femmes, et méritent d'être cités comme des modèles non seule- 
ment dans le Kathiavar, mais dans l'Inde tout entière. 

Si, sans entrer dans les détails, on cherche les traits essentiels 
qui distinguent l'administration des princes serviteurs exclusifs du 
passé de ceux qui se disent amis du progrès, on peut les ramener à 
deux ou trois principaux. L'ami du progrès a compris que nul Etat 
ne peut être bien mené, si le prince lui-même ne s'attache et ne s'at- 
telle au gouvernement et même à l'administration; que nulle admi- 
nistration n'offre de garanties, si elle ne fait appel à la collaboration, 
convenablement rémunérée, de fonctionnaires choisis pour leur inté- 
grité et leurs talents; enfin, que l'administration est un art, qui 
s'apprend, et que le plus court chemin pour y devenir maître est 
de se mettre à l'école de ceux qui savent, c'est-à-dire de fonction- 
naires tirés de l'Inde britannique. 

Et ces trois propositions, qui nous semblent si naturelles, sont 
autant d'innovations, et de considérables, dans l'Inde des princes. 

Pendant longtemps l'Inde n'a connu que le gouvernement patriar- 
cal. J'en ai déjà parlé. Le gouvernement patriarcal se passe de lois 
et de méthodes administratives. Et c'a été une des grandes difficultés 
qu'ont rencontrées les Anglais que de ménager la transition de ce 
gouvernement patriarcal à l'administration régulière. Le gouverne- 
ment patriarcal a ses avantages. Il a des formules simples et des 
solutions rapides. Mais il implique nécessairement des hommes de 
mérite. S'ils font défaut, ce procédé est pire que tous les autres. 
Or, ils ne se rencontrent que rarement dans les Etats indigènes. 
C'est pourquoi, après de longs tâtonnements, à Mysore, du temps de 
l'administration anglaise, M. Bowring et ses successeurs ont introduit 
un régulation System, qui est fondé sur des lois et des règlements, 
dont on assure l'application normale à l'aide de fonctionnaires con- 
venablement dressés et instruits. C'est une méthode plus longue, 
mais plus sûre. Et, de Mysore, la méthode peu à peu s'est étendue à 
d'autres Etats. Mais, pour en assurer la pénétration, il y a quelqu'un 
que d'abord il faut persuader de son excellence : le prince. 

J'ai déjà cité un mémorandum du jeune rajah de Bahawalpour 
aujourd'hui décédé. Parlant de son père et des princes qui l'ont pré- 
cédé, il disait : « De leur temps, ce n'était point l'usage de travailler 
au gouvernement de l'État; on prenait un vizir et l'on était ainsi 



186 L INDE BRITANNIQUE 

déchargé de tout souci, sauf de celui de maintenir la dignité du 
commandement». Ce prince ne rappelait de tels précédents que pour 
faire connaître qu'il entendait s'en départir. Son mémorandum con- 
tinuait ainsi : « Je confirme ici la ferme détermination que j'avais 
déjà prise de dévouer mon temps et mon énergie à la conduite des 
affaires de l'Etat. J'entends le faire d'une manière qui assure le 
bonheur de la masse des peuples que Dieu a remis entre mes mains. 
Je me rends parfaitement compte de la grande responsabilité de ma 
position, et c'est mon plus vif désir d'acquérir les talents qui me 
mettront à même d'y faire face avec un plein succès. » Et il formule 
alors un plan d'organisation : des ministres, un conseil, des séances 
régulières de travail en commun, etc. « Evidemment, dit-il, cela 
implique pour moi beaucoup de travail et de responsabilité. Mais 
je suis prêt à l'accepter dans l'intérêt d'une bonne administration. 
Sans doute aussi, à première vue, ce plan apparaît comme une 
innovation; mais j'en attends d'importants résultats. » 

Qu'un jeune prince ait eu une pareille conception et pris une 
résolution de ce genre (au reste plus facile à prendre qu'à main- 
tenir), il est assuré que cela ne s'est pas produit spontanément. Il a 
fallu l'intervention d'une volonté étrangère. Dans le cas présent, c'a 
été évidemment celle d'un vétéran de l'administration politique de 
l'Inde, le colonel Grey, cadet de cette illustre famille Grey, dont un 
•des représentants est aujourd'hui secrétaire d'Etat au Foreign Office, 
à Londres. 

Un autre prince, membre de cette noble aristocratie du Radjpoutana 
si admirée et respectée aux Indes, le maharajah de Jeypour, a fait, 
en termes moins pompeux, une évolution de même ordre. Depuis 
vingt-quatre ans, le gouvernement de l'Etat était tout entier aux 
mains d'une sorte de premier ministre tout-puissant, un babou du 
Bengale, arrivé à ce poste suprême moins par son mérite que par l'effet 
de circonstances, qu'avait aidées sa souple patience. A la mort de ce 
babou, le political officer placé par le Gouvernement anglais près du 
maharajah entreprit de lui persuader de prendre en mains propres 
le gouvernement de son Etat. Le prince n'y était guère préparé. 
Comme tous les nobles Radjpoutes, il partageait sa vie entre les sports 
et une luxueuse indolence. Les affaires, les conseils, l'attention 
donnée aux problèmes de politique ou d'administration n'étaient 
point son fait. Mais le résident veillait. Il négocia, insista et con- 
vertit le prince, qui se rendit, puis s'intéressa à sa besogne et s'y 
attacha, si bien qu'aujourd'hui Jeypour est un des États bien gou- 
vernés de l'Inde. 



ÉTATS INDIGÈNES DE L'INDE 187 

Un prince qui gouverne ne gouverne d'ailleurs pas seul. Il a 
ordinairement un conseil. Le maharajah de Mysore, par exemple, 
en a un, composé de trois membres : un diwan (quelque chose 
comme premier ministre) et deux autres. Le diwan a autorité pour 
agir, en cas d'urgence, même sur les départements qui relèvent des 
deux autres membres, sauf à en rendre compte. Pour sa part, 
il prend la politique, les finances avec leurs annexes (cadastre, 
mines, etc.), les travaux publics et les chemins de fer, l'armée et la 
police. Le premier conseiller est chargé du land revenue (ce que 
nous appellerions impôt foncier) et de tout ce qui concerne l'agri- 
culture, y compris les banques agricoles (qui jusqu'ici sont peu de 
chose). Enfin, le troisième conseiller a charge, pêle-mêle, d'une 
foule d'affaires qu'on juge moins importantes : l'éducation, les forêts, 
les impôts indirects, l'hygiène, les prisons, le timbre, les statisti- 
ques, l'enregistrement, la météorologie, la législation, etc. 

Je cite cette organisation d'un conseil comme un exemple, non 
comme un modèle. Il prête à la critique. Le diwan est) un person- 
nage qui risque d'être encombrant. S'il marche d'accord avec 
le conseil, alors ce conseil devient inutile. Et s'il est en désaccord, 
il peut tout arrêter. Le prince est forcé de choisir entre le conseil et 
lui, et doit lui donner raison. Les résultats sont misérables. On a 
pu voir, dans le conseil de Mysore, un conseiller qui était de beau- 
coup supérieur en mérite au diwan. Mais le diwan en avait conçu 
de l'ombrage et, de parti pris, critiquait tout ce que proposait cet 
administrateur. Le prince concluait en faveur du diwan, encore 
qu in petto il lui donnât tort. Finalement il fallut, au grand détriment 
de l'Etat, que ce conseiller quittât la place. Il devint, pour quelque 
temps, diwan de l'Etat de Travancore, qui s'en loua. 

Au-dessous du prince et de son conseil il y a des fonctionnaires, 
les agents d'exécution. Jadis les fonctionnaires, même les plus hauts, 
surtout les plus hauts, étaient des favoris, que rien ne qualifiait que 
la faveur du prince. Ils ignoraient les devoirs élémentaires de leur 
charge. Les affaires allaient à l'aventure. Aujourd'hui quelques-uns 
des principaux princes : Baroda, Mysore, Goualior, Travancore, 
Cochin, etc., ont compris l'importance du rôle des fonctionnaires; 
ils en recherchent de bons et les paient bien. Ces Etats ont même 
introduit des méthodes de sélection et d'éducation des fonctionnaires 
qui assurent, au moins dans les rangs inférieurs, une efficace admi- 
nistration. 

Surtout ils se sont rendu compte de l'utilité de mettre à la tête de 
cette administration des hommes d'expérience, et, depuis quelque 



188 L'INDE BRITANNIQUE 

temps, ils vont, malgré les protestations des courtisans, les chercher 
parmi les Anglais ou parmi les indigènes formés à l'école des Anglais. 
C'est ainsi que le gaekwar de Baroda a engagé, comme ministre des 
finances, un Bengali de grand mérite, M. B. C. Dutt, reçu jadis au 
concours du civil service, en concurrence avec les candidats anglais, 
et qui, avant de se retirer, s'éleva même dans la hiérarchie jusqu'au 
grade considérable de commissaire de division dans l'Inde britan- 
nique. De même, l'Etat de Cochin s'était assuré les services de 
M. Bajagopalachari, qui avait appartenu au statutory civil service de 
Madras et a remporté un succès complet. Il est aujourd'hui diwan 
de Travancore. 

Ces choix d'indigènes, même étrangers à l'Etat, l'opinion publique 
de l'État les tolère à la rigueur. Elle est bien plus montée contre 
les nominations de fonctionnaires anglais. Et, chose notable, l'oppo- 
sition, plus d'une fois, est venue autant du folitical officer placé 
près du prince que des courtisans eux-mêmes. Ces agents anglais ont 
une double tâche : gouverner et administrer au mieux des intérêts 
du pays et former, d'entre les indigènes, des hommes qui leur succé- 
deront : quel a été le succès de cette méthode? 

De même qu'il serait pour un particulier puéril d'entreprendre et 
probablement impossible de mener à bien une enquête sur la condi- 
tion générale des Etats de l'Inde, de même il serait au-dessus de ses 
moyens de parcourir tous les différents domaines sur lesquels on a 
pu y tenter d'introduire des réformes politiques ou administratives. 
Les princes de l'Inde, et ceux qui les aident à gouverner, sont bien 
plus encore que nous-mêmes éloignés des véritables méthodes expé- 
rimentales. Ils ne savent encore ni, comme le recommandait 
Gambetta, sérier les questions, les disposer dans l'ordre rationnel ou 
plutôt raisonnable suivant lequel elles doivent être abordées, 
étudiées, solutionnées; ni, une fois le plan dressé, s'y tenir avec 
constance. C'est pourquoi ils s'attaquent sans ordre et sans suite à 
tous les problèmes indistinctement et, faute d'ordre et de suite, 
n'atteignent qu'à des résultats, ici incomplets et, là, à peine même 
dignes d'être notés. Aussi est-il indispensable de limiter l'enquête à 
quelques domaines sur lequels leur action réformatrice se sera 
exercée avec un peu plus de ténacité : la loi (et un peu aussi la 
justice), l'éducation, l'amélioration du système financier, la politique 
en temps de famine, etc. 

Nous l'avons déjà dit, presque aucun Etat n'a un corps de lois, ce 
que nous appelons des codes, et ceux qui en ont, les ont largement 
copiés sur les codes anglo-indiens, en vigueur dans l'Inde britan- 



ÉTATS INDIGÈNES DE i/lNDE 189 

nique. A Mysore, par exemple, qui a été confié à l'administration 
anglaise de 1832 à 1881, la loi, presque toute la loi civile et crimi- 
nelle, et presque toute la procédure, est, à peu de chose près, la 
même que celle de l'Inde britannique. A Haïderabad, les principales 
différences avec le code de l'Inde britannique apparaissent surtout 
en certaines matières : mariage, adultère, succession, dans lesquelles 
c'est la loi coranique qui prévaut. Mais, même là, ces différences 
ne sont pas aussi importantes qu'on pourrait le croire, les Anglais 
ayant, dans l'Inde britannique, laissé presque tout ce qui concerne 
le statut personnel des indigènes soumis aux lois (d'ordre religieux) 
de l'intéressé : Hindou ou Musulman. Et, à tout prendre, si grande 
est la ressemblance générale des lois de l'Inde britannique et du 
Nizam qu'il n'existe dans l'Etat, ni en anglais ni en ourdou (langue 
du pays), de traité d'exposition de la loi d' Haïderabad, et que les 
hommes spéciaux se contentent des traités généraux sur la loi anglo- 
indienne. (Voir toutefois plus loin, ch. iv, la Loi.) 

D'une manière générale, on peut formuler, comme très voisine de 
la vérité, l'affirmation suivante. Partout où le gouvernement de 
l'État indigène a cru devoir emprunter à l'Inde britannique ses lois, 
son choix s'est porté d'abord sur le code pénal, puis sur les procé- 
dures pénale et civile, puis sur Certaines parties de la législation 
civile, telles que les contrats et les obligations. Ces lois ont été 
rédigées dans la langue du pays, et promulguées par les chefs, avec 
un très petit nombre de modifications. 

Qu'il ait fallu introduire des modifications, cela ne doit pas nous 
étonner. On pourrait croire et l'on s'était flatté que, préparées, en 
vue spécialement des besoins de l'Inde britannique, par des hommes 
éminents comme Macaulay, sir Henry Sumner Maine, sir James 
Stephen, jurisconsultes, au moins les deux derniers, d'universelle 
renommée, ces lois anglo-indiennes auraient pu être, presque sans 
changements, importées dans les Etats indigènes voisins. Mais 
point : même des législateurs avertis comme ceux de l'Inde britan- 
nique (jurisconsultes d'Europe, auxquels étaient adjoints des fonc- 
tionnaires de l'intérieur parfaitement au courant des mœurs du 
pays), ont fait des lois qui étaient fort en avance sur l'état social de 
l'Inde britannique et sûrement de l'Inde des princes. 

Les Indiens ont, sur maint sujet, des idées, nous pourrions dire 
des principes fondamentaux entièrement opposés aux nôtres. Par 
exemple, pour nous, occidentaux, c'est presque un dogme que 
l'égalité des hommes. Ceux mêmes d'entre nous qui le combattent 
sur le terrain politique, l'admettent sur d'autres terrains. Ce dogme, 



190 L INDE BRITANNIQUE 

les Hindous le repoussent avec horreur. A leur yeux, tout constitue 
un obstacle à l'égalité : le sexe, la condition sociale, la nationalité. 
L'homme et la femme, le brahmane et le balayeur, le Radjpoute et 
le Chamar ne sauraient être égaux devant la loi. Un brahmane a 
droit à vingt fois plus de bonheur qu'un autre homme : comment 
admettre qu'il puisse n'être que son égal ! 

Autre exemple. Nous, Européens, nous ne faisons dans le contrat 
d'hypothèque aucune différence entre les deux parties : elles nous 
paraissent également respectables, celle qui prête son argent et celle 
qui engage sa terre. Or, toute l'opinion indigène proteste contre 
cette égalité. L'Hindou voit avec peine et inquiétude que la terre 
réponde pour la dette. C'est pour lui un phénomène nouveau. 
Autrefois, on ne connaissait que la dette personnelle. La terre, terre 
ordinairement héritée des ancêtres, n'était pas, ne pouvait pas être 
un gage, surtout un gage aliénable. Aujourd'hui, voici que, grâce à 
des législations anglo-indiennes, elle peut être engagée et risque 
ainsi d'être enlevée à son propriétaire traditionnel. Cela émeut l'opi- 
nion. Ces dettes d'argent, on en conteste généralement non pas la 
légitimité, mais le montant. L'usurier s'entend à gonfler ses comptes. 
Même à les tenir pour exacts, on tremble que, par suite de ces 
dettes et de ces comptes, les classes traditionnellement attachées à 
la terre ne viennent à en être expropriées. On redoute l'arrivée de 
maîtres inconnus, et l'on accuse de cette éventualité fâcheuse la 
nouvelle législation anglaise, qui, aux yeux des Hindous, a commis 
deux fautes : elle a rendu les cultivateurs pleins propriétaires, libres 
d'aliéner leur bien; elle a organisé une procédure qui permet au 
prêteur de réaliser son gage trop vite et sans contrôle, sans discus- 
sion sérieuse des comptes. Aussi la population indigène de l'Inde 
britannique, surexcitée, s'est, par exemple, dans le Décan et sur 
quelques points du Malabar, laissée aller jusqu'au crime agraire, et 
les Etats se sont gardés jalousement d'une législation si contraire 
au sentiment populaire. (Voir plus loin, ch. ni.) 

D'autre part, les États de Mysore et de Baroda ont adopté une 
législation sociale, interdisant le mariage entre enfants, que jus- 
qu'ici les Anglais ont — par prudence — toujours refusé d'adopter. 

Après la loi, la justice. Elle aussi a subi des transformations, mais 
moins profondes : il est plus facile d'améliorer la loi que l'adminis- 
tration de la justice. C'est toujours la vieille antithèse d'Horace : 
les lois et les mœurs. Rien de plus rare, en pays asiatique, qu'un 
juge intègre. On objectera que les juges indigènes des hautes cours 



ÉTATS INDIGÈNES DE L'INDE 191 

de l'Inde britannique comptent parmi les meilleurs : soit comme 
juristes, soit comme juges du fait, soit enfin comme caractères, ils se 
sont sans difficulté égalés aux meilleurs des juges anglais. Mais cela 
s'explique : ils ont été choisis précisément pour leurs mérites. De 
plus, dans l'Inde britannique, le voisinage de leurs collègues euro- 
péens et le contrôle de l'opinion les ont, dès longtemps, avertis et 
tenus en garde contre la moindre défaillance. Dans les Etats, au 
contraire, l'isolement même est à la fois une force et une faiblesse. 
La tentation de se laisser corrompre risque d'être trop pressante 
pour une conscience mal défendue. Et l'on a eu beau, dans divers 
Etats, instituer des tribunaux sur les modèles anglais, on n'a pas 
toujours pu faire passer dans l'âme du juge indigène l'intégrité qui 
est l'ornement et l'honneur de son collègue d'Occident. 

Toutefois, même là, des progrès ont été accomplis. Il semble 
qu'une notion de l'honneur, tel que nous l'entendons, ait pénétré 
dans la conscience du juge indigène. La science également a fait son 
œuvre salutaire. Le droit et le juste commencent à s'imposer à lui. 
Il y a déjà une justice dans ces États. 

Joignez-y que, dans certains d'entre eux, on a réalisé, plus ou 
moins complètement, le principe de la séparation des pouvoirs. Ce 
principe, que nous considérons en Europe comme une sauvegarde 
(encore que l'on pourrait démontrer qu'il abrite bien des injustices), 
n'a pas été encore, tant s'en faut, appliqué ni même accepté par 
toute l'Inde britannique. Pour les États indigènes, il est chose nou- 
velle, je dirai même, pour quelques-uns, absurde. Certains princes, 
sous l'influence de conseillers imbus de l'esprit européen, ont tou- 
tefois commencé à lui faire une place, quelques-uns même assez 
large. C'est ainsi que, dans le Baroda, les fonctionnaires exécutifs 
et ceux du revenu ont été déchargés d'une certaine partie de leurs 
fonctions judiciaires. C'est un progrès. 

Pour en finir avec ce sujet, je mentionne encore que, de même 
que dans l'exécutif on a cherché à accroître l'efficacité des services, 
en enrôlant des fonctionnaires anglais, de même dans le judiciaire 
on a pensé assurer à la justice plus de lumière et d'intégrité par le 
concours déjuges européens. Je puis citer divers États où certaines 
des plus hautes fonctions judiciaires ont été offertes à des Anglais, 
appelés à servir d'exemples et de modèles à leurs confrères indi- 
gènes. En Mysore, par exemple, le chief-judge (sorte de président) 
du tribunal supérieur (chief-court) a maintes fois été choisi parmi 
les juges de l'Inde britannique. 



192 L'INDE BRITANNIQUE 

Le domaine où il semble que le plus de résultats et les plus flat- 
teurs aient été obtenus est celui de l'enseignement. Cela s'explique. 
L'avantage de savoir est évident, et la poussée de l'opinion indigène 
en faveur de l'instruction est telle, dans l'Inde britannique, que le 
contre-coup n'a pas pu ne pas s'en faire sentir dans l'Inde des 
princes. Et partout, chez les plus accessibles comme chez les plus 
réfractaires aux idées nouvelles. Les statistiques ne sont pas, à elles 
seules, un sur indice de l'efficacité des efforts tentés. Toutefois, elles 
ne peuvent être entièrement décevantes. Or, elles attestent un effort 
considérable et universel. 

Voici l'État de Bikanir : en 1872-73, il avait une seule école com- 
prenant 275 élèves, entretenue avec les fonds d'une souscription 
publique. En 1899, il avait 1 école de gouvernement, 1 école de 
nobles, 13 écoles de district et même 2 écoles de filles. La popula- 
tion scolaire comprenait 2 000 élèves, et la dépense, inscrite au 
budget, était de 22 500 roupies. 

En 1870, l'Etat de Jeypour avait 400 écoles de diverses sortes avec 
7 000 élèves. Ce n'étaient déjà pas là des chiffres insignifiants, et les 
grossir semblait difficile. Or, en 1899, ils ont doublé : 110 écoles 
publiques, 623 écoles privées et 16 000 élèves. 

Goualior, en 1871, avait 90 écoles (dont une seule avec un 
cours d'études anglaises) et 3 000 élèves. En 1899, on y compte 
342 écoles, dont 5 où l'on pousse jusqu'à un examen qui ressemble 
assez à nos examens littéraires, et 3 écoles de filles, avec, au total, 
17 600 écoliers. 

Mysore, qui se trouve presque toujours en tête du mouvement, 
avait, en 1899, 2 186 écoles publiques avec 91 650 élèves, et 1 700 
écoles privées avec 20 500 élèves, au total 98 000 garçons et 15 500 
filles. Ce sont là des chiffres bien intéressants et qui en disent long sur 
l'état d'avancement du pays. Sur les garçons en âge de fréquenter 
l'école, 26,76 p. 100, et sur les filles 4,28 p. 100 étaient inscrits sur 
les rôles. Parmi les écoles de garçons, ce sont : 3 collèges pour les 
études anglaises, 4 pour les études orientales, 13 écoles supérieures, 
93 écoles mi-indigènes mi-anglaises (quant au programme), 
95 écoles indigènes moyennes, 1714 écoles primaires, 49 écoles 
spéciales, 40 écoles de sanscrit, 6 écoles d'enseignement industriel 
et 3 écoles normales. Pour les filles : 1 collège, 1 école supérieure, 
6 écoles anglo-indigènes, 22 écoles indigènes moyennes, 183 pri- 
maires, 1 école normale et 1 école industrielle. 

Énumération, n'est-il pas vrai, propre à nous instruire et à nous 
satisfaire. Mais voici mieux. Dès 1881, la femme du feumaharajahde 



ÉTATS INDIGÈNES DE i/lNDE 193 

Mysore, aujourd'hui lamaharani douairère, avait pris sous son patro- 
nage l'éducation des filles. Elle avait créé une école, dans laquelle on 
donnait une instruction qui ne blesserait « ni la religion ni les pré- 
jugés des indigènes ». Bientôt d'autres écoles, à l'exemple de celle-ci, 
étaient ouvertes. Aujourd'hui les brahmanes eux-mêmes ne s'op- 
posent plus à ce qu'on instruise les filles. A Madras, beaucoup de 
jeunes filles suivent les cours des collèges; parmi celles que leur 
rang social aurait dû astreindre à être des purdah ladies, beaucoup 
ne veulent plus s'y résigner : elles sortent du gynécée, quittent 
la maison, vont seules par la ville. C'est plus qu'un progrès sur la 
voie de la science, c'est une évolution dans les mœurs. 

Travancore, autre État du sud, l'un des plus avancés qui soient, 
avait, en 1892, 2 418 écoles avec 104 600 élèves, dont toutefois moins 
de 100 filles. En 1902-03, il comptait 3 821 écoles, avec 196 600 élè- 
ves. Sur l'ensemble de la population, de tout âge, 6,6 p. 100 sont 
instruits. Sur la population en âge de fréquenter l'école, on compte 
76,6 p. 100 de garçons et 23,3 p. 100 de filles; et à diviser cette 
population scolaire par religions, 64 p. 100 d'Hindous, 31,2 p. 100 
de Chrétiens et 4,8 p, 100 de Musulmans. 

Cochin, rival de Travancore au point de vue du développement 
ntellectuel, constate un phénomène imprévu. Est-ce la faute de la 
statistique ou le pur enregistrement d'un fait? Toujours est-il que 
la population scolaire, qui comptait, en 1901, 49 p. 100 d'enfants 
en âge d'aller à l'école, n'en comptait, en 1902, que 46 p. 100. Les 
chrétiens envoient à ces écoles 66 p. 100 de leurs enfants et les 
juifs 127 p. 100, ce qui veut dire que 27 p. 100 de leurs enfants 
qui fréquentent l'école y vont avant l'âge légal et continuent d'y 
aller après. 

Baroda est un autre État qui a fort développé l'éducation. Le 
Census de 1901 montre qu'à Baroda et à Travancore la proportion 
des personnes sachant lire et écrire est, filles et garçons, plus forte 
que dans n'importe quelle province de l'Inde britannique, sauf la 
Birmanie, dans laquelle l'instruction a été singulièrement déve- 
loppée grâce aux écoles religieuses. 

En matière financière, deux mesures principalement ont con- 
tribué au progrès : l'une, l'introduction de la comptabilité publique, 
l'autre, l'institution d'une liste civile du prince. Auparavant, dans 
ces États (et encore aujourd'hui dans la majorité d'entre eux), le 
trésor de l'État était le trésor du prince, qui y puisait à son gré. 
Quant aux recettes et aux dépenses, elles n'étaient que sommaire- 

l'inde britannique. 13 



104 L'INDE BRITANNIQUE 

ment inscrites. Je ne prétends point qu'aujourd'hui les règles du 
décret français de 1862 sur la comptabilité publique soient appli- 
quées dans l'Inde des princes et que, notamment, les virements y 
soient interdits. Mais, du moins, y connaît-on les comptes régu- 
liers, et nulle somme n'entre et ne sort, dont on ne garde la trace 
écrite. 

En matière d'impôts, on calque les pratiques anglo-indiennes et 
parfois on les perfectionne. A Goualior, à Mysore, et ailleurs, on sait 
ce que c'est que le cadastre, et on a eu soin de le faire dresser; on a 
établi des impôts modérés; on pratique, dans les années de détresse 
(famine ou même simplement sécheresse), la remise de l'arriéré et le 
prêt (takavi) direct aux cultivateurs. Dans Baroda, voici qu'on vient 
d'introduire Yincome-tax, mais avec des distinctions ingénieuses, 
qui semblent en faire un instrument plus équitable et plus souple 
que le modèle anglo-indien. 

C'est surtout la politique de famine qui, au moins dans certains 
États, notamment en 1899-1900, a été perfectionnée. Qu'on ne se 
trompe point à ces termes : ils ne signifient point l'art d'affamer les 
peuples, mais celui de les aider à lutter contre la disette et ses suites. 
La famine n'est autre chose qu'un manque, plus ou moins complet, 
de pluie (ce qu'on appelle aux Indes, là où la mousson se fait ordi- 
nairement sentir, « mousson insuffisante »). Et, pour remédier à 
cette disette d'eau, on s'efforce de capter ou d'emmagasiner toute 
celle qui tombe du ciel, qui ruisselle sur les pentes, s'amasse dans 
les vallées ou coule dans les ruisseaux et les rivières. C'est une caté- 
gorie de travaux publics dans laquelle les Anglais sont passés 
maîtres et les États, à leur suite, commencent à s'engager. Et avec 
profit. Je citerai, par exemple, l'État de Jeypour, qui, guidé dans 
cette voie par un éminent ingénieur, sir Swinton Jacob, a employé 
à des travaux d'irrigation une somme totale (jusqu'à l'année 1904) 
de 63 lakhs (6 300 000) de roupies, qui lui ont procuré un accrois- 
sement de revenu annuel (land revenue, impôt foncier) de 52 lakhs 
(5200 000 roupies). 

Il faudrait encore citer l'amélioration de la circulation monétaire, 
ordinairement réalisée par l'introduction dans les Etats de la roupie 
anglo-indienne ; et aussi une politique de travaux publics, en parti- 
culier de chemins de fer, qui est toute une révolution. Les États de 
la région qu'on appelle le Kathiavar, notamment, ont réalisé en 
commun, et par une entente habilement conclue et maintenue, une 
œuvre considérable. Ailleurs, le développement des voies ferrées est 
également manifeste. Pour ne citer qu'un exemple, divers Etats, 






ÉTATS INDIGÈNES DE L'INDE 195 

dont ceux du Kathiavar et, en outre, Haïderabad, Bhopal, Mysore 
et Baroda possédaient en 1880, au total, 47i milles de chemins de 
fer (le mille vaut 1 609 mètres), qui leur avaient coûté 168 lakhs de 
roupies (16 800 000 roupies, à 2 fr. 50, en cette période). Ils en pos- 
sèdent maintenant 3 500. Un des Etats du Kathiavar, Bhaunagar, 
à lui seul a mis dans ses chemins de fer 68 lakhs, qui lui rap- 
portent net 5,7 p. 100. 

Il ne faut pas, toutefois, quand on cherche à se rendre compte de 
la, condition des Etats indigènes de l'Inde, se laisser prendre aux 
seules apparences. Bien souvent les mots ne cachent rien de réel : 
c'est un son, un bruit et, au delà, le néant. On a pu formuler un 
programme, ce programme n'a pas été rempli. De ce vide, de cette 
inanité (non pas générale, toutefois) des apparences, je pourrais 
citer de nombreux exemples. Il faut se borner à deux ou à trois. 

L'État de Mysore a institué des banques agricoles. Ces banques 
agricoles ont été, vers 1896-97, et restent encore une des grandes 
préoccupations de l'Inde. L'idée en fut lancée, à Madras, par sir 
Frederick Nicholson. Elle fut patronnée par lord Curzon et, en pré- 
sence de l'endettement général de l'agriculture, acceptée avec 
enthousiasme par une partie de l'opinion indigène. Mysore, avide 
de se signaler par son esprit de progrès, l'appliqua un des premiers. 
Un rapport de 1900 y signale 64 banques agricoles au 30 juin 1897. 
Ces banques avaient, à cette date, consenti des prêts jusqu'à concur- 
rence de 1 460 000 roupies. Sur cette somme, 104 000 roupies seule- 
ment avaient été remboursées. En 1898, les prêts nouveaux avaient 
été de 258 000 roupies; en 1899, ils n'étaient plus que de 112 000; 
il semble qu'ils soient allés en diminuant d'année en année. En 
juillet 1899, une de ces banques dut fermer ses portes et le gouver- 
nement eut quelque peine à recouvrer l'avance de 5 000 roupies 
qu'il lui avait consentie. Depuis 1899, aucune banque nouvelle n'a 
été fondée. L'institution chancelle. Toutefois, elle fait encore figure 
dans les publications officielles. En mars 1905, étant à Mysore, inté- 
ressé par cette tentative de crédit agricole, je m'enquis de la fortune 
de ces banques. Un des plus hauts fonctionnaires me répondit : 
« Des banques de crédit agricole? Ce n'est rien, ou plutôt c'est un 
échec, c'est une désignation mensongère. » Il is afailure, a misnomer. 
C'est qu'il n'y a pas eu d'administration convenable : les prêts ont 
élé faits sans scrupules, à des gens qui n'y avaient aucun titre. 

Aut^e exemple. Parfois, dans les journaux de l'Inde, on rencontre 
des mots qui surprennent : assemblée représentative de Mysore, 
assemblée représentative de Travancore, assemblée représentative 



196 L'INDE BRITANNIQUE 

de Pudukkottai. On est tenté de croire à une sorte de 
ment parlementaire. Voici en fait ce que c'est. A Mysore, au cours 
de 1881, le premier ministre (diwan) eut l'idée de convoquer des 
représentants des principaux intérêts du pays : conseils municipaux, 
conseils locaux, propriétaires fonciers, cultivateurs, marchands. Il 
voulait établir entre le peuple et le Gouvernement une communica- 
tion immédiate, lui bien faire connaître les vues et intentions de ce 
Gouvernement et lui démontrer que ses intérêts et ceux du peuple 
sont identiques. Ces délégués, choisis par les divers intérêts qu'ils 
représentent et libres d'accepter ou de refuser le mandat, se ren- 
draient à la capitale aux frais du trésor public, seraient logés et 
défrayés de leurs dépenses. La première assemblée se réunit en 
septembre 1881. Le diwan l'accueillit avec de belles paroles et lui 
demanda de s'associer à sa politique de progrès. Mais l'assemblée 
s'obstina à ne pas vouloir travailler au progrès ni s'occuper d'autre 
chose que du présent : des impôts, de la sécurité des propriétés, etc. 
Elle fit entendre ses plaintes sur la condition présente du peuple. 
Cette attitude déplut au diwan. 11 se repentit de sa création et songea 
à la supprimer. Et c'est ce qu'il fit. Mais bientôt il crut sage de la 
rétablir, se contentant, au début, de la réduire à un rôle insigni- 
fiant, plus tard, de la noyer dans l'abondance de la besogne. En 1900, 
cette assemblée comptait 266 membres : 204 représentants de l'agri- 
culture, 39 des municipalités, 16 des conseils ruraux, 7 de diverses 
associations d'intérêt public. Elle siégea cinq jours et fut consultée 
sur 412 sujets différents. Elle a beaucoup moins d'influence que les : 
simples conseils locaux de l'Inde britannique, qui n'en ont guère. 
A diverses reprises, elle a tenté de se faire considérer comme un 
pouvoir dans l'Etat. Le Gouvernement ne l'a jamais admis et l'a 
vertement rappelée au peu, on pourrait dire au néant qu'elle est. 
Lors du diamondjubilee de la reine Victoria, elle prétendit envoyer 
une adresse à la reine directement : cela même lui fut refusé. 

L'assemblée représentative de Travancore rappelle celle de Mysore. 
Elle n'est pas née du vœu spontané des populations, ni même de la 
volonté originale du Gouvernement. Elle a été acclimatée à Travan- 
core par un diwan venu de Mysore. Elle se réunit tous les ans, en 
septembre ou octobre. Sa session dure quelques jours à peine. Le 
diwan lui rend compte, dans un beau discours, de l'administration 
de l'année, l'invite à discuter les affaires générales et les affaires 
locales, puis la renvoie, sans se soucier autrement de ses discussions 
et de ses conseils. 

Ce genre d'institutions, copiées sur l'Europe, n'a jusqu'ici rien 



ETATS INDIGENES DE L INDE 197 

donné de pratique . Je n'en dirai pas autant de celles qui sont 
comme une survivance du passé, une adaptation d'anciennes insti- 
tutions à des conditions nouvelles. Par exemple, il se tient dans le 
Kathiavar une assemblée annuelle des représentants (Kharbaris) 
des quatre premières classes d'États du pays. Elle est présidée par 
l'agent politique du gouverneur de Bombay. Elle discute les ques- 
tions pratiques les plus essentielles : les budgets d'institutions com- 
munes à ces Etats, tels le collège des fils de chefs et les écoles nor- 
males de filles et de garçons, les travaux publics communs et les 
relations mutuelles des Etats. Je n'ai pas eu entre les mains les 
comptes rendus mêmes des travaux de cette assemblée, mais j'ai 
lieu de croire qu'ils sont spontanés et efficaces. 

Enfin, on annonce dans l'Etat de Baroda la formation d'un conseil 
exécutif (sorte de cabinet des ministres) et d'un conseil législatif. 
Ce sont des créations dues à un Hindou de grand talent, que j'ai eu 
déjà l'occasion de citer, II. C. Dutt, jadis haut fonctionnaire anglais, 
aujourd'hui ministre du gaekwar de Baroda. 11 est notable que cet 
esprit distingué, qui s'est longtemps signalé par l'ardeur de ses 
critiques contre le despotisme anglais dans l'Inde britannique, n'a 
rien trouvé de mieux à faire que d'introduire dans l'Etat qu'il admi- 
nistre les institutions mêmes de ces despotes. Dans le même 
temps qu'un puissant et habile orateur, M. Gokhale, qui a présidé, 
à la fin de décembre 1905, le vingt-et-unième Congrès national de 
l'Inde, à Bénarès, réclamait une réforme profonde des conseils 
législatifs, et, en particulier, l'égalité de nombre, à une voix près, 
des membres nommés par le Gouvernement et des membres dési- 
gnés par certains corps constitués, lui, R. C. Dutt, dans le Baroda, 
instituait un corps législatif, dont les membres élus ne forment 
qu'un tiers en face de deux tiers, des membres de droit (fonction- 
naires) ou des membres nommés par le Gouvernement. 

Malgré les réserves que doivent nous amener à formuler ces 
échecs ou ces vaines apparences, le progrès dans l'administration 
des Etats est indéniable. Notons un dernier trait : ces Etats et les 
princes qui les dirigent se montrent accessibles aux sentiments 
d'émulation, à la louange et au blâme. Ils s'inquiètent de ce que 
les Anglais pensent d'eux. Ils s'enquièrent de ce que font leurs 
voisins ou leurs rivaux. Ils échangent entre eux les rapports annuels 
qui rendent compte de l'œuvre accomplie et peuvent suggérer au 
loin l'envie de l'imiter et de la perfectionner. C'est là un sentiment 
bien neuf pour des princes qui jusqu'alors avaient vécu dans l'iso- 
lement et l'indifférence. Il marque un tournant de leur existence. 



198 L'INDE BRITANNIQUE 

J'ai déjà noté que rien n'est plus difficile que d'arriver à se faire 
une idée exacte de ce que sont, dans ces États de l'Inde, les réalités 
derrière le décor des institutions importées. En 1905, j'interro- 
geais un Anglais, haut fonctionnaire d'un des États les plus avancés 
de l'Inde, et lui demandais son opinion sincère sur la valeur de la 
représentation d'administration indigène qui se joue dans le décor 
brossé par les Anglais et leurs élèves. Cette opinion, qu'il hésita à 
me donner, je la résume en peu de mots : « Ici personne n'est 
sérieux et ne prend son rôle au sérieux. A part quelques enthou- 
siastes dont on sourit, chacun, en effet, joue une comédie : on joue 
la comédie de l'administration, la comédie de l'armée, la comédie 
du secrétariat (nous dirions des bureaux). Personne ne s'intéresse au 
résultat; on ne se préoccupe d'autre chose que de 1 apparence et de 
la solde qu'elle autorise. La machine, jadis montée par nous, marche 
de plus en plus lentement à mesure que dans les services plus 
d'Anglais sont remplacés par plus d'indigènes. » 

Mon interlocuteur est un misanthrope, qui se croit désabusé de 
tout : j'estime qu'il s'abuse encore. Les indigènes ne constituent pas 
un mauvais élément d'administration et de bureaucratie. Us peuvent 
être, ils sont laborieux, patients, avisés. Bien encadrés, bien com- 
mandés, ils travaillent; ils savent travailler. Les Anglais, dans l'Inde 
britannique, se déchargent sur eux de besognes compliquées, et 
même délicates, qui exigent de la minutie et de la vigilance : par 
exemple, la comptabilité publique, service dans lequel des indigènes 
occupent de très hautes situations, et encore la justice, où ils 
tiennent quelques-uns des postes les plus considérables et font 
preuve de solides qualités de bons sens, d'intégrité et de savoir. 
Que conclure de là, sinon que les indigènes — au moins une 
fraction, une élite, si l'on veut — possèdent une aptitude générale à 
l'administration et au gouvernement, et que cette aptitude se 
développe, dès qu'elle peut se manifester sur un terrain favo- 
rable? 

Qu'est-ce donc alors que le terrain favorable? Les princes indi- 
gènes unanimement répondent : c'est la confiance et la liberté. Et 
ils mettent en avant des arguments qui peuvent se résumer ainsi. A 
des princes comme nous, fidèles et loyaux, on doit un traitement 
plus respectueux de notre dignité de prince et de nos prérogatives, 
une éducation plus libérale, moins de discipline préventive, qui tue 
l'initiative, et plus d'indépendance dans Faction, au risque de plus 
d'erreurs, qui appelleront plus de corrections et comporteront plus 
d'enseignements. 



ÉTATS INDIGÈNES DE L'INDE 199 

Il y a du vrai dans ce plaidoyer. Leur loyalisme est indiscutable. 
Que ce soit l'attitude terrifiée d'adversaires enfin résignés, ou res- 
pectueuse d'alliés conscients, ou habile de protégés comblés de 
bienfaits, il est hors de doute qu'ils ont désormais lié leur fortune 
indissolublement à la domination britannique. Lors de la mort de 
la reine Victoria, en 1901, ils ont donné mille preuves de leur 
attachement. J'ai eu sous les yeux à cette époque des lettres qu'ils 
écrivaient : elles débordaient de reconnaissance. Depuis l'avènement 
de cette grande reine, disaient-ils en substance, que ne lui avons- 
nous pas dû! Plus de guerres, plus d'insécurité; nos ressources 
pouvant être employées au bien de nos sujets! la transmission de 
nos droits à nos héritiers garantie par des sanads; nos Etats, dont 
certaines circonstances eussent pu excuser l'absorption, maintenus 
indépendants; nous, personnellement, comblés d'honneurs : l'en- 
viable distinction des 11, 13, 19 coups de canon; la grand'croix de 
l'Empire de l'Inde. Comment reconnaître cela, que par le respect et 
le dévouement! 

Si l'on prétendait que ce sont là des formules conventionnelles, 
je puis citer une anecdote singulièrement probante dans son origi- 
nalité exotique. En cette même année 1901, un homme de l'Etat 
d'Haïderabad avait tué ses deux frères. Ses belles-sœurs poursuivaient 
avec âpreté la vengeance de leurs maris. Sa femme en vain s'était 
jetée à leurs pieds et les suppliait de lui pardonner, ce qui eût 
écarté la peine de mort. Elles demeurèrent impitoyables. L'homme fut 
condamné. A ce moment, la reine Victoria tombe malade. Bientôt 
on désespère de sa vie. Le Nizam (chef de l'Etat) s'en montra 
profondément affecté et voici ce que son chagrin lui inspira. A 
l'heure même où l'on préparait l'exécution, il envoya au coupable, 
par cavalier, sa grâce, sous condition qu'il prierait Dieu (près duquel 
un homme si proche de la mort doit être plus influent) pour le salut 
de la reine moribonde. 

Et après les formules conventionnelles, après le mysticisme, voici 
des faits : en 1885, le même Nizam, prince d'Haïderabad, lors des 
difficultés de l'Angleterre en Egypte et en Afghanistan, offrait au 
Gouvernement de l'Inde, dans une lettre demeurée célèbre, une 
somme de 600 000 livres sterling et sa coopération militaire pour la 
défense de la frontière nord-ouest. Récemment, on voyait l'État de 
Mysore voter une loi pour rendre justiciable des tribunaux crimi- 
nels tout acte séditieux dirigé contre S. M. le roi d'Angleterre, ses 
sujets ou son armée. 

Le Foreign department du Gouvernement de l'Inde a dans ses 



200 L'INDE BRITANNIQUE 

archives cent autres manifestations publiques du même sentiment. 
Ce sont là des faits. Epars, ils restent sans grande signification, mais, 
groupés, prennent de l'importance. Quelle différence entre ce que ces 
princes sont maintenant et ce qu'ils étaient au début du règne de 
Victoria : jaloux et soupçonneux les uns des autres, toujours enve- 
loppés d'intrigues, défiants du pouvoir britannique, indifférents à 
leurs devoirs envers leurs peuples et inconscients de leur rôle dans 
l'empire. En soixante ans, ils ont passé par ces trois étapes : l'aver- 
sion, l'indifférence, enfin la loyauté et l'affection. Je fais — on verra 
plus tard pourquoi — des réserves sur leur zèle et leur empressement 
à gouverner bien. 

Et la transformation qu'on rencontre dans leurs sentiments, on la 
retrouve dans leurs aptitudes. Je ne parle ici ni des 700 chefs, ni 
même de la centaine, qui gouvernent les Etats les plus importants, 
mais des 20 ou 30 plus instruits, plus en évidence, tenus à se mieux 
tenir, parce qu'on les voit de plus loin. Le voisinage des Anglais, la 
présence du Political Offlcer, l'éducation reçue dans les chiefs 
collèges, les encouragements des vice-rois, ce désir de se modeler 
sur les maîtres qui est une des formes de la courtisanerie, enfin 
l'ambition de ne pas déchoir de la condition de « prince modèle » 
que leur ont concédée les louanges des Anglais, tout cela a contribué 
à une révolution dans leur aspect, leurs sports, leurs plaisirs, leurs 
pensées, leurs préoccupations, leurs actes, leur vie entière. Ils s'inté- 
ressent (ne fissent-ils que feindre) aux problèmes du gouvernement 
et de l'administration; par amour des peuples ou plus souvent, j'y 
consens, par désir des éloges du Gouvernement de l'Inde, ils y con- 
sacrent de leur temps et de leur argent, qu'autrefois ils n'eussent 
consacré qu'à leurs plaisirs. Ils ont cessé d'être de purs despotes 
pour prendre conscience de leurs devoirs de chefs. Ils ne sont 
que 20 ou 30 précurseurs, mais ils sont ou seront les guides du 
troupeau. 

Et alors, étant ce qu'ils sont, comment admettre — c'est la suite 
de leur plaidoyer — qu'ils continuent à être soumis au régime de 
tutelle, bienveillante mais destructive de la personnalité, que le gou- 
vernement de l'Inde leur impose depuis si longtemps? Ces Political 
Offwers qu'on voit près d'eux sont, si l'on y regarde bien, non 
leurs conseillers, mais (je reproduis ici l'opinion indigène, dans 
laquelle il y a une part, mais une part seulement, de vérité) leurs 
maîtres. Pas celui du Nizam, qui a 11 millions de sujets, ni peut- 
être du Mysore, qui en a 5. Ceux-là échappent, par la crainte 
des ennuis que leur opposition pourrait causer, au régime tracassier 



ÉTATS INDIGÈNES DE L'INDE 201 

de ces despotes locaux. Mais ailleurs? Leur attitude — parfois criti- 
quable sur le seul terrain de l'urbanité — a beau être ordinairement 
déférente dans la forme, elle est celle d'un serviteur qui dirige son 
maître, à la fois hautaine, polie, impertinente et ironique. Et que 
sont-ils, sinon des espions, disons des observateurs, dont la parole 
sera crue des Anglais contre toute dénégation? Quel moyen pour le 
prince d'en appeler de leurs jugements, une fois énoncés, à moins 
de recourir à des procédés exorbitants : lettre au vice-roi ou plainte 
au gouvernement? Et les peuples ne s'y trompent pas. Ils savent 
qu'à leur tour leurs maîtres aussi ont des maîtres, et leur atti- 
tude s'en ressent. Le respect décroît avec le prestige. Les rois s'en 
vont. 

Est-ce — continuent les intéressés — le Gouvernement de l'Inde 
qui restaurera ce respect et ce prestige? Comment nous traite-t-il? 
Dans les grands durbars, par exemple, c'est au gouverneur que le 
vice-roi s'adresse d'abord, non pas à nous. Que doivent en penser 
nos sujets? Et qui a oublié cette circulaire inqualifiable de lord 
Curzon nous interdisant de quitter l'Inde sans sa permission. Sa 
thèse était juste; son procédé inadmissible 1 . Comme les autres 
hommes, les princes se laissent prendre aux égards et aux bons pro- 
cédés. Nous ne sommes plus ce qu'étaient nos ancêtres : une éduca- 
tion plus libérale (elle est loin de l'être encore assez) a ouvert nos 
esprits aux nécessités du temps. Nous comprenons que l'heure est 
venue de réformer bien des abus. Qu'on nous y incite, soit; mais qu'on 
nous laisse libres d'en choisir les moyens. Pas tant de centralisation ; 
relâchez les lisières; ne nous forcez pas à demander conseil et 
autorisation pour tout; ne vous imposez pas à nous comme des 
maîtres à férule. N'exigez pas que nos voisins soient pour nous des 
étrangers; permettez-nous des ententes nécessaires et fécondes. 
N'enchaînez pas notre liberté. Au risque d'erreurs que nous com- 
mettrons, laissez-nous agir, à tout le moins essayer d'agir. L'expé- 
rience est un grand maître; l'erreur même, une fois commise, est un 
enseignement. 

Vous-mêmes, êtes-vous infaillibles? Et dans votre Inde britannique 
et dans la nôtre? Nos Etats se sont-ils toujours trouvés bien de vos 

1. Le motif de lord Curzon était louable. Il ne convient pas que ces princes aillent trop 
souvent en Europe dépenser en plaisirs l'argent péniblement versé par leurs sujets. 
Plus récemment, le Gouvernement de l'Inde a invité le Nizam à ne pas laisser aller en 
Angleterre les fils et proches parents de ses feudataires sans l'en avertir. Mais cette fois 
l'avis ne fut pas, comme la première fois, donné par circulaire, et l'intérêt des indigènes 
était visible. Le Gouvernement offrait de leur faciliter leur séjour en Angleterre, de leur 
procurer des relations, de leur ouvrir les portes des universités, de les guider dans le 
choix de leurs professeurs, etc. 



202 LINDE BRITANNIQUE 

conseils? Nos finances n'ont-elles jamais souffert de votre immixtion? 
Faites le compte des princes en déficit pour avoir dû contribuer au 
durbar du couronnement de 1903. Le vrai savant est modeste; le bon 
maître est indulgent. 

A ce plaidoyer, que j'abrège, pressant et, souvent, véridique 
le Gouvernement britannique a malheureusement trop de quoi 
répondre. Les princes ne sont pas censurés que par les Anglais, ils 
le sont aussi par leurs sujets et par la presse indigène. Et il est assez 
fréquent de voir que l'opinion publique indigène, souvent pleine de 
contradictions, fait grief aux Anglais de leur extrême indulgence 
envers des princes incapables ou indifférents au bien de leurs peuples. 
A mainte reprise, elle les a suppliés d'intervenir et de ne pas laisser 
à des princes * soi-disant éclairés la toute-puissance de fouler aux 
pieds des populations trop résignées ». Il ne se passe pas de jour où 
des porte-parole autorisés de cette opinion conjurent le Gouverne- 
ment de l'Inde de ne rien abandonner de son droit de contrôle. 
Comment concilier cette prudente prière avec la prétention de princes 
qui veulent être émancipés? 

Mais il y a mieux : le Gouvernement de l'Inde peut prouver que 
ce sont souvent les princes qui l'appellent à leur secours et le prient 
d'intervenir dans leurs propres affaires. Le nombre est considérable 
de ceux qui se sont tournés vers lui en suppliants, demandant, celui- 
ci, un prêt d'argent, celui-là, le concours de bons fonctionnaires, un 
troisième, l'appui de son autorité morale. 

Entre ces deux thèses, que décider? Décider, cela ne saurait appar- 
tenir à un homme comme nous, simple voyageur et étudiant, qui 
n'a pu pénétrer ni dans l'âme indigène ni dans le mécanisme poli- 
tique et administratif de l'Inde assez profondément pour se former 
une opinion autorisée sur des questions aussi graves. 

Tout ce qu'il peut dire, c'est que l'une et l'autre thèse renferment 
du vrai. Les Anglais ont des raisons de se défier des princes, de leur 
zèle pour le bien public, de leur raison et de leur énergie au travail. 
Les princes, eux, ont de justes causes de se plaindre de l'attitude 
du Gouvernement, de la méthode autoritaire qu'il a adoptée pour les 
instruire et les guider, du peu de sympathie et de déférence que leur 
témoignent le public et même certains des agents accrédités auprès 
d'eux. Et il y aurait évidemment intérêt à ce que maintenant le Gou- 
vernement de l'Inde tentât une expérience, qu'il choisît parmi les 
princes quelques-uns des plus droits et des plus éclairés et qu'il 
inaugurât avec eux une politique reposant presque entièrement sur 
« la liberté et la confiance ». Cette expérience, instituée et conduite 



ÉTATS INDIGÈNES DE L'INDE 203 

de bonne foi, lui procurerait probablement un double résultat : elle 
l'éclairerait pour l'avenir et elle ferait prendre patience à l'opinion 
indigène. 

Le Gouvernement de l'Inde est-il disposé à la tenter? On ne sait. 
Car dans ce pays, où tout ce qui peut être sans inconvénient 
public est publié, aussi tout ce qui doit être tenu secret reste secret. 
Toutefois, il est permis d'interpréter certains discours, certaines atti- 
tudes, certaines mesures et du présent vice-roi et du présent secrétaire 
d'Etat (lord Minto et lord Morley) : ils indiquent une tendance à 
marcher dans une direction, où plus de déférente confiance s'alliera 
à autant de fermeté. 



CHAPITRE II 

TRIBUS ET CHEFS DE BIRMANIE 



§1. - NOTIONS GÉNÉRALES. 

Les diverses populations, tribus ou États : Ghins, Kachins, Chans, Karons. — Quelques 
détails sur les Kachins et la politique le long de la frontière chinoise. 

Après les États de l'Inde, il est instructif d'étudier, ne fût-ce que 
sommairement, les Etats et tribus de Birmanie 2 . Notre Indo-Chine, 
dans la partie que nous appelons Laos 1 , en a qui leur sont compa- 
rables. Et ce qu'ont fait les Anglais, nous en pouvons tirer quelque 
enseignement profitable. 

Ces tribus et Etats forment quatre groupes principaux, qui habitent 
surtout la Haute-Birmanie et les régions voisines : ce sont, en par- 
tant du sud-ouest, remontant au nord, puis redescendant vers l'est 
et le sud-est, les Chins, les Kachins, les Chans et les Karens. 

Les Chins se rencontrent surtout à l'ouest de la Birmanie, dans 
la partie qui la soude à l'Assam, entre 21°45 et 24 de latitude Nord, 
et 93°20 et 94°5 de longitude orientale (Greenwich). Le territoire 
qu'ils occupent, entre les monts d'Arakan et la rivière Chindwin, 
forme un parallélogramme d'environ 250 milles de long et 100 

1. Il faut remarquer qu'à l'exception des cinq États karens, les États indigènes de 
Birmanie font administrativement partie de l'Inde britannique. Ils ne sont pas, comme 
les États indigènes de l'Inde, hors du territoire britannique. 

2. Le Laos et les États chans forment le point de contact des possessions anglaises et 
françaises. Ce contact se produit dans l'Etat de Kenchung (États chans du sud), lequel 
est à cheval sur le Mékong. La partie qui est à l'est du Mékong fut rattachée par les 
Anglaisa leur État de Kentung; la partie qui est à l'ouest fut partagée avec les Français, 
devenus ainsi voisins delà Birmanie. La frontière leur est commune sur un peu plus 
de 50 milles. Les relations entre Anglais et Français ont, dans cette partie du monde, 
été excellentes. 



206 L'INDE BRITANNIQUE 

à 150 milles de large (peut-être 48 000 kilomètres carrés). Ce n'est 
pas un plateau; c'est un terrain fortement plissé, une série de chaînes 
plus ou moins parallèles, des crêtes qui séparent de profondes 
vallées : les vallées du Ku-la-Lan (Koladyne), du Manipour, etc. 

Les Kachins sont dans le bassin de l'Iraouaddi, à cheval sur les 
deux rives, entre 23°30 et 26°30 de latitude Nord, et 96 et 98° de 
longitude orientale. Ils sont massés surtout dans les districts de 
Myitkyina (prononcez Mitchina) et de Bamo ; mais on les rencontre 
éparpillés bien ailleurs : dans le district de Katha, dans l'État de 
Momeit (Mong-Mit), dans les Etats chans du nord, notamment dans 
celui de North-Hsenwi, qui se trouve sous le tropique du Cancer. 
Leur territoire a une superficie d'environ 19 000 milles carrés 
(50 000 kilomètres carrés). C'est une série de chaînes de montagnes 
séparées par des vallées, qui toutes courent vers l'Iraouaddi. 

Les Chans occupent l'est de la Birmanie. Ils forment plusieurs 
groupes : l'un, Etats chans du sud, à cheval sur la Salouen, a pour 
capitale administrative Taung-gyi (21° latitude Nord, 97° longitude 
orientale) ; l'autre, entre l'Iraouaddi et la Salouen, depuis le 24° de 
latitude Nord jusqu'au 20°, Etats chans du nord, dont la capitale 
administrative (mot fort ambitieux) est Lashio (23° latitude Nord et 
98° longitude orientale). Rien de pittoresque comme le chemin qui 
va de Mandalay à Lashio le long de la rivière Man-San, tantôt lac 
sans ride, tantôt rapide courant, que coupent vingt chutes d'eau 
(dont une à sept étages), et que surmontent, çà et là, des rochers 
entassés, semblables aux vieux burgs du Rhin. La Salouen, elle, est 
d'une beauté sauvage. Très longue, plus longue probablement que 
l'Iraouaddi, elle prend sa source très au nord, en un point encore 
inconnu, dans la région qui donne également naissance à l'Iraouaddi, 
au Yang-Tse et au Brahmapoutra. Elle est en même temps très étroite 
(son bassin ne mesure pas 2 degrés jusqu'à son entrée en Basse-Bir- 
manie), et traverse une vallée profonde, que surplombent des monts 
de 1 000 et 2 000 mètres. Elle pénètre, en territoire britannique, dans 
l'Etat chan de North-Hsenwi (Hsenwi du nord) et coule à travers les 
Etats chans du nord au sud. Entre l'Iraouaddi et la Salouen, le pla- 
teau chan a une hauteur moyenne de 900 à 1 100 mètres. Ailleurs 
s'élèvent des masses montagneuses considérables. A l'ouest de la 
Salouen, le Loi-Ling, le plus élevé sur cette rive, a 2 900 mètres. 
Dans l'Etat de Hsenwi du nord plusieurs pics dépassent 2 300. Les 
chaînes parallèles ont de 1 300 à 1 700 mètres de haut. L'ensemble 
des Etats chans, nord et sud, forme une superficie d'environ 
57 000 milles carrés, soit 148 000 kilomètres carrés. 



TRIBUS ET CHEFS DE BIRMANIE 207 

Chans est le nom général que la géographie a cru devoir 
donner à ces peuples. Mais eux s'en donnent vingt autres : Tai, 
Htai, Pai-i, Moi, Muong, Tho, Do, Khamti, etc., etc., sous lesquels 
on les retrouve dans les parties voisines de l'Indo-Chine, soumises à 
d'autres dominations. Ils ont, d'ailleurs, cinq ou six écritures et 
alphabets différents, étrangers, au moins par quelques cotés, à tous 
les peuples qui les entourent, énigme de la science ethnographique 
et de la géographie. Autant qu'on peut savoir, ils semblent être tous 
originaires de la Chine du sud-ouest. Leur type chinois fort marqué 
(plus accusé chez les Chans qui relèvent de l'Empire du Milieu) 
atteste une origine commune. Mais la configuration même du ter- 
ritoire qu'ils occupent a dû les pousser à se diviser jusqu'à l'émiet- 
tement et peu à peu les différencier. L'attraction exercée par les 
pays voisins aura fait le reste. 

Le climat du plateau chan est très variable. De décembre à mars, il 
y fait froid partout. Le thermomètre descend parfois à 22° Fahrenheit. 
Pendant la saison opposée, il monte, à l'ombre, à 80, 90 et 100. Les 
pluies commencent à la fin d'avril, au début de mai, et durent, avec 
des intervalles, jusqu'en août. Leur hauteur moyenne est de 
60 pouces (1 m. 50) dans les vallées les plus larges, de 100 pouces 
(2 m. 50) sur les montagnes les plus hautes. Cette chaleur et cette 
humidité semblent être un obstacle aux projets de quelques per- 
sonnes qui, sans autorité d'ailleurs, ont lancé l'idée de réserver la 
Haute-Birmanie et les Etats Chans à l'émigration européenne. Il se 
peut que les Sikhs du Pendjab, des Musulmans de la frontière nord 
et de l'est sauraient s'y acclimater et y coloniser. Des Européens, il 
est permis d'en douter. 

Les Karens se trouvent au sud-est, sur la Salouen, entre 
18 et 20° de latitude Nord, à cheval sur ses rives, comme les États 
rhans ; mais plus nombreux sur la rive droite. On en rencontre quel- 
ques-uns beaucoup plus au sud, mais dans le bassin de l'Iraouaddi, 
à travers les districts de Bassein et de Myaung-Mya, la plupart con- 
vertis au christianisme et probablement transplantés. Les Karens 
forment cinq Etats distincts. 

Les Chins, eux, ne sont pas agglomérés en Etats. Disséminés sur 
un vaste territoire et émiettés en tribus (ils ne font, d'ailleurs, 
partie de la Birmanie que depuis peu), ils relèvent de centres 
administratifs : les Chin Hills proprement dits, près des Lushaihills 
et de Manipour, ou Chin Hills du nord, sont administrés par un 
Political Officer, dont la résidence est à Falan; au-dessous d'eux, les 
Chin Hills de la frontière, sur la haute Chindwin, sont administrés 



208 L'INDE BRITANNIQUE 

par le Deputy Commissioner du district de ce nom (Fort White); 
plus au sud, les Pakoku Chin Hills relèvent de la division de Minbu; 
ceux de l'Arakan Hill, du Commissioner de la division d'Arakan. 

Les Kachins ne sont pas des populations agglomérées sur de 
vastes territoires d'un seul tenant. Ils habitent les montagnes, dans 
divers districts britanniques ou chans, dont ce sont d'autres popula- 
tions qui habitent les plaines. Et cela, longtemps, a donné et donne 
encore lieu à d'étranges scènes de désordres : irruption soudaine de 
Kachins, pillage et vol, fuite vers la montagne avec le butin. 

C'est à Myitkyina surtout et à Bamo que j'ai eu occasion de les 
étudier. Myitkyina, qui est leur capitale administrative la plus impor- 
tante, est le chef-lieu du district de ce nom. C'est une petite ville, 
presque entièrement neuve, qui ne date guère que de l'occupation 
anglaise (1895). Elle est située en plaine, dans un climat charmant, 
avec des saisons suffisamment marquées. Eloignée de la mer de 
1 200 kilomètres, elle y est reliée par un chemin de fer et par 
l'Iraouaddi. Toutefois l'Iraouaddi, navigable pour des steamers de 
fort tonnage jusqu'à Bamo, ne l'est plus, au-dessus, que pour de 
simples chaloupes à vapeur. 

Une autre capitale administrative des Kachins est Bamo, chef-lieu 
du district de ce nom. La ville, située sur l'Iraouaddi, centre d'une 
assez forte agglomération chinoise, fut, après la prise de Mandalay, 
vainement disputée aux Anglais par la Chine, qui prétendait y avoir 
un droit de propriété. 

Le district de Bamo a à sa tête un fonctionnaire anglais du rang 
de Deputy Commissioner. Celui que j'y ai connu avait fait son 
apprentissage pendant plusieurs années dans les Etats chans. 
Comme Bamo est sur la frontière de Chine et que les Kachins se 
trouvent, dans les montagnes, mi-partie en Chine et mi-partie en 
Birmanie, on a exigé de ce fonctionnaire qu'il allât en Chine, à 
Pékin, et apprît suffisamment le chinois pour le parler et contrôler 
le lettré qui lira ou écrira pour lui. 

Le district est partagé en trois subdivisions : une d'elles est celle des 
Kachins. A la tête des deux autres subdivisions, peuplées surtout de 
Birmans et de Chinois 1 , sont des fonctionnaires birmans élevés dans 
les écoles anglaises, que contrôle le Deputy Commissioner anglais. 
A la tête de celle des Kachins est un Anglais. C'est là une des règles 

1. Ces Chinois ne ressemblent pas aux coolies émigrants que l'on rencontre à Bornéo, 
par exemple, ou au Transvaal. Ils sont fixés dans le pays. Beaucoup de Chinois sont de 
vieux habitants de Bamo; ils y sont nés. L'un d'eux est conseiller municipal, choisi par 
l'administration. Ils élisent des chefs, qui représentent leurs diverses provinces d'origine 
et sont reçus et consultés par l'administration. 



TRIBUS ET CHEFS DE BIRMANIE 209 

de l'administration appliquée à des tribus peu civilisées. On ne donne 
jamais autorité sur elles à un fonctionnaire de la race conquise; tou- 
jours à un Anglais. Dans un des Etats chans du nord — nous le ver- 
rons plus loin — se rencontre une abondante population de Kachins : 
il y sont soumis à un Anglais, non pas à un fonctionnaire chan. 

Autre dérogation. Par toute la Haute-Birmanie, le Commissaire 
{Commissioner), dans les divers districts de sa division, remplit les 
fonctions déjuge criminel. Ici, spécialement pour les Kachins, c'est 
le Deputy Commissioner. La raison est que le Commissaire ne sait 
rien des Kachins; le Deputy Commissioner connaît à fond leur 
langue et leurs mœurs. Et il en est de même pour le Deputy Com- 
missioner de Katha. La même règle s'applique aux fonctionnaires 
des autres services : forêts, travaux publics, etc. 

C'est que les Kachins ont des mœurs bizarres 1 , qui parfois étonnent 
et effraient : on les rencontre qui traversent la ville, à la file 
indienne, sans dire mot. Et l'on a bientôt fait de prononcer : « ce 
sont des brutes ». Celui qui les a fréquentés en juge mieux. Il sait 
que cette attitude dans les villes est la conséquence d'une longue 
habitude prise ailleurs. Dans leurs montagnes, par ces sentiers étroits, 
ils sont forcés de marcher l'un derrière l'autre, et de prendre garde à 
tant de choses qui les menacent : les lianes, les épines, les fauves, 
les hommes. Et, forcés de veiller pour leur vie, ils restent muets. 

On sait aussi que, de temps à autre, ils expulsent de leurs vil- 
lages les individus dangereux ou indisciplinés, les cerveaux 
brûlés, etc. (bad characters). Les anciens, les plus sages ou les plus 
forts, s'entendent pour les chasser de la communauté. Et l'ignorant 
aussitôt de crier : cruels, barbares. Point. Ils savent que chez eux 
d'un mot peut jaillir une querelle. Des injures s'échangent ; une 
tête vole; et voilà des vendettas (feuds) qui mettent aux prises des 
familles et des villages. Mieux vaut prendre les devants, expulser un 
mauvais sujet et sauver toute une population. 

Pour ces raisons, à cause de leur étrangeté même, on met à leur 
tète des fonctionnaires à ce préparés, qui les comprennent et les 
apprécient. 

L'unité administrative chez les Kachins est le Bill tract. Un vil- 



1. Leurs mœurs sont d'une extrême liberté. Leurs filles appartiennent à qui les veut. 
Mais, aussitôt mariées, elles sont et demeurent fidèles à leur mari. Leur saleté est révol- 
tante. Un missionnaire, qui a le courage de vivre parmi eux, le P. Delord, me disait 
(était-ce une plaisanterie?) que, quand les femmes ont un vêtement neuf, elles le passent 
sur le vieux, qui peu à peu tombe en loques. Leur bravoure est extrême. Leur arme 
habituelle est un long couteau, le dah, le hntoo, comme ils disent dans leur langue. 
avec lequel ils attaquent la panthère, parfois le tigre. 

l'ihde BRITANNIQUE. 14 



210 L'INDE BRITANNIQUE 

lage, même un hameau, peut-être déclaré Hill tract et, par suite, 
soumis à la législation spéciale qui a été faite pour les Kachins. C'est 
le Deputy Commissioner qui les déclare tels, suivant les besoins du 
service. Son autorité s'étend jusqu'à la frontière. En maint endroit, 
cette frontière est incertaine. Cela donne lieu à des difficultés qu'on 
ne résout qu'à force de tact et de décision. Cette frontière, qu'on 
ne l'imagine pas comparable à la frontière franco-allemande, par 
exemple. Pas de nationalité distincte qui cesse brusquement en 
un point; mais une foule de petites organisations indépendantes, 
sans lien entre elles, qui débordent tantôt d'un côté de la frontière et 
tantôt de l'autre. Le rôle du fonctionnaire anglais a été de les 
amener peu à peu à se reconnaître sujets tributaires. Cela importait 
à divers points de vue : fermer le pays, au début de l'occupation, aux 
gens de désordre 1 , et plus tard, aux contrebandiers; faciliter le 
commerce avec le Yun-nan, dont les routes principales passent par 
les montagnes des Kachins, lesquels en profitent pour lever des 
droits (tolls) indus sur les caravanes. 

Sur cette frontière de Chine, les Anglais ont imaginé, pour régler 
les affaires pendantes, de recourir à des conférences. Il en est de deux 
sortes. Parfois, ce sont les fonctionnaires anglais des États chans et 
des districts de Barao et de Myitkyina qui, chaque année, sur un 
point voisin de la frontière, se joignent aux consuls britanniques 2 
de ces provinces chinoises pour examiner avec eux la situation 
telle que l'ont faite les derniers événements. Tantôt ce sont simple- 
ment les fonctionnaires (anglais) de districts qui se réunissent aux 
fonctionnaires chinois voisins, sorte de « gardiens de la marche », 
afin de trancher, d'un commun accord, les difficultés survenues. La 
méthode est ingénieuse et valait la peine d'être signalée. 

1. On procéda à une délimitation entre la Chine et la Birmanie. Mais, après comme 
avant la délimitation, il y eut des Kachins des deux côtés de la frontière. Ces Kachins, 
quoique tous de môme race, ne sont pas pour cela nécessairement amis. Leurs tribus 
se pillent mutuellement. Il arriva que la délimitation mettait, en Chine, une tribu puis- 
sante et, en Birmanie, la tribu faible dont elle vivait. Ou inversement. Une frontière tracée 
sur la carte n'était pas pour les arrêter. Ils la franchissaient. Si c'étaient des Kachins bir- 
mans qui venaient piller des Kachins chinois, ceux-ci se vengeaient par une incursion 
semblable. Si c'étaient des Chinois, les Kachins birmans, quand ils se préparaient à une 
revanche, se voyaient arrêter par les fonctionnaires anglais. « Nous négocierons à Péking 
ou à Tali-Fu ; nous vous obtiendrons satisfaction. » On imagine combien peu ce raison- 
nement avait chance d'être compris de ces incivilisés. On s'aperçut, aux environs de 
1891-92, qu'il y avait une sorte de ligue de contrebandiers opérant le long de la frontière 
de Chine. Elle unissait les divers Sawbwas (chefs des villages), allant de Sansi (en Chine) 
jusqu'à Thama, à l'ouest de l'Iraouaddi. Elle opérait sous l'œil complaisant des fonc- 
tionnaires chinois et avec des subsides fournis par des aventuriers chinois. On ne pou- 
vait rien contre les Chinois; mais aux chefs Kachins on imposa des amendes qui les 
découragèrent. 

2. Ces consuls ne changent guère. Si je ne fais erreur, depuis déjà plusieurs années, 
ce sont, à Momein, M. Lytton et, à Yun-nan-Fu, M. Wilkinson, qui ont acquis de la 
province une connaissance parfaite. 



I 



LES ETATS CHANS. 



La situation des États chans en face de la Birmanie; l'invasion anglaise en 1885; 
événements qui précipitèrent la venue des Anglais dans les États chans. — Quatre 
groupes d'États; quelques détails sur chaque groupe. — États chans du nord; mono- 
graphie de chacun d'eux : Hsipaw, Hsenwi du nord, Hsenvvi du sud, Mang-lung. 



Il semble que les populations chanes aient eu un grand passé, 
dont, çà et là, apparaissent encore des restes imposants : fossés, rem- 
parts de 10 à 20 pieds de haut, derrière lesquels, rien que des débris 
informes. Les Etats chans sont aujourd'hui soumis au protectorat des 
Anglais, héritiers des droits des Birmans, avec lesquels il semble 
qu'ils étaient entrés en rapport dès le xvu r siècle. Presque tous les 
États sur lesquels porte ce protectorat furent, avec le temps, plus ou 
moins birmanisés. Ceux qui semblent l'avoir été le plus furent ceux 
qui relèvent de Bamo (qui le furent extrêmement) et ceux de l'ouest 
et du nord-ouest. 

A la fin du règne du roi ïhibau, il y en avait quelque soixan- 
taine, tous indépendants les uns des autres, grands ou petits, dont 
les chefs étaient appelés, suivant leur importance, Saiobwa, Myosa, 
Ngwekunhmu. En principe, ils devaient payer tribut. Ceux qui étaient 
proches de la Birmanie des plaines, où la puissance birmane se fai- 
sait sentir, s'y soumettaient régulièrement; les autres, ceux d'au delà 
de la Salouen (à plus forte raison du Mékong), de façon intermit- 
tente, suivant les circonstances. Le total de ces divers tributs s'éle- 
vait nominalement, sous ïhibau, à environ 30 000 E (750 000 francs), 
à quoi il faut ajouter 20 000 H (500 000 francs) d'impôt sur la pro- 
duction et le commerce du pickled tea, sorte de condiment fort 
apprécié en Birmanie. 

Au lendemain d'une conquête (1885) qui rendait vaines à jamais 
toutes les combinaisons par lesquelles une politique étourdie avait 
un instant paru menacer les ambitions britanniques en Birmanie, 
les Anglais, qui ne se hâtent jamais d'occuper effectivement les terri- 
toires dont ils ont lieu de croire qu'ils ne peuvent plus leur échapper, 
auraient probablement laissé passer du temps avant d'aller promener 



212 L'INDE BRITANNIQUE 

leur drapeau le long- de la Salouen, s'ils n'y avaient été prématuré- 
ment provoqués. Vers 1885, toute cette région était extrêmement 
troublée. Nombre de chefs chans s'étaient rassemblés au delà de la 
Salouen. dans l'Etat de Kentung, et là, sous la direction du prince 
héritier birman, Limpin (fils de l'héritier apparent, assassiné 
vingt ans plus tôt, en 1866, par le prince Myingun, lequel a joué un 
rôle jusque dans l'histoire coloniale de la France), avaient formé une 
confédération, dont le but était de renverser le roi Thibau. A ce 
moment précis, les Anglais entrèrent en Birmanie. Grande surprise 
pour des barbares qui ne suivaient que de loin la politique du Gou- 
vernement de l'Inde. Le roi Thibau battu et exilé, il semblait que la 
confédération eût du se dissoudre. Mais les chefs entendaient d'abord 
se venger de quelques-uns d'entre eux qui avaient refusé d'entrer 
dans leurs projets : ceux de Hsipaw et de Nyaunggwé. Ceux-ci aus- 
sitôt réclamèrent la protection des Anglais. Dès le mois de 
février 1887, les Anglais marchèrent à leur secours. En mai, la con- 
fédération fut brisée et le prince Limpin exilé à Calcutta. Bientôt au 
centre des États chans, sur le bord du lac Inlé, fut élevé un fort 
(Fort Stedman), origine de la ville de Taunggyi, où réside aujourd'hui 
le surintendant des Etats chans du sud. Ensuite les colonnes de 
pacification parcoururent le pays, et reçurent la soumission des 
Sawbivas. Ceux qui se montrèrent loyaux furent confirmés dans 
leurs droits actuels, môme les usurpateurs. Vers 1889, les Etats chans 
du sud purent être considérés comme soumis {Durbars de Moné et 
de Fort Stedman). Les Etats chans du nord ne furent occupés qu'un 
peu plus tard. Vers 1893-1894, on commença à les délimiter d'avec 
la Birmanie. Et ce n'est guère que vers 1895 qu'on songea à orga- 
niser leur administration. 

Les Etats chans forment aujourd'hui quatre groupes : ceux du sud 
et du nord, dont il a déjà été question, et ceux qui relèvent des 
divisions ! de Sagaing et de Mandalay en Birmanie. 

Les Etats du sud sont au nombre de 38, non compris les 5 Etats 
karens cités plus haut, soumis à la même administration. Ils for- 
ment 5 blocs distincts : 4 en deçà, 1 au delà de la Salouen, tous 
placés sous l'autorité d'un surintendant. Les Etats chans du sud 
sont en général plus avancés que ceux du nord, plus riches, mieux 
outillés et plus aptes à supporter le contact et à recevoir l'empreinte 
de l'administration anglo-birmane. Tous n'ont pas, loin de là, la 
même importance, à n'en juger que par le tribut que chacun d'eux 

1. On appelle, en style administratif, division, la réunion de plusieurs districts. La 
Haute-Birmanie en forme quatre. 



TRIBUS ET CHEFS DE BIRMANIE 213 

paie au gouvernement local (c'est-à-dire à la province de Birmanie) 
et qui varie de 40 000 à 2 ou 3 000 roupies. 

Il n'y a plus qu'un État qui dépende de la division de Mandalay. 
La population y comprend à peine 20 p. 100 de race chane. Le chef 
(Sawbwa) n'a pas d'autorité. Il est placé sous le contrôle étroit du 
Deputy Commissioner du « District des Mines de Rubis ». 

Ceux de la division de Sagaing (il y en a 2) avaient à leur tête, 
au temps des Birmans, tantôt un fonctionnaire birman, tantôt 
un Sawbwa chan. Depuis les Anglais, tous deux ont un Sawbwa. 
Ils diffèrent singulièrement en richesse : l'État de Kalé paie un 
tribut de 19 000 roupies par an; celui de Zingalein Kamti n'en paie 
que 50. 

Les États chans du nord, que j'ai réservés pour la fin, parce que 
ceux-là, je les ai visités, et que je les puis prendre comme exemples, 
sont au nombre de 5 (sans compter les Wa States, qu'on n'occupe 
pas et dont on sait peu de chose *) : Hsipaw, Tawngpieng, Hsenwi 
du nord, Hsenwi du sud, Mang-lun. 

L'Etat de Hsipaw a une superficie d'environ 5 000 milles carrés 
(1 mille carré égale 2 km 2 6) et une population (1901) de 104 000 habi- 
tants, avec un budget de 330 000 roupies. Le précédent Sawbwa, 
Ivun-saing, s'était, en 1884, par crainte du roi Thibau, réfugié à 
Kangoun. Il y avait transporté ses habitudes de chef barbare et 
omnipotent : dans un accès de colère, il tua deux hommes. Condamné 
à mort par la justice anglo-indienne, il vit le pouvoir politique com- 
muer sa peine en deux années de prison et, peu après, le gracier. A la 
chute du roi Thibau, il rentra dans ses États, et dès 1887, le premier 
d'entre les chefs chans, se rendait à Mandalay et faisait sa soumis- 
sion aux Anglais. Cela lui valut la remise de dix années de tribut 
et l'extension de son pouvoir sur de petits États voisins. Par curio- 
sité d'esprit ou habileté de courtisan, il visita l'Angleterre à deux 
reprises, en 1893 et en 1898, et y fît élever son fils. Celui-ci a aujour- 
d'hui trente ans. Joli homme, et qui a eu le tact de garder le costume 
national, il laisse administrer ses États par de bons fonctionnaires 

1. Il y a dans ces États deux groupes de populations distinctes : les Was et les Las. 
Les Las seraient un peu plus civilisés. Ils se sont aventurés quelquefois sur la rive 
droite de la Salouen; les Was, jamais. Les uns et les autres ne font nul cas de la vie 
humaine. Lors de la récolte, ils cherchent, pour la protéger contre les mauvais esprits, 
une tête à couper. Ils la laissent alors près de leur champ, pensant que les mânes du 
mort resteront là en permanence et défendront la récolte contre les mauvais esprits 
(religion animiste). 

Ces Was ne sont pas, malgré tout, si loin des Chans qu'on pourrait le croire. Dans 
l'État de Mang-lung, le chef, le Sawbwa, est un Wa. Il s'est converti de l'animisme au 
bouddhisme, qu'il observe strictement. D'humeur guerrière, habile administrateur, les 
Anglais ne le gênent guère. 



214 L'INDE BRITANNIQUE 

que la Birmanie lui prête. Il est passionné d'arboriculture, et tire 
justement vanité et quelque revenu de ses beaux vergers d'oran- 
gers. Il est franc-maçon et assiste aux tenues. Le Gouvernement le 
dissuade d'aller à Rangoun, où il ferait des dettes. Il en fait tout 
de même. Son père avait 3 femmes, lui en a 16; son budget s'élève 
en recettes à quelque 500 000 roupies; mais sa liste civile n'est pas 
même celle qu'avait son père : 60 000 roupies. De temps à autre, on 
le morigène et on arrange ses finances particulières. Alors, libre 
d'inquiétude, il recommence. 

Le Hsen-wi du nord est, à plusieurs égards, un spécimen digne 
d'attention. A cheval sur la Salouen, il renferme des races en lutte : 
les Chans et les Kachins; et il a à sa tête — fait qui n'est pas non 
plus rare dans l'Inde — un chef étranger à la race de ses sujets. De 
race, il est Wa, et d'éducation, Chan ; en même temps, il a de ses sujets 
qui sont Kachins. Sur ceux-ci, le Gouvernement britannique lui a, 
après expérience, refusé autorité directe et les fait administrer par 
un de ses agents, fonctionnaire anglais. Enfin — détail qui vaut 
d'être noté — cet Etat n'est qu'une fraction d'un Etat, jadis plus 
important, qu'on appelait Hsenwi, sans qualificatif. Quand les 
Anglais arrivèrent en Haute -Birmanie, ils trouvèrent que cet Etat 
avait deux prétendants : l'un, en possession du pouvoir, était un usur- 
pateur; l'autre, que, pour des raisons politiques, le roi Thibau avait 
jeté et depuis longtemps gardait en prison à Mandalay, était le chef 
légitime. Ils leur rendirent une justice qui rappelle Salomon : ils 
coupèrent l'Etat en deux, et donnèrent le sud au prince légitime et à 
l'usurpateur le nord. 

Le Hsenwi du nord mesure 6 330 milles carrés, et renferme une 
population de 120 000 habitants, dont 30 000 Kachins, 72 000 Chans, 
le reste des Chinois et des Palaungs. Les Kachins, courts, trapus, 
vigoureux, assez véridiques et toutefois voleurs émérites de bétail 
et de chevaux, sont très entêtés et lents à comprendre l'utilité de 
la loi ou de la discipline. Ils sont ici moins turbulents qu'en Birmanie, 
à Myitkyina. Ils cultivent l'opium, qu'ils vendent, et le blé. Les 
Chinois, émigrés du Yun-nan, cultivent, eux aussi, l'opium et le blé; 
mais ils ne sont pas venus pour se fixer tous à perpétuelle demeure. 
Beaucoup ne font que passer. Ils guettent un bon coup, et s'enfuient 
en Chine avec leur butin. Les Chans, fixes et sédentaires, cultivent le 
riz, le sésame, l'arachide, le tabac. Ni les uns ni les autres ne sont 
l'idéal du cultivateur ou du contribuable. Aussi, l'État s'efforce-t-il 
d'attirer des colons des territoires d'alentour et notamment de Bir- 



TRIBUS ET CHEFS DE BIRMANIE 21o 

manie ou des régions d'au delà de la Salouen. Il leur donne de la 
terre et leur fait remise d'impôt la première année. 

Le Sawbwa, âgé d'environ soixante ans, est un vigoureux gaillard. 
Il est de race Wa et a le type européen, non pas mongole. Très 
religieux, il a quatre femmes et beaucoup d'enfants. Un Anglais 
administre, en son nom, les Kachins turbulents et que révolterait 
l'immixtion d'un Wa. Lui-même administre les Chans. 11 est entouré 
d'un tas d'agents, de parents, d'amis, qui lui constituent une sorte 
de Conseil des Anciens. Il les consulte et fait ce qu'il veut. 

L'administrateur anglais, même dans ces parties éloignées, n'est 
pas livré à lui-même. Il observe des règles, qui lui ont été prescrites 
par le Gouvernement local de Birmanie. S'il s'en écarte, il doit en 
donner les motifs. Il est assisté d'un Chan, agent du Sawbwa, au 
nom de qui il lève le revenu. Il ne lui est pas toujours facile de ne 
point franchir la ligne de démarcation. Les populations ne sont 
point cantonnées par masses en des territoires distincts : ici, des 
Chans, et là, des Kachins. Au contraire, elles sont très mêlées, si 
bien que constamment le fonctionnaire anglais, au cours de ses 
tournées, passe de l'un à l'autre. Chez les Kachins, il est tout-puis- 
sant : agent politique, fonctionnaire administratif, juge. Chez les 
Chans, il n'a guère d'autre rôle que de s'informer et, s'il constate 
quelque irrégularité, de la signaler au Sawbwa. 

Le territoire se divise, chez les Chans, en 45 cercles, chez les 
Kachins en 41. A la tête du cercle est un chef que, chez les Chans, le 
Sawbwa nomme et, chez les Kachins, le peuple élit (notez le souci 
de tenir compte des mœurs locales) et que le fonctionnaire anglais 
confirme. Les cercles chans se ressemblent beaucoup; ceux des 
Kachins peuvent être très différents : l'un comprend 3 villages, 
l'autre 90. Les villages à leur tour ont, l'un, 2 maisons, et l'autre, 
100. Kachins et Chans paient un impôt de tant par famille (sorte 
de thathameda birman) : les Kachins, 2 roupies 8 (la première fois, 
en 1904-5), et les Chans, 5 roupies. Le budget de l'État, en 1904-5, 
s'élevait à 128 000 roupies (l'année précédente, à 99 000). 

Le Hsen-wi du sud a une superficie approximative de 
2 400 milles carrés et une population de 68 000 habitants; la 
plupart, des Chans, avec quelques Kachins (6 ou 7 000), Palaungs 
(2 000), Chinois (1000) et des montagnards du sud-ouest du 
Yun-nan (3 000). 

Le chef, qui a environ cinquante ans, est paresseux. Il a une tren- 
taine de femmes et une garde de 100 hommes, ce qui lui donne une 



216 L'INDE BRITANNIQUE 

Jiaute idée de sa puissance. Il gouverne à l'aide de ministres (amats), 
si ce terme ambitieux est de mise, qui gagnent 50 roupies par mois 
(100, le premier). Au-dessous, tout autour du Sawbwa, ses parents, 
ses serviteurs, ses hommes de confiance. 

L'Etat se divise en 24 cercles. Chaque cercle, d'une superficie 
variable (100 à 150 milles carrés), a à sa tête un fonctionnaire, qui 
est à la fois fonctionnaire administratif, percepteur (mais jusqu'ici 
non pas juge 1 ). Sa paie consiste en une commission (10 p. 100) pré- 
levée sur l'impôt qu'il perçoit. C'est lui qui fait les rôles pour 
l'impôt sur les foyers (house-hold) . Il les communique à l'agent 
anglais, lequel les contrôle sur place, s'il y a lieu, accompagné d'un 
des hauts fonctionnaires du Sawbwa. Le contrôle, on le conçoit, 
n'est pas facile. La preuve de malversations, ce sont les contri- 
buables qui la fournissent, en fuyant dans un Etat voisin. 

Le Hsen-wi du sud fait un commerce assez actif avec la Birmanie, 
le Siam et les Etats chans du sud. En Birmanie, il importe, jusqu'à 
Mandalay, le fameux pickled tea; il en exporte du riz, du sel (c'est le 
plus fort article), du pétrole, du poisson séché, des cotonnades de 
Manchester, de la noix d'arech, des filés de coton, du lait condensé. 
Au Siam, il exporte du pétrole et du sésame. Tout cela ne fait pas 
un gros total. 

L'Etat de Mang-lung a une superficie d'environ 2 500 milles carrés, 
3 000 avec ses 5 Etats subordonnés, et une population peut-être de 
40 000 habitants. C'est un pays montagneux, à cheval sur la Salouen. 
Avant la venue des Anglais, les deux provinces actuelles formaient 
deux États. Le chef de la province de l'ouest refusa de reconnaître 
l'agent politique et s'enfuit chez les Was. Ce que voyant, son voisin 
de l'est alla à la rencontre de ce même agent, qui le fit chef du tout. 

Le chef actuel, qui a plus de soixante-dix ans, est, lui aussi, un 
Wa (à quoi ne parviennent pas les barbares en pays civilisé) qui, 
bien que converti au bouddhisme, est demeuré très influent sur les 
habitants de sa première patrie. Il parle chan comme sa mère, et le 
chan est la langue officielle du pays. 

Le Gouvernement a deux capitales; celle du Sawbwa, et celle de 
ses ministres, à 15 kilomètres l'une de l'autre : Paris et Versailles. 
Les méthodes d'administration sont encore plus rudimentaires que 

1. La justice, les Anglais se la réservent. Non pas qu'ils la rendent eux-mêmes, cela 
serait tout à fait contraire à leur politique. Elle est confiée à des hommes du pays. Mais 
ils les contrôlent de près. En réalité, le fonctionnaire anglais joue à peu près le rôle 
que joue, en Inde ou en Birmanie, le surintendant de la police. 



TRIBUS ET CHEFS DE BIRMANIE 217 

dans les autres États chans, et le contrôle anglais y est beaucoup 
moins strict. Les habitants y perdent, car le Sawbwa a parfois la 
main un peu rude, et le revenu de l'État n'y gagne pas : il ne 
dépasserait pas 10 000 roupies par an (mais c'est là un chiffre que 
donne le Sawbwa lui-même, qui peut-être l'affaiblit à plaisir). Le 
tribut qu'il paie au Gouvernement local n'est que de 500 roupies. Les 
grandes dépenses consistent en travaux publics, surtout en routes, 
qui servent surtout aux mouvements de ses troupes (!); car il est 
souvent forcé de faire la guerre à des voisins belliqueux : un Etat 
wa, qui le borde au nord et à l'est, et les Chinois à l'est. A cet 
égard, on le laisse parfaitement libre, car il travaille en fait pour la 
domination anglaise. Et les Anglais, qui, à défaut de lui, devraient 
se charger de la besogne utile qu'il fait actuellement, n'ont garde ni 
de se substituer à lui, ni de gêner sa politique. Au contraire, à 
diverses reprises, ils lui ont discrètement prêté main-forte. 



§ 3. — POLITIQUE DE PACIFICATION 



Facilité de la conquête birmane, difficulté de la pacification; procédés employés pour 
pacifier les États et tribus; instructions données au Polilical Officer-, danger d'occuper 
tout de suite tout le territoire ; maintien des chefs, politique à leur égard ; habitudes et 
institutions traditionnelles auxquelles se heurta la politique de pacification : feuds (ven- 
dettas) et esclavage; politique dans les États chans; quelques fortifications; police 
civile et police militaire dans les États et tribus; pouvoirs et rôle du Deputy Commissioner ; 
responsabilité collective ; les blocus ; politique de travaux publics et d'hygiène. 



Toute la politique coloniale contemporaine repose sur la politique 
de pacification. Gomme on a commencé à pacifier, on continue à 
administrer. Les méthodes de pacification commandent les méthodes 
d'administration. Les deux périodes se lient et se mêlent. Les 
Anglais excellent dans l'art de pacifier. Ce n'est pas qu'ils y appor- 
tent plus de sympathie pour les peuples; mais ils ont, depuis 
longtemps, l'expérience de ces périodes délicates. Leurs fautes de 
jadis les ont guéris des ambitions prématurées et des démarches 
imprudentes. Ils se connaissent en courage et crient très haut leur 
admiration pour les héros; mais ils récompensent la prudence et 
l'ingéniosité. 

En Birmanie, la conquête avait été facile. Trois semaines avaient 
suffi pour détrôner le roi Thibau. Mais trois années furent néces- 
saires pour réduire les dacoits. Sur les frontières, dans les régions 
montagneuses des Chins, des Kachins, des Chans, les populations 
étaient toutes sur le qui-vive : la moindre faute pouvait leur faire 
prendre les armes. On n'éviterait une guerre qu'à force de tact. 

Là où l'on soupçonnait l'ennemi en force, il fallait ne se montrer 
qu'avec une force supérieure. Chez les Chins, par exemple, il y avait 
telle tribu, les Tahsons, qu'on supposait capables de mettre en mou- 
vement, avec leurs alliés, 10 000 hommes : on se présenta chez eux 
avec une colonne, considérable pour le pays, de 800 hommes et 
4 canons. Nul n'osa bouger. Ailleurs, dans la région des Kanhaws 
(1891-92) voici les instructions qui furent données : prudentes, 
détaillées, formelles et larges. Une colonne accompagnera partout le 



TRIBUS ET CHEFS UE BIRMANIE 219 

Political Officer K Elle devra être assez forte pour empêcher toute 
opposition ou briser toute résistance. Appuyé sur une telle force 
sans y recourir jamais, le Political Officer devra parcourir le pays, 
rassembler autant d'informations qu'il pourra, pénétrer dans les 
villages et expliquer aux chefs et à leurs hommes les instructions 
du Gouvernement britannique. Il devra les lier à nous par le paie- 
ment d'un tribut, les gouverner par l'intermédiaire de tel d'entre 
leurs chefs qu'auront accepté les notables et la population; confier 
à chaque chef ainsi choisi un territoire soigneusement délimité, en 
tenant compte des droits traditionnels, et enfin lui délivrer un sanad, 
ou titre d'investiture, qui énonce pour l'avenir la nature de ses 
relations avec le Gouvernement local de Birmanie, c'est-à-dire ses 
droits et ses devoirs. Ce sanad contiendra notamment : £° une déli- 
mitation du territoire du chef et de son peuple; 2° la fixation pour les 
cinq années suivantes du tribut à payer, sur le pied de 1 roupie par 
foyer ; 3° l'interdiction au chef de se livrer à des raids sur le territoire 
voisin; 4° l'engagement de sa part d'extrader les meurtriers, dacoits, 
rebelles, etc. ; 5° une déclaration de soumission aux autorités britan- 
niques. Quand, malgré toutes ces précautions prises, la tribu — ce 
qui était rare — résistait, force alors était de sévir : arrêter les chefs, 
confisquer les fusils et autres armes, saisir le bétail, parfois même 
brûler les maisons. 

Dans les Kachin Hills, près de la frontière de Chine, non loin du 
Fort Sadon, qu'habitent des tribus qui, pour la première fois, allaient 
se rencontrer avec des Européens, les instructions données étaient 
plus fermes et plus prudentes encore. Il était enjoint au Political 
Officer de ne pas chercher à occuper tout le territoire sur lequel, a 
titre de successeurs des rois birmans, les Anglais pourraient pré- 
tendre des droits. Il aurait à faire un choix et à se déterminer, dans 
ce choix, par le plus ou moins de tranquillité de chaque région. Il 
tracerait alors une ligne frontière entre les districts occupés et les 
districts réservés. Dans les districts occupés, on ferait de l'adminis- 
tration ; sur les districts réservés, on se contenterait d'établir une 
surveillance. Tous les habitants qui viendraient se fixer en deçà de 

1. On sait ce qu'est ce fonctionnaire. Il appartient au Political Service. 11 a l'habitude 
des populations indigènes et de leurs chefs. Il a été choisi à dessein parmi les fonc- 
tionnaires qui connaissent la région que l'on se propose de conquérir et d'occuper. Dès 
le début des hostilités, on le place près du général qui commande l'expédition. C'est lui 
qui représente le pouvoir civil, qui se tient en rapport avec le Gouvernement de l'Inde, 
qui conseille les négociateurs et qui, les opérations de guerre proprement dites ache- 
vées, prend en main, le moment venu, la pacification et l'administration du pays. 
L*Inde en a à son service de nombreux et de distingués. Tout le monde civilisé a lu, 
durant l'expédition du Tibet, le nom du colonel Younghusband. 



220 I/INDE BRITANNIQUE 

la ligne frontière, on leur garantirait la paix et la jouissance de leurs 
biens; en revanche, ils devraient se soumettre aux lois d'impôt et de 
police, et notamment livrer leurs armes, payer des licences pour le 
nombre de fusils qu'on laisserait à chaque village, et surtout 
renoncer aux feuds (vendettas) traditionnelles, et attendre justice de 
l'intervention du Gouvernement. 

Ces haines de famille à famille ou plus souvent de tribus à tribus 
sont le fléau de ces régions. Vengeances poursuivies d'âge en âge, 
dettes impayées et comptes à régler, les lancent périodiquement 
les unes contre les autres. Il était enjoint aux fonctionnaires de 
s'assurer, par de soigneuses enquêtes, s'il existait des causes de haine 
ou de dettes; de procéder à l'examen des comptes respectifs (car 
tout peut s'arranger avec de l'argent); de fixer les sommes à payer 
de part et d'autre et de surveiller l'exécution régulière et intégrale 
des engagements ainsi acceptés. Après quoi, tout raid, même pour 
cause de vengeance, serait sévèrement puni. 

Chez les Kachins, on se heurta à la grosse difficulté de l'escla- 
vage. On se garda bien de prendre quelque décision tranchante. 
Les instructions de 1892-93 sont du ton le plus mesuré. Les fonc- 
tionnaires reçurent l'ordre d'insister, en tant que cela serait possible 
et politique, pour que les esclaves pris dans les raids antérieurs 
fussent restitués ; mais ils ne devaient pas se mêler d'intervenir en 
faveur d'esclaves qui s'étaient volontairement mis en esclavage pour 
acquitter une dette ou qui, esclaves héréditaires, étaient bien traités 
par leurs maîtres. Enfin, ils déclareraient aux Kachins que le Gou- 
vernement anglais désapprouve l'esclavage et que la loi anglaise le 
condamne, que le Gouvernement ne donnera donc à ce régime ni 
appui ni encouragement; qu'il punira les mauvais traitements, et 
que si un esclave s'enfuit, il n'aidera pas le propriétaire à le 
rejoindre. 

A l'égard des Etats chans, la conduite politique fut du même 
genre. Je n'ai rien à ajouter à ce que je viens de |dire pour ce qui 
est des Etats chans du sud et du nord. Quant à ceux qui étaient 
soit englobés dans les territoires de la Haute-Birmanie, soit serrés 
entre la (Birmanie et l'Assam, on prit les mesures variées que com- 
mandait la condition de chacun d'eux. On laissa provisoirement de 
côté celui de Kamti-Long, qui depuis longtemps s'était soustrait à 
l'influence birmane. Celui de Mong-Mit fut placé sous le contrôle 
d'un agent politique. Quant à celui de Wuntho, après une période de 
soumission apparente, le Sawbiva s'enfuit à l'approche des Anglais; 
son fils, agréé par eux, l'alla bientôt rejoindre dans la brousse et fut 






TRIBUS ET CHEFS DE BIRMANIE 221 

déposé. L'Etat fut alors annexé; une partie de la population fit sa 
soumission; et aussitôt le Gouvernement anglais inaugura son habi- 
tuelle méthode de pacification, ouvrit des routes, installa des postes 
et télégraphes, jalonna un chemin de fer. En 1894, l'insurrection 
était domptée. Le dernier dacoit fut pris en 1896. 

Toutefois la pacification d'un pays n'est pas encore l'apaisement 
des esprits. L'apaisement est l'œuvre du temps. Les Anglais, experts 
en politique indigène, ne s'y trompent pas. Une colonne qui traverse 
un Etat, des fonctionnaires qui circulent parmi les villages, ce n'est 
pas cela qui déterminera une soumission durable. Il y faut joindre 
— au moins provisoirement — une force militaire à demeure. Aussi, 
soit sur la frontière de Chine, soit au cœur des Etats chans, ont-ils 
élevé des forts capables de résistance (Chine : Sima ou fort Morton, 
Sadon ou fort Harrison; Etats chans : fort Stedman), dont les com- 
munications avec le reste du pays sont assurées par des routes, des 
sentiers, l'emploi de l'héliographe, et bientôt, sur divers points (Etats 
chans du sud et du nord) les chemins de fer; enfin, à l'intérieur de 
ces groupes d'Etats, une double police : police civile et police 
militaire. 

La police civile est, en Birmanie comme dans l'Inde, organisée 
de la façon la plus intéressante (non pas parfaite). Je la décrirai plus 
tard, avec quelque détail quand j'étudierai, dans un autre volume, 
les méthodes administratives. Je me bornerai à dire ici qu'elle ne 
pénètre pas parmi les tribus des montagnes. Le montagnard n'aime 
pas les Birmans qui la composent. Il ne l'y tolère pas. 

La police militaire a été très perfectionnée en Birmanie. Elle y a 
rendu des services, surtout durant la période de pacification, beau- 
coup plus que les troupes régulières. Elle-même est une armée. 
C'est elle qui fournit les garnisons des forts, les escortes des fonc- 
tionnaires, etc. Ses officiers sont tirés des régiments réguliers de 
l'Inde. Ils s'engagent dans la police militaire pour une période de 
deux à cinq années, quelquefois renouvelables, et retournent ensuite 
l\ leur corps. Les hommes sont pour la plupart recrutés sur place 
dans le pays. Toutefois on n'y admet pas les Birmans; on les rem- 
place par des hommes tirés des races belliqueuses de l'Inde, auxquels 
on adjoint des Chans ou des Karens. On s'efforce d'y introduire 
quelque hommes de chaque Etat. Ce service, au début très impopu- 
laire, est aujourd'hui recherché. Dans les Etats chans du nord, la 
police civile a 3 stations centrales; la police militaire en a 4. C'est 
environ une force de 600 hommes. Il faut peut-être doubler ce 
nombre pour avoir l'effectif total dans l'ensemble des États et tribus. 



222 L'INDE BRITANNIQUE 

Sur un territoire de 260 000 kilomètres carrés, c'est peu. Mais 
l'administration y supplée par sa vigilance et ses règlements. Chez 
les Kachins, par exemple, le Deputy Commissioner a de grands 
pouvoirs. Un homme est-il suspecté de vouloir troubler la paix 
publique? Le Deputy Commisioner peut lui demander de fournir 
caution de sa bonne conduite pendant trois ans et, au besoin, 
l'expulser. Il peut aussi rendre le village collectivement responsable 
du désordre ou des crimes commis. Un buffle ou un cheval dispa- 
raît, des villageois se rendent à une fête en armes, deux villages se 
font la guerre, surtout après une tentative de conciliation : dans tous 
ces cas, le Deputy Commissioner peut rendre le village collective- 
ment responsable. Même la tribu : son attitude hostile au Gouver- 
nement, sa complicité établie avec des dacoits, des attaques contre 
une caravane de marchands, peuvent entraîner pour elle la privation 
de ses armes 1 et des amendes, dont partie peut être versée aux 
victimes comme compensation, ce qui éteint toute action judiciaire. 
Enfin, un dernier argument, auquel on a recours, surtout quand 
une région tout entière est incriminée, est le blocus. C'est un procédé 
assez familier au Gouvernement de l'Inde : ici, on l'a employé, en 
1903, contre les Piya Chins, dans les montagnes d'Arakan. 

Au surplus, pour pacifier les esprits, on ne comptait pas seule- 
ment sur la force ou sur l'administration. On attendait davantage — 
paradoxale confiance — des méthodes pacifiques. J'ai déjà indiqué 
qu'on demandait des services économiques d'abord, politiques 
ensuite, aux travaux publics; je dois y ajouter l'hygiène. Ces popu- 
lations sont désolées par nombre de maladies; la fièvre, la syphilis, 
la lèpre, la petite vérole, le goitre et toutes sortes d'affections de la 
peau. Jusqu'ici, elles ne connaissent pas les médecins et se livrent 
aux pires empiriques. Les Anglais ouvrirent des dispensaires et 

1. La première mesure a été de désarmer les tribus. Cela s'est fait progressivement; 
d'abord les hommes ont reculé le plus possible la livraison réclamée; puis, forcés de 
céder, ils ont livré des armes inutilisables; finalement, pressés chaque jour davantage, 
ils ont livré des armes d'excellente qualité, qu'ils avaient espéré pouvoir dissimuler et 
garder toujours. 

Cette première mesure prise, après le désarmement général, vient celle qui autorise 
certaines personnes déterminées à avoir des armes et à s'en servir. 

Dans les États chans, les Sawbwas doivent enregistrer toutes les armes autorisées. 
Ils y impriment le nom de l'État et un numéro. Et, sur un registre, ils inscrivent le 
numéro, le nom du village et du propriétaire et la sorte du fusil. Si le propriétaire veut 
se défaire de son fusil, il doit en avertir l'un des fonctionnaires. Ce fut difficile d'abord 
de soumettre chefs et habitants à ces formalités; aujourd'hui, l'usage commence à s'en 
répandre. 

De plus, on s'efforce de diminuer progressivement le nombre des licences (autorisa- 
tion d'avoir une arme); on interdit de porter les armes au marché; enfin, on arrête à la 
frontière les caravanes armées; on saisit leurs armes, on leur en donne récépissé, et on 
les leur restitue à la sortie. 



TRIBUS ET CHEFS DE BIRMANIE 223 

quelques hôpitaux, parmi lesquels un hôpital ambulant, qui traite 
chaque année 3 à 4 000 malados. Ils instituèrent des agents vaccina- 
teurs, qui vont vacciner à domicile ceux-là seulement qui y con- 
sentent. Enfin, ils imposent ou conseillent, suivant les cas, certaines 
pratiques d'hygiène, concernant remplacement des villages, le 
débroussaillement autour des postes, l'usage des latrines, etc. 

Je n'ai pas besoin de dire qu'ils témoignent le plus grand respect 
à toutes les croyances. Chaque confession célèbre ses fêtes et 
chôme ses saints. A Lashio, je me souviens que, durant mon séjour, 
tes bureaux furent fermés les jours de pleine lune, pour que les 
clercs bouddhistes pussent aller au monastère voisin. 



§ 4. — LES INSTRUMENTS DE CETTE POLITIQUE: 
CHEFS INDIGÈNES; FONCTIONNAIRES ANGLAIS. 



Les chefs: on les conserve; réduction de leur nombre en certains endroits; hiérarchie 
des chefs dans les États chans; leur conduite, leurs dettes; comment on les tient, pro- 
motions et honneurs; traité fait avec chacun d'eux : Je sanad, droits et devoirs; voyages 
des chefs en Birmanie et en Inde; éducation de leurs fils, les écoles de fils de chefs; le 
but, le programme; succès. — Les fonctionnaires anglais; trop peu nombreux, faute 
politique; origine de ces fonctionnaires, leurs obligations à leur entrée dans la carrière; 
leur solde, leur avenir; leurs devoirs : les langues du pays; procédé administratif : le 
tour; l'administration des districts de Bamo et de Myitkyina (Kachins). 



Dans un pays comme celui qui nous occupe, que la nature a frag- 
menté et qu'habitent tant de populations différentes et ennemies, un 
conquérant sans expérience eût trouvé facile et naturel de se débar- 
rasser de tous ces principicules impuissants et de faire passer partout 
le niveau de l'administration britannique. Les Anglais s'en sont 
bien gardés. C'eût été faire l'union de tous contre un. Ils étaient 
trop heureux de rencontrer des Etats organisés, rudiment et base 
des organisations futures, et maintinrent en place les chefs et, parmi 
eux, la hiérarchie traditionnelle. 

La seule innovation qu'ils se permirent fut, chez les Chins et les 
Kachins, la réduction du nombre des chefs. Ce ne sont pas là les 
chefs des Etats chans, qui ont chacun leur État de dimension respec- 
table. Comme Chins et Kachins sont une démocratie, ils n'ont pas 
chez eux de ces personnages qui dominent sur un vaste territoire. 
Dans une même vallée, sur une même section de frontière, on 
compte les chefs par dizaines. Mais ils sont héréditairement investis 
d'intéressants privilèges, propriétaires de terres qu'on cultive pour 
eux, titulaires d'une part dans les animaux sacrifiés. Pour ces rai- 
sons, il eût été risqué de les supprimer et incommode de les conser- 
ver tous. On imagina de faire parmi eux une sélection : ici, chez les 
Chins, on créa un panchayat, un Conseil supérieur des Anciens, 
auquel les autres chefs de la même taille auraient à soumettre 
leurs différends; là, chez les Kachins, dont les chefs connaissent 
déjà une sorte de hiérarchie à deux degrés (deioioa, chef de village; 



TRIBUS ET CHEFS DE BIRMANIE 225 

taunghok, chef de tract), on composa, avec 6 de ces derniers, dûment 
appointés (30 et 40 roupies par mois), une sorte de tribunal, sans 
pouvoirs bien arrêtés, chargé de trancher les procès et d'arranger les 
querelles, sous le haut contrôle du fonctionnaire anglais. 

Chez les Chans, on maintint l'antique hiérarchie des Sawbwas, 
Myozas et Ngwegunhmus, se réservant, à l'occasion de services 
rendus, de les élever de classe. Eux aussi, sont des chefs héréditaires, 
par ordre de primogéniture, mais (quoiqu'ils soient bouddhistes ou 
animistes) selon la règle musulmane, le frère aîné du défunt étant 
préféré au fils. Peu actifs, voire paresseux, volontiers enclins à 
négliger les devoirs de leur charge, ils passent leur temps parmi 
leurs femmes. Ce sont de pauvres défenseurs de l'ordre. Ils jouent — 
ce qui est parfois leur seule ressource, — pressurent les populations 
et souvent sont de connivence, peut-être même de compte à demi, 
avec les criminels, qu'ils soustraient aux recherches de la police. 
Cela leur vaut des amendes, comme leur passion de jeu a été cause 
d'un gambling Act, loi qui interdit le jeu 1 . 

D'ailleurs — on s'en doute — des ressources diminuées ne 
signifient pas pour eux des dépenses réduites. Tous ont des dettes, 
qu'ils s'efforcent de dissimuler aux Anglais. Car la sanction immé- 
diate est l'amputation de leur liste civile. Cela ne les arrête pas. 
Les créanciers pourtant savent que les dettes contractées sans l'auto- 
risation du Gouvernement sont nulles et qu'ils n'en pourront 
toucher par grâce qu'une fraction dérisoire. Les prodigues trouvent 
toujours des prêteurs. 

Cette contrainte, d'ailleurs, que la règle anglaise impose aux chefs, 
a sa contre-partie : des honneurs, des droits reconnus et, au besoin, 
appuyés, etc. De temps à autre, un Myoza est promu Saiobwa; un 
Sawbwa se voit décerner le C. I. E. (le cordon de Compagnon dans 
l'ordre de l'Empire indien), ou l'honneur du salut de 9 coups de 
canon, ou encore la faveur d'accroître le nombre d'hommes armés 
(de 2 à 10) qu'il peut entretenir, ou d'améliorer la qualité des armes : 
au lieu de couteaux (dahs) des lances, au lieu de lances, des fusils. 
Comme tous les hommes, ils sont sensibles aux distinctions. 

Après cela, viennent des avantages plus substantiels. Le Gouver- 
nement, à l'ordinaire, les soutient contre leurs rivaux, leur permet 
de désigner leur successeur, leur assure, de la part de leurs peuples, 

1. Nos fonctionnaires du Laos ou du lac Tchad croiront-ils que, dans un de ces 
États, celui de Myelat (États chans du sud) et aussi chez les Karens, cette loi, qui 
interdit le jeu, n'ayant pas été promulguée, les autorités anglaises n'osèrent pas en 
réclamer l'application et que les chefs, sous leurs yeux, tolérèrent le jeu ou l'encoura- 
gèrent? Voilà ce que j'appelle le respect de la légalité. 

I.'lNDE BRITANNIQUE. 15 



226 L INDE BRITANNIQUE 

les redevances et services traditionnels, les constitue, sous certaines 
réserves, que je dirai, juges au civil et au criminel, etc. Tout cela 
est contenu dans un sanad spécial. Celui de l'État de Kentung (que 
je prends entre plusieurs autres) renferme les stipulations suivantes : 

Fixation du chiffre du tribut que l'État doit payer à la Province, 
sauf à celle-ci à lui en faire remise pour tant d'années; 

Interdiction d'entretenir aucun rapport avec les autres États, sans 
l'autorisation du Gouvernement; 

Cession au Gouvernement de l'Inde du droit de propriété sur 
toutes les forêts et les mines de l'État; 

Respect des coutumes et des droits traditionnels de la population; 

Protection du commerce et entretien des voies de communica- 
tion ; 

Nomination d'un délégué du chef auprès du surintendant (agent 
des Anglais), si celui-ci le désire; 

En cas de dispute avec d'autres États, acceptation de l'arbitrage 
du surintendant; 

En cas de construction par le Gouvernement local de Birmanie 
d'un chemin de fer à travers l'État, obligation de céder les terrains 
nécessaires, gratuitement, s'ils sont à l'État, moyennant indemnité, 
à des particuliers; 

Assujettissement de l'opium et des spiritueux importés de l'État 
en Birmanie à des droits égaux aux tarifs soit de douanes, soit 
à' excise; 

Extradition des criminels réfugiés dans l'État accordée et assis- 
tance prêtée aux fonctionnaires qui les poursuivent; 

Limitation des droits de juridiction reconnus au chef de l'État, 
quand sont en cause des Européens, Américains ou fonctionnaires 
du Gouvernement. 

On ne prétend point que ces obligations réciproques soient toutes 
respectées. Le Gouvernement sait à qui il a affaire et quand il con- 
vient d'insister. Ce sont là des précautions prises, dont il tire parti 
avec discernement. Au surplus, il s'efforce de faire, avec le temps, 
l'éducation de ses collaborateurs. 

Les chefs titulaires, il les instruit, non par l'étude, mais par la vue 
des choses. Il les fait voyager par groupes, les envoie au loin par 
voie ferrée, et a soin de ménager opportunément les arrêts et les 
spectacles. Le voyage s'interrompt àMandalay et à Myingyan, où des 
troupes sont passées en revue. Il se poursuit jusqu'à Rangoun où ils 
voient la mer, un port, une marine, un commerce. On veut qu'ils se 
rendent compte de la puissance britannique et de la petitesse de 



TRIBUS ET CHEFS DE BIRMANIE 227 

leur État, et qu'ils apprécient la civilisation matérielle de l'Europe 1 . 
Ou encore on les fait assister, conduits par un cicérone habile, à 
quelque prodigieuse cérémonie, comme leDurbar de Delhi, en 1903, 
où ils virent des centaines de chefs, tous plus riches et plus puis- 
sants qu'eux, inclinés devant ce même Gouvernement auquel ils ont 
dû se soumettre. On ne se flatte pas qu'ils retirent d'un tel enseigne- 
ment toutes les leçons qu'il comporte. Souvent, on s'aperçoit que, ce 
qui les a frappés, c'est tel détail infime ou ridicule : au cirque, un 
chien sur un éléphant, etc. Peu importe ; le spectacle agit et suggère 
à la longue des réflexions. 

Ou encore, dans leur propre région, on réunit en un durbar le 
plus grand nombre possible de chefs de villages et on leur explique 
que tous, ils sont astreints aux mêmes demandes, comme tous ont 
droit aux mêmes faveurs. L'égalité dans la soumission les console et 
les encourage. 

Ce n'est pas tout : après l'éducation pratique des pères, l'éducation 
théorique des fils. Comme pour les princes des Indes, on a créé une 
école de fils de chefs. On avait songé à la placer à Rangoun, sous la 
tutelle de maîtres anglais : les parents semblèrent ne pas s'en sou- 
cier. On la mit à Taunggyi, capitale des Etats sud. Elle a été un 
succès imprévu. Les élèves aiment l'école plus que la maison pater- 
nelle; ils demandent parfois à y rester durant les vacances. Ils étu- 
dient et en retirent profit. On soigne leur corps autant que leur esprit : 
on les dresse aux différents sports, football, cricket, etc. ; on leur 
enseigne le birman et l'anglais et, pour les futurs chefs, ce que doit 
savoir un fonctionnaire chargé de l'impôt et de la justice. 

L'École créée, en 1902, pour 30 élèves, a débuté avec 14. Elle en 
a eu successivement, en 1903, 63; en 1905, 73. Elle a eu d'abord 
deux professeurs ; il lui a fallu en engager d'autres, et plus de servi- 
teurs. Dès à présent elle est trop petite. Elle reçoit non seulement 
les fils des chefs, mais ceux des fonctionnaires et des Chans les plus 
importants. Et l'exemple a porté : de cinq ou six côtés, on réclame, 
pour d'autres catégories d'enfants, une école anglo-vemaculai\ 
c'est-à-dire le double enseignement de la langue locale et de l'anglais, 
langue impériale. 

Voilà pour les chefs indigènes. Voici pour les fonctionnaires 

1. Un rapport sur les Shan States et les Ghin Hills de 1891-92 contient cette phrase : 
« 11 n'y a pas de doute que nos difficultés dans les Ghin Hills depuis 1888 ont été, dans 
une grande mesure, dues à l'ignorance absolue où vivaient les chefs de notre pouvoir 
et de nos ressources ». Et le rapport ajoute qu'ils voyaient dans les Anglais une tribu 
comme la leur, dont les troupes présentes dans leurs montagnes constituaient toute la 
force. 



228 L'INDE BRITANNIQUE 

anglais. A vrai dire, ce ne sont pas des fonctionnaires proprement 
dits. Ce sont des agents politiques, des advisers (conseillers), qu'on 
place près des chefs (Saivbwas). En principe, ils n'administrent pas; 
ils donnent des conseils. Mais, comme ces conseils ne sont pas exac- 
tement suivis, ils se voient souvent forcés de prendre en main la 
direction des affaires ; ils ont soin alors de s'abriter derrière un homme 
du chef. Les apparences sont sauves. 

Ces fonctionnaires sont, d'ailleurs, peu nombreux. On prétend 
administrer à si peu de frais qu'on tombe dans la parcimonie. Voici 
des années que le surintendant des Etats chans (sud) réclame un 
adviser près du Sawbwa de Yannghwe, qui joue, vend la justice et 
pressure les populations; on le lui refuse. Les forêts, immenses, 
sont mal gardées. Le commerce du bois les guette et déjà y pénètre. 
Les tribus y pratiquent en liberté cette sorte de défrichement vaga- 
bond qu'on appelle taunggya cultivation, et qui, si boisé que soit le 
pays, risque d'en appauvrir à l'excès la richesse forestière; le Gou- 
vernement local refuse des forestiers. Les travaux publics en ces 
régions sont rudimentaires. Encore est-il probable que les advisers 
manquent des connaissances pratiques pour construire des ponts; 
cela se voit à la facilité avec laquelle les inondations les emportent. 
On réclame des agents des travaux publics; on n'en peut obtenir du 
Gouvernement local. 

Les quelques fonctionnaires qu'on a pu lui arracher, c'est trop peu 
de dire qu'ils sont ambulants — c'est leur méthode et elle est excel- 
lente — ils sont vagabonds. Pour les nécessités innombrables et 
imprévues d'un service trop pauvre en personnel, on les déplace 
fréquemment et à l'improviste. Or, rien ne peut davantage répugner 
aux indigènes et nuire à l'administration. L'Angleterre, l'Empire 
britannique, l'Inde, voire l'empereur et le vice-roi, ce sont là, pour 
ces populations, des entités incomprises. Ce qu'ils comprennent, ce 
qu'ils aiment ou redoutent, c'est tel homme, dont ils connaissent le 
visage et l'humeur, et en qui ils incarnent le Gouvernement. Le leur 
changer, ne fût-ce que tous les ans, c'est mettre à rude épreuve 
leur fidélité et, plus encore, leur patience. En même temps, c'est 
décupler, pour le nouveau venu, la besogne et les difficultés. Un fonc- 
tionnaire des États chans du nord rend compte dans un rapport 
public qu'il n'a, sur des milliers de roupies, que 30 roupies d'arriéré 
à faire rentrer, et déclare que la levée de l'impôt lui est devenue fort 
aisée: depuis que les chefs de villages le connaissent, ils lui apportent 
spontanément leur dû. C'est le résultat heureux d'une influence per- 
sonnelle, née d'un long séjour. Le Gouvernement l'oublie trop. Au 



TRIBUS ET CHEFS DE BIRMANIE 229 

surplus, c'est là un reproche qui passe par-dessus le Gouvernement 
de Birmanie et atteint le Gouvernement de l'Inde. 

Les fonctionnaires des États chans ont des origines diverses. 
Aucun ne provient du célèbre Civil Service 1 . L'un appartient au Pro- 
vincial Service (de Birmanie), en principe réservé aux indigènes, mais 
qu'au début, lors de l'annexion de la Haute-Birmanie, on ouvrit à 
quelques Européens, spécialement qualifiés et choisis : il y a tel 
poste délicat, sur la frontière, parmi des tribus combattives, qu'on 
ne pouvait confier à des indigènes. L'autre sort de l'armée de l'Inde. 
Il a demandé à passer, avec sa solde, dans le service politique et il 
a été admis dans la Burma Commission*. Il aime ce genre de vie. 
Il parle Y hindous tani, le birman, le chan, le kachin et un dialecte 
usité dans le district de Katha, le maru. Tous, d'où qu'ils provien- 
nent et à quelque service qu'ils doivent être d'abord affectés, sont 
tenus, dans les trois ans de leur nomination, de passer un examen 
portant sur le droit, l'impôt, le service de trésorerie et le birman 
(deux examens spéciaux) 3 . S'ils y échouent, ils seront licenciés et 
replacés dans leur précédent emploi. Mais ils sont avertis de cette 
éventualité et prennent leurs mesures pour y échapper. Et le Gou- 
vernement local, quand il est satisfait de leurs services, a intérêt à 
se les attacher et les aide, en leur assignant un poste où l'étude 
de telle partie du programme leur soit facilitée. 

Nul autre qu'un Européen ne peut être nommé adviser. Les indi- 
gènes de chaque région naturellement peuvent entrer au service de 
leur maître. Mais, là où les races sont mêlées, l'autorité n'est confiée 
qu'à un Européen. Le meilleur fonctionnaire birman ne sera pas 
placé dans un État chan ou dans une tribu kachin ; le meilleur fonc- 
tionnaire chan ne pourra pas, même dans l'Etat auquel il appartient, 

1. Il a été un temps question de créer un corps spécial (Spécial Political Department) 
pour les États Chans, les Chin Hills, les Kachin Hills. C'eût été un service supérieur au 
Service Provincial et, toutefois, qui eût relevé comme lui, de la Birmanie, non du Gou- 
vernement de l'Inde. 

2. Quand le Gouvernement de l'Inde a à administrer une nouvelle province, il forme, 
avec soin, une Commission composée des personnes qui lui paraissent les plus propres à 
cette tâche. Ce ne sont pas forcément des fonctionnaires ni du Civil Service, ni du Pro- 
vincial Service, ni même des fonctionnaires civils. Ce sont, civils ou militaires, des agents 
recrutés, sans souci des règles habituelles, qui se qualifient soit pour avoir pris part à la 
conquête, soit pour avoir parcouru et connu le pays et appris les langues qui s'y 
parlent, etc., etc. A la longue, cette Commission — c'est le nom dont on continue à 
désigner le corps des fonctionnaires qui administrent le pays — devient, quant au recru- 
tement et à l'avancement, soumise aux règles habituelles. Mais tout de même le procédé 
primitif y a développé un certain esprit qui fait que la Commission du Pendjab, la Com- 
mission de Birmanie, etc., etc., se sont spécialisées et se différencient par quelque côté 
des fonctionnaires des autres provinces. 

3. Cela, afin de pouvoir légitimement, quand le service l'exige, par suite de vacances, 



230 L'INDE BRITANNIQUE 

être mis à la tête d'un district qu'habitent des Kachins. On ne veut 
pas donner prétexte à des luttes de nationalités. Le Birman méprise 
le Chan ou le Kachin comme barbare ; le Kachin malmène le Birman 
comme poltron. 

Les fonctionnaires européens des États et des tribus de la frontière 
birmane ne sont pas, loin de là, démesurément payés. Voici quel- 
ques chiffres pour les Etats chans du nord. Le surintendant, qui 
a autorité sur l'ensemble et réside à Lashio (État de Hsen-wi du 
nord), reçoit 16 200 roupies; il a sous ses ordres, YAssistant-Com- 
missioner qui réside dans l'État de Hsipaw, à 8 400 roupies, 2 extra- 
Assistant-Commissioners chacun à 6 000 roupies, et enfin 2 Assistant- 
political Officers, chacun à 5 340 roupies. Auxquels traitements il 
faut ajouter quelques menus frais supplémentaires 1 . 

Dans les tribus kachins, proches de la frontière de Chine, qui 
relèvent des districts de Myitkyina et de Bamo, l'organisation est 
différente. Ces districts sont à la fois pays de plaines, qu'habitent 
des Birmans, et de montagnes, qu'habitent des Kachins. A la tête de 
chacun d'eux est un Deputy Commissioner, recruté comme tous les 
autres Deputy Commissîoners (l'un est membre du Civil Service), 
mais choisi pour ces postes à cause d'aptitudes particulières (con- 
naissance des langues, des mœurs, etc.). Sous leurs ordres, pour 
administrer les tribus des montagnes, sont des civil officers choisis, 
ordinairement sur leur demande et, eux aussi, à cause de certaines 
qualifications (services rendus, caractère, manières, etc.). Ils sont 
âgés d'environ trente ans et célibataires. S'ils venaient à se marier, 
il leur faudrait rentrer dans le Provincial Service. Ils gagnent 
300 roupies par mois, plus 100 roupies pour parer à certaines 
dépenses spéciales et 10 roupies par jour pour frais de voyage. Ils 
ont comme perspective suprême le grade & extra- Assistant-Commis- 
sioner, au traitement de 800 roupies par mois. Ce qui les a attirés 
vers ce service, c'est leur humeur, leur goût d'une vie aventureuse, 
et aussi les occasions de se distinguer et de mériter de l'avancement, 
des décorations, etc. 

Le premier devoir de ces fonctionnaires est d'apprendre à con- 
naître les populations qui leur sont confiées 2 . Cela est d'une impor- 

1. Tous ces fonctionnaires reçoivent une indemnité qualifiée exchange compensation 
(indemnité de perte au change); la roupie leur est comptée à 1,85 au lieu de 1,65. 
Quelques-uns, enfin, reçoivent (ce qui est tout à fait contre la règle) une indemnité de 
logement (quelque 600 roupies, soit ici 1110 francs). Le surintendant des États chans 
nord à Lashio est logé, mais se voit retenir de ce chef 10 p. 100 de son traitement. Ce 
qui est excessif (1 620 roupies à 1,65 ou 1,85). 

2. Le Gouvernement y attache une grande importance. Je remarque notamment que 
pour les Kachin Hills, le Gouvernement de Birmanie envoie (1892) aux fonctionnaires 



TRIBUS ET CHEFS DE BIRMANIE 231 

tance capitale. Exemple : les Kachins sont très portés à vivre en 
toutes petites sociétés, en clans minuscules. Ce point était, au début, 
ignoré. Dès qu'on le connut, on décida de dissoudre les cercles qui 
contenaient des Kachins de tribus différentes et d'en reconstituer de 
moindres, à raison d'un cercle par groupes de la même tribu. Au 
contraire, les ^Chans et les Palaungs s'accommodent de vivre tous 
ensemble. On peut constituer des villages composés des uns et des 
autres, sous un chef indifféremment d'une ou d'autre origine. 

Puis ce sont les langues : la variété des dialectes chins ou chans. 
Quoique de la même famille, ils sont presque incompréhensibles les 
uns aux autres. Le chan s'écrit en six caractères différents. Le kachin 
jusqu'ici ne s'écrit pas. On y a, tant bien que mal, adapté les carac- 
tères romains. Pour encourager les fonctionnaires à apprendre ces 
langues, on leur offre des primes : 1 000 roupies après l'examen 
passé, et, en outre, aux militaires, 50 roupies d'augmentation de 
solde par mois. 

En sus de quoi vient la besogne administrative. On leur donne 
des instructions générales et on s'en rapporte à eux pour le détail 
et l'application. 

Un procédé administratif, usité par toute l'Inde, est ce qu'on 
appelle le tour. Tous les fonctionnaires, grands ou petits, à quelque 
service qu'ils appartiennent : administration proprement dite, impôts, 
travaux publics, etc., sont tenus de circuler à travers leur circons- 
cription, chaque année un nombre de mois qui varie avec la saison, 
la durée des pluies, et l'étendue du territoire 1 . Et ce n'est pas une 
série de voyages précipités, du centre à un point quelconque, pour 
revenir au centre, où la besogne attend et presse; ce sont des déplace- 
ments lents et prolongés du fonctionnaire, accompagné de quelques- 
uns de ses agents. Durant chaque tour, il est relié au centre et tout 
ensemble expédie la besogne courante et, sur place, voit les lieux, 
connaît les gens, solutionne les affaires, contrôle la gestion des agents 
locaux, et donne des directions pour l'avenir. Naturellement ce 
procédé est recommandé aux Political Officers des Etats chans. Il 
exige — on le conçoit — surtout dans des pays où les communications 
sont lentes, qu'au moins un agent subordonné demeure au centre. 
Or, souvent le Political Officer est seul ; il lui est alors impossible de 

anglais des instructions fort détaillées, auxquelles ils ajoutent : « Ci-annexé un mémo- 
randum sur les coutumes, mœurs, etc., des Kachins. Je vous prie de le corriger en ce 
qui est nécessaire et d'y joindre vos propres observations sur ce sujet intéressant. Pour 
tous rites et cérémonies relevés par vous, vous auriez à les décrire aussi minutieuse- 
ment que possible. » 
1. Voir la note sur le Tour administratif , p. 232. 



232 L'INDE BRITANNIQUE 

profiter d'un moyen si efficace d'entrer en rapports avec la popu- 
lation. Il y a là un vice de méthode ou plutôt un parti pris d'éco- 
nomies qui serait ridicule, si ce n'était un système : le Gouvernement 
de l'Inde (et même celui de Birmanie) estiment que ces pays neufs 
peuvent attendre et qu'il importe, dans l'immensité de l'Empire, de 
distribuer les crédits là où l'emploi en sera le plus fécond. Un bon 
fonctionnaire profite du tour pour lever la carte des régions tra- 
versées, délimiter les villages en vue de l'impôt foncier, vérifier 
l'état des routes, lever le tribut promis, estampiller les fusils auto- 
risés, contrôler la valeur des mentions inscrites sur ses registres 1 , etc. 

Dans les deux districts de Bamo et de Myitkyina le Deputy 
Commissioner n'a pas à faire de tour dans ses montagnes. C'est là 
le rôle de ses Civil Officers. Lui, va les visiter seulement à leur quar- 
tier général. Son rôle est de contrôler leur besogne, de vérifier leur 
diary chaque semaine ou chaque mois, de recevoir appel de leurs 
sentences ou de les vérifier; au besoin, de les évoquer spontanément, 
si l'affaire lui paraît intéressante, etc. 

En somme, théoriquement toujours, et souvent en pratique, 
l'administrateur anglais se tient très près des populations qu'il 
administre : voilà pour la connaissance des hommes et des choses; 
et est constamment soumis au contrôle de son supérieur : voilà pour 
le rappel à la discipline, à la morale, à la civilisation. 



1. Les Deputy Commissioners (et probablement aussi le Political Officer de chaque 
État) ont ordre de tenir registre : 1° des chefs de villages; 2° des amendes imposées aux 
villages collectivement; 3° des punitions imposées aux chefs; 4° des ordres donnés aux 
villages de se déplacer; 5° des ordres donnés à certaines personnes de changer de rési- 
dence; 6° des limites des villages; 7° des tributs imposés, etc., etc. 



NOTES 



Note de la page 231 : Le Tour administratif. 

Voici, à titre d'exemple, des renseignements que j'extrais du diary d'un des Political 
Officers des Shan States du nord. Ce diary est un carnet de voyage obligatoire, avec 
mention de l'itinéraire, des dates, de la durée des arrêts, etc., remis périodiquement par 
chaque fonctionnaire à son supérieur, qui le contrôle, fait des observations et parfois 
propose des sanctions pour ou contre ce fonctionnaire. 

Son centre est à 80 milles de Lashio (siège du surintendant). Entre les deux points, 
une route carrossable. Il lui faut sept à huit jours pour franchir la distance, non pas en 
courant seul achevai, mais en voyageant, comme le veut le tour, avec arrêts, etc., suivi 
de son personnel. Par beau temps, on campe; par la pluie on s'arrête dans les rest- 
houses bâties par le chef de cet État. 

Durant ces tours annuels, ce fonctionnaire a une multiple tâche : 

1° La justice; enquêtes à faire, témoins à citer; 

2° Contrôle des fonctionnaires du Sawbwa; 

3° Contrôle des recettes, pour vérifier s'il n'y a pas concussion. 

La tâche se double de la difficulté que voici. Par respect pour l'esprit du protectorat, 



TRIBUS ET CHEFS DE BIRMANIE 233 

il ne veut rien faire par lui-même; il fait agir, autant que possible, des agents du 
Savvbwa. 

Ces tours, dont l'ensemble représente un déplacement total de huit à neuf mois, se 
composent d'un voyage de deux mois de suite (au delà de la Salouen) et d'autres, d'un 
mois chacun; presque tous comportent la traversée de Lashio, où le surintendant a tou- 
jours besoin de s'entretenir avec son agent. La caravane comporte : 4 à 5 mules, pour 
les personnes et les effets personnels; 3 à 4, pour les tentes, les papiers administratifs, etc. 
Le fonctionnaire emmène une escorte de 7 à 8 hommes de la police militaire; chacun a 
sa mule, qui porte son lit et sa ration. Les 24 cercles de l'État sont visités chaque année. 
Au cours du voyage, on vérifie le nombre des villages portés sur le rôle, le nombre des 
maisons de chaque village, le registre d'impôt; on se livre à des opérations de délimita- 
tion soit des frontières de l'État (au cas de discussions entre États voisins), soit des pro- 
priétés des particuliers (ici encore ce sont les agents du Sawbwa qu'on fait agir, autant 
que possible). On entend des témoins; on prépare les solutions, on rend des décisions; 
on fait poser des bornes matérielles. 

Au cours de ces tournées, le fonctionnaire, s'il passe en un lieu où un crime a été 
commis, vérifie si une enquête a été faite; si non, il prie l'agent du Sawbwa de la faire ; 
s'il s'y refuse, ou s'il en est incapable, alors lui-même recueille des témoignages, si les 
témoins sont présents, et parfois juge séance tenante; ou bien il cite des témoins à com- 
paraître, dans quinze jours ou dans un mois, soit à son centre, soit à son camp. 



— LOI ET JUSTICE. 



Souci particulier des Anglais : donner des lois, organiser la justice; souci de la léga- 
lité. — Ce que sont les lois, spécialité de lois adaptées au pays; un ensemble de lois 
pour chaque population : Chans, Kachins, Ghins; caractère de ces lois, leur simplicité; 
lois humaines et prudentes; les lois pénales. — La justice civile et criminelle; la jus- 
tice aux mains des chefs du pays; le contrôle, les appels. 



J'ai déjà dit, mais je ne saurais trop redire que les Anglais 
montrent partout un extraordinaire souci de la légalité. Leurs 
sentences ne sont peut-être pas plus voisines de la justice idéale que 
les nôtres; mais, quand le juge anglais rend un jugement critiquable, 
ce n'est pas au moins parce qu'on l'avait laissé sans textes et sans 
directions, en plein arbitraire. Et le justiciable ne peut accuser le 
Gouvernement ni de légèreté ni d'indifférence, encore moins d'in- 
justice préconçue : il a fait des lois et donné des juges. 

Nulle part ce souci n'apparaît mieux que dans ces régions, on 
n'ose dire barbares, que sont les Etats chans et les montagnes des 
Cbins et des Kachins. Qui étudie leur condition politique, les 
premiers documents qu'il rencontre, ce sont des textes concernant 
la loi et la justice. 

Le Gouvernement de l'Inde : 1° a formulé des lois précises : 
Kachin Hills tribes Régulations, Shan states Land and Criminal 
Justice Orders, Chin Hills Régulations*; 2° a institué des juges, qui 
ne sont sans doute pas dignes de siéger à la Cour de Cassation ou 
au Banc du Roi, mais qui présentent cependant de réelles garanties : 
tout fonctionnaire qui peut être, par suite des nécessités de service, 
exposé à siéger comme juge, a dû passer sur place (en Birmanie) un 



1. Les Chans, Kachins, Chins ont chacun des lois spéciales préparées par le Gouver- 
nement local, et décrétées par le vice-roi. Ces lois sont : 1° personnelles, en ce sens 
qu'elles ne s'appliquent qu'aux tribus désignées et qu'aux seuls membres de ces tribus; 
2° locales, en ce sens qu'elles ne leur sont applicables que si ces membres se trou- 
vent sur le territoire de leur tribu. Un Chan à Rangoun, par exemple, n'y saurait 
prétendre. 

Il n'y a pas de législation spéciale pour les Karens, mais on a soin de les soumettre 
à leurs propres coutumes, même quand ils résident hors de leur territoire. 



TRIBUS ET CHEFS DE BIRMANIE 235 

examen sur le droit; 3° a prévu le droit d'appel devant des juridic- 
tions données; 4° a réservé certaines affaires plus délicates à la con- 
naissance déjuges plus qualifiés. 

J'insiste sur le premier point qui est digne d'attention. L'idée 
n'est pas venue au Gouvernement de l'Inde qu'on pût appliquer à 
ces pays neufs la loi anglaise, ni même la loi de l'Inde, qui est 
pourtant récente et faite spécialement pour l'Inde ; ni même une loi 
semblable à celle de l'Inde; ni même une loi, faite exprès, qui serait 
commune à tous les Etats chans, tribus chins, kachins, etc., ou 
commune seulement à toutes les parties d'un même Etat. Non, il a 
cru nécessaire de faire, et il a fait des lois spéciales pour cette partie 
de l'Inde et pour les diverses parties de cette partie. 

Les États chans (et les autres régions montagneuses de la fron- 
tière) ont, aux termes d'une loi de l'Inde de 1874, été déclarés 
scheduled districts, auxquels le Gouvernement local a pu, avec la 
sanction du Gouvernement de l'Inde, appliquer, en vertu d'une loi 
célèbre de 1870, du Parlement britannique, telle partie, et celle-là 
seulement, de la législation de l'Inde qu'il jugeait appropriée à leurs 
besoins. En vertu de ces pouvoirs, on a, à l'usage des Etats chans, 
ou bien extrait certains textes de la législation en vigueur dans des 
territoires similaires de l'Inde, ou bien fait des lois particulières. De 
plus, comme certaines portions de ces Etats, les capitales, par 
exemple, se trouvent, par suite de circonstances que tout le monde 
devine, passablement en avance sur le reste du territoire, on leur a 
spécialement appliqué certaines lois, qui ne conviendront que beau- 
coup plus tard à l'ensemble de la région. 

Ce n'est pas tout. On eût pu croire que ce qui était bon pour les 
Etats chans l'était, naturellement, aussi pour les Kachins. Point. 
Les Kachins sont en retard sur les Chans. Ils forment donc un 
scheduled district distinct. Et quand il s'en trouve — ce qui est 
fréquent — égarés dans les Etats chans, c'est leur législation propre 
qu'on leur applique, la Kachin H ill Régulation, et non pas les5'toi 
States Justice Orders. Au fur et à mesure que le temps amène des 
progrès, la première législation cède la place à d'autres, mieux 
appropriées aux circonstances nouvelles. Mais comme ces popula- 
tions n'ont pas nécessairement marché toutes du même pas, on 
légifère, à nouveau et à des dates distinctes, pour chacune d'elles; 
en particulier : en 1895 et en 1902 pour les Kachins; en 1896, pour 
les Chins; en 1889, 1890, 1901 pour les Chans, etc. 

Ce ne sont pas, on s'en doute, des lois compliquées. Elles con- 
cernent d'importantes questions : l'esclavage, les crimes commis 



236 L'INDE BRITANNIQUE 

envers l'Etat, les délits forestiers, les preuves, les peines, la procé- 
dure, l'exécution des condamnations à mort et les conditions aux- 
quelles elle est subordonnée, etc. Tout cela est court, et, autant que 
possible, clair. On guide le juge par la main et pas à pas. « Voici 
ce que c'est qu'un meurtre, et voici quels éléments il y faut ren- 
contrer réunis : l'intention, l'intention méchante et la volonté. 
Quand l'un des trois éléments ne se rencontre pas, il n'y a pas 
meurtre. » Et cela était utile à dire, parce que, dans la coutume 
locale (que modifie une loi de 1890), l'intention n'est pas un élément 
constitutif du crime de meurtre. 

Et ce sont des lois humaines et prudentes. Humaines, les lois 
pénales qui cherchent — élément nouveau pour ces peuples — à pro- 
portionner les peines aux délits. Prudentes, les lois civiles, qui pour 
les matières délicates, dans les questions qui touchent à la religion, 
à la succession, au mariage, déclarent s'effacer derrière celle de la 
religion des parties (hindoue, bouddhiste, musulmane). Elles vont 
même jusqu'à dessaisir les juges ordinaires, pour en saisir de plus 
élevés, qui présentent plus de garanties; et encore leur enjoignent- 
elles de s'entourer d'assesseurs indigènes, dont ils devront prendre 
l'avis, sans être toutefois tenus de le suivre. 

Dans toutes ces régions, la population est encore sauvage. Elle a 
peu de scrupules sur le moyen de se procurer ce qu'elle veut : tantôt 
le bien, tantôt la vie d'autrui. Les crimes y sont fréquents : contre- 
bande, fausse monnaie, rupture et vol des fils télégraphiques, vol de 
bétail, meurtre 1 , attaques à main armée, dacoitisme ou raids dans 
le but de piller ou de faire des esclaves, et même, bien qu'on n'en 
ait pas de preuves certaines, suppression des enfants naturels. Les 
crimes que la loi qualifie de violents : dacoitisme, meurtre, vol à 
main armée, doivent être immédiatement portés à la connaissance 
du Political Officer. Mais les fonctionnaires indigènes sont indolents, 
quelquefois lâches devant le crime. Ils se contenteraient volontiers 
de fermer les yeux : le Political Officer les encourage ou les oblige à 
poursuivre. 

Dans les Etats chans, la justice civile et criminelle est organisée 
de façon rudimentaire, comme il convient, avec le minimum néces- 
saire et suffisant de garanties. Les juges sont les mêmes, dans les 
deux cas. Ce sont, en première instance, pour les affaires ou les 

1. Une variété de criminel assez commune est le chasseur de tètes (head-hunter). 
Deux hommes s'en vont ensemble et font partie de couper quelques têtes au hasard. 
Ils en rapportent quatre ou cinq, ignorant même le nom de ceux qu'ils ont tués. 
C'est là une opération honorable, qui s'abrite derrière des motifs de religion ou de 
superstition. 



TRIBUS ET CHEFS DE BIRMANIE 237 

crimes les plus considérables, le chef de l'Etat (ou plus exactement 
son délégué spécial, car, lui, ne siège jamais) et, pour les autres, 
ses fonctionnaires. En appel, c'est tantôt l'agent politique de l'Etat, 
tantôt son supérieur, le surintendant du groupe d'Etats. 

En principe, le chef de l'Etat a qualité pour juger ses propres 
sujets. Mais c'est l'agent politique qui devient compétent quand les 
intéressés sont des Birmans, des Indiens, des Chinois, des membres 
d'une tribu autre que celle du chef; ou encore quand ses sujets le 
récusent pour causes (spécifiées par la loi) de suspicion légitime 
(terme bien ambitieux pour une organisation si rudimentaire). 

Aux Européens sont naturellement assurées de tout autres 
garanties. 

C'est à propos des Kachins, que les scrupules judiciaires des 
Anglais ont été portés le plus loin. Comme il y a trois variétés de 
Kachins (suivant le lieu où ils résident) il y a aussi pour eux trois 
organisations distinctes de la justice criminelle. On ne peut songer à 
en exposer ici les différences. Voici le système qui prévaut dans les 
montagnes qui relèvent de Myitkyina. Les simples délits sont jugés 
par leurs chefs de villages, qui appliquent les coutumes locales; 
l'injure, la violence, le mal fait au bétail, le vol, l'adultère, par 
les fonctionnaires civils; enfin le vol de bétail, le meurtre, le dacoi- 
tisme, par le Deputy Commissioner, conformément au code pénal. 
Les condamnations à mort ne deviennent définitives qu'après confir- 
mation par le Commissaire de la division. Les appels sont portés, 
suivant les cas, devant le fonctionnaire civil, le Deputy Commis- 
sioner ou le Commissioner lui-même. 



§ 6. — POLITIQUE ÉCONOMIQUE : AGRICULTURE 
ET COMMERCE; TRAVAUX PUBLICS; FINANCES. 

Nécessité de procurer aux populations des moyens de s'enrichir; la vie économique 
d'autrefois bouleversée par les lois et obligations nouvelles; agriculture et commerce 
chez les Kachins, le taunggya cultivalion; l'agriculture et les superstitions animistes; 
agriculture des Chans; le commerce, les transports; facilités commerciales : impôts 
supprimés, drawbacks; les forêts, l'exploitation, la guerre au gaspillage, les fraudes; les 
ressources du sous-sol. — Les travaux publics : routes, ponts, chemins de fer; contri- 
bution des chefs, le tribut, les remises en faveur des travaux publics; la main-d'œuvre, 
sa régularité, son coût. — Les finances, les impôts, le house-holdtax, le tribut; quelques 
chiffres : États du sud, États du nord. — Les États ne paient pas leurs dépenses. 

Les Anglais devaient se heurter et se sont heurtés aux obstacles 
prévus. Les populations indigènes avaient leurs coutumes et leurs 
méthodes séculaires. Le conquérant occidental survient : il prêche 
une morale et impose une conduite qui vont bouleverser la vie éco- 
nomique : comment indemniser ceux que l'on ruine? 

Les Chins, par exemple, avaient deux moyens de s'enrichir : 
enlever du bétail et faire des esclaves. L'un et l'autre sont désormais 
interdits. Comment vivre? Et de quoi vivre? du commerce? de 
l'agriculture? Il se passera du temps avant que l'agriculture leur 
agrée et que le commerce les enrichisse. Le Gouvernement s'évertue. 
Il introduit des cultures nouvelles; il recommande la pomme de 
terre; il indique les usages du cachou, etc. Le goût du travail se 
répand. Ceux qu'on pillait et ceux qui pillaient concourent mainte- 
nant à la production. Et voici que les Chins exportent des nattes 
(qu'ils fabriquent), de la cire, des feuilles de maïs et importent du 
riz, du sel, du bétail, des gongs. 

Les Kachins fréquentent volontiers le marché de Mogaung et de 
Myitkyina. Ils y vendent des légumes et des grains qu'ils cultivent, 
du riz, du sésame ou les produits spontanés de la forêt : cire, caout- 
chouc, etc. Ils ont, d'ailleurs, peu à vendre. Leurs procédés de culture 
sont rudimentaires. Ils en sont à ce qu'on appelle en Birmanie 
taunggya cultivalion. En janvier, ils coupent la jungle (la forêt natu- 
relle), là où elle est le plus épaisse; et quand elle est sèche, à la fin 
de mars, au début d'avril, ils la brûlent. La terre se couvre d'un lit 



TRIBUS ET CHEFS DE BIRMANIE 239 

épais de cendres : c'est là-dessus qu'ils sèment. Qu'en obtiendront- 
ils? Cela dépend de la pluie et des orages. Ils n'auront de récolte que 
si la pluie a été abondante et opportune, et si l'orage n'a pas 
entraîné et dispersé les cendres sur le flanc de la montagne. 
D'ailleurs, à tout événement, récolte misérable : quelques épis par 
ci, par là, juste de quoi ne pas mourir de faim. L'année d'après, les 
arbres que le feu a touchés meurent et la jungle jaillit de plus belle 
du sol engraissé par les cendres. 

Pour que le Kachin pût vivre de l'agriculture, il lui faudrait des- 
cendre dans la plaine et s'y fixer. Il en est tenté quelquefois. De la 
montagne, il voit le Chan ou le Birman qui laboure, sème et récolte 
à point nommé. Cela le tente : lui aussi sera laboureur. Il achète une 
paire de bœufs et se met au travail. A quelque temps de là, s'il sent 
quelque malaise, il fait venir le prêtre (c'est le conseiller de tous 
les jours), qui lui tire son horoscope. Les esprits (nats) sont, déclare- 
t-il, mécontents : tu ne les apaiseras qu'avec le sang d'un bœuf. Il 
se soumet, tue son bœuf, et le voilà ruiné à demi. Plus tard, nouvel 
embarras, nouvelle consultation; même sentence et même sacrifice. 
Les bœufs sont morts; la charrue reste inutile; le Kachin en est 
réduit à ne plus cultiver que par des procédés primitifs. De nouveau, 
le voici en danger de mourir de faim. La plaine ne lui a pas été 
plus favorable que la montagne. Et cependant, là où le sort l'a 
placé, il ne peut vivre que de la terre et s'enrichir que par l'agricul- 
ture. Mais il faut que d'abord l'éducation et l'exemple des Anglais et 
des Birmans l'aient émancipé de cette absurde religion animiste. 
Question de temps. 

Dans leurs transactions, ils connaissent l'usage de la monnaie : ce 
n'est pas nécessairement la roupie; ce peut être un lingot d'argent 
ou un poids donné d'opium. Ils sont à mille lieues d'imaginer que, 
depuis vingt ans et plus, l'argent ait pu baisser et que la roupie, qui 
jadis valait 2 shellings (2 fr. 50 à peu près), ne vaille plus que 
1 shelling 4 pence (1 fr. 65). 

Les Chans aussi sont des agriculteurs. Ce sont surtout de grands 
caravaniers. A pied, à cheval, à mulet, ils vont partout. On les ren- 
contre sur les deux rives de la Salouen; chaque groupe de trans- 
porteurs a son territoire réservé. Hommes de la terre, ils récoltent 
du riz, du coton, du thé que l'on confit, et de l'opium; ils élèvent 
de ces bœufs porteurs et de ces poneys qu'utiliseront les caravanes. 
Hommes du trafic, ils exportent du thé séché, du pickled tea, des 
peaux, des cornes, du sucre brut, des pommes de terre, des laques, 
du tabac en feuilles (pour envelopper les cigares) et importent du 



240 L'INDE BRITANNIQUE 

coton, de la soie, des filés, des salaisons, du bétel, du cuivre, du 
pétrole. C'est un commerce qui se fait avec le Yun-nan, le Siam et la 
Birmanie. On essaie tout pour le développer. On a ouvert le chemin 
de fer de Lashio à Mandalay (fragment inachevé de la fameuse voie 
sur le Yun-nan, par Kunlon Ferry). On a supprimé de certains 
impôts intérieurs. On a accordé aux marchandises qui transitent, à 
travers la Birmanie, vers la Chine un drawback (restitué à Bamo) 
des sept huitièmes sur les droits du tarif de douanes. Sur les routes 
commerciales qui conduisent en Chine, on a réglementé le trafic et 
assuré la sécurité des caravanes, en levant sur les marchandises des 
droits, qu'on répartit entre les divers chefs, pour leur tenir lieu de 
ceux qu'ils levaient eux-mêmes. Jusqu'ici ces mesures ingénieuses 
n'ont pas sensiblement accru les chiffres. 

On cherche enfin à tirer parti de la richesse que sont les forêts. 
Cela, surtout dans les Etats chans du sud. On a érigé une division 
forestière, constitué des réserves et fermé entièrement certaines 
régions à l'exploitation et au commerce. Le Gouvernement britan- 
nique s'est déclaré propriétaire, à partir de 1901, de tout le bois qui 
proviendra des forêts. Rien ne peut sortir sans son approbation. Il 
marque les arbres à abattre, consent des baux, estampille les billes 
autorisées, etc. Quand, dans une forêt, l'exploitation a coupé le 
nombre de billes déterminé, la forêt est alors fermée pour une 
période. Malheureusement, les fonctionnaires forestiers sont trop 
peu nombreux. Le Gouvernement ne suffit pas à défendre son bien. 
Bien entendu, dans les parties reculées, comme chez les Karens, il 
n'en est pas question; il s'y pratique une exploitation qui est un 
gaspillage. Mais au cœur même du groupe, en plein Etat chan, les 
fraudes ne sont pas facilement réprimées. C'est un chef (Sawbwa) qui 
exporte du teck sans autorisation; on le frappe, s'il est pris, 
d'amende de 10 à 15 000 roupies. Ce sont sur les billes des marques 
qu'on altère ou qu'on appose frauduleusement 1 ; c'est le bois de teck 
qu'on vend avant maturité, etc. Malgré ces détournements, les 
recettes augmentent. Il y a quinze ans, les forêts des Etats chans 
du sud rapportaient quelque 30 000 roupies. Elles en ont rapporté, 
en 1902-3, 120 000, avec des dépenses qui n'étaient que de moitié. 
Ces chiffres grossiront. 



1. Les billes qui doivent flotter sont marquées au marteau. Il y a deux sortes de 
marques : le pass mark, qui signifie que la bille n'a plus rien à payer, et le seizure mark, 
qui signifie : arrêtez la bille, si les intéressés ne paient pas ce qui est dû. Or ce sont 
des procédés constants que d'oblitérer, d'effacer, de surcharger les marques ou de faire 
usage de marteaux pour des aires auxquelles ils ne s'appliquent pas. 



TRIBUS ET CHEFS DE BIRMANIE 241 

On compte sur d'autres ressources encore : du charbon, ou 
plutôt de la lignite, des mines de cuivre et de plomb, certains pro- 
duits tinctoriaux naturels abondants, enfin une agriculture plus 
développée et mieux conduite. Déjà les Anglais se montrent très 
stricts en matière de concessions de terre. Il n'est pas douteux 
que, dès à présent, les tribus et États ne soient plus prospères 
qu'avant leur venue. Peut-être même sont-ils plus heureux. 

Il n'est personne aujourd'hui qui ne sache l'influence des travaux 
publics sur la paix et la prospérité des possessions. A cet égard, les 
Français ont réalisé en vingt ans de gigantesques progrès. Leur poli- 
tique, notamment dans l'Afrique du nord et occidentale, est un 
modèle. Les Anglais en ont, en Inde, donné des exemples, qu'ils ne 
pouvaient se dispenser de suivre dans les Etats chans et les tribus 
incivilisées de Birmanie. A peine y furent-ils établis, qu'ils se 
mirent à construire des lignes télégraphiques, à percer des routes : 
sentiers muletiers ou routes carrossables; à jeter des ponts; à 
élargir les pistes et à les empierrer, etc. Des voies nouvelles et 
pratiques furent ouvertes des Etats chans du sud à ceux du nord 
et, de tous, à la Birmanie. Et partout, à mesure que ces travaux 
s'exécutaient, on constatait qu'il s'ensuivait un développement du 
trafic. 

C'est, en Birmanie, une habitude administrative excellente de 
dresser, pour chaque district, un programme de routes et de che- 
mins. Tous les deux ou trois ans, on le revise, et l'on pense ainsi 
assurer la continuité du plan. Malheureusement, ces programmes 
demeurent trop souvent sur le papier. L'argent fait défaut, l'exécu- 
tion est ajournée, les hommes changent et les conceptions se modi- 
fient. Le programme qui fut originairement dressé pour les Kachins 
du district de Myitkyina était vaste. Il ne fut réalisé que pour partie. 
Même cette partie est considérable. Les routes qu'on y a ouvertes 
sont revenues en moyenne à 3 000 roupies le mille, ponts inclus. 
Elles ne mesurent que 7 pieds de large, et ne sont pas empierrées. 
Le terrain n'a rien coûté. 

Dans des régions où le personnel est si restreint, les agents techni- 
ques font presque entièrement défaut. Ce sont trop souvent les fonc- 
tionnaires de l'ordre politique et administratif qui jouent le rôle 
d'ingénieur. Ils font les alignements, déterminent les niveaux, et 
remettent l'exécution à des employés indigènes. Les ponts sont pour 
la plupart très courts : 4 à 6 mètres; quelques-uns seulement en 
ont 100 à 200 : pour ceux-ci, on avait songé à faire venir des ingé- 
nieurs européens; comme ils eussent coûté trop cher, on les a, ainsi 

l'inde britannique. 16 



242 L'INDE BRITANNIQUE 

que les autres, confiés à des charpentiers birmans, sous la surveil- 
lance d'agents indigènes des travaux publics. 

Après les routes, les chemins de fer. Dans les États chans, il y en a 
un, il y en aura bientôt deux; le premier jusqu'ici s'arrête à Lashio 
et relie les Etats du nord à Mandalay; le second se détachera du 
grand tronc Rangoun-Mandalay et ira jusqu'à Taunggyi, capitale des 
États du sud. Quant aux Kachins, leurs centres principaux, Katha, 
Myitkyina, Bamo sont déjà reliés au reste du monde, soit par la 
voie ferrée, soit par lTraouaddi, qui, l'un et l'autre, descendent 
jusqu'à Rangoun. 

Un procédé où les Anglais, aux Indes, sont passés maîtres, l'irri- 
gation, n'a été jusqu'ici que rarement utilisé en ces régions. Le 
pays s'y prêterait et les frais seraient restreints, mais les habitants 
ne réclament pas encore ce genre de travaux. Tout au plus y peut-on 
compter deux ou trois douzaines de barrages, fort modestes, en tra- 
vers d'un courant. 

Ces divers travaux, le Gouvernement s'efforce de les faire entre- 
prendre et payer par les chefs de chaque État. Pour les y encou- 
rager, il leur fait spontanément remise du tribut annuel qu'ils doivent 
lui verser. C'est un argument qui a sa valeur, et un procédé qui a 
son efficacité. Dans les divers États du sud, on a ainsi réuni des 
sommes annuelles qui s'élèvent à quelque 40 000 roupies. L'agent 
politique de chaque État a l'ordre d'offrir au chef de ces remises de 
tribut. L'argent ainsi obtenu est ou dépensé dans l'année ou mis de 
côté — non sans tentation pour le chef ni péril pour le Trésor, — 
jusqu'à ce qu'il forme le total exigé pour les devis de quelque 
travail important : tel le pont de l'État de Hsipaw, qui coûta 
200000 roupies. Les chefs qui ne veulent pas se plier à cette politique 
de travaux publics n'y gagnent rien : le Gouvernement lève sur eux 
l'intégrité du tribut. 

Des travaux publics, même modestes, sont, en ces régions, des 
entreprises malaisées. Au début, quand les routes manquent encore, 
tous les matériaux doivent être transportés à dos d'homme. Ce qui 
en Europe exigerait une voiture et deux chevaux est la charge 
de cent coolies. Chez les Chins, au début de l'occupation (1890-91), 
le commissariat (intendance) en réquisitionnait 30 000, et les travaux 
publics, 50 000. Le recrutement n'en est pas trop difficile, dès 
qu'ils sont assurés d'être bien traités et payés équitablement. Les 
salaires varient d'un point à l'autre : 6 à 12 annas par jour; la 
moyenne semble être 8 annas (environ 80 centimes). Ailleurs, chez 
les Kachins, ils travaillent quelquefois à la tâche, quelquefois 



TRIBUS ET CHEFS DE BIRMANIE 243 

moyennant des remises d'impôt. On obtient d'eux maintenant 
presque autant de main-d'œuvre qu'on en réclame. Ils ont compris : 
l'avenir impose la régularité du travail et du commerce. Fini de se 
ruer de la montagne sur la plaine : « Donne ce que tu as; tant de 
corbeilles de riz, tant de piment, de l'huile, des bœufs ». Et vite, 
tout ce butin à la montagne. Aujourd'hui les routes ouvrent les 
retraites jadis inaccessibles; la police prévient ou punit. Le temps 
du pillage est passé. Pour vivre, il faut produire et vendre. Et ils se 
résignent à travailler aux routes. 

Il arrive, rarement, que l'habitant refuse le travail, parce qu'il est 
ici paresseux et riche, là, paresseux et sans besoins. On doit alors 
tirer la main-d'œuvre de l'Inde, de l'Assam : des Ouryas ou autres. 
Mais c'est l'exception. Elle tend même à disparaître. La loi du tra- 
vail triomphe partout où le fruit du travail est protégé. 

Les finances des Etats sont ce qu'est leur condition économique. 
Dans les Etats et tribus de Birmanie, on ignorait jusqu'à hier ce 
qu'est un budget. Le chef levait l'impôt coutumier, pressurant ses 
sujets, s'il le pouvait, et tout le produit de l'impôt tombait dans sa 
bourse. Les Anglais ont tâché d'introduire là quelques règles salu- 
taires. Ils ont aboli les impôts qui vexent le contribuable ou 
contrarient la création de la richesse; déterminé un emploi raison- 
nable des sommes levées et sagement limité la liste civile du chef. 
En particulier, ils ont partout exigé un tribut (en moyenne 
de 20 à 30 p. 100 du total) qui fût à la fois un signe extérieur de leur 
souveraineté et un capital soustrait au gaspillage du prince. 

Les impôts varient d'État à État, ou plutôt de population à popu- 
lation; mais peu : ce sont presque partout des droits à! excise ou de 
licence sur les liqueurs et quelques produits des forêts ou des 
mines; des kadaws coutumiers, sorte de centimes additionnels, et le 
thathameda ou household-tax. Ce household-tax a deux aspects : ici, 
il est une taxe sur la famille, quel que soit le nombre de huttes qu'elle 
habite; là, une taxe sur l'habitation, quel que soit le nombre de 
familles qu'elle abrite. Chez les Chans et chez les Kachins de Bamo, 
c'est une taxe sur la famille ; chez les Chins et les Kachins de 
Myitkyina, une taxe sur l'habitation. Le taux en est variable, suivant 
la richesse du pays : chez les Kachins, 2 roupies 8 annas, à 
l'est de l'Iraouaddi, et 5 à l'ouest; chez les Chins, 2 ou 3 roupies. 
Partout, le produit en est toujours infime. 

Les Anglais, pour désireux qu'ils soient d'accroître le rendement 
de l'impôt, prennent, doivent prendre certaines mesures qui le 



244 LINDE BRITANNIQUE 

retardent. Ils suppriment, par exemple, les droits de péage sur les 
routes et les douanes, interdisent le likin l et veillent, autant qu'ils 
peuvent, à ce que les chefs ne rétablissent pas indûment ces impôts 
supprimés. 

Pour ces raisons, le tribut exigé du chef ne saurait être bien 
élevé. J'ai déjà cité quelques chiffres à titre d'exemple. L'ensemble 
des Etats chans du sud a payé, depuis vingt ans, un tribut qui 
n'est pas allé toujours en augmentant. En 1887, tout au commen- 
cement de l'occupation, on en avait fixé le chiffre, arbitrairement 
et sans bases d'évaluation sérieuse, à 315 000 roupies. Il fallut en 
rabattre. Dès 1888, on le ramena à 161000. Dix ans plus tard, en 
1897, il n'était encore que 205 000 roupies. En 1902-3, le Gouver- 
nement local, escomptant les résultats du chemin de fer projeté qui 
devait relier les Etats chans du sud au grand tronc de Birmanie, a 
relevé ces chiffres de 20 à 30 p. 100. C'était excessif. Le chemin de 
fer n'a pas été sanctionné par le Gouvernement de l'Inde; l'enri- 
chissement prévu ne s'est pas produit, en sorte que le tribut est lourd 
et se paie difficilement. En 1907, il a été fixé à 275 000 roupies. 

Les Etats chans du nord, beaucoup moins nombreux, sont plus 
importants; leur tribut est relativement élevé. Un d'entre eux jus- 
qu'ici ne paie rien, Mang-lun; le Gouvernement s'est laissé tromper 
par le Sawbwa, qui a prétexté des dépenses de postes-frontières, les- 
quels n'ont jamais existé. Les quatre autres paient entre eux (période 
de 1897 à 1902) 86 000 roupies et (période de 1903 à 1907) 130 500 rou- 
pies; depuis 1907, 154 000 roupies. Ce n'est pas là toutefois la 
somme qui entre dans les coffres du Gouvernement. Partout il y a 
de Y impayé. De plus, le Gouvernement fait aux chefs — je l'ai déjà 
dit — remise d'une forte fraction de tribut, à la condition que la 
somme en soit affectée à des travaux publics. 

La plupart de ces Etats tribus coûtent au Gouvernement de Bir- 
manie. Certains Etats, comme celui de Momeit, certaines tribus, 
comme les Kachins, ont des recettes égales ou supérieures à 
leurs dépenses. Les autres, Etats chans du sud et du nord, et 
tribus Chins, ne font pas leurs frais. Le Gouvernement ne s'en 
inquiète pas trop. Il dépense, avec mesure, ce qu'il juge utile dans 
les Etats chans, à l'avenir desquels il croit; ailleurs, il laisse faire 
le temps. 

1. Le likin est un droit intérieur, à la frontière de chaque circonscription adminis- 
trative, sur la circulation des marchandises. Il est d'origine chinoise. En Chine, depuis 
près de 50 ans, les nations s'efforcent de supprimer cette entrave au commerce; les 
mandarins ont résisté, mais cèdent peu à peu. 



7. — RESULTATS ET PROGRES. 



Les populations commencent à comprendre ce que c'est que l'Angleterre. — Impres- 
sion favorable; le travail régulier, la paix. 



En tout pays, au bout de vingt années à peine, il serait difficile de 
mesurer le progrès. Ce l'est davantage dans celui-ci, où les Anglais 
sont loin d'avoir appliqué tout leur effort, et n'ont attaché que peu 
de personnel et consacré que peu d'argent à le développer. Et tou- 
tefois, même une si brève période permet de constater que quelque 
chose a été changé et dans le pays et dans ceux qui l'habitent. Bien 
entendu, il importe, pour être équitable, de distinguer entre les 
lieux et les races, et de ne pas comparer certains Etats très peuplés 
et presque civilisés, comme celui de Hsipaw, aux Was, encore impé- 
nétrés et qui en sont jusqu'ici à la guerre habituelle. 

Un premier résultat a été d'imposer à l'esprit des populations la 
notion de ce qu'est le Gouvernement anglais. Pendant des années, 
ils en ignoraient tout. Sa puissance d'abord. Le chef de l'Etat de 
Wuntho, quand il vit les Anglais survenir et les affaires se gâter 
dans l'Etat de Momeit, augurait que cette diversion allait le tirer 
d'embarras. Il souleva son peuple et fut détrôné. Les Chin Hills 
eurent affaire à deux colonnes anglo-indiennes, l'une venue de 
Birmanie et l'autre du Bengale : ils pensèrent que c'étaient là 
deux tribus, momentanément alliées contre eux, mais dont l'al- 
liance, évidemment passagère, ne devait pas les inquiéter. Et ils 
ne crurent pas à une occupation permanente. Durant des siècles, ils 
avaient vécu de raids sur les villages birmans, et dans le mépris de 
cette puissance qui n'avait jamais pu les réduire . Les nouveaux 
venus ne le pourraient pas davantage. Aujourd'hui cette opinion 
doit être autre. 

Au surplus, dès le premier jour, ils ont témoigné n'avoir contre 
les Anglais ou leurs sujets Anglo-Indiens aucune haine de race ou de 
religion. Ils se mêlaient aux cipayes; ils ne semblaient pas devoir 
être entièrement réfractaires à l'action d'un bon gouvernement. Ils 



246 L'INDE BRITANNIQUE 

sont devenus moins méfiants, moins soupçonneux. Ils constatent 
qu'à la présence des Anglais, ils ont gagné plus de sécurité et plus 
de facilités à faire le commerce. C'est là aussi le sentiment des Chans 
et des Kachins. Les sentiers muletiers, les ponts, notamment ces 
ponts suspendus métalliques qui d'un jet franchissent les gros 
affluents de l'Iraouaddy, les étonnent et leur imposent le respect. 
Ceux qui sont proches des plaines ou qui y séjournent pour leurs 
affaires, se rendent compte de l'ordre qui y règne, de la richesse qui 
y grandit. Ils laissent là leur costume pour celui des Birmans, et 
quelques-uns, même les étoffes de coton pour la soie. Ils prennent 
conscience d'obligations et de devoirs nouveaux. Spontanément ils 
viennent verser leur tribut. Ceux des monts n'en sont pas là encore. 
Leur esprit ne s'est pas ouvert, ni leur humeur assouplie. Ils 
attendent qu'on vienne à eux ; et c'est ce que fait le Civil Officer, 
qui les visite et, des semaines entières, circule à travers leurs villages. 

D'autre part, ils Aboient de nouveaux venus s'établir sur leur ter- 
ritoire; des gens d'au delà la frontière, qui la franchissent et deman- 
dent la protection d'un gouvernement régulier. Ils constatent même 
que des agriculteurs du pays voisin y abandonnent des terres plus 
fertiles ; ils comprennent que la sécurité du travail et du profit est de 
plus de prix même que la fertilité du sol *. 

Ce qu'ils n'arrivent pas encore à comprendre, c'est que leurs congé- 
nères demeurés hors de la règle britannique, en Chine ou ailleurs, 
échappent à la contrainte qu'elle impose d'ordre et de discipline, et 
qu'ils peuvent encore, à leur guise, attaquer et razzier. Mais une 
expérience, promptement acquise, leur apporte d'encourageantes 
comparaisons. Ils se soumettent, travaillent, acquittent l'impôt et, 
comme dans les contes moraux, vivent en paix et ont beaucoup 
d'enfants. C'est une conclusion que les Anglais peuvent porter à 
leur actif. 

1. Ce n'est pas que ces terres soient infertiles. Elles ont devant elles un bel avenir agri- 
cole. Les Anglais y comptent si bien que, dès maintenant, ils sont avares de la terre 
et mettent aux concessions dans les États chans des conditions sévères : 

1° Les demandeurs en concession devront faire preuve : 

a) de leur intention, du but qu'ils poursuivent; 

6) des capitaux qu'ils ont pour en tirer parti. 

2° Nulle concession ne sera donnée dans un but de spéculation, mais seulement pour 
l'usage personnel des demandeurs et de leurs employés. 

3° Ces concessions ne seront jamais de plus de 100 acres (40 hectares), sauf recours au 
Chief Commissioner. 

4° Réserve faite des droits du Gouvernement sur les mines. 



CHAPITRE III 

LES CLASSES AGRICOLES ET LA PROPRIÉTÉ 
FONCIÈRE 



Après les princes et les chefs, il est une classe de la population 
dont les Anglais devaient surtout s'efforcer de garder ou de conquérir 
la sympathie, c'est la classe agricole. L'agriculture occupe dans 
l'Inde un personnel innombrable; elle y est de beaucoup la plus 
grande industrie ; que cette industrie fût prospère, il est évident que 
ce devait être là une des préoccupations du Gouvernement britan- 
nique. Mais, dans la période sociologique où en est ce pays, c'est 
moins encore de s'enrichir qu'il s'agit pour l'agriculteur indien 
que de vivre. La grande, la moyenne et la petite propriété à cet égard 
ont presque les mêmes besoins et les mêmes inquiétudes. Aucune 
n'ose espérer — sauf exceptions — arriver, par la terre et le travail 
qu'elle y appliquera, à la fortune; tout au plus à l'aisance. Le plus 
grand nombre ambitionne moins encore : ne pas mourir de faim. 
Et, comme le paysan français, il s'en croit garanti, s'il est sûr de 
garder sa terre. En sorte que pour l'immense majorité des agricul- 
teurs indiens, le problème de l'agriculture prospère débute d'abord 
par une question de propriété assurée ou tout au moins de possession 
aussi sûre que la propriété elle-même. 

Or il y a là une cause d'anxiété pour la politique indigène dans 
l'Inde. 

Depuis près d'un demi-siècle, en effet, le Gouvernement de l'Inde 
voit lentement monter sur son horizon tout un ensemble de faits qui 
l'inquiètent. Des fractions de la population indigène, considérables 
et par le nombre et par le rôle social, sont en passe d'être soit 
dépouillées de la terre dont elles avaient la propriété ou la possession 
traditionnelle, soit réduites à ne plus l'occuper que dans des condi- 



248 L'INDE BRITANNIQUE 

tions incertaines ou onéreuses. Elles sont menacées dans leurs droits 
séculaires par des classes nouvelles, dont la prospérité et l'impor- 
tance ne datent au plus que de quarante ou cinquante ans et sont 
la conséquence des transformations économiques et juridiques qui 
ont accompagné le développement progressif dans l'Inde de l'admi- 
nistration anglaise. Le Gouvernement, longtemps aveugle, a fini 
par être forcé d'ouvrir les yeux : il connaît le mal; il en com- 
prend la gravité; il s'efforce, depuis une trentaine d'années, de 
l'enrayer. 

Je vais tâcher d'exposer et ce mal et les remèdes essayés, aussi 
brièvement et exactement que possible. Je dois déclarer, toutefois, 
que l'Inde est un pays si vaste et formé de parties si différentes que 
toute tentative d'en décrire, en peu de mots, les phénomènes et les 
institutions est condamnée, ou par la brièveté même ou par une 
imprudente généralisation, au vague ou à l'inexactitude. Le lecteur 
devra toujours se souvenir que l'Inde est un monde : ce qu'on énonce 
d'un district ou d'une province peut n'être pas vrai de la province ou 
du district voisin. 



§ 1. — LE DROIT DE PROPRIETE DANS L'INDE. 
DANGERS ET REMÈDES. 

Différents types de village; propriété foncière; comment les Anglais l'ont comprise; 
le crédit : les usuriers et leurs opérations; propriétaires et tenanciers. 

Celui qui parcourt l'Inde, non pas le voyageur haletant à qui les 
rapides même paraissent trop lents, mais l'homme d'étude, celui, 
par exemple, qui accompagne en ses tournées le Collector (sorte 
de préfet), rencontre, fut-ce dans une même province, dans le 
Bengale, par exemple, deux formes nettement tranchées de pro- 
priété rurale : ici, dans la partie orientale du Bengale, des domaines 
isolés, appartenant à un seul, et là, dans le Bihar, des villages. La 
France elle-même — tous les sociologues le savent — offre un sem- 
blable contraste. 

Le village, de quelque nom qu'on l'appelle à travers l'Inde, est 
une petite république : des habitants, les uns, de beaucoup les plus 
nombreux, cultivateurs; les autres, marchands, artisans, fonction- 
naires, serviteurs du village ; un ensemble de cultures contiguës, des 
champs bornés par des marques fixes et enclos, comme par un mur, 
de levées de terre, hautes d'un pied, qui retiennent l'eau durant les 
périodes d'irrigation; un ou plusieurs groupes d'habitations, huttes 
ou chaumières; une mare commune, un cimetière, un temple et 
souvent des fétiches révérés : arbres ou rochers ; un parc à bétail, 
et un communal, pâturage ou brousse. De tout cela, le périmètre a 
été exactement déterminé et la superficie mesurée; la propriété en 
repose sur des titres incontestables, à l'encontre des prétentions des 
villages voisins *. 

Ces villages sont de deux sortes. Dans l'un, chacun des habitants 
possède en propre son domaine, défriché, hérité ou acheté : il le cul- 
tive à son gré; il n'en partage le produit avec personne, et est, dans 

1. T .a superficie moyenne d'un village varie de province à province : au Pendjab, 
environ 900 acres (1 acre = 40 ares et demi); dans les Provinces Centrales, 1,300 acres; 
dans les Provinces-Unies, mieux cultivées et plus peuplées, 600 acres, etc. 



250 L'INDE BRITANNIQUE 

la limite variable de l'étendue et de la fertilité des portions cultivées 
de ce domaine, seul responsable envers l'État d'une certaine somme 
d'impôt. Chacun aussi a la jouissance, avec les autres, du communal 
et peut y paître ses bœufs ou y couper de menu bois. Mais ces habi- 
tants n'ont, sauf cela, rien de commun entre eux ; ils ne sont pas soli- 
daires; ils ne prétendent à aucun droit éminent ni sur les diverses 
parcelles appropriées, ni sur le communal. Les parts individuelles 
sont entièrement à celui qui les possède et les cultive; le communal 
est à tous, mais il n'est à personne en particulier. Ce type de 
village est ce qu'on appelle un village de paysans-propriétaires- 
cultivateurs, de ryots : suivant le terme indien, un ryotwari-village. 
Ce village de ryots, probablement la forme la plus ancienne de vil- 
lage, a dû être autrefois fondé par quelque tribu, par quelque clan 
conduit par son chef, ou, sans même évoquer nécessairement l'idée 
de clan ou de tribu, par des hommes que le hasard aura groupés et 
associés et que le lieu aura tentés. Ils y ont planté leur tente, — que 
remplace bientôt la hutte en branchages ou la cabane en torchis — 
avec l'intention de demander à la culture les ressources qu'ils deman- 
daient auparavant à l'industrie pastorale. Ils ont délimité leurs lots 
respectifs, et, s'il y a lieu, élu un chef, le headman, pour décider 
entre eux, dans leurs conflits ou leurs discussions d'intérêts, ou peut- 
être pour procéder, à l'occasion, à de nouvelles attributions de terres. 
Plus tard, quand, parmi eux ou autour d'eux, les circonstances auront 
créé le besoin de cet organisme que nous appelons Etat, cet Etat, 
ordinairement, jugera bon d'utiliser ce chef comme intermédiaire 
entre lui et ce groupement de propriétaires; il le prendra à son ser- 
vice; il le paiera, il rendra sa fonction héréditaire : c'est bien ce que 
nous voyons dans les villages actuels de paysans-propriétaires-culti- 
vateurs, villages de ryots, les ryotwari-villages . 

Le second type de village n'a pas physiquement un autre aspect 
que le premier. Même apparence : des maisons, des champs, un com- 
munal, terrain de pâturage ou d'affouage, une mare, un verger, un 
parc à bétail, etc. Mais si vous vous enquérez des relations mutuelles 
des habitants, vous voyez que tous ne sont pas égaux entre eux. 
Ce n'est plus un groupe de cultivateurs, dont chacun a ses droits 
distincts et indépendants. Certains se prétendent propriétaires, non 
seulement du champ qu'ils cultivent, mais de la mare, du parc, du 
communal et des terres du village, occupées ou désertes, cultivées 
ou incultes. Tout cela est à eux, en leur qualité prétendue de des- 
cendants d'un ancêtre commun, à qui tout cela jadis avait appartenu. 
Ils ont succédé à ses titres, plus ou moins réguliers : dons du prince, 



LES CLASSES AGRICOLES ET LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE 251 

appropriation spontanée d'un domaine lors de l'émiettement d'un 
État en décadence, usurpations de fonctionnaires (fermiers de l'impôt) 
sur des gouvernements faibles, etc., etc. 

A la vérité, sur ce domaine de leur ancêtre, on ne les rencontre 
pas seuls : ils y ont laissé pénétrer des étrangers, à qui ils ont con- 
cédé le droit de cultiver chacun un lot de terres, et d'user de la mare, 
du communal, etc. Mais ces étrangers ne sont, à leur égard, que des 
tenants, des tenanciers, qui, pour occuper ces terres, paient à l'Etat, 
par leur intermédiaire à eux propriétaires responsables, une part 
proportionnelle d'impôts, et au village, des redevances. De ces 
tenanciers, les uns résident hors du village, sortes de journaliers aux 
droits temporaires et révocables, tout au plus tenants at will (tenan- 
ciers sans bail); les autres sont fixés sur le village même dont ils 
font partie intégrante et y possèdent des droits permanents et trans- 
férables, en vertu d'arrangements consacrés par l'usage et, de nos 
jours, constatés par écrit. En face de ces tenanciers, de ces occu- 
pants, simples possesseurs, seuls demeurent propriétaires les des- 
cendants de l'ancien maître du domaine. Les premiers de ces descen- 
dants ont eu beau se tailler dans le domaine chacun leur part 
individuelle, et, de génération en génération, le partage des biens, 
habituel à ces classes sociales, a eu beau accroître la division; leurs 
familles n'en continuent pas moins à demeurer associées. Elles for- 
ment une communauté (joint community) . Elles n'ont pas, comme 
les villages de ryots, un chef de village reconnu; elles sont repré- 
sentées par un conseil, ordinairement de cinq membres, d'où son 
nom de panchayat 1 . Si toutefois il arrive de rencontrer, parmi quel- 
qu'un de ces villages de propriétaires associés, un chef (headman) 
comme dans les villages de ryots, c'est que, plus ou moins récem- 
ment, le Gouvernement, constatant que la gestion y était défectueuse, 
aura supprimé le panchayat et nommé d'autorité un agent admi- 
nistratif, un lambardar, mot d'origine anglaise (déformation de 
number) qui signifie : membre de la communauté, un des co-par- 
ticipants, mis à part sur le registre du Collector. 

Ce second type de village s'appelle zamindari-village, joint-village, 
village de propriétaires indivis. 

Le ryotwari-village est la forme non pas exclusive, mais la plus 
fréquente dans les provinces de Madras, de Bombay, et de Birmanie. 
Le zamindari-village se rencontrait surtout dans les Provinces-Unies, 
le Pendjab et la Province-Frontière du nord-ouest, démembrement 

1. Panch, ithtt, cinq. 



252 L'INDE BRITANNIQUE 

récent du Pendjab. Mais même là, les mœurs, peu à peu, se sont 
modifiées; les habitants ont souhaité sortir de l'indivision et d'une 
solidarité gênante; l'action de l'administration et des lois britanniques 
les ont insensiblement poussés à l'individualisme; en sorte que de 
cette étroite association de jadis entre membres d'une même famille 
il ne reste plus aujourd'hui que peu de chose. Le Gouvernement fait 
bien des efforts tardifs pour la maintenir ou la reconstituer; notam- 
ment, il ne permet plus de répudier la solidarité que dans des circon- 
stances spéciales, à l'époque des revisions périodiques de l'impôt 
(assessment). Mais ce qui est détruit ne peut plus revivre ; la disparition 
des anciens usages s'accélère ; le village de familles associées {joint- 
family) subsiste encore au Pendjab et dans les Provinces-Unies; 
mais il y a subi des altérations très profondes que nous dirons. 

Quand ont apparu dans l'histoire de l'Inde ces villages d'un et 
d'autre type, ces village communities, comme on les appelle? Ce n'est 
pas ici le lieu d'édifier une théorie, plus ou moins contestable, sur les 
origines de la propriété et les formes qu'elle a revêtues jadis dans 
l'Inde. Toutefois, il n'est pas inutile de nous enquérir de l'ancienneté 
de cette propriété individuelle, que nous venons de constater dans ces 
villages; c'est, on va le voir, un problème historique qui garde encore 
de l'intérêt. 

A interpréter les documents, tels que, par exemple, les lois de 
Manou, on peut penser que l'antiquité hindoue a connu la propriété 
individuelle jusque dans les villages de familles associées. Le droit 
de primogéniture, qui en contrarie le développement, n'était appli- 
qué que chez les princes et même pas chez tous, comme les Anglais 
l'ont vu et le voient encore, par exemple, dans le Kathiavar; et le 
partage habituel, par parts égales, n'a pu manquer de créer des droits 
individuels sur la propriété et sur les démembrements de cette pro- 
priété. Mais ces droits individuels ont-ils eu alors toute l'étendue que 
nous leur reconnaissons aujourd'hui? 

Les mots « droit de propriété » ont pour les Occidentaux un sens 
bien net. Ils impliquent le pouvoir conféré à un individu ou à un 
groupe d'individus de jouir, par exemple, d'une certaine quantité de 
terre et d'en disposer à son gré, de l'exploiter, de l'aliéner, de l'hy- 
pothéquer. Les temps dont nous parlons ont-ils connu une pareille 
conception? Il n'est pas interdit de le croire. Dans les villages des 
types que nous venons de décrire, les paysans propriétaires-culti- 
vateurs et même les membres associés de la même famille semblent 
avoir pu consentir des échanges et des ventes, soit entre eux, soit 
même à des étrangers; et, si les textes n'induisent pas en erreur ceux 



LES CLASSES AGRICOLES ET LA PROPRIÉTÉ FONCIERE 253 

qui les ont interprétés, on aurait, dès le temps de Manu et peut-être 
même avant lui, rencontré, sur un même domaine tous les facteurs 
de la vie agricole d'aujourd'hui : ici, des propriétaires et, au-dessous 
d'eux, des tenanciers avec des droits variés, les uns ayant un droit 
d'occupation (ce qu'on dénomme aujourd'hui occupancy right) con- 
staté, renouvelable et transférable, les autres, simples tenants al will, 
tenanciers expulsables d'année en année, et là, des ryots reconnus 
propriétaires de leurs terres, sous condition toutefois de prester 
chaque année à l'Etat une certaine partie du produit de ces terres. 

Voilà ce que, dans une école autorisée, on croit qui a existé fort 
anciennement, du temps de la période hindoue. Mais, dans les âges 
suivants et, surtout durant la période d'abord de conquête puis de 
désagrégation musulmane, les juristes musulmans et quelques-uns 
des commentateurs anglais qui les ont suivis ont lancé une théorie 
différente. 

A leur opinion, toute propriété de la terre réside dans le Gou- 
vernement. Le landholder de fait n'aurait que le droit de cultiver 
et de prélever sur la récolte de quoi vivre, lui et les siens, et semer 
à nouveau, à charge de remettre au gouvernement le reste. Pour 
passer de cette conception à la pratique d'aujourd'hui, voici quelle 
semble avoir été l'évolution des faits : 

1° Depuis les temps les plus anciennement connus, l'Etat a perçu 
en nature une part des produits du sol, part qui, suivant les lois de 
Manu, peut avoir varié du douzième au quart. 

2° Parfois les souverains indigènes faisaient des dons gracieux à 
des parents, à des courtisans, à ceux qui leur avaient rendu service, 
ou créaient des fondations religieuses, et leurs dons consistaient en 
tout ou partie de ce qui constituait la part de l'Etat dans le revenu 
d'un ou plusieurs villages. 

3° Quand il venait à manquer d'argent, le roi donnait à bail le 
droit de percevoir les redevances d'Etat. 

4° Dans les périodes de conquête, telles que celles qui marquèrent 
l'établissement des premiers rois musulmans, il se produisit, sur 
une vaste échelle, une aliénation des droits de l'Etat, en ce qui con- 
cerne le produit de la terre. Ces droits étaient libéralement aban- 
donnés aux chefs des invasions heureuses; ou encore c'étaient ces 
chefs qui spontanément s'en emparaient, durant les crises d'anarchie 
locale qui accompagnent toujours l'établissement d'un nouveau 
régime. 

5° Plus les temps étaient anarchiques ou plus grands les besoins 
d'argent de l'État, et plus lourd était le montant exigé du cultivateur, 



254 L INDE BRITANNIQUE 

par l'Etat, ou par ses donataires, ou par leurs ayants-droit, jusqu'à 
ne lui laisser plus que juste de quoi vivre. 

6° C'est là l'état de choses qui prévalut dans l'Inde avant la conquête 
mogole. Akbar, le plus grand des empereurs mogols, réduisit et 
allégea la part que l'Etat prétend sur le produit et la convertit géné- 
ralement en paiements en espèces. Grâce à quoi, l'Etat devint créan- 
cier d'une somme fixe, au lieu de rester un copartageant de fait 
dans le rendement de la récolte. 

7° Lors de la chute de l'empire mogol après Aurengzeb, on passa 
par la même série de mesures si critiquables qui viennent d'être 
décrites : transfert par l'Etat de ses droits à des traitants ou à des 
donataires concessionnaires qui ont su le contraindre ou le duper 
sous des rois faibles; taux des redevances qui ne cesse de monter; 
propriété violemment transférée à de nouveaux maîtres dans l'anar- 
chie générale qui prévaut avant la conquête britannique. 

8° Et voici la situation que les Anglais trouvèrent à leur arrivée : 
celui qui en fait cultivait la terre n'avait pas, à l'ordinaire, le droit 
de retenir de la récolte plus qu'il n'en faut pour vivre; le reste 
tombait dans les coffres de l'État ou de ses représentants, légitimes 
ou non. Parfois même cette part de famine était confisquée, la récolte 
entière saisie; le guerrier, plus puissant, n'hésitait pas à évincer son 
faible voisin, le cultivateur. 

Envisageant alors l'histoire foncière de l'Inde telle qu'elle se vivait 
sous leurs yeux, il n'est pas étonnant que quelques fonctionnaires 
anglais en aient conclu que celui qui occupe la terre n'a pas, et n'a 
jamais eu d'autre droit sur le produit du sol que ce que l'Etat vent 
bien lui concéder. 

Pour l'affirmation de leurs droits, notamment pour la perception 
de l'impôt, les empereurs mogols et leurs cessionnaires n'avaient 
pas la même attitude envers tous les propriétaires. Il en était qu'il 
n'aimait pas approcher : tel rajah et nabab héréditaire, par exemple, 
ou encore des personnages qui avaient obtenu des concessions pour 
services rendus au souverain; l'Etat ne s'immisçait ni dans leurs 
affaires, ni dans leurs rapports avec leurs fermiers ou cultivateurs. 
Ailleurs, c'étaient de vastes domaines, qui se trouvaient aux mains 
de sous-feudataires ou de talukdars : ici non plus, l'Etat n'entrait 
pas en rapports avec le talukdar ou avec le tenancier; il réclamait 
son dû directement au propriétaire titulaire. Il trouvait son entre- 
mise commode. Là enfin où il n'existait pas de grands domaines 
relevant d'un unique propriétaire, les gouvernements indigènes dési- 
gnaient des traitants, qu'ils rendaient responsables de la levée des 



LES CLASSES AGRICOLES ET LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE 255 

redevances dues par les paysans, moyennant une indemnité, environ 
10 p. 100 de ce qu'ils levaient. Ces situations de perceptions de 
l'impôt étaient lucratives. On y trouvait abondance de candidats, 
qui, comme il arrive en Orient, s'efforçaient de les rendre hérédi- 
taires et souvent y réussissaient. 

Tel était l'état des choses quand les Anglais, en 1765, prirent en 
mains l'administration du Bengale. Ils arrivaient impatients de 
grossir leurs ressources et défiants de l'intégrité de ces agents de 
l'impôt. Mais ils se gardèrent de tout bouleverser : ici ils maintinrent 
en fonctions les traitants habituels, là ils en instituèrent d'autres, 
tous avec des contrats moins longs. Les choses allèrent ainsi, 
jusqu'en 1786, assez médiocrement : c'étaient de perpétuelles 
chasses à la fraude, des remaniements fréquents dans l'assiette des 
redevances. Aussi les directeurs de la Compagnie, lassés de tant 
d'ennuis, recommandèrent à leur nouveau gouverneur général, 
lord Cornwallis, de chercher à ces redevances (land-revenue) une 
assiette désormais plus stable. C'est ce qu'il tenta de réaliser par un 
arrangement définitif conclu avec les classes agricoles du Bengale : 
le fameux permanent seulement de 1793. 

Avant de le signer, lord Cornwallis avait ordonné une enquête 
sur les droits respectifs des parties intéressées. Cette enquête dura 
trois années. Elle était difficile et délicate. Les administrateurs 
anglais, très peu nombreux alors, ne parlaient pas aussi bien qu'au- 
jourd'hui la langue du pays. Ils n'en connaissaient que superficiel- 
lement les institutions et les mœurs. Or, ce qu'ils voyaient à la 
surface était bien fait pour les induire en erreur. Tous ces rajahs, 
d'origine ancienne ou récente, tous ces traitants de l'impôt, soit 
fonctionnaires héréditaires du temps des Mogols, soit nouveaux 
venus, s'intitulaient, quelques-uns à bon droit, et le plus grand 
nombre sans droit, Zamindars, ce qui, dans la langue du pays, 
revient à ceci : qui tient des terres, landholder, et qu'on traduisait, 
en présence des faits apparents, par propriétaire, landlord. Zamin- 
dars, c'était leur nom générique, accepté. Le Bengale, à première 
vue, semblait donc un pays tout de grands domaines, avec en haut 
des propriétaires et en bas des tenanciers. 

Or, les fonctionnaires anglais de l'époque, au moins beaucoup 
d'entre eux, étaient des fils de la landed gentry, des gentilshommes 
campagnards. De régime foncier, ils ne connaissaient que celui de 
l'Angleterre : des terres possédées en propre par une classe qui vit 
sur ses biens et de ses biens; au-dessus d'elle, l'Etat ou quelque 
organisme public, qui a droit de lever l'impôt [taxes ou rates) ; au- 



256 L'INDE BRITANNIQUE 

dessous d'elle, les fermiers et les journaliers qui cultivent. Que ces 
Zamindars du Bengale, qu'ils voyaient agir comme propriétaires ne 
fussent pas pleins propriétaires, que le propriétaire final fût l'Etat, en 
tant que représentant des intérêts généraux de la communauté, et que 
nul que lui ne fût propriétaire, cela ne put leur passer par l'esprit. 
Rencontrant sur place des personnages de diverses catégories, qui 
tous avaient les apparences de propriétaires, ils ne purent imaginer 
que certains d'entre eux, les plus nombreux de beaucoup, n'étaient, 
à l'égard de l'Etat, que des percepteurs de l'impôt : ils se fièrent à ces 
apparences et leur reconnurent sur des terres, qui de fait étaient à 
l'Etat, des droits de pleine propriété, sous réserve de l'impôt, ou 
plutôt du land-revenue . Plus loin nous verrons comment et de quelles 
manières variables fut réglée cette question du land-revenue dû à 
l'État (avec son contre-coup naturel sur les rentes dues au proprié- 
taire). 

Quant aux véritables cultivateurs de ces terres, à ceux qui étaient 
et jusqu'alors avaient été tenanciers directs de l'Etat, ils les consi- 
dérèrent comme ayant été toujours les tenanciers de leurs égaux de 
jadis, de ceux-là mêmes qu'ils venaient, de leur grâce, d'élever au 
rang de propriétaires. Partant, ils ne se crurent pas autorisés (au 
moins à cette date) à régler, avec quelque détail, les relations entre 
ces propriétaires et eux. Il les laissèrent, durant bien des années, à 
peu près soumis à la loi générale de l'offre et de la demande et à la 
loi commune des contrats. Telle fut l'organisation qui prévalut dans 
le Bengale, dans une partie de Madras et d'Assam, et dans la divi- 
sion de Bénarès des Provinces-Unies. 

Dans les autres provinces, l'organisation de la propriété et de la 
perception de l'impôt avait été, du temps des Mogols, un peu diffé- 
rente. L'action du conquérant s'y était moins fait sentir. Les 
cultivateurs n'avaient point été dépouillés de la propriété de leurs 
terres; la confusion commise au Bengale fut donc évitée. Mais le 
résultat final fut le même : l'Etat spontanément renonça à ses droits 
de propriété. Cette fois, ce fut ordinairement la masse des paysans 
cultivateurs 1 qui, aux yeux des Anglais, passa pour avoir été tou- 
jours propriétaire; et ce qui, au Bengale, avait été fait pour les 
grands Zamindars, le fut ici pour les paysans. On les déclara pro- 
priétaires, sous réserve de la part de l'Etat dans le produit de la 
terre. Cette part ne fut point, comme au Bengale, fixée à perpé- 
tuité par un permanent seulement, elle put varier, de période en 

1. Cela toutefois ne fut pas incompatible avec l'existence de grands propriétaires, comme 
les grands Talukdars d'Oude. 



LES CLASSES AGRICOLES ET LA PROPRIETE FONCIERE 257 

période, grâce à des évaluations périodiques. L'Etat eut, au reste, 
dans ces provinces comme ailleurs, des intermédiaires ou percep- 
teurs de l'impôt, mais de bonne heure il en fît de simples fonction- 
naires, et se trouva ainsi face à face soit avec le ryot, dans la pro- 
vince de Bombay et dans une partie de celle de Madras, soit avec 
la communauté de village, comme dans l'Inde du nord. 

Dans les Provinces Centrales, où la pénétration eut lieu beaucoup 
plus tard, le malguzar (nom qu'on donne à l'agent chargé de verser 
l'impôt) garda plus longtemps son rôle d'intermédiaire entre les 
tenanciers et l'État. Dans certains districts, il parvint même à 
l'élargir, il s'éleva au rang de propriétaire, si bien que là, comme au 
Bengale, il fallut plus tard faire une tenancy law, pour régler les 
rapports entre lui et les tenanciers. Je dirai plus loin ce que devint 
l'organisation de la propriété au Pendjab. 

Ainsi, on le voit, du régime des Mogols à celui des Anglais, 
l'évolution (qui prit un siècle) était bien nette. Là où les Mogols 
n'avaient admis que des tenanciers occupant le sol au nom de l'État 
propriétaire, le Gouvernement anglais, lui, a reconnu ou créé des 
propriétaires. Zamindars\ malguzar 's, ryots, familles associées, tous 
sont propriétaires, sous cette double réserve qu'ils doivent à l'État 
une part du produit de la terre (land-revenue) et que, faute de la 
verser exactement, ils peuvent être évincés. 

Et cependant, malgré ces droits de propriété reconnus ou conférés 
à des particuliers, le Gouvernement anglais s'intitule encore aujour- 
d'hui universal landlord. Cela n'a plus guère d'intérêt pratique, 
puisque l'occupant a tous les droits d'un propriétaire et qu'il peut 
vendre sa terre, l'hypothéquer, faire défricher par des tenanciers 
les terrains contigus demeurés incultes, élever, dans la mesure que 
tolère la tenancy law, le fermage que les tenanciers ont à lui payer, 
et qu'enfin, s'il vient à être exproprié pour cause d'utilité publique, 
il a droit à une indemnité. Il est donc bien nettement propriétaire. 

Toutefois le Gouvernement, universal landlord, garde encore les 
droits suivants : 

Zamindar signifie aujourd'hui propriétaire. Mais non pas nécessairement grand 
propriétaire. Au Bengale, à cause dés grands domaines, on a pris l'habitude de consi- 
dérer un Zamindar comme un homme riche. Mais au Pendjab, on entend très bien un 
homme en haillons répondre : « Je suis un pauvre homme, je suis un Zamindar ». 

Aujourd'hui, au Bengale, le Zamindar a avec le Gouvernement les relations suivantes : 
il lève lui-même sur ses tenanciers, sans aucune intervention d'un agent du fisc, l'impôt 
foncier, le land-revenue, aux termes du permanent seulement, et le verse à l'État. De plus, 
il doit personnellement à l'État, sur l'ensemble de ses fermages (rental), un impôt de 
1 anna par roupie (1/16) à titre de cess, sorte de centimes additionnels, pour les besoins 
locaux, et cela qu'il ait ou non pu toucher ses fermages (sécheresse, disette, etc.). 

l'inde britannique. 17 



258 L'INDE BRITANNIQUE 

1° Il est en principe propriétaire de toute terre inoccupée (waste 
and unoccupied*). Si, par des travaux d'irrigation ou autres, il rend 
un territoire fertile et productif (Sind et Pendjab), il est maître de ne 
conférer aux cultivateurs qui s'y viennent fixer (colonies de cultiva- 
teurs fixés sur les terres irriguées par les canaux du Chénab et du 
Jamrao), et, en fait, il ne confère désormais qu'un droit d'occupa- 
tion de la terre (occupancy right), au lieu du droit de pleine pro- 
priété ; 

2° Il prétend un droit d'hypothèque sur toute terre qui doit le 
land-revenue, ce qui lui permet de faire passer sa créance (impôt) 
avant celles de tout autre créancier ; 

3° Il se considère comme chargé d'un droit moral de surveillance 
et de protection sur l'agriculture, avec le devoir de prévoir et de 
réglementer tout ce qui peut l'intéresser; la famine et les moyens de 
la combattre; les relations des Zamindavs et leurs tenanciers (ce qui 
est l'origine des tenancy laws); ses propres relations avec les culti- 
vateurs, débiteurs de l'impôt, en sorte qu'il peut, sauf bien entendu 
dans les estâtes qui ont été permanently settled, reviser, ordinairement 
tous les trente ans, le land-revenue, le relever, l'abaisser, et, chaque 
année, accorder, s'il le juge bon, un délai pour le payer ou une 
remise totale ou partielle. 

Quand on mesure les pouvoirs que ces divers droits laissent 
encore au gouvernement, on s'aperçoit que la propriété reconnue 
par les Anglais aux Zamindars et aux ryots n'avait pas, après tout, 
entraîné une transformation bien profonde, et les conséquences en 
eussent probablement été modestes, si les Anglais n'avaient pas 
poussé plus avant. Mais deux ordres de faits ont surgi qui, les uns 
tout de suite, les autres plus tard, ont attiré leur attention et les ont 
obligés à surveiller et bientôt même à modifier de temps en temps 
leur législation première. 

Tous ces « propriétaires », quelle que fût leur origine, si les 
Anglais avaient maintenu l'ancienne théorie musulmane, n'auraient 
reçu qu'une propriété incomplète. L'Etat eût gardé le domaine 
éminent et se fût réservé et leur eût refusé, à eux, le pouvoir 
d'aliéner. (C'est ce qu'il vient de faire dans les colonies agricoles du 
Pendjab et du Sind.) Non seulement cette réserve ne fut pas stipulée, 

1. Non pas toutefois à l'égard des estâtes de Zamindari tenure, qui ont été soumis 
(voyez plus loin) au permanent seulement. Dans ces estâtes, c'est le Zamindar qui retire 
l'entier bénéfice du défrichement. Dans les estâtes soumis à un impôt (land-revenue) révi- 
sable par période (temporary seulement), si de la terre vient à être défrichée, le Gouver- 
nement peut, lors de la prochaine revision du land-revenue qui suit le défrichement, 
exiger désormais sa part dans cet accroissement. 



LES CLASSES AGRICOLES ET LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE 259 

mais les agents du Gouvernement reconnurent aux propriétaires le 
pouvoir de disposition, comme le corollaire obligé de leur droit de 
propriété. Et cela dans toutes les provinces, les unes après les 
autres; à tous les propriétaires, aux Zamindars comme aux ryots, 
comme aux familles associées. Et le Gouvernement non seulement 
n'y voyait aucun mal, mais il se flattait d'apporter ainsi à ses sujets 
indigènes un bien inestimable. 

Malheureusement, il connaissait imparfaitement les populations à 
qui il avait affaire. Grands ou petits propriétaires, les habitants de 
l'Inde sont imprévoyants et soumis à des charges lourdes, parfois 
même écrasantes. Il y a les dépenses, en quelque sorte rituelles, des 
naissances, des fiançailles, des mariages et des funérailles; il y a 
l'acceptation obligatoire des dettes du père; il y a les sécheresses et 
les famines et enfin un système rigide d'impôt. 

Cet impôt ou plutôt ce land-revenue, comme les Anglais veulent 
qu'on l'appelle *, n'a, en effet, sauf depuis quelques années, aucune 
souplesse. Il n'est pas un prélèvement sur le produit réel de la terre, 
variable avec l'importance de la récolte. Il est un abonnement, une 
moyenne, une somme fixe exigible chaque année à date certaine, 
que la terre ait produit ou non 2 . 

Avec toutes ces charges, l'Indien, musulman ou hindou, n'est pas 
sûr, au cours de l'année, d'avoir des récoltes, mais il est sûr d'avoir 
des dépenses. Pour y faire face, l'idée ne lui vient pas d'économiser 
d'une année sur l'autre. Avant l'ère actuelle de paix et de sécurité, 
elle ne pouvait pas lui venir. A moins d'un miracle de prévoyance, 
on n'économise guère dans un pays où la prospérité est si peu sûre, 
et où tantôt la force et tantôt la ruse menace de vous dépouiller en 
une heure du bien amassé en un an. On vit au jour le jour, et pour 
avoir de l'argent à l'échéance, on s'adresse au prêteur, à l'usurier. 

Le prêteur est une des figures du village, de chaque village 
indien; c'est un type. Je n'aurai ici à signaler que le mal qu'il fait. 
Mais il faut qu'on sache qu'il fait aussi beaucoup de bien. Il rend 
des services indispensables. Avant longtemps, on ne peut pas 
imaginer un village indien sans prêteur, sans money lender. 



1. Ce que nous appelons impôt foncier, les Anglais tiennent à l'appeler land-revenue. Ils 
sont propriétaires et les cultivateurs leur paient le revenu de la terre, le fermage. Ce 
n'est ni un impôt, puisqu'ils sont ou se prétendent propriétaires, ni un métayage, puis- 
qu'ils l'exigent même les années où la terre n'a rien produit. Toutefois, la pratique 
actuelle incline à le transformer en métayage, puisqu'elle tend, à en faire varier le 
montant avec l'importance de la récolte constatée. 

2. Sous réserve toutefois des délais accordés pour le paiement ou des remises totales 
ou partielles de l'impôt. 



260 L'INDE BRITANNIQUE 

C'est ordinairement un marchand de grains, un épicier, qui fait 
double opération : vente et achat. Il vend du grain, du sucre, des 
épices et condiments, et il achète de la canne à sucre, du blé, du 
riz, du millet. Il tient, il est censé tenir régulièrement un compte 
courant au nom de chaque client. Durant l'année, il lui cède, au jour 
le jour, les denrées dont il a besoin pour vivre et pour semer; 
il avance l'argent de l'impôt; lors de la moisson, il prend en paie- 
ment la récolte. Et il fait la balance. Cette balance, naturellement, 
penche toujours de son côté. Mais jadis, quand le paysan n'avait 
pas le pouvoir d'aliéner sa terre 1 , l'usurier avait soin que la balance 
ne penchât pas trop. Car sa seule garantie était la récolte future, et 
il ne fallait pas, en accablant le paysan, le décourager de cultiver 
son champ. 

Vint le jour où le Gouvernement anglais, renonçant à son droit de 
propriété, fît un propriétaire de l'occupant, Aussitôt les choses chan- 
gèrent. Le débiteur eut désormais deux sûretés à offrir : la récolte 
annuelle et la terre. Au début, le changement fut peu sensible. Le 
cadastre n'existait pas, les titres de propriété étaient incertains; la 
justice, indigène ou anglaise, était plutôt hostile au prêteur; les 
méthodes agricoles rudimentaires; les voies de communication 
rares; les denrées presque sans marché; la terre n'avait encore que 
peu de valeur. Mais bientôt le régime foncier se perfectionna; le 
cadastre détermina et constata méthodiquement les droits de chacun; 
l'agriculture profita des découvertes de la science; des routes furent 
percées; le commerce fleurit et releva le prix des choses; enfin un 
système très strict de procédure et de jurisprudence apporta au prê- 
teur le moyen de réaliser rapidement son gage. 

Juste en même temps croissaient en importance et en richesse 
deux nouvelles classes sociales : les hommes de loi et les marchands. 
Le marchand voyait son rôle grandir par l'ouverture des voies 
ferrées et le développement du commerce international. La nouvelle 
organisation judiciaire, l'institution de tribunaux réguliers, la pro- 
mulgation du Code de procédure, l'avènement d'une jurisprudence 
compliquée nécessitèrent et vulgarisèrent l'intervention des hommes 
de loi, depuis l'humble vakil, qui plaide pour 5 roupies, jusqu'à 

1. Cette expression : « pouvoir d'aliéner sa terre » est peut-être un peu exagérée. En 
fait, il y eut un temps où le Gouvernement s'occupait peu de l'individu, mais seulement 
du village. Tant que le village cultivait la même superficie, peu lui importait. Il ne s'in- 
quiétait guère de savoir qui était ou non propriétaire. Mais l'usage n'était pas alors de 
vendre; l'homme était attaché à la terre; chaque homme (en souvenir peut-être des 
partages périodiques d'autrefois) avait et gardait son lopin et ne s'en séparait pas. Et, à 
vrai dire, la main-d'œuvre était alors plus recherchée que la terre. 



LES CLASSES AGRICOLES ET LA PROPRIETE FONCIERE 261 

l'avocat de haut vol, qui demande 5 000 roupies d'honoraires. 

Ces marchands, ces hommes de loi amassèrent des fortunes allant 
de l'aisance à l'opulence, et, possesseurs de capitaux, cherchèrent 
où les employer : ce ne pouvait être que dans la terre. Pas d'indus- 
trie, à cette époque (vers 1870); pas ou peu de valeurs d'Etat, la 
terre était non pas absolument, mais presque le seul placement. Elle 
apporte, en outre, à qui la possède, une dignité particulière et un 
droit à l'estime des populations. C'est ce dont rêvent le marchand 
et l'homme de loi; c'est ce que, tout de suite aussi, vit l'usurier : il 
devinait des auxiliaires dans ces hommes qui allaient acquérir la 
terre, son gage. 

Jusqu'alors, il ne songeait pas à le réaliser. Mais les circonstances 
lui ouvrirent les yeux : il mit en mouvement la procédure qui doit 
aboutir à l'expropriation. D'abord, ce fut peu de chose : quelques 
acres mis en vente, çà et là. Puis le procédé se généralisa, et bientôt, 
dans chaque province, ce furent, chaque année, des dizaines, des 
centaines de mille acres (1 acre = 40 ares et demi) qui changèrent de 
mains. De bonne heure, le Bengale avait donné l'exemple; dès 1803, 
dans la province d'Orissa, on avait vu les babous (commis) offrir, 
prodiguer le crédit aux Zamindars imprévoyants et, plus tard, 
s'emparer à vil prix de leurs estâtes. La moitié de la province passa 
entre leurs mains. A cinquante ans de distance, leur exemple fut 
suivi, et les victimes furent les Talukdars d'Oude (1850-57) et les 
propriétaires d'Agra, les ryots du Décan, province de Bombay 
(1860-1875) et, enfin, les yeomen du Pendjab (1870-1900). 

Toutes les classes de la société indigène, dans presque toutes les 
provinces, y passèrent à leur tour. Partout le crédit multiplia ses 
offres ; pas de propriétaire qui ne trouvât à emprunter : le grand 
agrarien du Sind et du Pendjab, qui, illusionné par l'étendue de ses 
domaines, croit ses ressources inépuisables; le mineur, de la jeu- 
nesse de qui l'on abuse : tous empruntent et tous s'endettent. Tous 
sont menacés d'expropriation. On estime, encore aujourd'hui, que 
les deux cinquièmes des propriétaires, grands ou petits, sont 
endettés, à concurrence chacun en moyenne de deux années de leur 
revenu. 

Et les propriétaires ne furent pas les seules victimes de cette 
conception nouvelle. Cet universel endettement eut son contre-coup 
sur la classe des non-propriétaires. 

Ces tenanciers qui, sous les Zamindars, les Talukdars et les Mal- 
guzars, dans le Bengale, les Provinces-Unies, le Sind, les Provinces 
Centrales, le Pendjab, etc., cultivent pour autrui, n'avaient, on s'en 



262 L'INDE BRITANNIQUE 

souvient, reçu des lois aucune protection sérieuse contre leurs 
propriétaires. Le permanent seulement de 1793, intervenu, non pas 
dans toute l'Inde, mais dans la majeure partie du Bengale et dans 
certaines portions de Madras, d'Assam, et des Provinces-Unies, 
entre le Gouvernement et les Zamindars, avait bien réservé les 
droits coutumiers des tiers, c'est-à-dire des tenants : mais ces droits 
auxquels il ne touchait pas, il n'avait pas pris soin de les constater. 
Lord Cornwallis avait bien ordonné aux propriétaires de préparer 
des contrats, soumis à l'approbation des fonctionnaires anglais, et 
de produire les documents indiquant la superficie de chaque tenure, 
le chiffre du fermage, etc. Les propriétaires s'étaient efforcés 
d'éluder cette injonction. Ils ne délivrèrent ni contrats ni documents. 
Ils relevèrent le taux des fermages. Dès ce moment, il s'établit une 
lutte constante entre Zamindars et tenants. Voici comment elle 
s'engagea. 

Le seulement de 1793 a fixé à perpétuité la somme que chaque 
année le propriétaire doit verser au Gouvernement. Cette somme, à 
l'origine, représentait 90 p. 100 des fermages levés par les proprié- 
taires sur les tenants. Au cours du siècle qui suivit, de nouveaux et 
immenses espaces ont été, sur chaque domaine, défrichés; des 
méthodes plus profitables ont été introduites; la population, plus 
abondante, a cultivé plus soigneusement; des voies ferrées ont été 
ouvertes; le commerce d'exportation a recherché les produits du 
sol; les prix en ont ici doublé et là décuplé; les bénéfices de l'agri- 
culture ont crû dans une proportion imprévue. De ces bénéfices 
énormes, le Gouvernement, lié par son contrat permanent de 1793, 
n'a rien retiré; les Zamindars, libres, en fait et malgré les réserves 
formulées, de modifier, c'est-à-dire de relever les fermages de leurs 
tenanciers, ont su attirer à eux la plus grande partie de cet accrois- 
sement de richesse. La somme fixe, payée par eux au Gouverne- 
ment, représentait, en 1793, 90 p. 100 du rental (ensemble des 
rents ou fermages que paient les tenanciers); aujourd'hui, n'ayant 
pas varié, elle n'en est peut-être plus que 25 p. 100. En 1793, ils 
gardaient pour eux 10 p. 100 du tout; aujourd'hui, ils en gardent 75. 

On conçoit alors comment, au cours de ce siècle, s'engagea et se 
poursuivit, autour de ces nouveaux et énormes profits de la terre, 
la lutte entre Zamindars et tenanciers. Le Zamindar exige plus que 
le tenancier ne croit devoir; le tenancier se met en grève et refuse 
de cultiver. Pas de culture, pas de fermage, voilà pour le proprié- 
taire; pas de fermage, pas d'impôt, voilà pour le Gouvernement. Le 
Gouvernement voyant revenir son collecteur les mains vides, s'en 






LES CLASSES AGRICOLES ET LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE 263 

prend au Zamindar, lequel s'en prend au tenancier; d'où explica- 
tions devant le Gouvernement. Le Gouvernement, pressé d'argent, 
donne tort au tenancier, que le Zamindar alors expulse ou terrorise. 
Le tenancier se soumet et recommence à cultiver, mais continue à se 
plaindre. Si sa plainte quelque jour parvient jusqu'au Gouverne- 
ment, si elle s'élève en un temps où les coffres sont pleins, il y a 
des chances pour que, cette fois, le Gouvernement donne tort au 
Zamindar. Et cette fois, il va prendre des mesures pour assurer de 
façon plus efficace la protection du tenancier. De là (je ne parle ici 
que pour le Bengale, d'autres provinces ont eu les mêmes difficultés 
et une législation comparable), depuis 1793, une série de lois 
(tenancy laws), à tendances alternatives : loi en 1799, en 1822, 
en 1841, en 1845, surtout en 1859; la plus connue et la plus repré- 
sentative est celle qui fut faite pour le Bengale en 1885. 

D'une façon générale, on peut dire que le tenancier est, dans 
l'Inde, traité durement. La loi du propriétaire est oppressive. Mais 
entre toutes, la plus dure et la plus redoutée est celle du parvenu, 
de l'acquéreur récent des domaines vendus sur expropriation. 
L'antique Zamindar, celui qui de tout temps a possédé la terre, a, 
malgré tout, une parenté morale avec le tenancier. Entre eux est un 
lien commun : la terre. Ils s'entendent, ils se comprennent. Le 
Zamindar est exigeant, mais le tenancier l'excuse : il est, comme 
lui, prodigue et imprévoyant. Au contraire, l'homme de loi, le 
marchand, ces nouveaux venus, ces gens de la ville, étrangers à la 
terre, il les juge d'une autre classe et peut-être d'un autre sang. Qui 
sait? Il leur en veut de leur ordre et de leur économie. Ceux-ci 
n'entendent rien à l'agriculture, ils ne s'y intéressent pas, non plus 
qu'à l'agriculteur. Ce qu'ils aiment et ce qu'ils veulent c'est de 
l'argent. Ils relèvent encore le taux des fermages. Ils font rendre le 
maximum (rack rent) au sol et à celui qui le cultive, et se font 
exécrer. 

Pas plus que ne fait le tenancier, le Gouvernement ne les aime. 
Il a beau savoir qu'ils sont nés et qu'ils ont grandi sous sa domina- 
tion. Il repousse sa créature. Ces marchands, ces avocats viennent 
rompre l'ordre sur lequel repose sa politique. Il leur préfère ces 
Zamindars d'autrefois, faciles à mener, dont quelques-uns lui 
ouvrirent généreusement leur bourse au temps de la révolte en 1857, 
et qui ont longtemps fourni des recrues à son armée. Il s'en veut 
de les avoir mis à mal par des lois imprudentes. Et le voici qui 
s'efforce de les assister et de les secourir. 

Pour exposer le lent et obscur travail de désagrégement accompli 



264 L INDE BRITANNIQUE 

aux Indes par l'institution occidentale de la propriété individuelle 
et le patient effort de reconstruction tenté par la législation anglo- 
indienne, il faudrait étudier successivement : 

I. — Les lois successorales, qui tendent à empêcher l'application 
régulière aux grands domaines de la loi commune hindoue sur les 
successions, c'est-à-dire le partage, égal par tête, lequel prépare 
et précipite l'appauvrissement et la disparition progressive de l'aris- 
tocratie foncière; notamment, pour ne citer que les principales : 

a) Lois de 1869 et de 1900 sur les settled estâtes des ïalukdars 
d'Oude (Provinces-Unies) ; 

b) Lois de 1902, 1903 et 1904, de Madras, sur les impartiale estâtes. 

II. — Les lois, au profit également de l'aristocratie foncière et de la 
landed gentry, tendant à protéger les incapables et les imprévoyants : 

a) Lois instituant des courts of wards, successivement dans sept 
ou huit provinces de l'Inde : Bengale, Central Provinces, Provinces- 
Unies, Bombay, Madras, Pendjab, etc. (toutes les grandes provinces 
sauf la Birmanie), en vertu desquelles le Gouvernement peut, soit 
sur la demande de l'intéressé, soit spontanément, prendre en main 
l'administration des domaines obérés, pour les restituer plus tard 
à leurs propriétaires, libres de toute dette; 

b) Lois sur les encumbered estâtes, existant dans le Sind et dans le 
Bundelkhund, qui ont pour but de protéger, à peu près dans les 
mêmes circonstances et conditions, les membres incapables ou 
imprévoyants de la noblesse foncière. 

III. — Lois au profit de la démocratie paysanne endettée du 
Décan (Dekkan ryots acts, 1879), qui lui offrent le secours de tribu- 
naux spéciaux et d'une procédure plus rapide et moins coûteuse, 
avec la possibilité de reviser et redresser des comptes usuraires. 

IV. — Lois existant dans plusieurs provinces : Bengale, Pro- 
vinces-Unies, Provinces Centrales, pour régler les rapports entre 
propriétaires et tenanciers {tenancy laws) et leur assurer, notam- 
ment : à ceux-ci, la due reconnaissance de leur droit d'occupation, 
à tous deux un équitable partage de l'accroissement des profits de 
l'agriculture. 

V. — Enfin — dernier terme de cette évolution — la loi de 1900, 
au Pendjab, imitée ensuite au Bundelkhing et à Bombay, qui interdit 
aux agriculteurs de vendre leurs terres à d'autres qu'à des agricul- 
teurs comme eux. 

C'est de cette dernière seulement que je m'occuperai ici, comme 
étant plus récente et aussi plus caractéristique de la politique dans 
laquelle le Gouvernement anglais s'est engagé. 






LE REMEDE APPLIQUE AU PENDJAB. 



Au Pendjab; le système britannique du land- revenue et ses conséquences; circonstances 
qui ont conduit à la législation de 1900; son caractère. 



Entre toutes les provinces de l'Inde, le Pendjab a une physionomie 
particulière. Il est au confluent de populations rivales, Musulmans 
et Hindous, qu'on peut affirmer qu'il a transformées. Les Sikhs, par 
exemple, qui y sont, non pas le nombre, mais l'élément conquérant 
et dominant, ne sont, par origine, pas autre chose que des Hindous; 
mais combien différents des Hindous du reste de l'Inde. Probablement, 
par l'effet de mariages avec des races plus énergiques, et certaine- 
ment sous l'action d'un climat qui fouette l'organisme, ils ont déve- 
loppé de solides qualités d'endurance et d'énergie. D'autres frac- 
tions, les Jats, ne leur sont pas inférieures. Le joug de princes, 
comme Runjit Singh, succédant à celui des Mogols, les a durement 
façonnés. Ils ont connu l'oppression intolérable de l'Etat; mais cette 
oppression même les a plies à une discipline qui fut toujours étran- 
gère aux autres nations de l'Inde. Les Anglais s'en aperçurent quand 
ils voulurent les soumettre (1849); la résistance même qu'ils ren- 
contrèrent leur enseigna à les apprécier, et ils apportèrent une sorte 
de passion à les gouverner bien et à gagner leur estime. 

L'Etat sikh se déclarait non pas seulement propriétaire des 
terres, mais propriétaire unique, et il prenait pour lui presque tout 
le profit net de la culture. Les Anglais rendirent au peuple ses 
terres et ramenèrent l'impôt à un taux raisonnable. Les premiers 
administrateurs anglais du Pendjab avaient, par une coquetterie et 
en même temps une suprême prévoyance de Dalhousie, été choisis, 
un à un, parmi les meilleurs de l'Inde. Pour eux, le Pendjab fut un 
champ d'entraînement. Ils se prirent d'amour pour cette province; 
ils la voulaient prospère, et s'efforcèrent, sous l'influence d'hommes 
comme les deux Lawrence et leurs lieutenants : les Edwardes, les 
Nicholson, etc., d'en faire une terre de progrès. Et c'est encore 



266 L INDE BRITANNIQUE 



aujourd'hui une prétention 1 du Pendjab d'être, entre toutes les pr 
vinces, celle qui est la plus ouverte à l'idée de progrès indéfini. 

Il se trouvait que le Pendjab était essentiellement une démocratie 
rurale. Moins qu'ailleurs de grands propriétaires fonciers, et par- 
tant moins de tenanciers ou fermiers. Donc, à l'ordinaire, moins de 
luttes concernant les rents ou fermages. Environ 75 p. 100 de pay- 
sans, propriétaires et cultivateurs de leurs terres et ne devant à l'État 
que le land-revenue : nous dirions en Europe l'impôt foncier. Et 
non pas, comme les ryots de Bombay ou de Madras, propriétaires 
sans lien ni cohésion en face de leurs rivaux ou de leurs adver- 
saires; chaque paysan, bien que vivant à part sur son champ, lié 
aux autres paysans, tous descendant ou censés descendre d'un 
ancêtre commun, formant ainsi une vaste confrérie, accoutumée à 
une action combinée et à une mutuelle assistance. Au surplus, gens 
de cœur, parmi lesquels le Gouvernement de l'Inde, qui se souvient 
de la grande révolte de 1857 et de l'attitude loyale du Pendjab, aime 
à recruter son armée. 

Comment une telle population, travailleuse et énergique, admi- 
nistrée par des hommes éclairés et dévoués, a-t-elle pu tomber 
entre les mains des usuriers et être amenée sur le penchant même de 
la ruine? A première vue, cela semble inexplicable. Des hommes 
comme les Lawrence s'entendent à manier ces populations primi- 
tives. Ils se gardent bien de les encombrer de tout l'appareil de 
l'administration occidentale. Les lois et les tribunaux qu'ils leur 
donnent d'abord (1851) sont des modèles de simplicité. Pas de pro- 
cédure compliquée, pas de frais, pas d'hommes de loi. Un gouver- 
nement paternel. Saint Louis sous le chêne de Vincennes, voilà 
leur modèle et leur ambition. 

Par malheur, John Lawrence — celui que plus tard on appellera 
justement le sauveur de l'Inde — était avant tout administrateur du 
land-revenue. A peine en fonctions, il s'évertue à faire dresser — 
trop tôt et trop vite — le cadastre du pays, à asseoir l'impôt foncier. 
Il ouvre ainsi la voie à ces grands services du survey et de Yas- 
sessment qui vont, durant vingt années, délimiter, mesurer le champ 
du plus mince propriétaire et évaluer la part d'impôt foncier qu'il 
doit à l'Etat. 

Par malheur aussi, l'administration anglaise de l'époque se laisse 
aller à transformer au Pendjab la notion du land-revenue. Sans doute, 

1. Prétention contestée d'ailleurs par plus d'une province, et notamment par Madras. 
Voyez à ce sujet plus loin, le chapitre Education, et aussi l'ouvrage de M. Sidney Low, 
Vision of India. 



* 



LKS CLASSES AGRICOLES ET LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE 267 

elle maintient très bas le contingent payable à l'Etat, si bas même 
que de bons esprits attribuent à cela l'excessive valeur de la terre au 
Pendjab et le développement exagéré de la population. Mais elle 
arrive à en faire un impôt fixe au lieu d'une dîme. Ce n'est plus le 
prélèvement au profit de l'Etat d'une portion du profit réel de l'agri- 
culteur, c'est un abonnement annuel, calculé sur des moyennes et 
exigé par l'Etat, que la terre ait ou non donné une récolte. Ce land- 
revenue devient ainsi une créance de somme d'argent, irréductible et 
à échéance certaine. Le taux, j'y insiste, en est bien moindre que 
sous les gouvernements précédents ; il est vraiment modéré et on le 
réduira encore plus tard. Mais il est (au moins à cette époque) inva- 
riable et exigible à date fixe. Et, sauf l'absolue spoliation, rien, après 
les exactions effroyables de la domination sikh, ne répugne davan- 
tage au paysan et ne le gêne plus. 

L'agriculteur du Pendjab n'échappe pas aux travers des autres 
populations de l'Inde. Tous, grands propriétaires ou petits cultiva- 
teurs, Musulmans, Sikhs ou Jats, volontiers prodigues et extrava- 
gants dans leur train de vie, doivent, à peu près chaque année, 
recourir à l'emprunteur pour assurer leur trésorerie. Ils s'acquittent 
après la moisson. Bon an mal an, pressés par le prêteur ou con- 
traints par les circonstances à des retranchements volontaires, ils 
arrivent, en somme, — sans jamais joindre les deux bouts, — à 
vivre de leur bien et — traînant toujours une dette croissante — à 
le conserver. C'est que ce créancier, le prêteur, est (ou plutôt était 
alors) à sa façon, accommodant. Le Pendjab, dans les premiers 
temps, ne connaissait pas l'usurier de profession. Le prêteur, 
comme je l'ai déjà expliqué, c'était l'épicier du village. Satisfait de 
l'intérêt qu'on lui payait et de ses profits accrus par la fraude, inti- 
midé, d'ailleurs, par des créanciers, dont certains parfois possédaient 
mille villages, il ne réclamait que des à- compte sur le capital, et, 
pourvu que son débiteur ne le chicanât pas sur le total prétendu de 
la créance, accordait volontiers des délais. 

Survient un autre créancier : l'Etat. Avec lui tout change. Plus 
de délais; plus de reports d'année en année. Il exige une somme 
fixe et à date fixe. Le cultivateur, toujours pris de court, s'adresse 
encore au prêteur. Mais celui-ci voit grossir la dette et surtout se 
dresser un créancier, dont les droits passent avant les siens. Cela 
l'inquiète et change son attitude. Il exige, il ne dit pas encore des 
garanties, mais des précautions inusitées. 

Une première loi lui a ouvert les yeux. C'est celle (1860) qui 
réduit de douze à trois ans la prescription des sommes prêtées, à 



268 L'INDE BRITANNIQUE 

moins que l'obligation n'ait été enregistrée, auquel cas la pres- 
cription ne s'acquiert plus que par six ans. Enregistrée! C'est là une 
formalité non pas entièrement nouvelle dans la législation, mais en 
tout cas inconnue du prêteur. C'est l'œuvre des Anglais et de leurs 
tribunaux. Soit : on enregistrera. Mais enregistrer, aller en justice, 
ce sont démarches auxquelles un Pendjabi, même prêteur, ne se con- 
naît guère. Il lui faut recourir — première dérogation à la simple 
justice du temps des Lawrence — à un homme de loi, à un pleader. 
Et, du coup, voilà l'épicier, prêteur occasionnel, qui va se trans- 
former en prêteur de profession, bientôt expert en ruses et en tra- 
quenards. L'alliance du pleader et de l'usurier (bania) mènera loin 
le propriétaire, petit ou grand. 

Second pas : vers 1866, on crée à Lahore une chief court (sorte 
de Haute Cour) ; on promulgue, dans la province, le Code de procé- 
dure civile; on institue toute une série de tribunaux qui auront pour 
devoir d'appliquer strictement la loi écrite (opposée à l'équité); et la 
chief court est là pour y tenir la main. Les nouveaux juges, vraisem- 
blablement, ne partageront pas le préjugé local qui, entre l'emprun- 
teur et le prêteur, tend à donner raison à l'emprunteur, l'homme de 
la terre. Us seront fermes, même en face d'un grand Zamindar, et 
aussi enclins à rendre des jugements contre une partie qui souvent 
ne se défend même pas. Enfin — dernier coup — les avocats, les 
pleaders, les hommes de loi en un mot, sont admis à exercer devant 
ces tribunaux. 

Vers 1870, nouvelle circonstance qui peut hâter la ruine du pro- 
priétaire : le cadastre est entièrement achevé. Les assessments (fixa- 
tion pour une certaine période : dix, vingt, trente ans, du land-reve- 
nue) sont arrêtés, et vont donner à la terre une valeur toujours 
croissante 1 . Les Records of Rights, titres des droits divers qui existent 
sur le sol, dûment établis, sont déposés aux archives, et facilitent 



1. Vers 1870, la terre non irriguée n'avait pas de valeur, et ne trouvait pas preneur. 
En 1889-90, elle se vendait 53 roupies l'acre; en 1897-98, 73. Le prêteur consentait dessus 
un prêt, en 1889-90, de 39 roupies par acoe, et en 1897-98, de 58. 

Un autre document donne d'autres chiffres. En 1891, un acre de terre vaut 56 roupies, 
soit 53 fois le chiffre de l'impôt payé annuellement. En 1900-01, il vaut 77 roupies, soit 
89 fois le chiffre de l'impôt. 

Dans la colonie du Ghenab Canal (Pendjab) l'acre de terre a valu : 

En 1892 43 roupies l'acre. 

— 1899 50 — 

— 1900 (après l'ouverture du canal d'irrigation). 110 — 

et près de Lyallpour, capitale de cette colonie, 134 roupies. C'est la conséquence de com- 
munications plus faciles, d'une population croissante et d'un taux d'impôt devenu si 
modéré que le capitaliste est tenté et place ses fonds en terres. 



LES CLASSES AGRICOLES ET LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE 269 

les transferts. Les cultivateurs, instruits maintenant de la valeur de 
la terre, se la disputent, ce qui contribue à en relever le prix. 
Désormais, l'usurier aura beau jeu. 

Toutefois, le régime foncier du Pendjab permettait de croire que 
l'intervention de cet usurier n'entraînerait pas de trop graves incon- 
vénients. Le paysan du Pendjab ne doit pas être assimile au ryot de 
Bombay, qui est plein propriétaire du sol qu'il cultive. Lui, fait 
partie d 'un joint-village; il n'est que copropriétaire, et ne peut aliéner 
sans le concours de ses associés. Dès lors, il a beau avoir emprunté ; 
il n'a pu à son prêteur constituer pour gage que sa part dans la 
récolte de l'année, non son lot de terre. Il ne peut être exproprié. 

Voilà, du moins, la conclusion qu'autorisent la théorie et le 
raisonnement. Mais les tribunaux anglais en décidèrent autrement. 
Les joint-villages étaient pour eux une institution étrange et peu 
comprise. Des paysans qui cultivent chacun leur lot individuel ne 
seraient pas propriétaires de ce lot? Si encore on les avait vus tenus 
solidairement de l'impôt. Mais point : cette solidarité était tombée 
en désuétude. Comme elle était gênante et onéreuse pour les bons 
travailleurs, les fonctionnaires anglais de Yassessment, tout en lais- 
sant subsister de nom le village community, n'avaient pas tenu la 
main à la solidarité de jadis. Ils avaient consenti des assessments 
individuels. En sorte que les copropriétaires en droit étaient, en fait, 
traités comme des propriétaires individuels, maîtres chacun de son 
lot, et libres d'aliéner valablement. Cette vue pratique, que confirma 
bientôt la jurisprudence, allait livrer, pieds et poing liés, le paysan 
à l'usurier. 

Dès 1870, des administrateurs clairvoyants constatèrent que la 
rigidité du land-revenue et la rigueur des tribunaux à appliquer la 
loi des contrats réduisaient les villages à un état voisin de la pau- 
vreté. Ils firent des rapports pertinents; l'administration supérieure 
n'y voulut pas croire. Cependant les prêts et, en conséquence, les 
poursuites se multiplièrent et encombrèrent à ce point le rôle que, 
vers 1874-75, il fallut créer de nouveaux tribunaux, spécialement 
chargés de connaître des affaires des money-lenders. Mais cette 
création n'eut d'autre effet que d'accélérer les jugements; elle ne 
remédia point au mal et à ses causes. Les juges de ces nouveaux 
tribunaux étaient ordinairement des indigènes venus de la ville, fils 
de marchands ou de fonctionnaires, qui n'entendaient rien aux clas. 
ses rurales ni à leurs sentiments et aux dangers qui les menaçaient. 
Ces juges, d'ailleurs, étaient tenus d'appliquer à la lettre les lois de 
procédure et les lois sur les contrats et les preuves. L'endettement 



270 L'INDE BRITANNIQUE 

des pa} r sans continua et s'accrut. Il devint général par toute l'Inde . 

En 1880, le président de la « Commission de la Famine », sir 
James Caird, qui faisait autorité dans le monde de l'agriculture, 
pouvait écrire qu'un tiers des propriétaires de l'Inde est endetté, 
mais avec chances de se libérer, et un autre tiers sans espoir de 
s'en tirer jamais. D'année en année le mal empira. Les plaintes 
devenaient plus vives et les avis plus pressants. L'administration 
supérieure, ni le Gouvernement du Pendjab, ni celui de l'Inde, n'en 
semblaient avoir cure. Elle aurait cependant dû se rappeler l'effet 
déplorable que, dans une province voisine, les provinces du nord- 
ouest, appelées aujourd'hui Province-Unies, avait, de 1850 à 1859, 
produit l'éviction de tant d'agriculteurs, propriétaires héréditaires. 

En 1886, un homme, alors fonctionnaire, qui connaissait comme 
personne le Pendjab et ses habitants, M. Thorburn, dénonçait le péril 
croissant. On l'autorisa tardivement (1894) à faire une enquête. De 
cette enquête, conduite dans quatre cercles, il résulta que, dans 
l'un des cercles, 20 p. 100 et, dans un autre, 28 p. 100 de la terre 
cultivée avait été vendu ou hypothéqué. Un autre document, appli- 
cable à tout le Pendjab, montra qu'il avait été en cinq années, de 
1892 à 1896, vendu 105 000 acres de terres, dont 50 p. 100 à des 
usuriers, et hypothéqué 316 000 autres. Dans la seule année 1899-1900, 
les ventes transférant des terres d'agriculteurs à des non-agriculteurs 
avaient porté sur 119 000 acres de terre (environ 48000 hectares) et 
les hypothèques sur 290000 acres (environ 117000 hectares), avec 
un capital prêté de 10 millions de roupies (16 000 000 de francs). 
En vingt ans, de 1880 à 1900, dans une seule division du Pendjab, 
celle de Delhi, il avait été hypothéqué 500 000 acres (l'acre = 40 ares 
et demi), dont 250 000 dans les cinq dernières années. 

Les prêteurs avaient même vulgarisé un expédient sûr pour dépouil- 
ler rapidement leurs clients : c'était la vente sous condition. Elle 
est déjà mentionnée dans les lois de 1793 et de 1806; mais elle ne 
devint très usitée que dans les vingt dernières années. En vertu de 
cette clause, la terre, sur laquelle est assise l'hypothèque, est déclarée 
acquise au prêteur, si, dans un temps déterminé, l'emprunteur n'a 
pas remboursé la somme, capital et intérêts. En 1894-95, cette clause 
avait été appliquée à 4 857 acres; en 1895-96, à 6 626; en 1896-97, à 
12 237; en 1897-98, à 8 008, etc., etc. 

Tels sont les faits qu'on signalait aux Gouvernements du Pendjab 
et de l'Inde. Il leur fallut du temps pour en saisir la gravité et s'en 
inquiéter. Et ils sont excusables : qu'est-ce que ces chiffres, même 
de centaines de mille acres, dans une province où les gros proprié- 



LES CLASSES AGRICOLES ET LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE 271 

taires possèdent 55 millions d'acres cultivés par des tenanciers et 
où les paysans-propriétaires sont de 2 à 3 millions. Mais l'argu- 
ment ne tenait pas contre l'irritation grandissante de ceux que l'on 
expropriait de leurs biens traditionnels. 

Voici, entre mille, un exemple de ces cas qui exaspéraient l'opi- 
nion. Un propriétaire, en 1885, emprunte 67 000 roupies, dont 
62 000 sur hypothèque, et donne en gage 1 son domaine de 
7 500 acres (environ 3 000 hectares). Le contrat porte que le produit du 
domaine compensera l'intérêt dû sur les 45 000 premières roupies; 
pour les 22 000 autres, l'intérêt sera de 12 p. 100 Fan. Un pareil 
contrat met en évidence la naïveté et l'ignorance de l'emprunteur 
et l'impudente avidité de l'usurier : la terre rapportait au moins 
12 500 roupies par an. Le contrat suivit son cours jusqu'en 1898, 
époque à laquelle le créancier poursuivit le débiteur pour 400 000 rou- 
pies, et, invoquant la clause habituelle de vente sous condition, 
demandait, s'il n'était pas payé, à être mis en possession. L'affaire 
fut arrêtée, parce que l'opinion publique était avertie, que le Gouver- 
nement s'inquiétait et que les juges veillaient. Mais pendant des 
années, des centaines de contrats aussi usuraires avaient été produits 
devant les tribunaux et sanctionnés par eux sans difficulté. Les usu- 
riers avaient eu gain de cause et les propriétaires avaient perdu 
leurs domaines. Aussi, le paysan découragé disait : « Aujourd'hui, 
c'est le règne du prêteur; il n'y faut qu'un contrat, qu'un financier 
et qu'un jugement ». 

Ainsi que d'autres provinces, comme le Décan, par exemple 
(1874), le Pendjab dut à cette situation économique des troubles et 
même des crises agraires. Les emprunteurs expropriés ou menacés 
de l'être deviennent une armée. Ils prennent conscience de leur 
force. Incapables de résister à la loi, ils s'en vengent sur celui qu'elle 
favorise : l'usurier. Ils forcent sa maison, brûlent ses livres, disper- 
sent ses richesses et, s'ils le peuvent, s'emparent de sa personne. Et 
l'opinion publique est avec eux. Toutes les classes conspirent : les 
Musulmans, les Hindous et les Jats. La religion s'en mêle. Elle ne 
veut pas que les hautes castes, le brahmane et le kchatriya, chassés 
de leur domaine héréditaire, soient forcés d'aller cultiver le sol de 
leurs propres mains, comme journaliers. Pourquoi les Anglais se 
sont-ils à eux-mêmes si strictement interdit d'acheter de la terre, si 
c'est pour la laisser, cette terre, passer à des classes qui n'y sont pas 
traditionnellement attachées? Oublient-ils donc ce qu'ils doivent au 

1. Ce n'est pas à proprement parler un contrat d'hypothèque; il se complique d'anti- 
se. Il est très usité aux Indes. 



272 L'INDE BRITANNIQUE 

Pendjab? A ces paysans laboureurs qui ont été de si bons soldats et, 
rentrés au pays, sont de si laborieux cultivateurs? Ne se souvien- 
nent-ils plus de l'emprunt des 10 millions, en 1857? Qui l'a sous- 
crit? Les favoris d'aujourd'hui? Marchands, hommes de loi, usu- 
riers? Non! Il fallut leur arracher de force leur part contributive. 
Seuls, la versèrent spontanément les grands Zamindars. Et ce sont 
eux qu'on abandonne aux money-lenders, aujourd'hui intraitables 
usuriers et demain propriétaires plus intraitables encore. Que vont 
devenir, sous leur joug, les cultivateurs expropriés? Veut-on 
donc décourager leur affection et leur loyauté? Veut-on semer la 
révolte? 

C'est à des arguments de ce genre que le Gouvernement de l'Inde 
finit par se rendre. Dès 1895, son opinion était faite. Mais ses 
décisions sont lentes. Des famines prolongées, qui durèrent cinq à 
six ans, vinrent réclamer toute son attention. Au surplus, le mal 
de l'endettement était général dans l'Inde. Il fallait l'étudier par 
tout le pays. Après enquête faite, on résolut, en 1900, de tenter 
quelque chose au Pendjab; d'interdir la vente de la terre par des 
agriculteurs à des non-agriculteurs : l'expérience servirait à l'Inde 
tout entière. 

La tâche était malaisée. Malgré tout ce qui précède, on n'était 
d'accord ni sur le remède ni même sur le mal. Qu'il y eût une masse 
de dettes et, conséquence, des expropriations forcées, des Zamindars 
ruinés, des hommes de lois promus à la dignité de propriétaires et 
des usuriers scandaleusement enrichis, c'était hors de doute. Mais ces 
phénomènes isolés avaient-ils le caractère d'une révolution sociale? 
Quel est le nombre, la proportion et l'influence des expropriés? 
Étaient-ce des classes entières de la population qu'on voyait ainsi 
dépouiller, ou seulement des individus? Existait-elle vraiment, cette 
clameur de désolation que d'aucuns prétendaient entendre? Et con- 
stituait-elle, comme on disait, un appel à la révolte? Tout cela 
demeurait au moins douteux. Et si l'on pouvait penser que le danger 
signalé avait été exagéré, le remède, qu'on y prétendait appliquer, 
n'allait-il pas être trop violent? N'était-ce pas s'exposer aux pires 
maux que de s'attaquer aux lois économiques? 

Et quelle inconséquence! Avoir, contre tous les précédents du 
pays, créé de toutes pièces la propriété individuelle, et venir inter- 
dire au propriétaire de disposer de son bien. Un agriculteur du 
Pendjab pourra bien donner sa fille en mariage à un citadin, mais à 
son gendre citadin il ne pourra vendre sa terre! Et qu'espérer de 
cette défense? Barrer la route au progrès? Décourager l'esprit 



LES CLASSES AGRICOLES ET LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE 273 

d'économie et d'entreprise? Quel homme sensé peut mettre son 
espoir en une pareille tentative? 

Qu'il faille essayer d'une diversion, d'accord. Mais par des pro- 
cédés expédients, non par des mesures révolutionnaires. Le mal, si 
on y regarde bien, vient de l'extrême rigueur des usuriers. Et cette 
rigueur, de quand date-t-elle? De cette loi fâcheuse de 1860, qui a 
abrégé les délais de la prescription : qu'on les allonge. Les emprun- 
teurs gémissent sous l'exagération du taux de l'intérêt : qu'on le 
limite. Si nous constatons que les expropriations se sont multipliées 
ou dans quelques parties de la province ou dans certaines classes de 
la population, c'est là, mais là seulement qu'il nous faut appliquer le 
caustique. Légiférez pour ces parties ou pour ces classes, mais non 
pour l'ensemble, pour les Musulmans comme pour les Hindous, 
pour les dix-sept districts de l'est comme pour les quatorze de l'ouest. 
Faites une législation expérimentale. Mais n'allez pas, au seuil du 
xx c siècle, rétrécir par une loi le marché des terres, en déterminant 
qui pourra et qui ne pourra pas acheter celles des agriculteurs. 

On ajoutait que le projet de loi rencontrait une foule d'adver- 
saires : naturellement, et en premier lieu, les prêteurs, les hommes 
de loi et les acquéreurs de terres; mais même ceux qu'on prétendait 
protéger. Ils ne s'entendaient pas entre eux. Les uns jugeaient la loi 
insuffisante, parce qu'elle ne visait pas à guérir les plaies du passé. 
Les autres la jugeaient dangereuse : en mettant certaines terres à 
peu près hors le commerce, elle allait en faire baisser le prix; en 
refusant au prêteur le droit de les vendre, elle allait tuer le crédit. 
C'est sur le crédit que, de temps immémorial, vit le cultivateur du 
Pendjab. Si on en tarit la source, il lui faudra en chercher ailleurs, et 
alors la loi revient à ceci : exproprier les prêteurs actuels au profit 
d'autres prêteurs, qui fatalement vont surgir d'entre la classe agri- 
cole 1 . De grands propriétaires s'improviseront usuriers, et ce sont 
eux qui auront désormais le privilège d'étrangler les petits. Admet- 
tons qu'ils viennent à manquer. Les agriculteurs continueront à 
recourir aux usuriers actuels ; mais ils auront à subir des conditions 
plus rigoureuses encore. Faute de pouvoir vendre, jamais plus ils ne 
pourront se libérer. Toute leur vie, ils traîneront le boulet de 
l'hypothèque. 

1. Les agriculteurs ont, en effet, d'autre créanciers que les usuriers. Et ce sont préci- 
sément les agriculteurs et les petits agriculteurs. Dans les provinces de Madras, une 
récente enquête, qui a porté sur 83 000 contrats enregistrés, démontre que, tout au moins 
hors de Madras- Ville, les quatre cinquièmes des dettes enregistrées des ryots avaient été 
contractées à l'égard d'autres ryots. Il y a toutefois une certaine part d'exagération 
dans ces récriminations contre les ryots. 

l'inde britannique. 18 






274 L INDE BRITANNIQUE 



Voilà ce qu'on peut attendre de ce projet de loi malvenu; œuvre, 
improvisée, non du Gouvernement du Pendjab qui la subit, mais 
du Gouvernement de l'Inde qui l'impose. 

A quoi le Gouvernement de l'Inde répondait que c'est le Pendjab 
qui, le premier, avait signalé la détresse de l'agriculture, et que c'est 
d'accord avec lui qu'il y avait cherché des remèdes. Tous ceux 
qu'il avait successivement proposés avaient paru inefficaces. C'est 
pourquoi il avait fallu imaginer cebill de 1900, restrictif de la liberté 
de l'aliénation des terres. Sans doute sir James Lyall, un des meil- 
leurs gouverneurs du Pendjab, déclarait, en 1884, que l'Angleterre ne 
reprendra jamais aux indigènes ce droit de propriété qu'elle leur a 
concédé, si fâcheux que soit l'usage qu'ils en font. Mais c'est là une 
attitude purement négative; et il a fallu aboutir à quelque chose de 
plus positif. En 1891, poussé par les faits, qui ne se plient pas aux 
théories, c'est le même sir James Lyall qui conseille des mesures, 
d'ordre judiciaire, très voisines de celles qu'a édictées le Dekkan Acl 
de 1879, lequel n'eut cependant — et il le savait — qu'un demi- 
succès. En 1895, son successeur, sir Dennis Fitzpatrick, constatait 
que la situation empirait et proposait d'interdire à certaines castes 
ou tribus d'aliéner la terre ancestrale sans autorisation du gouver- 
nement. Et voilà accrochée l'idée d'une limitation aux droits du pro- 
priétaire. 

Au reste, cette limitation n'est pas chose nouvelle au Pendjab. Elle 
a des précédents. La coutume confère à certains agnats le droit de 
veto sur l'aliénation projetée de la terre reçue des ancêtres. Une loi 
de 1850 a interdit de vendre des terres à des personnes étrangères 
au village (joint-village). Enfin on sait que nulle terre ne peut être 
aliénée par autorité de justice, sans l'approbation cumulée des 
divers administrateurs dans le territoire desquels elle est située. Et 
cette approbation est refusée 95 fois sur 100. Le projet de loi 
de 1900 ne fait que rendre plus efficaces des obstacles souvent 
tournés et que généraliser des solutions partielles. Une enquête sur 
ce projet de loi a été ouverte, elle a bien révélé quelques dissenti- 
ments, mais ils sont contradictoires. Un juge de la Haute Cour 
(chief court) a trouvé qu'on va trop loin; il a proposé de substituer 
à l'interdiction totale d'aliéner un droit d'aliéner à temps, pour 
quinze ans, par exemple, qui serait assez dans l'esprit de la coutume 
et dans le sentiment de la population. Mais d'autres ont estimé que 
la loi projetée ne va pas assez loin. Non seulement ils interdiraient 
pour l'avenir l'aliénation des terres au profit de non-agriculteurs, 
mais pour le passé, les terres actuellement possédées par eux, ils 



LES CLASSES AGRICOLES ET LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE 275 

les frapperaient d'impôts spéciaux et plus lourds. Quant au corps 
des fonctionnaires, la presque unanimité a déclaré le projet de loi 
thoroughly sound, parfaitement sain et raisonnable. 

La loi fut mise en vigueur en juin 1901. Elle interdit aux non- 
agriculteurs (sauf exceptions qu'il dépend de l'administration d'au- 
toriser) d'acquérir des agriculteurs — le mot fut défini et les listes 
des tribus et castes agricoles furent dressées — des intérêts perma- 
nents dans la terre. Elle soumit les affaires concernant la vente et 
l'acquisition de la terre à la juridiction exclusive des administrateurs 
(revenue officers) et y proscrivit l'intermédiaire des hommes de loi. 
Elle visa à restaurer le système paternel en vigueur au temps de 
Lawrence, en instituant une sorte de restitutio in integrum, qui pro- 
tégeait l'ignorant contre la conséquence de son erreur. 

La jurisprudence en étendit encore la portée. La loi n'avait visé 
que la propriété ; les juges l'appliquèrent à certains démembrements, 
comme la tenure des fermiers (occupancy right) ; ce qui amena ce 
résultat curieux et imprévu qu'un fermier (occupancy tenant) agri- 
culteur ne peut, sans autorisation de l'administration, vendre son 
occupancy right à son propriétaire citadin, non-agriculteur. 

Il y a trop peu de temps encore que la loi est appliquée pour 
qu'on puisse en mesurer l'efficacité. L'opinion est, quant à ses 
résultats, encore divisée. Il semble toutefois que la population 
l'accepte. On ne découvre ni ne soupçonne que peu de fraudes pour 
la tourner. Ici, c'est un charpentier qui cherche à passer pour 
membre d'une tribu agricole; là, c'est un agriculteur qui déguise 
une vente sous une fondation charitable ; ailleurs, c'est un proprié- 
taire qui donne 11000 acres (4 500 hectares environ) à son propre 
employé. 

En même temps, certains effets cherchés et espérés se manifestent. 
Le resserrement du crédit engendre l'économie : à des signes cer- 
tains on constate que les agriculteurs restreignent leurs dépenses, 
même celles que j'ai appelées rituelles. Ils organisent entre eux des 
sociétés de crédit mutuel et des banques; le gouvernement les y a 
aidés, en faisant voter une loi, de 1904, sur les associations de crédit 
agricole; quelques grands propriétaires, agriculteurs dans les termes 
de la loi, se font banquiers. Les usuriers de profession cherchent 
clientèle dans d'autres classes et abaissent spontanément le taux de 
l'intérêt. Et voici qu'après avoir boudé un temps, ils recommencent 
à prêter même aux agriculteurs sur hypothèque. La valeur de la 
terre ne semble pas baisser. Toutefois, ni les ventes de terre, ni les 
hypothèques n'ont diminué, et il apparaît que la guerre n'a fait que 






276 L'INDE BRITANNIQUE 

changer de terrain : elle a lieu maintenant entre les diverses tribus 
agricoles, dont les plus habiles s'ingénient à s'enrichir au détriment 
des plus ingénues. Au reste, toutes ces constatations sont bien 
récentes et bien fragmentaires pour qu'on ose en tirer des conclu- 
sions précises. 

Telle est cette fameuse loi de 1900, sur l'aliénation de la terre 
dans la province de Pendjab, point d'aboutissement provisoire de 
toute cette législation agraire destinée à protéger le propriétaire- 
agriculteur héréditaire. Il serait téméraire de prétendre percer 
l'avenir et porter dès aujourd'hui un jugement sur les effets pro- 
bables ou seulement possibles de cette législation. Tout ce qu'on 
peut dire, le voici. Cette législation est un perpétuel devenir. Rien 
n'est définitif. On n'arrive même pas à enrayer le mal. Chaque loi 
appelle une loi nouvelle. Même après celle de 1900, voici qu'il en a 
fallu une autre sur le droit de préemption, puis une troisième, en 
1904, sur l'organisation du crédit coopératif agricole. En 1905-1906, 
on a publié des règlements pour développer les avances que fait le 
Gouvernement de l'Inde aux propriétaires, en vue de leur permettre 
d'améliorer leurs terres ou d'acheter des semences et du bétail en 
temps de disette. Enfin, on a pris des mesures d'un caractère libéral 
pour la suspension ou la remise du land-revenue dû au gouverne- 
ment en temps de détresse agricole. 

Ce genre de lois ne semble pas capable d'engendrer des effets per- 
manents ni seulement durables. C'est ce que déclarait, en 1892, la 
commission chargée d'amender YAct de 1879 sur les ryots du 
Décan. Après avoir proposé plusieurs mesures, elle conclut ainsi : 
« Nous avons conscience que ces mesures d'ordre exécutif et légis- 
latif, si elles sont adoptées, ne pourront que retarder, mais non 
empêcher le transfert de la terre de la classe des agriculteurs à celle 
des capitalistes ». On ne résiste pas aux lois économiques. 

Fallait-il donc pourtant ne rien tenter? Personne n'oserait con- 
seiller l'inaction. 

Les Anglais ne se font sans doute pas d'illusions sur les résultats 
de leur intervention. Les anciennes classes nobles n'ont pas évolué 
avec le temps. Elles demeurent prodigues et oisives. Les ryots, les 
paysans-propriétaires, attachés à des traditions vingt fois séculaires, 
vivent dans l'imprévoyance et l'ignorance. Et, d'autre part, le 
régime économique de l'Inde anglaise fait surgir des capitalistes. 
Ces capitalistes cherchent un emploi à leur capitaux. Le conflit est 
fatal, comme le résultat en est inéluctable. La richesse va aux plus 
habiles ; la terre doit passer aux mains de nouveaux maîtres. Et ce 



LES CLASSES AGRICOLES ET LA PROPRIETE FONCIERE 277 

sera une grande indignation parmi les classes agricoles, dont une 
partie sera réduite à fournir de la main-d'œuvre. 

Mais ce n'est là qu'un premier stade : le temps coulera; l'in- 
dustrie, chaque année plus développée, ouvrira de nouveaux 
débouchés aux capitaux inemployés; la main-d'œuvre agricole com- 
prendra l'importance de son rôle. Elle haussera ses exigences et 
augmentera ses profits; peu à peu, la terre lui reviendra : le journa- 
lier et le tenancier de ce siècle seront les propriétaires des siècles 
suivants. Ce seront révolutions sur révolutions, qui n'iront ni sans 
souffrances ni sans luttes. 

Ce processus est très vraisemblable et vraisemblablement incoer- 
cible. Les Anglais ne l'ignorent pas. Mais ce peuple éminemment 
politique s'efforce, en face d'un mouvement qu'il sait qu'il n'arrê- 
tera pas, au moins de le retarder. Ses vingt lois agraires successives 
ne lui imposent pas. Dans le moment qu'il les étudie, il en prévoit 
l'échec partiel, mais il en calcule l'efficacité temporaire. Peut-être 
un jour aura-t-il à protéger les nouveaux propriétaires contre le 
retour offensif des expropriés d'aujourd'hui. Il a appris l'art d'en- 
diguer les torrents et s'applique à discipliner les révolutions. Révo- 
lutions économiques et sociales. Le torrent contenu et dirigé devient 
un auxiliaire de l'agriculture, et la révolution canalisée se change 
en une évolution féconde. Ce qui eût été agent immédiat de destruc- 
tion devient, avec le temps, agent de transformation et de progrès. 
Voilà sans doute ce que les Anglais pensent de leur législation 
agraire et pourquoi ils la poursuivent et la modifient sans se décou- 
rager jamais. 

Ils travaillent avec leur temps, et le temps travaillera pour eux. 



CHAPITRE IV 



LA LOI 



Dans ce domaine si vaste de la politique indigène que nous 
sommes en train d'explorer, c'est ici, sur le terrain de la loi, que 
les Anglais ont montré à la fois le plus de scrupule, d'ingéniosité et 
de ténacité. C'est ici que le lecteur en quête d'enseignements 
trouvera le plus à apprendre. Non pas que l'œuvre soit entièrement 
satisfaisante, ni que des erreurs colossales — les Anglais ne se 
trompent pas à demi — n'aient été commises. Mais leurs erreurs 
mêmes et les conceptions successives par lesquelles ils ont passé, 
sont des leçons. Et j'ajoute que si, de bonne foi, on examine les 
critiques que mérite indubitablement la loi que l'Angleterre a 
donnée à l'Inde, on est amené à se demander quelle nation serait 
mieux qu'elle parvenue ou même aurait cherché à les éviter. 

L'œuvre était complexe. Elle impliquait tout ensemble la volonté 
respectueuse de maintenir une partie de ce qui avait été et le désir 
généreux d'introduire une partie de ce qui devait être. On a pu se 
tromper — souvent et lourdement — dans le dosage et dans l'oppor- 
tunité; la tentative du moins était honorable. Les hommes ont fait 
ce qu'ils ont dû : au temps, de faire le reste. La loi a pu être en 
avance sur les peuples; les peuples sont en marche pour rattraper 
la loi. 

Une autre remarque que ne manquera pas de faire l'homme 
d'étude après avoir visité l'Inde et fréquenté le monde de la loi et de 
la justice, c'est la place énorme que le droit et la légalité tiennent 
dans l'administration. Non seulement le juge et l'avocat, mais le 
fonctionnaire, petit ou grand, même indigène, connaissent, on peut 
dire sur le bout du doigt, le droit administratif et le droit pénal, les 
principes, les définitions, les chapitres, les articles, etc., et voient 



280 L INDE BRITANNIQUE 

sur-le-champ ce que la loi exige, permet et défend. Et non pas seu- 
lement la loi pénale; mais même la loi fiscale. Demandez-leur ce 
qu'est une maison en matière fiscale, le dacoit en matière pénale, etc., 
etc. Ils ont beau n'être pas des spécialistes et, comme notre 
maître Jacques, changer dix fois le jour de métier ; ils vous répondront 
non par de subtiles définitions qu'ils imaginent, mais par la 
citation rigoureusement exacte d'un texte. 

La loi — ce qu'elle veut, ce qu'elle tolère, ce qu'elle encourage — 
domine toutes les décisions. En dehors de la loi, pas de salut. Pas 
d'administrateur qui songe à la violer, ou à la tourner, ou à s'en 
passer. En conséquence nulle place, en quelque circonstance que ce 
soit, pour l'esprit jacobin; aucune tentation de recourir, contre 
la loi ou en l'absence de loi, aux mesures dites de « salut public ». 
J'ai vu des cas où le zèle clairvoyant se heurtait à des obstacles 
légaux ridicules. Un Français eût bondi et passé outre. L'Anglais 
prenait son temps. Il attend, il patiente, il sollicite l'intervention, 
plus ou moins rapide, du législateur, et n'agit qu'après avoir derrière 
lui la sanction et pour lui la puissance de la loi. 



§ 1. — LE PRINCIPE DE LA PERSONNALITÉ DES LOIS, 



Les débuts; la lex loci inacceptable; introduction dans les factoreries de l'Inde des 
lois anglaises ou de lois semblables aux anglaises; les chartes successives; une 
exception dans la charte de 1753 : principe de la personnalité des lois; origine et déve- 
loppements; la politique indigène, ses causes, ses exigences; considérations sur 
la civilisation et l'éducation; Warren Hastings et le règlement de 1772; YAct de 1773; 
conséquences, conflit; Act de 1781, triomphe du principe de la personnalité des lois; 
les lois indigènes hindoues et musulmanes, Manou, le Coran; mécomptes et déceptions; 
orientation nouvelle : les Régulations; les Godes anglo-indiens. 



Les agents de la Compagnie et, plus tard, de la Couronne ne se 
sont jamais trouvés en la condition d'un philosophe qui, sur un ter- 
rain nu, peut ériger un monument législatif à l'usage des justiciables 
à venir. Dès la première heure, ils ont dû tenir compte ou subir 
l'influence de circonstances de fait, qui ont à jamais réagi sur la 
forme et l'esprit de la loi. Au début (sauf à Bombay), ils étaient sur 
la terre d'autrui, n'y résidaient qu'avec son agrément, et qu'à la con- 
dition de lui prêter hommage. Logiquement, ils auraient dû être 
soumis à la loi du lieu (lex loci) ; mais c'était là un principe que le 
Mogol ignorait. Cette loi, au surplus, comportait des peines (mutila- 
tion, lapidation) et une procédure inacceptables. Enfin les factoreries 
semblaient autorisées à réclamer en ces pays un régime comparable 
à ce qu'on appelle aujourd'hui le privilège d'exterritorialité. Les 
Anglais crurent donc pouvoir, même en terre étrangère, vivre sous 
leurs propres lois. 

Quelles lois? Les lois raisonnables que feront sur place le gouver- 
neur et la Compagnie, dit la charte d'Elisabeth (1601); pourvu, 
ajoute la charte de Jacques I er (1609) — et voici un élément 
nouveau, et plus tard prédominant, qui se glisse sans bruit — que 
ces lois soient raisonnables et non contraires aux lois de notre 
royaume. Charles II (1661) enchérit : « non contraires » ne suffit 
pas, c'est « conformes », qu'il exige; du moins aussi conformes que 
possible aux lois d'Angleterre ; un autre passage dit : aux lois et cou- 
tumes des marchands. 

Les Anglais étaient engagés là sur une pente qu'on ne remonte 
pas. La charte de 1726 rendit la loi anglaise — la coutume aussi 



282 L'INDE BRITANNIQUE 

bien que le droit écrit — applicable dans les villes présidentielles : 
Calcutta, Bombay, Madras, et limita étroitement les pouvoirs du 
législateur local. 

Ainsi, de l'origine (1601) jusqu'au milieu du xvm e siècle, les 
Anglais, quoique campés en territoire étranger, échappent à la 
loi du pays. Ils ont leurs lois, anglaises ou locales, et ce sont 
celles-là qu'ils appliquent non seulement à leurs compatriotes, 
mais même aux Indiens, soit mahométans, soit hindous ou ge?itoos l , 
comme on disait alors, qui vivent dans leur voisinage et sous leur 
autorité. 

Or le triomphe, qui semble alors assuré, de ce principe funeste 
de l'application aux colonies et possessions de la loi de la métropole, 
une exception, en apparence insignifiante, glissée dans la charte de 
1753, va, au cours du temps, d'abord l'entamer et finalement le 
ruiner. La charte de 1753 (George II) soustrait à la juridiction du 
Tribunal du maire (dans les trois villes présidentielles) les affaires 
qui n'intéressent que les indigènes, à moins que ceux-ci ne con- 
sentent à s'y soumettre. C'est là un principe nouveau et contraire à 
l'ordre jusqu'alors établi. Il semble bien que cette exception n'ait été 
sanctionnée par aucune loi d'application ; probablement elle n'a 
constitué qu'une exception théorique; elle fut cependant le début 
de toute une évolution dans la loi de l'Inde. J'en exposerai plus 
loin les phases successives. Dès maintenant, je tiens à en montrer et 
les causes historiques et les raisons philosophiques. 

La Compagnie avait — circonstance décisive — grâce aux victoires 
de Clive (qui fut le véritable fondateur de l'Empire de l'Inde), 
acquis un territoire. Désormais, dans ses préoccupations, les affaires 
mercantiles passèrent après les soins du gouvernement. Elle eut à 
conduire tout un peuple, à le maintenir d'abord, à l'administrer 
ensuite. Peu à peu, en quelques années, ses devoirs nouveaux modi- 
fièrent ses conceptions anciennes : les lois d'Angleterre perdirent, aux 
yeux des administrateurs, leur caractère d'universalité, et les cou- 
tumes locales leur parurent dignes de considération, moins pour 
leurs mérites propres que pour le prix qu'y attachaient les Indiens 2 . 
C'est qu'ils commençaient à discerner la politique indigène, avec 
ses prétentions et ses nécessités. 

i. C'est un mot fabriqué par les Portugais de Goa, imité du latin gentiles. 

2. On a prétendu que le firman obtenu du Grand Mogol par Clive en 1765 obligeait 
la Compagnie à « faire tous ses efforts pour juger les procès et régler les affaires en 
accord avec les règles de Mahomet et les lois de l'Empire ». On a même dit qu'un firman 
encore plus ancien contenait une clause du même genre. Ni l'une ni l'autre assertion 
ne semble prouvée. 



LA. LOI 283 

Si l'on veut expliquer à un étudiant ce que c'est que la politique 
indigène, jamais on n'en rencontrera d'occasion plus favorable. Les 
Anglais viennent de battre leurs rivaux européens : Français et 
Hollandais. Mais ils ne savent pas à cette date à quel point leur vic- 
toire est décisive. Ils vont continuer à vivre un demi-siècle encore 
dans l'inquiétude d'un retour offensif. D'autre part, l'Inde est 
immense. Les territoires que Clive s'est fait remettre ne sont rien 
auprès de ceux qu'on devine par delà. Le Mogol est encore un pou- 
voir redoutable ; il domine tout et fait illusion. On connaît fort mal 
les populations que l'on a à gouverner. Elles sont plus nombreuses 
cent fois, mille fois que les Anglais qui les dominent. L'Angleterre 
est bien loin, distraite de l'Inde par toute sa politique, européenne 
toujours, et présentement américaine. Elle jalouse la Compagnie et 
la déteste. Elle n'a ni le pouvoir ni le désir — on s'en est déjà 
aperçu — de s'engager à fond pour elle en Asie. Elle remplace, de 
mauvaise humeur, l'argent et les troupes qu'on lui demande par des 
conseils et le génie de quelques-uns de ses agents. Les fonction- 
naires anglais au Bengale et à Madras se sentent en équilibre 
instable. Une attitude imprudente, une mesure qui froisse la popula- 
tion : la voici qui remue et, pour paisible qu'elle soit, par sa masse 
même ébranle un Gouvernement faible au delà de ce qu'on peut 
imaginer. En une heure peut s'effondrer l'œuvre de cent cinquante 
ans. En pareille occurrence, quelle conduite tenir? près de qui 
prendre des conseils et des directions? C'est alors qu'apparaît la 
politique indigène : ce sera son triomphe. 

Il importe à la fois de ne pas mécontenter les indigènes ni d'affai- 
blir le prestige de l'Européen, ni de trahir la morale occidentale 
qu'il représente. C'est tout un art que de respecter la croyance 
d'autrui, sans paraître faible et de défendre ses idées propres, sans 
paraître brutal. Cet art, en politique coloniale, c'est la politique 
indigène. 

Les Mogols venaient d'être vaincus. Des Indiens, leurs sujets, 
étaient à l'improviste devenus sujets de l'Angleterre. Ce n'étaient 
pas seulement des rajahs et des nababs, qui trouvaient dans leur 
abaissement même des compensations, ni une masse, inconsciente 
des événements, qui n'avait pas même senti le contre-coup du choc 
sous lequel étaient tombés ses maîtres. En dehors de ceux-là, il y 
avait une classe intermédiaire : des prêtres, des propriétaires fon- 
ciers, des fonctionnaires, qu'il était indispensable de rallier à la cause 
anglaise. Or, ils tenaient à leur religion, à leurs usages et à leurs 
privilèges. Et, s'ils les voyaient menacés, ils allaient, si peu belli- 



284 L INDE BRITANNIQUE 

queux qu'ils fussent, se tenir sur la défensive, en attendant l'occa- 
sion de passer à l'offensive. Il était donc de sage politique — pour ce 
qui nous intéresse ici — bien loin de prétendre leur appliquer les 
lois et les formes judiciaires de l'Angleterre, de reconnaître et de 
leur laisser leurs lois et leurs juges. Et les fonctionnaires de la Com- 
pagnie ne tardèrent pas à s'en apercevoir et à s'orienter en ce sens. 
Ainsi, partis d'une conception diamétralement opposée, les Anglais 
allaient aboutir à concéder aux Indiens l'application de leurs lois. Ce 
serait le pivot de leur politique. 

D'autres raisons encore les y engageaient. Il est bon, là où la dis- 
proportion numérique est énorme entre le vainqueur et le vaincu, 
que le second ne soit pas admis généralement à partager la condition 
du premier. Un des griefs de l'aristocratie romaine contre César fut 
qu'il prodiguait aux vaincus le titre de citoyens romain. Surtout dans 
un pays comme l'Inde, où l'idée de caste domine toutes les relations, 
il est de l'intérêt du maître de se tenir en une place éminente et 
isolée. Cela rehausse son prestige, et, par l'effet infaillible de la loi 
d'imitation, attire à lui et à ses idées ceux qui, aux étages inférieurs, 
ambitionneront fatalement de s'élever, fût-ce sur le dos de leurs 
congénères, au niveau du conquérant. 

Enfin, l'expérience — une expérience qui alors n'était pas encore, 
tant s'en faut, dégagée et faute de quoi la politique coloniale a 
commis des erreurs difficilement réparables — a démontré que la 
partie morale de ce que l'on appelle la civilisation ne peut se com- 
muniquer, d'une race à l'autre, qu'à petite dose et avec une extrême 
lenteur. En quelques années, on a enseigné aux Japonais (et on 
l'enseignera à un Chinois et à un Indien) non seulement l'usage et, 
plus tard, la construction des engins compliqués de la mécanique 
moderne, mais même les langues de l'Europe et sa littérature et ses 
sciences. Il pourra agir, parler, calculer, algébriser comme un 
Européen. Penser, non pas. La pensée est infiniment lente à se 
transformer chez un individu. Combien davantage chez tout un 
peuple; combien chez toute une race. Et encore, à l'intérieur d'une 
même race, la communication, pour lente qu'elle soit, n'est pas 
impossible : tant d'éléments ou d'événements divers ont, depuis une 
longue suite d'années, semblablement impressionné le cerveau des 
générations. Hors de la race, au contraire, tout est différent : les 
conditions naturelles, climat, milieu, ou hostile : les conditions 
morales, religion, coutumes, etc. Des siècles durant, les races ont 
marché, suivant des chemins toujours plus divergents, pour arriver 
chacune aux antipodes de la pensée. A une époque donnée, les 



LA LOI 285 

progrès mécaniques rapprochent soudainement ceux que jusqu'ici 
tout avait tenu séparés. On se rencontre; on se mêle; et sinon des 
deux parts, au moins d'une, on s'écrie : « Voici nos semblables ». 
Erreur; il y a entre eux tout le temps écoulé et la moitié de 
l'univers. 

Du moins on se flatte que l'éducation aura vite effacé les diffé- 
rences et qu'avant peu tous seront homogènes. Cela non plus. 
L'homme pense un peu par lui-même, beaucoup par les générations 
sans nombre qui l'ont précédé. Elles lui ont façonné et meublé le 
cerveau 1 . L'éducation agira sans doute — surtout s'il est intelligent 
et souple, et quel peuple a plus d'intelligence et de souplesse que les 
Hindous — mais elle n'abolira pas en quelques années l'influence 
décisive des siècles. Les ancêtres, par les usages, les coutumes et les 
préjugés légués, protesteront contre la destruction de leur œuvre. 
L'individu aura pu prendre le costume, la langue, l'allure même de 
ses maîtres; sa pensée, son être intime restera attaché — longtemps 
encore — à son passé et à sa race et méprisera, voire maudira 
l'heure présente. Le Japonais vainqueur des Russes, et qui désor- 
mais croit pouvoir se rire de l'Européen, ne lui a pris que la partie 
matérielle de sa civilisation; il a gardé la sienne, et son être moral 
le tient à mille ans du nôtre. 

Ce sont de telles considérations qui, peu à peu, ont amené les 
Anglais à constater la convenance ou la nécessité de laisser aux 
Indiens leurs coutumes séculaires, sauf à les adoucir, quand elles 
heurtent trop violemment nos idées d'humanité et de justice. Et 
c'est ce qu'ils firent; c'est ce que notamment ils inscrivirent dans un 
règlement fait sur place (régulation de 1772), œuvre du célèbre 
Warren Hastings, lequel associait Indiens et Européens dans l'admi- 
nistration de la justice et combinait heureusement leurs deux légis- 
lations. Une des caractéristiques de ce règlement est qu'Hindous 
et Mahométans avaient droit à l'application exclusive de leurs lois 
en matière d'héritage, mariage, caste, institutions et autres usages 
religieux 2 . 



1. Voir les travaux du D r Gustave Le Bon. 

2. Voici le texte de ce règlement : « In ail suits regarding inheritance, marriage, 
caste and other religious usages or institutions, the law of the Koran, with respect to 
Mahométans, and those of the Shasters, with respect to Gentus, are to be invariably 
adhered to; and, on such occasions, the mulvies and Brahmans are to attend and expose 
the law». Le mot oiher montre clairement la compréhension par les Anglais de ce fait 
que le mariage, l'héritage, etc., sont des institutions religieuses des Musulmans et des 
Hindous, en ce sens que les lois qui les régissent doivent être extraites de leurs Écri- 
tures respectives, et non pas des ordonnances d'un Gouvernement séculier; en un mot, 
que chacun de ces systèmes rivaux de religion renferme un système de loi civile et que 



286 L'INDE BRITANNIQUE 

Il semblait qu'après un règlement où tant d'intelligence des con- 
ditions locales se mêlait à tant de respect des idées de l'Occident, on 
fût nettement orienté, et sans recul possible, vers le principe de la 
personnalité des lois, lorsque, moins d'une année après, s'abattit sur 
l'Inde Y Act du Parlement de 1773 (appelé le Regulating Act), lequel 
remettait tout en question. 

J'exposerai plus loin l'origine et les conséquences de cette loi 
malencontreuse 1 . Elle créait une Cour suprême, dont les juges 
étaient nommés par le roi, et confiait le gouvernement du pays à un 
gouverneur général et à un Conseil, que nommait la Compagnie 2 . 
Elle détermina une lutte de sept années entre les tribunaux de la 
Compagnie qui voulaient le respect des lois indigènes, et la Cour 
suprême qui, partout où c'était possible, appliquait la loi anglaise 3 . 
Pour terminer le conflit, il fallut une nouvelle loi du Parlement (Act 
de 1781), qui reconnaissait l'existence indépendante des tribunaux 
de la Compagnie, exemptait le gouverneur général et ses conseillers 
de la juridiction de la Cour suprême et interdisait à cette Cour de se 
mêler de tout ce qui, en matière de perception de l'impôt, se ferait 
suivant les usages et la pratique du pays ou en vertu des règlements 
émanés du Gouvernement du Bengale. 

Ces règlements, le gouverneur général en Conseil tenait le pouvoir 
de les faire de l'Act de 1773. Mais il ne pouvait les appliquer 
qu'après qu'ils avaient été approuvés et enregistrés par la Cour 
suprême : cause abondante de conflits. En vertu du nouvel Act 
de 1781, il put promulguer les règlements sans même mentionner 
l'intervention de la Cour suprême, sous le seul contrôle du roi en 
Conseil. Enfin cet Act de 1781 disposait que, dans les procès entre 
indigènes soumis à la juridiction de la Cour suprême, il serait 
tenu compte de la loi personnelle, Hindoue ou Musulmane, de ces 
parties et, si ces parties ont une loi personnelle différente, de celle 
du défendeur. Il était aussi prescrit que rien de ce qui se ferait, dans 



toute tentative de les modifier exposerait le Gouvernement aux risques inséparables des 
conflits avec des corps religieux puissamment organisés. 

1. Voir chapitre v, Justice, § 1. 

2. Toutefois le premier gouverneur général Warren Hastings et les premiers membres 
du Conseil étaient nomméjnent désignés dans l'Act lui-même. 

3. Quand le gouverneur général faisait des règlements sur place, les juges de la Cour 
Suprême n'en voulaient pas tenir compte. Quand les juges élevaient une prétention de 
procédure ou de compétence basée sur la loi d'Angleterre, le gouverneur général répon- 
dait que la Compagnie occupait ses territoires en vertu de concessions (grants) de la Cour 
de Delhi et de traités avec les princes indigènes, circonstance qui restreignait singuliè- 
rement le pouvoir de juridiction des juges nommés par le roi d'Angleterre. A quoi les 
juges répondaient que tout ce qui était à la Compagnie était au roi; d'où découlait la 
compétence universelle des juges que le roi avait nommés. 



LA LOI 287 

les familles indigènes, conformément à une loi ou à une règle de la 
caste ne serait réputé crime, quand bien même les lois de l'Angle- 
terre le déclarerait tel. 

Ainsi, cet Act remettait les choses en une condition qui permet- 
tait le développement de la politique inaugurée par Warren Hastings 
au Bengale en 1772, laquelle, grâce à l'influence du gouverneur 
général sur les deux autres présidents, avait gagné du terrain à 
Madras et à Bombay. 

Restait maintenant, puisqu'on Semblait décidé à s'engager dans 
cette voie, à saA r oir ce qu'étaient ces lois qu'on avait décidé 
d'appliquer aux Indiens. On en était loin. Sumner Maine rapporte 
que, vers ce temps, un juge de la Cour suprême, sir W. [Jones, 
fut, avec ses collègues, chargé d'en préparer un Digeste, et alors 
seulement apprit, de façon incidente, qu'il existait des ouvrages 
juridiques hindous fort anciens, celui par exemple de Manou. Il le 
fit traduire en anglais et publier (1789) 1 : ce devait être la base de 
la loi civile appliquée aux Hindous. Aux Musulmans, on applique- 
rait, en matière civile, le Coran, dans les affaires concernant la 
famille, l'héritage, les contrats, les fondations pieuses et, pour le 
reste, la masse de la jurisprudence musulmane. Au criminel, on 
appliquerait à tous, Musulmans ou Hindous, suivant l'usage, la loi 
musulmane. 

Un peu plus tard, une loi de 1797 étendit aux indigènes de Madras 
et de Bombay ce droit, jusqu'alors réservé aux seuls indigènes du 
Bengale, d'être jugés selon leurs lois. On fît alors paraître des tra- 
ductions autorisées des lois musulmane et hindoue. En 1801, on 
créait à Madras et, en 1821, à Bombay des Cours suprêmes, 

1. Le texte sanscrit ne parut qu'en 1813. Ce recueil de Manou est la version rythmée, 
parue entre le n e siècle avant et le n e siècle après J.-C, de documents en prose beaucoup 
plus anciens. Dans les parties où il s'occupe de la loi, c'est une sorte de code civil, 
mais à la fois trop compréhensif et incomplet. Il traite des dettes, du dépôt, de la vente, 
de la co-propriété, des donations, et des reprises, des salaires et du défaut de paiement, 
de la rupture de contrat, de la rescision de vente et d'achat, des rapports de mari à 
femme, de maître à esclave, de la délimitation, de l'héritage, de l'attaque à main armée, 
de la diffamation, du vol, du brigandage, de l'adultère, du jeu, etc. 

Après cette publication, les lois de Manou furent considérées comme ayant dans 
l'Inde la valeur du Common Law en Angleterre. C'était le résultat d'une opinion presque 
entièrement erronée. Les lois de Manou ont été, pendant des siècles, le code civil et 
criminel des Birmans, mais non des Hindous, qui ont été soumis à bien d'autres lois. 
Cette publication (avec d'autres qui suivirent) venait toutefois à son heure; elle rendit 
les plus grands services à la science juridique. On put, grâce à elle, se rendre compte 
de ce qu'étaient le droit hindou, les conceptions des brahmanes, auteurs de la plupart 
de ces lois, et le rôle qu'ils s'attribuaient devant la loi et dans la justice. L'ancien droit 
hindou apparaissait ainsi dans son vrai jour : c'est un droit canonique, et Maine dit, 
avec raison, que l'application qu'on en fît alors peut nous donner une idée de ce qui 
fût advenu chez nous, occidentaux, si les canonistes autrefois l'avaient emporte sur 
les romanistes et les légistes. 



288 L'INDE BRITANNIQUE 

auxquelles des Pandits hindous et des Maulvis musulmans furent 
attachés pour les aider dans l'application de ces lois aux affaires en 
instance. 

Décidément, voilà qui était net : de cette longue lutte sortait 
intact le principe de la personnalité des lois. Mais tout principe, dès 
qu'on l'applique, est menacé. On s'aperçut bientôt que celui-ci 
répondait mal à ce qu'on s'en était promis. La loi criminelle musul- 
mane regorgeait d'absurdités 1 ; sans cesse, il fallait la corriger. On 
manquait de juges assez instruits ou assez souples pour savoir tem- 
pérer ses rigueurs par une intervention opportune et discrète des 
lois anglaises. Même dans l'application de la loi civile, on se heurtait 
à des difficultés imprévues. 

Le principe de la personnalité de la loi n'était d'ailleurs pas 
respecté. Les Hindous se voyaient avec peine soumis, comme au 
temps des Mogols, à la législation criminelle musulmane 2 . 

On constatait au surplus, que, contrairement à l'opinion qui préva- 
lait en 1772, la population ne se composait pas que d'Hindous et de 
Musulmans. Elle comprenait encore des Portugais et des Armé- 
niens, des Jaïns, des Birmans et des Arakanese, des Juifs, des 
Parsis, qui tous avaient, ou croyaient, ou prétendaient avoir leurs 
lois et coutumes particulières et se plaignaient d'être exclus du 
bénéfice de leur propre loi. 

En même temps, on reconnaissait qu'on s'était trompé sur la 
portée et le champ d'application des textes tirés des Ecritures. On les 
avait considérés comme étant la loi, toute la loi indigène. On 
s'aperçut que la confiance mise en eux avait été exagérée, et que les 
usages locaux et personnels avaient une importance beaucoup plus 
grande qu'on n'avait cru 3 . 

Enfin, à supposer que la loi musulmane et la loi hindoue pussent 
être, sans inconvénients, appliquées à toute la population de l'Inde, 
l'expérience démontrait que rien n'était plus malaisé que de se la 
procurer toute. Pour la loi musulmane notamment, le Coran n'en 

1. Voir la note sur la Législation criminelle musulmane, p. 289. 

2. Il n'était ni juste ni politique de sacrifier ainsi les Hindous qui, en nombre, sont 
aux Musulmans comme 3 1/3 est à 1. 

3. Aussi, quand Mountstuart Elphinstone légiféra pour Bombay, il donna la préémi- 
nence à l'usage local sur la loi écrite mahométane ou hindoue. Une Régulation de 1827 
décida que : « La loi à observer dans les procès sera les Acts du Parlement et les 
Régulations du Gouvernement applicables à l'affaire; en l'absence de ces Lois et Règle- 
ments, l'usage du pays où la poursuite a pris naissance; à défaut, l'usage du défendeur, 
et, en l'absence de loi spécifique et d'usage, la justice, l'équité et la bonne conscience ». 
Le même principe fut appliqué au Pendjab, pays coutumier par excellence, où les textes 
sacrés, soit hindous, soit musulmans, étaient loin de former un guide sûr des usages 
observés. 



LA LOI 289 

était qu'une infime partie. Il y fallait joindre — et c'était un 
minimum — d'abord les Sunnah (Sonna) et Hadis, qui sont les faits 
et dires du Prophète; ensuite les Fettouah ou décisions des grands 
jurisconsultes des quatre écoles ou rites, dont la valeur est compa- 
rable à celle du Digeste romain, et enfin les écrits des muftis et les 
sentences des maulvis. Aussi l'opinion se répandait dans le monde 
des juges et des avocats qu'il devenait indispensable de faire un Code 
de la loi anglo-musulmane, aujourd'hui éparse dans vingt recueils 
divers. Pareils reproches et pareilles prétentions surgissaient à 
propos de la loi hindoue. 

A tout cela venaient s'ajouter les répugnances de la Compagnie et 
de ses agents à continuer à appliquer des lois qui blessaient leur 
humanité ou leur morale. Bon de gouverner les indigènes par leur 
propre loi. Mais qui accepterait de sanctionner les révoltantes dispo- 
sitions de la législation criminelle, par exemple, en cas de meurtre : 
peine du talion; d'immoralité : lapidation; de vol : mutilation? 

Le résultat d'un demi-siècle de discussions fut que le principe de 
la personnalité des lois se trouva peu à peu déserté, et que l'idée 
s'insinua, grandit et finit par triompher de chercher une autre solu- 
tion à ce difficile problème : quelle est la loi qui convient aux habi- 
tants des possessions? 

Les Anglais prétendent, partout où ils sont, à leur loi, à leurs 
formes, à leurs garanties. Les Indigènes aussi n'entendent, au civil 
et au criminel, se soumettre qu'aux leurs. Cependant l'empire de 
l'Inde s'étend démesurément; sa population se multiplie; l'Angle- 
terre qui, un temps, n'y prêtait guère attention, s'y est attachée; 
quelques-uns de ses hommes les plus illustres en étudient les pro- 
blèmes politiques et sociaux. Le problème législatif est-il au-dessus de 
leurs forces et de leurs talents? Et ne peut-on imaginer un système 
qui s'inspirerait à la fois des idées des Indigènes et des Européens? 
qui fournirait des garanties à l'une et à l'autre race? qui concilierait 
enfin les usages locaux et les exigences de la civilisation occidentale? 

Une fois l'idée lancée, et elle le fut de bonne heure, elle fit son 
chemin. Elle aboutit, vers 18G0, aux fameux Codes anglo-indiens ; mais 
les Codes étaient le point d'aboutissement; le point de départ avait été 
les Régulations, monument bien particulier de la législation de l'Inde. 



NOTES 



Note de la page 288 : La législation criminelle musulmane. 

Elle abondait en inconséquences et en absurdités. Elle traitait sur le même pied des 

l'inde britannique. 19 



290 L INDE BRITANNIQUE 

délits qui n'avaient rien de comparable : voler, boire du vin, commettre un adultère. 
Tuer un homme lui semblait moins criminel que de boire du vin. 
En matière de meurtre, le degré de culpabilité variait avec l'instrument employé. 
En matière de témoignage, le témoignage d'un seul ne comptait pas. 
La peine n'était jamais proportionnée au délit. 

Dès 1791, les Anglais, travaillèrent à corriger ces erreurs, bizarreries et cruautés. 
Mais, le résultat de leurs corrections, sauf dans le Pendjab, où un gouverneur émi- 
nent, sir R. Temple, avait donné comme guide aux magistrats un manuel de loi crimi- 
nelle, c'était non pas une loi, mais un fouillis hérité des conquérants musulmans, en 
partie mitigé par les régulations anglo-indiennes, par les instructions et corrections des 
Cours de l'Inde : la loi musulmane, indigne d'un pays civilisé, et la loi anglo-indienne, 
œuvre de trois législatures différentes, et, présentant à cause de cela des dispositions 
incohérentes. En voici quelques exemples : 

Faux et parjure. — Au Bengale, le faux est puni de prison d'une durée double de celle 
du parjure; à Bombay, le parjure est puni de prison d'une durée double de celle des 
pires faux; à Madras, parjure et faux sont snr le même pied. 

Achat à des soldats d'objets militaires. — Au Bengale, il n'est pas puni, sauf dans la 
ville même de Calcutta, où il l'est d'une amende de 50 roupies; à Madras, puni, par 
toute la résidence, d'une amende de 40 roupies; à Bombay, par toute la Présidence, de 
quatre ans de prison. 

Fausse monnaie. — Crime puni de prison par toute l'Inde, mais d'une durée moitié 
moindre à Bombay qu'à Madras et au Bengale. 

Évasion. — Crime puni de prison par toute l'Inde, mais d'une durée à Bombay double 
de celle de Madras et du Bengale. 

Voici d'autres exemples d'absurdité tirés par Macaulay du code pénal de Bombay 
(Extraits d'une lettre à Lord Auckland). La loi criminelle de la Présidence de Bombay 
n'a sur celle des autres Présidences d'autre supériorité que d'être codifiée, rassemblée. 
Mais, en faisant ce code, on a tenu compte des principes d'après lesquels les délits 
doivent être classés moins que dans les autres Présidences. Exemple : 1° la destruction 
d'une propriété, valût-elle une roupie, est punie de cinq ans de prison; 2° toute entente 
pour faire tort ou dommage à quelqu'un (ou tuer, ou escroquer, ou tromper sur un 
marché) est punie de dix ans de prison. Deux hommes s'entendent pour commettre 
un larcin, puis se repentent et y renoncent; chacun d'eux est puni de vingt fois la 
peine du voleur effectif. Toute violence qui cause une atteinte cérébrale à la victime est 
punie des peines du viol (quatorze ans de prison). Le bris d'une fenêtre, le bris d'une 
porcelaine dans la maison, la chevauchée à travers un champ de grains à la chasse, 
sont assimilés à l'incendie et punis de mort. Le recel d'un meurtrier est puni de mort; 
d'une troupe de brigands, est puni comme le brigandage même, et cela quand le recel 
de gens coupables des pires mutilations et vols, s'ils ne sont pas plus de 4, n'est pas 
puni du tout. 

Vers 1835, une Commission spéciale, dont je parlerai plus loin (Voir chap. v, Justice) 
préparait une réforme générale de la loi indienne. Ses travaux débutèrent par l'étude 
de la loi pénale. Voici, ce que dans l'introduction (1838) au nouveau code pénal (qui ne 
fut promulgué qu'en 1860), elle disait de la législation pénale : 

« La loi pénale du Bengale et de Madras est la loi musulmane qui graduellement a 
été déformée au point de lui enlever tout titre à la vénération religieuse des Musulmans, 
et qui toutefois garde de ses bizarreries originelles assez pour embarrasser et gêner 
l'administration de la justice. En substance, elle diffère maintenant au moins autant de 
la loi musulmane criminelle que la loi pénale d'Angleterre diffère de celle de France. 
Cependant les termes techniques et les distinctions subtiles empruntées à la loi musul- 
mane s'y retrouvent encore. Rien n'est plus habituel aux tribunaux que de demander 
aux jurisconsultes quelle peine la loi musulmane prescrit dans un cas hypothétique et, 
là-dessus, d'infliger cette peine à une personne qui ne se trouve pas dans ce cas hypo- 
thétique et qui, de par la loi musulmane, serait ou punissable d'une autre peine ou 
exempte de toute peine. Nous n'avons nullement l'intention de condamner la politique 
qui a conduit le Gouvernement Britannique à garder et, peu à peu, à modifier le système 
de jurisprudence criminelle qu'il avait trouvée dans ces provinces. Mais il est évident 
qu'un corps de lois ainsi formé doit, en tant que corps de lois, être défectueux et 
incommode. » 



§ 2. — LES REGULATIONS. 

OBJECTIONS AU SYSTÈME DE LA LOI PERSONNELLE; 

BESOIN D'UNE LÉGISLATION CERTAI N E, ÉQU ITABLE, MOR A LE. 



Les Régulations, législation faite sur place par les Anglais, à l'usage des populations 
indigènes; Acts de 1773 et de 1781; différences des deux Acts; conséquences qu'elles 
engendrèrent. — Provinces où elles sont applicables; Régulations provinces, Non-Regulations 
provinces; origines de cette distinction. — Les Non-Regulations provinces avaient, malgré 
leur titre, une législation et même une meilleure que les Régulations provinces. — Diffé- 
rences entre les deux catégories de provinces. — Jusqu'à quand a duré cette forme de 
législation; le Conseil législatif de l'Inde, les Acts remplaçant les Régulations. — 
Valeur de cette législation; quelques exemples; quelques opinions. 



Chaque année avait amené la conquête de nouveaux territoires. 
Les populations conquises passaient sous le régime de l'administra- 
tion anglaise, chacune avec ses lois, ses coutumes, et son organisa- 
tion de la propriété; on les leur laissait. Puis, grâce à un régime 
politique et économique meilleur, cette législation séculaire devenait 
bientôt préjudiciable à ceux à qui on l'appliquait. Et, à la demande 
même des intéressés, il apparaissait urgent de la remplacer, en tout 
ou en partie, par une autre mieux adaptée aux besoins nouveaux. 
Cette nouvelle législation, faite dans l'Inde, on pourrait dire sur 
mesure et à la taille du pays, s'appelait Régulations (Règlements). 

Mais ces Régulations elles-mêmes étaient par essence temporaires. 
A mesure que la population voyait changer sa condition, le légis- 
lateur, de son côté, changeait la loi. Ainsi chaque régulation « con- 
tenait en elle un principe de revision perpétuelle ». C'est ce qui 
donnait aux Codes l provinciaux d'alors cet aspect variable et mobile. 

Les premières Régulations avaient été faites en vertu de YAct si 
célèbre, mentionné précédemment, de 1773 (articles 36 et 37), qui 
autorisait le Gouverneur général en Conseil à faire telles règles et 
ordonnances pour le bon gouvernement de la présidence de Bengale, 

1. Dans la langue juridique anglo-indienne, jusqu'à l'époque où furent faits les nou- 
veaux Godes anglo-indiens, qui sont comparables aux nôtres (Code pénal, Gode de pro- 
cédure, etc.), le mot code était employé dans le sens où l'employait Justinien ; un Gode 
n'était que la collection des lois, les plus hétéroclites, en vigueur dans une province 
donnée. On disait le Gode de Bombay, le Gode de Calcutta, etc. 



292 L'INDE BRITANNIQUE 

pourvu qu'elles fussent non contraires aux lois du royaume, sous 
cette réserve que ces Régulations ne seraient en force qu'après avoir 
été enregistrées par la Cour Suprême de Judicature. Puis, une autre 
loi, également citée, celle de 1781, autorisa le Gouverneur général en 
Conseil à faire, sans qu'elles fussent soumises à la nécessité de 
l'enregistrement par la Cour suprême, des Régulations d'un autre 
genre, qui auraient pour objet non plus tant le gouvernement civil 
du pays que la bonne administration de la justice (en fait, surtout 
des règles de procédure pour les tribunaux et conseils provinciaux). 

Et l'on se mit, en conséquence, à faire par toute l'Inde des Régu- 
lations en vertu des Acts de 1773 et de 1781. L'œuvre législative 
commença au Bengale en 1780; à Bombay en 1799; à Madras 
en 1807. Dans un pays que régulièrement la conquête agrandissait 
et où le temps amenait à l'intérieur des anciennes provinces des 
changements continuels, on peut imaginer combien abondante dut 
être l'œuvre législative de cette période. Si abondante qu'au bout 
de peu de temps les recherches y devenaient à peu près impossibles 1 . 
Aussi, en 1793, lord Cornwallis résolut d'en former la collection : 
ce fut le Code du Bengale. Madras l'imita en 1802 et Bombay 
en 1827 2 . 

Mais l'embarras du législateur avait d'autres causes. Chaque jour 
on étendait le domaine britannique. En 1800, on conquiert Bénarès 
(embryon d'une nouvelle province appelée plus tard N. W. Pro- 
vinces, aujourd'hui Provinces-Unies) : on l'annexe, plus exactement 
on le rattache au Bengale, et on lui applique, avec quelques chan- 
gements, les lois et Régulations des provinces plus anciennes : 
Bengale, Behar, Orissa. Mais quand, plus tard, on conquit, en 1815, 
sur les Mahrattes les régions du Sagor et de la Nerbudda ; en 1824-26, 
l'Assam, Arakan et Tenasserim; en 1843, le Sind; en 1849, le 
Pendjab; en 1852, le Pégou; en 1856, Oude, on se trouva en face de 
nouveaux sujets tout à fait étrangers à la civilisation de l'Inde bri- 
tannique et l'on décida de les exempter spécialement des Régulations 
du Bengale ou de Bombay. 

On eut alors deux groupes de provinces : les anciennes, Bengale, 
Bombay, Madras, Agra, qui étaient soumises aux Régulations et 

1. Les textes, rédigés en anglais, en demeuraient le plus souvent manuscrits; si, par- 
fois, ils étaient imprimés et traduits en vernacular (langue du pays), ils restaient toujours 
rares. C'étaient des feuilles volantes, difficilement réunies. On conçoit l'embarras des 
parties, des avocats et des juges. 

2. Mais il y a une différence entre le Code de Bombay et les deux autres. Au Bengale 
et à Madras on avait réuni tous les textes, et ce qu'on appelle Code n'était que des 
Pandectes. A Bombay, on avait abrogé et ordonné, en un mot, au sens moderne, 
codifié. 



LA LOI 293 

qu'on appelait Régulations provinces; et les nouvelles Oude, Pro- 
vinces Centrales, Assam, Pendjab, Birmanie, qu'on exemptait de 
l'action de ces Régulations (les Non-Regulations provinces), et pour 
lesquelles il allait falloir faire de nouvelles lois, adaptées à leur 
condition, et inventer un nouveau procédé législatif. 

Ce que devait être la législation de ces nouvelles provinces, on 
l'imagine de reste : lois simples et claires, et procédure sans compli- 
cations ni frais. Quant au procédé législatif, il a varié. 

Il semble que parfois on n'ait pas, à ces nouvelles provinces, donné 
de législation spéciale. On se contentait de recommander aux fonc- 
tionnaires de les administrer en s'inspirant de l'esprit des Régu- 
lations, dans la mesure où elles pouvaient s'appliquer aux conditions 
du pays. Ailleurs, on extrayait des Régulations en vigueur certaines 
sections (articles) qui semblaient pouvoir convenir aux nouveaux 
territoires : c'est ce qui eut lieu, par exemple, pour le Sind. On y 
promulgua certaines parties des Régulations de Bombay, qui, avec 
le temps, devinrent de plus en plus nombreuses, jusqu'à ce que, 
peu à peu, la législation en vigueur dans le Sind finit par se 
rapprocher notablement de celle du reste de la présidence. 

Au Pendjab, ce fut une autre méthode. Le Gouverneur général 
estima pouvoir procéder par la voie rapide d'executive orders, ana- 
logues à ces ordres en Conseil que fait la Couronne pour les Crown 
colonies. Plus tard, on eut des doutes sur la validité de cette 
législation, et l'on crut devoir les lever, pour le passé, par un article 
spécial inséré dans la loi de 1861, sur les Conseils législatifs de 
l'Inde, que nous retrouverons plus loin. 

Enfin, comme la conquête ne s'est pour ainsi dire jamais arrêtée, 
on a encore eu, même récemment, à envisager de nouveaux 
procédés rapides et faciles de légiférer pour les territoires nouveaux 
ou arriérés : l'un fut celui de la fameuse loi de 1870 (33 Vict., C. 3, 
S. 3), et l'autre celui du Scheduled districts Act, de 1874. Nous les 
retrouverons aussi plus loin l'un et l'autre. 

On se tromperait, d'ailleurs, si l'on croyait que ces deux catégories 
de provinces : Régulations et Non-Regulations provinces 1 avaient des 
législations absolument et entièrement différentes. On se tromperait 
davantage encore si l'on croyait que les Non-Regulations provinces 
étaient, même sous le rapport de la législation, inférieures aux 

1. Les Non-Regulations provinces étaient, comme les Régulations provinces, soumises : 1° aux 
lois du Parlement britannique, quand elles renferment une clause qui les déclare appli- 
cables à toute Pinde présente et future; 2° aux Acts du Conseil législatif de l'Inde, 
pourvu qu'ils soient antérieurs à l'entrée de ces provinces dans le domaine britannique. 



294 L'INDE BRITANNIQUE 

Régulations provinces. Tout au contraire, elles avaient des lois, 
promulgées en corps, plus certaines, plus faciles à trouver, plus 
claires aussi et souvent plus équitables 1 que celles des anciennes 
provinces. Et la justice y était moins lente, moins coûteuse, moins 
retardée par une procédure, qui rappelait à beaucoup de légistes 
les anciennes actions de la loi à Rome. 

Ce n'était pas là l'unique différence entre les deux catégories de 
provinces. On pourrait en mettre en évidence plusieurs autres sur le 
terrain administratif, judiciaire, etc. Je n'y insiste pas. Quelques- 
unes sont chose du passé. Il n'existe plus aujourd'hui de Régulations 
provinces et de Non-Regulations 'provinces 2 : il n'y a plus de Régula- 
tions. Elles n'ont duré que jusqu'en 1834. Une loi de 1833 a institué 
un Conseil législatif qui a, au moins un temps pour l'Inde tout 
entière, fait des Acts, et non plus des Régulations. 

Ces Régulations avaient, dans les provinces des deux catégories, 
été un instrument efficace du développement de la législation anglo- 
indienne. La plupart s'appliquaient à l'ensemble du territoire. Elles 
donnaient au sytème administratif et officiel une base régulière 
légale; enfin elles fournissaient un procédé très satisfaisant pour 
apporter à l'application de la loi personnelle telles modifications qui 
semblaient nécessaires. C'est ainsi que l'abolition du suttee (le fait 
pour les veuves de se brûler volontairement sur le bûcher de leur 
mari) avait été réalisé par une Régulation du Bengale de 1829. 

Cependant, avec le temps, les Régulations perdaient de leur 
efficacité. Il devenait de mode de les tourner en dérision, et de 
dire qu'en elles tout était défectueux : le texte, l'esprit, l'exécution. 
Il n'y a que les légistes — cela n'est pas douteux — pour savoir 
rédiger convenablement un texte : les Régulations étaient l'œuvre 
non de jurisconsultes, mais de fonctionnaires érigés en législateurs. 
Et non d'un corps unique et homogène pour toute l'Inde, mais de 
plusieurs, qui travaillaient chacun pour sa présidence et chacun 
selon son esprit. Il en était, avec le temps, résulté une extraordi- 
naire variété, pour ne pas dire confusion, qui autorisait un juge de 
l'une des Cours suprêmes à prononcer, en 1833, ce réquisitoire 3 : 
« Dans un tel état de choses, nul n'est capable d'émettre une 
opinion ou de formuler un jugement, si fondé qu'il soit, sur n'im- 



1. Ce qui ne veut pas dire — comme on l'a cru —qu'on y jugeât seulement en équité. 

2. Il reste cependant, même dans l'Inde contemporaine plus civilisée, des territoires 
qui rappellent les anciennes provinces arriérées de l'Inde. Ce sont les scheduled districts; 
j'en parlerai plus loin. 

3. Cité par Cowel. 



LA LOI 295 

porte quel droit contesté, sans que des doutes et des difficultés 
puissent être soulevés par ceux à qui il plaira de mettre en question 
cette opinion ou ce jugement. Il n'est pas vraisemblable que l'on 
rencontre dans le public ou parmi les fonctionnaires de la métro- 
pole, même parmi ceux de l'ordre judiciaire, beaucoup de personnes 
ayant, du système indien, une vue assez claire et assez large pour 
mesurer vite et sûrement l'influence que chaque partie de la législa- 
tion peut avoir sur le reste. Il y a des Acts anglais du Parlement 
spécialement préparés pour l'Inde et il y en a d'autres dont il est 
douteux s'ils s'appliquent à l'Inde entière ou à une partie ou pas du 
tout. Il y a YEnglish Common Lato and Constitution, dont l'applica- 
tion est, à beaucoup d'égards, encore plus obscure et embarrassée; 
la. Loi et l'Usage mahométans; la Loi, Y Usage et les Textes hindous; 
les Chartes et Lettres patentes de la Couronne; les Régulations des 
gouvernements, les unes faites expressément en vertu à' Acts du 
Parlement qui les autorisent particulièrement, et d'autres fondées, 
comme on dit, sur le pouvoir général de gouverner confié à la Com- 
pagnie par le Parlement ou, comme d'autres prétendent, sur ses 
droits en tant que successeur des anciens gouvernements indigènes. 
Certaines Régulations exigent l'enregistrement par la Cour suprême; 
d'autres, non ; quelques-unes s'étendent à l'Inde entière ; d'autres 
sont spéciales à une présidence ou à une ville. H y a des commis- 
sions du Gouvernement, et des ordres en forme de circulaires du 
Nizamut Adawlut (Cour d'appel criminelle) et du Dewany Adawlut 
(Cour d'appel civile) ; il y a les Traités de la Couronne et les Traités 
du Gouvernement de l'Inde; enfin on tire à plaisir des conclusions 
de l'application du droit public et du droit des gens européens à 
un état de choses qui justifie presque toute interprétation... » 

Un système législatif qui autorisait de telles accusations était 
condamné. La confusion et les contradictions des Régulations 
allaient faire place à l'unité des Codes anglo-indiens. Mais ce serait 
ne pas connaître l'esprit des Anglais et leur horreur de la logique 
théorique que de supposer qu'ils allaient tomber dans le défaut, 
contraire et redoutable, d'une législation uniforme et identique pour 
toute l'Inde. Ils s'orientaient vers une législation qui aurait l'unité 
pour règle et pour correctif la variété. 



§ 3. — LES CODES ANGLO-INDIENS; 

L'UNITÉ DE LOI; LA TERRITORIALITÉ COMBINÉE 

AVEC LA PERSONNALITÉ. 



Nécessité et facilité de faire des Codes; l'idée lancée en Inde, reprise en Angleterre 
en 1833 : le Law Member, la Law Commission. — Les Codes; le Code Pénal, définitions 
et illustrations; son succès; le Code de Procédure pénale, corrections et revisions; le 
Code de Procédure civile. — Faut-il un Code civil? avantages et dangers. 



« Nulle nation, disait un jour Macaulay devant la Chambre des 
Communes, n'a jamais eu, autant que l'Inde, besoin d'un Code et je 
ne crois pas qu'il y ait une nation où ce besoin pourrait être aussi 
aisément satisfait. » Et quarante années plus tard, quand étaient déjà 
depuis longtemps appliqués et les trois Codes (Pénal, Procédure 
pénale, et Procédure civile) et de nombreuses lois, éléments épars et 
précieux d'un Code Civil, le Gouvernement de l'Inde déclarait à 
lord Salisbury, alors secrétaire d'Etat, qui l'avait consulté sur la 
nécessité d'un tel code (1877) : « Il répandrait certainement parmi 
la population de l'Inde une notion plus exacte de ses droits et de ses 
devoirs qu'elle ne l'aura jamais, si la loi est laissée dans son présent 
état, c'est-à-dire en partie seulement codifiée, l'ensemble ne se 
rencontrant que dans des livres d'études, écrits dans un esprit de 
références à la loi d'Angleterre, et dans une foule de décisions sou- 
vent obscures et quelquefois contradictoires, qu'on trouve dans les 
Law Reports anglais et indiens. » 

Il y avait unanimité sur la convenance de refondre la législation 
indienne. Dans quel esprit? « Notre principe, répondait Macaulay, 
est celui-ci : l'uniformité, si l'on peut; la variété, quand il faut; en 
tout cas, la certitude. » D'autre part, la charte de 1833 avait donné 
cette direction : « Il est bon qu'il soit fait des lois pouvant s'appli- 
quer également à toutes les classes d'habitants, en ayant dûment 
égard aux droits, aux sentiments et aux usages spéciaux ». Enfin, 
c'était une opinion bien arrêtée parmi ceux qui allaient travailler 
à la nouvelle œuvre que le rôle du législateur britannique était de 
déterminer — et cela non pas une fois pour toutes, mais par des 



LA LOI 297 

revisions quasi-périodiques, — 1° combien de la loi ou de la morale 
indigène devrait être accepté comme loi au sens occidental du mot; 
2 combien devrait être concédé à la conscience des sectateurs des 
religions de l'Inde; 3° combien devrait en être repoussé comme 
immoral et nuisible. 

On avait, d'ailleurs, non pas à inventer mais plutôt à utiliser les 
immenses matériaux, lois d'Occident et lois de l'Inde, rassemblés 
depuis tant d'années, à les refondre et à les disposer en un ordre 
logique. La seule question qui se posât, mais elle était capitale, était 
de savoir laquelle de ces deux législations servirait de canevas : la 
loi du pays ou la loi d'origine britannique. Avec le recul que nous 
fournissent soixante-dix années écoulées, il est permis de croire que 
les législateurs ont commis une erreur en prenant pour base « dans une 
large mesure » la loi anglaise. Cela a vicié leur travail. En vain, les 
Law Commissions (dont il va être question) ont recommandé de 
« refondre les matériaux plutôt que de les employer sans modifica- 
tions et, en les refondant, de songer aux habitudes et aux manières de 
penser des indigènes »; le législateur de l'Inde, Anglais lui-même, 
allait, malgré ces avertissements et son vif désir, sa ferme volonté 
de les écouter, être fatalement entraîné par l'hérédité, l'éducation et 
le milieu, à concéder, dans la nouvelle législation, une part encore 
trop large à la pensée occidentale: 

L'idée de codifier les lois avait été lancée dans l'Inde par certains 
hauts fonctionnaires, comme sir Ch. Metcalfe. L'Angleterre l'avait 
tout de suite adoptée. Lors du renouvellement de la charte, en 1833, 
le Parlement l'avait discutée. Et, pour en préparer la réalisation, il 
avait adopté trois mesures importantes : réorganisation du Conseil 
du vice-roi, en vue d'une meilleure confection des lois 2 ; introduc- 
tion dans ce Conseil d'un nouveau membre permanent, appelé 
Law Member, choisi en dehors des fonctionnaires de la Compagnie, 
et dont la tâche spéciale serait la législation; enfin, création d'une 
Commission, appelée Indian Law Commission. Les membres en 
seraient nommés par le gouverneur général. Son rôle serait de 
faire dans CInde une enquête sur la nature et le fonctionnement des 
lois en vigueur, la juridiction, les pouvoirs et les règles intérieures 
des Cours et Tribunaux existants, et de dresser du tout un rapport, 
dans lequel elle suggérerait les changements qui lui sembleraient 



i. Et encore apparaissait une seconde distinction : la loi anglaise ou la loi écossaise. 
Sumrer Maine disait que la loi d'Ecosse serait un meilleur guide (is in India the safer 
rulc). 

2. Voir plus loin, § 6 : Qui a qualité pour légiférer. 



298 L'INDE BRITANNIQUE 

nécessaires pour tenir un compte suffisant des différences de religion, 
de caste, d'opinions, etc. Ces rapports seraient imprimés, et fourni- 
raient les matériaux de la réforme, dont la préparation et l'exécu- 
tion seraient alors confiées d'abord au Law Member et à ses bureaux, 
ensuite au Conseil législatif du vice-roi l . 

Cette Commission, dont l'âme fut le grand historien Macaulay, 
nommé, à la même époque Law Member du Conseil du vice-roi, se 
mit tout de suite à l'œuvre. Elle s'attaqua d'abord au Code pénal; 
mais elle envisageait en même temps un Code de Procédure crimi- 
nelle, un Code de Procédure civile et un Code Civil 2 . 

Quand Macaulay quitta l'Inde en 1838, la Commission n'avait 
préparé encore qu'un projet de Code Pénal, qui devait passer par 
bien des discussions et des corrections et ne fut finalement voté 
qu'en 1860. Privée du zèle et des conseils de Macaulay, la Commis- 
sion ralentit beaucoup son activité. En 1853, elle fut, sous l'empire 
de la nouvelle Charte, remplacée par une commission nouvelle, 
qui, celle-là, siégea en Angleterre et fit voter le Code Pénal et les 
Codes de Procédure civile et de Procédure criminelle. Une troisième 
Commission fut nommée en 1861, dont les travaux aboutirent au 
vote de plusieurs lois importantes. Elle fut dissoute en 1870. Depuis 
lors, les diverses mesures de codification ont été presque entière- 
ment l'œuvre du département législatif du Gouvernement de l'Inde. 

Le Code Pénal, voté en 1860 et mis en vigueur en 1862, avait cou- 
rageusement abordé le problème qui se posait devant le législateur : 
quelle part dans la nouvelle loi auraient la morale d'Occident et la 
coutume asiatique? Tout en s'efforçant de respecter la pensée 
indienne, il avait proscrit les sacrifices humains, l'exposition des 
enfants, le bûcher des veuves, l'enterrement des lépreux vivants, la 
sodomie professionnelle, la prostitution dite religieuse, la torture 
des paysans et des témoins, le thuggisme, etc. 

Autre mérite, il avait recherché la clarté, les propositions simples 
et facilement intelligibles, et il y avait atteint. Il avait notamment 
eu recours à l'emploi de ces illustrations, recommandées autrefois 
par Bentham et soutenues par Macaulay, qui devaient sortir toute 
leur utilité devant des tribunaux évidemment moins éclairés que 

1. Voir la note p. 302, sur les Indian Law Commissions. 

2. « Le Code Pénal sera envoyé au Gouvernement au cours de l'hiver 1836-37. Le Gode 
de Procédure criminelle devrait être fini en 1837. Au début de 1838, la Commission 
attaquera, j'espère, le Code de Procédure civile. Donc, dans un peu plus de deux ans, on 
pourra soumettre au Gouvernement le Code de Procédure civile. Quand je parlais de 
huit ou dix ans, je ne songeais pas qu'au Code de Procédure, mais aussi au Code des 
Droits civils. » (Macaulay, résumé d'une lettre du 6 juin 1836.) 



LA LOI 299 

ceux d'Europe, surtout à cette époque, où les juges étaient ordinai- 
rement des fonctionnaires de l'exécutif. L'illustration ne remplace 
pas définition; elle n'y ajoute et n'en retranche rien; elle l'éclairé. 
La définition est brève et conçue en termes généraux, parfois insuf- 
fisants : l'illustration l'interprète d'avance par autorité législative, en 
donnant des exemples choisis à dessein 1 . 

Le succès de ce Code fut considérable. Au bout de peu d'années, 
il était traduit dans nombre de langues indigènes. Appliqué dans 
l'Inde britannique proprement dite, il était, en 1867, étendu aux 
Straits Settlements (alors partie intégrante de l'Inde); puis, à plusieurs 
Cantonments et chemins de fer dans les États indigènes, et enfin, 
dans une certaine mesure, aux possessions anglaises de l'Afrique 
centrale. Nous dirons plus loin l'opinion qu'en ont les Indigènes. 

Le Code de Procédure pénale était sur le métier depuis 1847. Il 
fut mis en vigueur le 1 er janvier 1862, d'abord dans les Régulations 
provinces, puis peu à peu étendu au reste de l'Inde britannique 2 . 
Rien n'est plus caractéristique de l'esprit scrupuleux des Anglais et 
de l'efficacité de leur système législatif que le souci montré par eux 
de chercher, tout de suite et sans cesse, à modifier et à amender ce 
Code de Procédure pénale. Avant même qu'il fût mis en vigueur, des 
améliorations y étaient apportées par une loi de 1861. D'autres sui- 
virent en 1862 et 1866, et de très considérables en 1869. Trois ans 
plus tard, le Code tout entier et les lois qui l'avaient amendé étaient 
remplacés par un Code entièrement remanié (ActX de 1872), œuvre, 
longuement préparée, du célèbre jurisconsulte, sir James Stephen, 
alors Law Member du Gouvernement de l'Inde. A son tour, le Code de 
1872, même amendé en 1874 (Act XI), eut besoin de retouches. La 
magistrature des districts avait fait de rapides progrès. Elle pouvait 
supporter une procédure à la fois plus savante et plus simple. On 
fit une seule loi de toutes les lois de procédure pénale alors en 
vigueur dans l'Inde : ce fut le Code de 1882, promulgé le 1 er jan- 
vier 1883. A peine en vigueur, il était encore remanié : en 1884, en 
1886, en 1887, etc., etc. 

Le Code de Procédure civile eut une fortune à peu près semblable. 

1. Voir, infra, p. 306, note. 

2. Excepté devant les quatre Hautes Cours, le Chief court de Lahore et les Magistrates 
courts des villes présidentielles. Ces exceptions pouvaient être le résultat de la loi 
anglaise pure, alors en vigueur devant ces tribunaux. Mais elles attestaient aussi le 
soin avec lequel cette œuvre législative était conduite et le souci de donner à chaque 
partie de l'Inde la législation qui lui convient. Les villes où siégeaient ces tribunaux 
étaient plus avancées, plus instruites, centres de commerce et d'intérêts plus considéra- 
bles que le reste de l'Inde. Elles avaient besoin d'une autre législation plus compliquée 
sans doute, mais qui fournît plus de garanties. 



300 L INDE BRITANNIQUE 

Les éléments, rassemblés par la première Law Commission, avaient 
été, en 1853, remis aux nouveaux commissaires. Et le président du 
Board of India, Sir Charles Wood, leur avait recommandé un système 
simple, uniforme 1 , assez souple pour s'appliquer même à l'adminis- 
tration de la justice par les tribunaux inférieurs. Ils n'y réussirent 
qu'imparfaitement. Il y avait à ménager des transitions : le nouveau 
Code (Act VIII, de 1859) ne s'appliqua d'abord qu'au Bengale; mais 
avant la fin de 1863, il était étendu à toute l'Inde. Comme le Code Pénal, 
comme le Code de Procédure pénale, à peine en vigueur, il était fré- 
quemment et considérablement modifié. Un Code de Procédure civile 
dans un pays si vaste et si divers, et quand il doit être appliqué à 
une telle variété de juridictions, par des juges d'origine multiple, 
n'atteint pas le but du premier coup : remanié déjà à dix ou douze 
reprises, il demeurait encore, en 1872, un instrument très critiquable. 
On résolut non d'y apporter des corrections de détail, mais de le 
refondre entièrement. Ce fut le Code de 1877. Celui-ci, à son tour, 
était soumis à la critique et à des corrections, qui aboutirent, en 
1882, à une œuvre entièrement nouvelle. Mais voici que, depuis une 
douzaine d'années, ce Code de 1882 fut à son tour critiqué et vient 
d'être enfin complètement transformé, par une loi de 1908 (Act V). 

C'est une loi qui organise une large décentralisation. Elle formule 
seulement des principes généraux uniformes de procédure, mais 
permet de les plier aux circonstances des différentes provinces. Il ne 
faut pour cela qu'une décision de la Haute Cour ou de tout autre 
tribunal supérieur, l'avis d'une commission et la sanction du Gou- 
vernement. 

J'ai tenu à multiplier ces détails techniques pour établir dûment 
deux constatations importantes : le scrupule et la vigilance des 
Anglais et leur désir d'arriver à la meilleure loi possible, en même 
temps que la souplesse, la maniabilité de l'instrument législatif qu'ils 
ont créé sur place. 

Parallèlement à cette œuvre législative, on élevait une autre 
œuvre judiciaire; la création, dans quelques-unes des provinces 2 , de 
Hautes Cours et de Cours supérieures qui tendent à l'unité de juris- 
prudence, comme on avait tendu à l'unité de législation. 

1. La recommandation n'était pas superflue. Avant le 1 er juillet 1859, il y avait neuf 
systèmes différents de procédure en vigueur dans le Bengale; quatre devant la Cour 
suprême en sa qualité de juge de droit commun, d'équité, ecclésiastique, d'amirauté; un 
devant la Court of Small Causes, à Calcutta; un, dans les Military courts of requests; trois 
devant les tribunaux de VEast India Company ; un pour les affaires ordinaires, un pour 
les affaires sommaires, un pour la juridiction du Deputy collector. 

2. Voir plus loin, chap. v, Justice, § 2. 



LA LOI 301 

Ces trois Codes : Pénal, de Procédure pénale, de Procédure cri- 
minelle, constituent toute l'œuvre codifiée de la législature indienne, 
mais non pas toute son œuvre législative. Elle n'a pas abouti à éri- 
ger un Code Civil. Un tel Code ne se fait pas en une fois; nous le 
savons par les travaux préparatoires du nôtre. On y procède par le 
vote de lois isolées et indépendantes, que domine toutefois la pensée 
du Code unique, dans lequel chaque fragment doit venir prendre sa 
place. C'est ainsi qu'a procédé le Gouvernement de l'Inde. Depuis 
quarante ans, il a donné au pays qu'il administre toute une série de 
lois civiles, commerciales, industrielles, agricoles, de crédit, etc. 

En viendra-t-il à édifier ce monument honorable, qui s'appelle un 
Code Civil? Cela semble douteux. Non pas à cause de la force de 
l'opposition qu'on pourrait redouter. Il existe, à tout événement, une 
proportion respectable d'indigènes qui en comprennent l'utilité et 
d'autres 1 qui ont eu le courage d'affirmer hautement leur opinion. 

Les raisons de douter sont d'un autre ordre, et plus délicates. Un 
Code Civil, fait pour l'Inde par des Anglais, met directement en pré- 
sence le fond même des deux civilisations et intéresse la masse de 
la population. Le Code Pénal, sans doute, a pu froisser les sentiments 
des Indigènes. Mais forcément ce n'est que d'une petite proportion, 
laquelle, le plus souvent, n'a pas pour elle l'appui de la majorité. 
Ici, au contraire, on se heurte à tout un peuple, respectable et 
ombrageux, et à chaque individu, plusieurs fois au cours de sa vie. 
Or, ce peuple a ses usages, ses institutions domestiques, ses relations 
sociales, en un mot, sa conception morale et religieuse (car, chez 
ces peuples plus que chez tout autre, la religion est mêlée à tout 
intimement). Il y est attaché par des liens nombreux et forts. Toute 
réforme risque de lui être sensible et d'éveiller de périlleuses résis- 
tances. Si le législateur clairvoyant ajourne, crainte de danger, 

i. « Autant que je sache, le public indigène n'a pas élevé sa voix contre la codifica- 
tion. Pour lui, lois codifiées signifient introduction de la certitude, là où il y avait incerti- 
tude ; de la précision, là où il y avait le vague... A présent, tandis qu'un Gode Pénal et 
un Gode de Procédure criminelle splendides régissent les matières criminelles, la loi 
civile est administrée sur le principe quelque peu vague quoique noble « de la justice, 
de l'équité et de la bonne conscience » ; principe dont la beauté est en pratique gâtée par 
ce fait que les juges isolés ne voient pas tous, dans des affaires semblables, du même 
œil cette noble maxime. 11 en résulte une incertitude sur les droits qui ramène un procès 
à une sorte de spéculation pécuniaire, et d'où découle cette sorte déplorable d'affaires 
dans lesquelles les parties, d'accord sur les faits, n'ont pas un moyen incontestable 
de se renseigner sur la loi. II n'y a que la codification, et qu'elle seule, qui puisse 
remédier au mal provenant de cette incertitude de la loi... Les plaideurs seront alors 
plus pressés, avant de se présenter devant les tribunaux, de consulter le statute book 
du pays que les tendances d'esprit du juge particulier devant lequel leur affaire risque 
d'être portée. » 

{Discours de sir Sayyed Ahmad, devant le Conseil du gouverneur général, à propos 
du Transfer of property Act, 26 janvier 1882, p. 63 des Proceedings.) 



302 L INDE BRITANNIQUE 

cette réforme que sa conscience exigeait, il a la honte d'avoir trahi 
la cause de cette civilisation dont il se réclame, et sanctionné, par 
des textes émanés de lui, des pratiques qu'il réprouve. 

C'est pourquoi jusqu'ici les Anglais ne se sont pas aventurés à 
faire un Code Civil, qui devrait ou admettre des lacunes déshono- 
rantes ou émettre des prohibitions grosses de dangers. Ils se sont 
contentés ordinairement de légiférer sur les intérêts matériels. Les 
relations de famille, de caste, de religion, ils les ont laissées sous 
l'empire de la loi coutumière indigène. Parfois ils se sont risqués à 
certaines réglementations d'un ordre plus intime, qui intéresse soit 
la religion, soit la famille, comme la loi sur le mariage des enfants, 
dont le champ d'application a, d'ailleurs, été prudemment limité (et 
qui n'exerce absolument aucune influence sur la société); ou encore 
la loi qui s'occupe de la perte des droits de propriété par suite d'un 
changement de religion. Mais ce sont là des mesures tout à fait 
exceptionnelles, des expériences, d'ailleurs osées et périlleuses, qu'on 
n'a tentées qu'à cause des exigences de la morale occidentale. Il ne 
semble pas qu'on soit disposé à les renouveler, encore moins à les 
étendre. Et, pour cette raison, il est à présumer que Macaulay n'était 
pas encore assez clairvoyant quand il écrivait à propos du projet du 
Code Civil : « Je serais charmé de pouvoir assurer que tout sera bien 
et dûment fini avant 1850 ». 

Un Code Civil des Biens est possible. Un Code Civil des Personnes 
est un saut dans l'inconnu. Et les Anglais ont d'autant plus de 
raison de ne pas s'y aventurer que les diverses confessions deviennent, 
de par le monde, chaque jour plus chatouilleuses et plus agressives, 
et que, d'autre part, une législation émanée de l'étranger, si elle 
peut, avec du temps et de la vigilance, réprimer, chez quelques 
individus, certaines pratiques criminelles, est bien longtemps impuis- 
sante à modifier les mœurs traditionnelles de tout un peuple. La 
réforme ne peut venir que du peuple lui-même. Qu'on laisse agir 
le Parti de la Réforme sociale *. 

i. Voir plus haut : Livre 1, chap. n, § 7, La Réforme sociale. 



NOTES 



Note de la page 298 : Les « Indian Law Commissions ». 

La première Commission fut composée d'abord de T. B. Macaulay, qui venait d'être 
précisément nommé Law Member, de G. H. Cameron, qui, lui aussi, fut plus tard Law 
Member, et de deux fonctionnaires de la Compagnie, membres du Covenanted Civil Service, 
M. J. M. Macleod, de la Présidence de Madras, et M. J. W. Anderson, de Bombay. Elle 
se réunit aux Indes en 1834. Le Gouvernement local l'assista dans ses travaux et la 



LA LOI 303 

guida. Elle voyagea et fit son enquête; puis commença à s'occuper d'un projet de Code 
Pénal, qui, d'ailleurs, pour elle comme pour le Gouvernement de l'Inde, ne constituait 
qu'une première étape et faisait partie d'un tout inséparable : la réforme entière de la 
législation de l'Inde. Elle se figurait, au début, que ses travaux seraient rapidement 
menés. On en trouve des preuves décisives dans divers documents émanés de Macaulay, 
notamment dans la fameuse minute sur la réforme de l'Éducation. Gomme on proposait 
— nous verrons cela plus tard — d'inscrire au programme d'études l'arabe et le san- 
scrit, afin de rendre aux jurisconsultes futurs possible et facile l'étude des lois hindoues 
et musulmanes, Macaulay répondait : A quoi bon ces études? Le Gouvernement de 
l'Inde fait faire la collection des lois du pays; puis, avec l'aide de la Law Commission, 
il fera un code. Aussitôt que ce code sera publié, les Shastcrs et le Hedaya seront entiè- 
rement inutiles. Et cela sera fini avant que « les enfants qui vont entrer à la Medersa ou 
au Collège de sanscrit aient achevé leurs études ». 

Malheureusement, l'activité et l'autorité de la Commission, qui avaient été très grandes 
tant que Macaulay l'avait présidée, diminuèrent après son départ (1838). 

Elle publia : 

En 1837-38, un projet de Code Pénal (H. C, 673) signé de Macaulay, Macleod, Anderson 
et Millett, suivi, à bref intervalle, d'un rapport (H. C, 275. — H. C. signifie : recueil des 
documents de la Chambre des Communes), concernant les cours d'appel et la juridic- 
tion sur les Européens; 

En 1841, un rapport sur l'esclavage (H. C, 2G2), signé d'Andrews Amos, C. H. Cameron, 
D. Elliott, H. Boiradaile; puis divers rapports, sur des sujets spéciaux (1842; H. C, 585; 
1843, 300; 1844,623; 1845, 272; 1847, 14). 

Elle revint, en 1847-48, au projet de Code Pénal et de Procédure criminelle, avec deux 
rapports (H. C, 19 et 330). 

Enfin, en 1852-53, elle donna un rapport, qui fut édité par la Chambre des Lords 
(H. C, 91), sur la formation des fonctionnaires du Civil Service, 

Mais c'étaient, pour la plupart, des travaux encore mal digérés et qui ne fournissaient 
pas les solutions toutes prêtes qu'on avait espérées. 

D'autre part, la Cour des Directeurs n'avait pas montré beaucoup d'empressement à 
les utiliser, et avait fourni prétexte à suspecter son désir de réformes. Aussi, quand les 
pouvoirs de VIndian Law Commission expirèrent, on la remplaça, à l'occasion du dernier 
renouvellement de la Charte (1853; loi 17 Vict., G. 95), par une autre Commission (English 
Law Commissioners), qui serait, celle-ci, responsable non pas devant le Gouvernement 
local, c'est-à-dire la Compagnie, mais devant le ministère de l'Inde, c'est-à-dire le Parle- 
ment. 

Cette seconde Commission (29 novembre 1853), qui siégea en Angleterre, se composait 
de juristes anglais : Lord Romilly; sir John Jervis, Chief Justice of Common pleas; sir 
Ed. Ryan; C. H. Cameron et J. M. Mac-Leod qui avaient été membres de la Commission 
de 1833; Robert Lowe, plus tard lord Sherbrooke; J. A. F. Hawkins; T. F. Ellis : tous 
des personnages. Elle avait mission d'examiner les recommandations de VIndian Com- 
mission et d'en faire rapport. Ses travaux portèrent d'abord sur le Code Pénal et ensuite 
sur un projet de Code de Procédure, simple et uniforme, à l'usage des Tribunaux de 
l'Inde. Ils furent menés si vite que le Code de Procédure civile fut voté par le Conseil 
Législatif de l'Inde en 1859 (VIII de 1859), le Code Pénal en 1860 et le Gode de Procé- 
dure criminelle en 1861 (XXV de 18G1). 

En décembre 1861, troisième Commission, qui avait pour mission, cette fois, de pré- 
parer un Gode Civil (le texte dit substantive law, opposée à adjective law, qui est la pro- 
cédure, etc.), et de suggérer au Gouvernement toute réforme de la législation qui lui 
semblerait opportune. Cette Commission nommée, prorogée, renouvelée, travailla jus- 
qu'en 1870 et soumit divers rapports sur certaines parties du Code Civil qui furent pro- 
mulgués séparément. 

Enfin une quatrième Commission, celle de 1879 (non mentionnée au texte, parce 
qu'elle difière notablement des trois premières), reprit l'œuvre de la précédente. Elle 
aboutit à des projets de loi étudiés et intéressants (sur les Trusts, les Servitudes, l'Allu- 
vion, les Rapports d'employeur à employé, les Papiers négociables et le Transfert de pro- 
priété), qui furent publiés (Gazette of India, 24 janvier 1880) et dont quelques-uns, repris 
par le Conseil Législatif du Vice-Roi, sont devenus des lois. 

Aujourd'hui, il n'existe plus de Law Commission. C'est le Conseil du vice-roi et les 
autres Conseils Législatifs provinciaux qui font les lois de l'Inde; je dirai plus loin quelle 
est leur méthode et leur procédure. 



§ 4. — CARACTÉRISTIQUE ET QUALITÉ 
DE LA LOI ANGLO-INDIENNE. 



Efforts du législateur anglais pour plier la loi aux besoins et mœurs de l'Inde; rares 
exceptions, motivées par des préoccupations de morale européenne. — Particularités de 
cette loi aux yeux d'un Européen; délits inconnus, excuses imprévues; articles de loi 
tendancieux, tenant compte du caractère national; les peines, quelques exemples: la 
transportation, la prison, le fouet. — Variété de la loi; lois applicables à toute l'Inde, et 
lois applicables à certaines régions : régime des villes présidentielles; loi concernant les 
dettes de l'agriculture; le Gode de Police; exemples empruntés à la Birmanie Basse et 
Haute, au Béloutchistan, au Pendjab. — Sentiment des populations; lois en avance sur 
la condition des intéressés : la propriété immobilière et le crédit; le Code Pénal : opi- 
nion des Anglais, réserves. Quelques jugements individuels sur la législation foncière 
et la procédure. 



La loi anglo-indienne est-elle bonne? Les Anglais ont fait de 
leur mieux pour qu'elle le fût. Ils ont cherché à connaître leurs 
sujets et leurs sentiments, et ils en ont (peut-être pas encore 
assez) tenu compte. La loi anglo-indienne est une loi souple et 
variée, qui s'efforce de se plier à la condition de chaque région, et 
une loi personnelle, qui, destinée à la population indienne, si elle 
ne lui convient pas absolument, du moins ne conviendrait à aucune 
autre. Et c'est ce qui atteste la bonne foi, sinon l'habileté du légis- 
lateur. 

Dès longtemps, c'était là la politique de la Compagnie. La lutte 
de Warren Hastings contre la Cour Suprême n'était au fond que la 
lutte pour une loi anglo-indienne, adaptée aux usages et aux mœurs 
du pays, contre la loi anglaise, qui y était de toutes façons étran- 
gère. A l'ordinaire, le législateur anglo-indien avant tout autre guide, 
avant même la science juridique ou la morale, prend la politique 
indigène. Il est arrivé parfois que certains textes ont été inspirés 
par d'autres motifs. Ils sont rares 1 . Voici une de ces exceptions. 

1. Voir, par exemple, Act de 1832 (Bengal Begulation) et Act XXI de 1850 (Govern- 
ment of India) qui étend les dispositions du premier et décide que « ce qui de la loi ou 
de l'usage actuellement en vigueur dans les territoires soumis au gouvernement de la 
Compagnie a infligé à une personne déchéance de droits ou de propriété ou, d'une 
façon quelconque, diminué ou affecté ses droits d'héritage à raison de sa renonciation 
ou de son exclusion de la communion de quelque religion, ou à raison de ce qu'elle a 



LA LOI 305 

Un homme a induit une femme à l'épouser. Elle est d'une race, 
d'une caste ou d'une religion autre que la sienne. Selon sa loi, à 
elle, le mariage contracté est valable; selon la sienne, à lui, il est 
nul. Il sait cela et elle l'ignore. Le Code Pénal déclare qu'il a 
commis un délit (art. 498), et le punit de prison jusqu'à deux ans, 
ou d'amende, ou des deux. La politique indigène conseillait au 
législateur de ne point se mêler de ces questions délicates, d'ordre 
à la fois religieux et domestique. Il a cru devoir — il n'en est pas 
coutumier — passer outre. 

Mais voici un autre cas de mariage et une solution différente. 
Une Hindoue de haute caste, veuve, se remarie. Elle risque d'être 
excommuniée, elle, son second mari et les leurs. Elle Test. Cette 
fois, le Code Pénal reste muet. Cependant de puissants arguments 
juridiques (pour ne rien dire de la morale) l'engageraient à inter- 
venir. L'excommunication, avec ses conséquences matérielles, est 
un dommage matériel et réparable ; elle est contraire à nombre de 
textes hindous de caractère religieux, et à un texte législatif anglo- 
indien formel : le Code Pénal s'est cependant abstenu de prononcer 
aucune peine, par respect pour une opinion absurde, mais encore 
toute-puissante. 

Et partout, c'est un effort honorable pour comprendre la popu- 
lation et ses sentiments. Tout le Code Pénal abonde en délits et en 
châtiments étranges, que la loi reconnaît par égard pour le sen- 
timent public indigène. 

L'adultère, par exemple, est déclaré une violation criminelle de 
la loi. Parfois, la simple rupture de contrat peut constituer un délit. 
Exemple. Des porteurs de palanquin, dûment engagés et dûment 
consentants, s'arrêtent à mi-route, et plantent là les voyageurs. 
C'est la rupture d'un contrat : la loi en fait un délit et le punit comme 
tel. Pourquoi? Que mon cocher m'abandonne au Champ de Mars 
ou aux Buttes Chaumont : c'est une gêne. Mais dans l'Inde, en 
pleine solitude, loin de tout secours, ce peut être un désastre. Si 
les porteurs étaient solvables, on leur imposerait de lourds dom- 
mages et intérêts. Mais il sont à la besace, et se riraient de la sanc- 
tion. Pour qu'ils la prennent au sérieux, il faut qu'elle les condamne 
non à de l'argent, qu'ils n'ont pas, mais à de la prison, qu'ils 
peuvent faire 1 . 

été privée de sa caste, cessera d'être appliqué comme loi par les tribunaux de la Com- 
pagnie et dans ceux établis par Charte Royale dans ces territoires ». Cela, en 1832, passa 
à peu près inaperçu. Mais, en 1850, cela souleva une vive émotion chez les Hindous 
orthodoxes, comme favorisant la conversion d'Hindous à une autre religion (en fait l'Islam). 
I. Les chemins de fer rendent ce délit chaque jour plus improbable. 

l'inde britannique. 20 



306 L'INDE BRITANNIQUE 

En face de ces articles qui créent des délits de nous inconnus, la 
loi anglo-indienne en contient d'autres qui inventent des excuses 
inattendues. L'art. 292 punit l'obscénité dans les peintures, les 
images imprimées, etc. Mais elle la tolère quand elle concerne la 
religion ! (décoration des temples, idoles, soit gardées dans les 
temples, soit promenées au dehors en procession). 

Enfin, on rencontre des dispositions qui viseraient à modifier 
certains aspects du caractère national. L'art. 96 du Code Pénal 
déclare que « rien n'est délit qui est fait dans l'exercice du droit de 
défense personnelle ». Après quoi vient toute une série d'articles 
qui vont passablement loin en ce sens. Et, dans le commentaire 
perpétuel dont le législateur accompagne son œuvre 2 , il ajoute : « S'il 
s'agissait d'un peuple hardi et courageux... il aurait fallu songera 
des restrictions additionnelles. Mais, dans ce pays, le danger est 
plutôt de l'autre côté. Les populations sont trop peu disposées à 
s'aider elles-mêmes. La patience avec laquelle elles se soumettent 
aux déprédations des brigands et aux empiétements et au mal 
commis par des bandes de ruffians est un des symptômes les plus 
décourageants que présente ce pays. Aussi, sommes-nous désireux 
d'exciter et d'encourager l'esprit viril parmi ces populations plutôt 
que de multiplier les restrictions au droit de self defence. » 

Dans tout ce Code Pénal, il n'est pas un article où ne transpa- 

i. Au reste, tout ce qui touche la religion est traité dans le même esprit. Les offenses 
à la religion, aux lieux du culte, aux objets considérés comme sacrés sont punies très 
sévèrement (Art. 295 : prison jusqu'à deux ans, amende, les deux ensemble). Le législa- 
teur s'est rappelé que des tumultes, des insurrections même ont pris pour prétexte une 
offense, vraie ou prétendue à la religion (1809, meurtre d'une vache à Bénarès; 1857, les 
cartouches qu'on disait enduites de graisse de bœuf). 

2. J'ai déjà mentionné ce « commentaire perpétuel » ; je citerai comme exemple celui 
qui est ajouté aux articles 499 et suivants, lesquels tendent à réprimer la diffamation. 
Le législateur prend soin d'avertir le juge. « Soyez prudent, lui dit-il, assurez-vous bien 
de la matérialité du délit. » Et le même article qui donne du délit de diffamation une 
définition large, afin de laisser au juge beaucoup de latitude, cherche à l'éclairer par 
force illustrations, et à le retenir par de nombreuses exceptions. Il n'en est pas moins 
de dix. Cette formule revient sans cesse : « il n'y a pas diffamation si... » « Il n'y a pas 
diffamation quand... » 

Exemple : 8 e exception. Il n'y a pas diffamation à porter de bonne foi une accusation 
contre une personne devant un de ceux qui ont autorité légale sur cette personne par 
rapport à l'objet de l'accusation. 

A, de bonne foi, accuse Z devant le magistrat; 

A, de bonne foi, accuse Z devant son maître (à Z); 

A, de bonne foi, accuse Z devant son père. 

9 e exception : 11 n'y a pas diffamation à faire une imputation sur le caractère d'un 
autre, pourvu que cette imputation soit faite de bonne foi, pour la protection des inté- 
rêts de celui qui la fait, ou de toute autre personne, ou pour le bien public. Exemple : 
A, marchand, dit à B, son gérant : ne vendez rien à Z, à moins qu'il ne paye comptant; 
je n'ai pas bonne opinion de son honnêteté. Pas de diffamation, si A est de bonne foi. 

A, magistrat, dans un rapport à son supérieur, insère une imputation sur la réputa- 
tion de Z. Pas de diffamation, si A est de bonne foi. 



LA LOI 307 

raisse cette préoccupation du législateur : tenir compte des senti- 
ments du peuple, môme de ses préjugés, respectables ou non. Nous 
l'avons vu pour les délits; nous Talions voir pour les peines. 

Mais il semble qu'ici son observation ait été moins pénétrante ou 
sa psychologie moins perspicace. L'usage qu'il a fait, par exemple, 
de la prison et de la transportation, comme moyens à la fois répressifs 
et préventifs, n'a pas été entièrement heureux. La transportation devait 
bientôt perdre et a perdu de cette terreur dont elle était entourée, et 
la prison a été prodiguée hors de propos, à ce point qu'il a fallu 
plus tard — comme en matière de prison pour dettes — en abréger 
les délais *. Le Gode de 1859 avait oublié la peine du fouet; la loi 
de 1864 l'introduisit, sur la proposition de sir H. Sumner Maine 2 . 
Mais aujourd'hui on tend à l'appliquer plus rarement et l'on envoie 
les jeunes criminels dans des maisons de correction. 

L'auteur de la loi anglo-indienne a donc fait des efforts méri- 
toires pour adapter la législation à la façon de penser de la popu- 
lation. Il y a plus ou moins réussi; c'est ce qu'il conviendra de 
discuter. Mais il ne mérite pas le reproche qu'on lui a adressé 
d'avoir, quand il a élaboré les Codes anglo-indiens, abandonné le 
principe de la personnalité des lois et achevé une œuvre hybride, 
qui, étant applicable à quiconque habite l'Inde, ne pouvait donner 
et n'a donné satisfaction ni aux Européens ni aux Indiens. En tout 
cas, on serait mal venu à se plaindre d'une législation qui avait 
pris comme base et comme point de départ la législation de la 
Grande-Bretagne (voilà pour les Européens), et qui — voici pour 
les Indiens — réservait leur statut personnel et leurs usages locaux 
dûment constatés. Les Codes n'ont soit posé des principes, soit réglé 
des questions de détail que quand la loi indigène ou la coutume était 
muette ou ne pouvait plus décemment être maintenue. Où trouver 
plus de respect pour le principe de la personnalité de la loi? 

Le même souci de se plier et de s'adapter aux besoins et aux 
opinions des peuples se traduit dans la variété de cette législation 
anglo-indienne. Cette variété est infinie. Non seulement pour les 
différentes couches de la population, les lois diffèrent afin de tenir 



1. On pensa même que ce serait à supprimer totalement. Il a été établi par la Dekkan 
Ryots Commission que la terreur d'être mis en prison, même pour dette, est si excessive 
parmi les Indigènes, qu'ils sont prêts à n'importe quels sacrifices, même en certains cas 
dont on a gardé le souvenir, à livrer leurs femmes et leurs filles à leur créancier plutôt 
que d'être envoyés en prison. 

2. Maine disait : i° C'est une économie de vies sur les prisons infectes et contagieuses 
d'Orient; 2° la femme et les enfants ne sont pas privés de leur gagne-pain ; 3° le budget 
y gagne; 4° il est, en outre, d'une influence moralisatrice incontestable. 



308 L'INDE BRITANNIQUE 

compte de leur degré de civilisation ; mais encore, dans une même 
couche, elles diffèrent chez les divers groupes, pour tenir compte 
des facteurs de race, de climat, d'éducation, de condition écono- 
mique et sociale qui les distinguent. 

En principe, il existe des lois qui sont applicables à toute l'Inde : 
les Codes Pénal, de Procédure pénale et de Procédure civile, et des 
lois (Régulations ou Acts) dites générales. Mais chaque région 
capitale ou province a, en outre, un régime légal, particulier, adapté 
à sa condition. Les grandes villes, Calcutta, Bombay, Madras, qui 
sont très en avance sur le reste de l'Inde, ont, par exemple, une 
administration de la justice et une procédure qui ne se rencontrent 
que là. Qu'on y ouvre le Code de Procédure, on verra que certains 
articles n'y sont plus appliqués, et sont remplacés par d'autres. 
C'est que ce sont des villes commerçantes, en rapports quotidiens 
avec l'Europe; elles exigent une procédure plus expéditive et des 
juges plus expérimentés, à qui l'on puisse sans inconvénient à l'occa- 
sion lâcher la main. 

Cette variété, il est une autre partie de la vie économique où l'on 
peut la constater sur le vif. L'agriculture de l'Inde est perdue de 
dettes. Depuis trente ans , le Gouvernement de l'Inde voit se 
dresser devant lui ce formidable problème 1 . Dès 1895, son opinion 
est faite. Il ne trouve de remède, du moins de palliatif, à cette 
endettement que dans le principe, jadis consacré par la loi du pays, 
de l'inaliénabilité de la propriété agricole. Mais il se garde bien de 
l'appliquer ni tout de suite, ni tout d'un coup. Il attend, il tâtonne, 
il procède par décisions d'espèces, si bien qu'aujourd'hui il est en 
train, par toute l'Inde, en guise d'expérimentation, d'opposer à un 
mal, à peu près partout uniforme, des remèdes multiples et variés. 

Cette préoccupation si honorable — et qui ne rapporte aux 
Anglais, qu'on y prenne garde, qu'un surcroît de travail — ne s'est 
nulle part traduite de façon plus apparente que lors de la conquête 
de la Birmanie en 1885. La Haute-Birmanie fut, en 1886, déclarée 
annexée aux États (Dominions) de Sa Majesté, sans spécifier : à 
l'Inde. Cette forme de langage, peut-être voulue, amena ce résultat 
qu'on n'y put pas tout d'abord (remarquez le scrupule) appliquer 
les Codes de l'Inde, même le Code Pénal. On le prit bien, pendant 
les premiers essais de pacification, comme base de la législation 
criminelle; mais dès qu'on fut sorti de cette période ardente, durant 
laquelle on ne regarde pas d'aussi près aux formes juridiques, on 

1. Voir plus haut, chapitre m, les Classes agricoles et la Propriété foncière. 



LA LOI 309 

recourut au procédé de la loi fameuse de 1870 (33 Vict., C. 3 1 ), 
et l'on fît, à l'usage des districts qui étaient en territoire militaire, 
en vue de leur administration civile, une Régulation, Code of Pro- 
visional Instructions, qui s'inspirait de l'esprit des Codes indiens, 
mais était respectueuse des usages et des formes habituels aux Bir- 
mans. On emprunta à la Basse-Birmanie (province annexée dès 
1824-26 et 1852), pour les étendre à la Haute-Birmanie, quelques 
lois, mais en partie seulement; enfin certaines Régulations impor- 
tantes concernant les villages, les municipalités, les forêts, l'impôt, 
la prescription des procès, le timbre, les mines de pierres pré- 
cieuses, etc., furent faites spécialement pour la Haute-Birmanie. Et 
j'ai dit plus haut la législation spéciale qu'on a faite pour certaines 
populations : Chans, Kachins, etc. 

On prenait des précautions extrêmes pour doser à cette nouvelle 
province juste ce qu'elle pouvait supporter de législation indienne. 
Et cela dura ainsi plusieurs années. On eut, en 1886, à lui donner 
une législation en matière d'expropriation. La Basse-Birmanie avait 
sur le même sujet une loi de 1870, empruntée à l'Inde. On n'en 
voulut pas; on en fit une spéciale, et différente, pour la Haute-Bir- 
manie. Plus tard, en 1894, quand, à cette loi de 1870, l'Inde proposa 
d'en substituer une autre, le Gouvernement local de Birmanie 
accepta la proposition, mais seulement en ce qui concerne la pro- 
vince basse; quant à la province haute, le jour où sa loi de 1886 
ne lui suffirait plus, il serait facile, avec le Scheduied Districts Act 
de 1874 2 , de lui étendre le bénéfice de la loi nouvelle 3 . 

Jusqu'en 1897, la Haute-Birmanie eut ainsi sa législation propre. 
Nulle loi, de quelque pouvoir qu'elle émanât, ne lui était appli- 
cable, si le texte n'en contenait pas renonciation formelle. Depuis 
1897, la situation est renversée. Les lois faites soit par le Gouver- 
nement de l'Inde, soit par la législature de Birmanie, sont applicables 
à la Haute-Birmanie, à moins que le texte ne spécifie le contraire. 

Un autre exemple de sagesse et de prudence se rencontre au 
Béloutchistan. Le pays est divisé en deux parties : l'une, le Bélout- 
chistan proprement dit, province de l'Inde, à la tête de laquelle est 
un Chief Commissioner ; l'autre, les Districts assignés 4 par le 

1. Voir plus loin, § 6. 

2. Id. 

3. A l'inverse, il arrivait que les expériences faites sur la nouvelle province profitaient 
à l'ancienne. La Haute-Birmanie avait une Régulation, de 1887 (XIV), sur l'administra- 
tion dez villages. On trouva utile d'en faire profiter la Basse-Birmanie (Act de 1889). 

4. Assignée Districts, terme fréquemment employé, à toute époque et par toute l'Inde; 
un aspect particulier et une procédure spéciale de la politique avec les princes et chefs. 



310 L'INDE BRITANNIQUE 

Khan de Klat, qui est une Agence, à la tête de laquelle est un 
agent du gouverneur général. Le Chief Commissioner et Y Agent 
sont un seul et même homme; mais leurs attributions et leurs 
pouvoirs sont différents, comme est différente la législation appli- 
quée aux deux territoires. 

Cette législation a une double origine. Dans le Béloutchistan 
proprement dit, on avait, au lendemain de la conquête, légiféré au 
moyen d'ordres, d'instructions, etc. Cette législation spéciale et 
provisoire fut remplacée par une autre, promulguée en vertu de la 
loi de 1870 (33 Vict., C. 3), et formée soit de lois de l'Inde, de 
Régulations du Pendjab, de Haute-Birmanie, de la frontière, plus ou 
moins modifiées, soit de règlements faits exprès pour le Bélout- 
chistan. Pour les « territoires assignés », il y eut une autre législa- 
tion faite par ordonnance du Gouverneur général, en vertu d'un 
texte spécial (Indian Foreign jurisdiction order in Council of 4902). 

L'ensemble des deux corps de lois forme le Code du Béloutchistan. 
La première édition est de 1890. Elle renferme 68 textes de lois, 
qui vont de 1812 à 1889 f . C'est une législation simple, suffisante 
pour les premiers besoins d'une province naissante, et qui a pour 
but de donner sans retard à l'administration des moyens d'action 
réguliers. Par exemple, la Punjab Frontier Crimes Régulation de 
1887 permet l'institution de tribunaux particuliers, et notamment 
de Conseils des Anciens (Jirgahs); elle confère aux fonctionnaires 
le droit d'empêcher certaines populations de se fixer à une distance 
moindre de 5 milles de la frontière; de déplacer des villages, 
et d'éloigner certaines personnes suspectes; de s'opposer à ces ven- 
dettas (blood feud) qui se poursuivent indéfiniment, de génération en 
génération; d'exiger des tribus caution pour leur bonne conduite à 
venir, etc. 

Puis le temps passe; la population se calme, se met au travail, 
produit, a des besoins nouveaux, et réclame des lois plus précises et 
plus nombreuses, des garanties plus certaines. En conséquence le 
Gouvernement, en 1900, publie un second Code, plus étoffé, qui, 
aux 68 premiers textes de 1890, en ajoute d'autres, soit empruntés à 

1. C'est, par exemple, une loi de 1867, empruntée au Pendjab, pour combattre les vio- 
lences et meurtres; une loi de 1872, sur les preuves et témoignages; de 1887, empruntée 
également au Pendjab, pour fixer la procédure au cas de crimes commis sur la frontière; 
de 1887 aussi, empruntée à la Haute-Birmanie, relative aux violations de frontière (par 
des individus) et aux districts troublés; de 1889, sur les Cantonnements; le Code Pénal 
en entier; certaines parties du Code de Procédure criminelle; une loi de 1890 sur la 
justice civile et 101 articles du Code de Procédure civile, choisis parmi ceux qui sont le 
plus fréquemment invoqués : où poursuivre un débiteur; saisie et restriction à la vente des 
terres; action contre un débiteur insolvable déjà condamné ; poursuite contre fonctionnaires, etc. 



LA LOI 311 

la législation de l'Inde, soit rédigés spécialement pour le Bélout- 
chistan, et qui vont de 1890 à 1899 1 . 

Il n'est pas un administrateur qui ne comprenne le but et 
n'approuve la prudence d'une semblable procédure. Et on en trouve 
des exemples même dans des provinces plus avancées. Au Pendjab, 
à côté des Codes anglo-indiens, on applique toute une législation 
coutumière. La Province Frontière du Nord-Ouest a une législation 
spéciale à l'usage des tribus turbulentes. Les Provinces du Nord- 
Ouest, aujourd'hui Provinces-Unies, où cependant la civilisation 
est fort développée, ont un Criminal Tribes A et, de 1854, destiné à 
combattre le brigandage, etc. 

Tout ce qui précède autorise à dire que la loi dans l'Inde est 
extrêmement variée; nous verrons plus tard que les procédés de 
législation y sont aussi extrêmement souples. 

Reste une dernière question. Cette loi donne-t-elle satisfaction aux 
populations pour qui on l'a faite? 

La réponse ne peut se formuler en quelques lignes : elle comporte 
des distinctions. Ceux qui critiquent la loi anglo-indienne auraient 
voulu qu'elle combinât la rapide simplicité du despotisme asiatique 
avec les garanties minutieuses et coûteuses de la liberté occidentale. 
C'est la quadrature du cercle. Et remarquons que la population de 
l'Inde n'a pas à se résigner à choisir entre ses deux extrêmes. Les 
lois qu'elle tient du Gouvernement britannique sont, après tout, un 
compromis acceptable. Il est facile de les critiquer et plus facile 
encore de les louer. Le malaisé est d'être équitable. Les Anglais, 
quand ils s'interrogent, ont conscience d'avoir voulu que ces lois 
fussent pratiques et bienveillantes, appuyées sur toute l'expérience 
d'un peuple épris de justice et imprégnées de déférence pour la 
pensée indigène. 

Peut-être l'exact dosage qu'ils cherchaient a-t-il été rendu impos- 
sible par la méthode même qu'ils ont adoptée. En légiférant pour 
l'Inde, ils sentaient derrière eux les juristes qui les surveillaient 2 . Ils 



1. Ce sont des lois sur : les conseils (judiciaires) et les pupilles, les chemins de fer, 
le papier-monnaie, le recouvrement des impôts, l'état civil, le mariage des Indigènes, la 
comptabilité des banquiers, l'expropriation, les prisons, la police, les domaines des par- 
ticuliers et leur administration (au cas de minorité, prodigalité, absence), les contrats, 
les grants (subventions et concessions), etc. A quoi il faut joindre toute une législation 
locale, des ordres pour régler sur place certaines affaires ou pour assurer l'exécution 
des lois promulguées. 

2. « J'ai déjà pris possession de mes fonctions publiques et j'espère y faire quelque 
bien. Les perruques mêmes des Juges du Banc du Roi se dresseraient si l'on savait com- 
bien court sera mon chapitre sur la loi des Preuves. (Macaulay, lettre à Ellis, 1 er juillet 1834.) 



312 L'INDE BRITANNIQUE 

ont commis l'erreur de croire que la loi anglaise pouvait leur servir 
de canevas. C'est en vain qu'en 1866, sir H. S. Maine, alors Law 
Member, donnait publiquement un avertissement timide, qui aurait 
dû détourner de cette procédure 1 . 

En fait et la loi civile et la loi pénale, après qu'on croyait avoir 
pris toutes les précautions contre l'Europe et fait toutes les conces- 
sions à l'Asie, étaient plus européennes que ne l'auraient comporté 
la condition et même l'intérêt des peuples. Il semblerait que les 
rédacteurs de ces Codes eussent pris pour point de départ et pour 
base la législation anglo-indienne dans son état le plus récent, quand 
déjà, par l'effet prolongé de l'interprétation des juges anglais, elle 
avait perdu de ses qualités natives de plasticité et tendait, devenue 
plus rigide sous l'influence de la jurisprudence, à se rapprocher de 
la législation anglaise à la fois dans ses lois de principe et dans 
ses lois d'application 2 . 

La saisie immobilière, par exemple, vente forcée de la terre des 
ancêtres, n'était sans doute pas absolument interdite par la loi indi- 
gène. Mais elle était dans la pratique inusitée. Elle fut introduite 
explicitement par la loi anglo-indienne et généralisée par elle, 
comme un procédé facile et efficace, pour le propriétaire et le 
cultivateur même, d'obtenir du crédit. Le résultat fut — comme je 
l'ai montré plus haut — que cultivateur et propriétaire, dont l'éco- 
nomie ne fut jamais la vertu dominante, prirent l'habitude de vivre 
non plus sur leur revenu, mais sur leur capital. La plupart des lois 
foncières de l'Inde se sont ainsi, à tort, inspirées de celles de 
l'Europe. Et c'est ce qui explique que presque toujours les légistes 
aient, lors de la préparation de ces lois, trouvé en face d'eux les 
fonctionnaires de l'exécutif. 

1. « La loi anglaise est l'un des système les plus embarrassants du monde (one of the 
most cumbrous Systems in the world) et l'appliquer à l'Inde serait au-dessus de toute cen- 
sure, un intolérable fardeau pour la population. » 

2. Le document signé, le papier qui renferme une obligation (Bond), la reconnaissance 
de dette, ont trouvé longtemps, jusqu'à ces dernières années, près des tribunaux anglo- 
indiens, en vertu du Gode de Procédure civile, plus de créance qu'ils n'en avaient eue 
jadis en vertu des Régulations. Or, en 1852, un administrateur émérite, sir G. Wingate, 
déclarait : « Il faut montrer comment il se fait que le créancier dans nos provinces 
(Bombay), a acquis sur son débiteur un degré de pouvoir totalement inconnu dans les 
natives states. Gomment? C'est que les tribunaux croient à l'écrit et, sur cet écrit, accor- 
dent saisie et expropriation, sans même songer à le contester d'office. Or — la législation 
anglo-indienne l'a reconnu depuis lors, après le Dekkan Ryots Act et plusieurs autres — 
ces écrits imposés par un prêteur habile et puissant à un emprunteur illettré et soumis 
à tout, auraient dû être discutés, contestés au besoin sur l'initiative du juge. Et c'est ce 
qu'avaient compris les anciens législateurs, mieux au fait des mœurs : en 1827, la 
Régulation V de Bombay, tenait que le Bond n'était pas une preuve en soi ; il fallait que 
le créancier, en présence du cultivateur, prouvât la légitimité de l'obligation, la cause. 
Et, en 1823, une Régulation I, était rédigée dans le même sens, de façon encore plus 
explicite. » 



LA LOI 313 

En matière pénale, là où peut sembler justifié le reproche d'exces- 
sive influence européenne, c'est encore que les idées purement 
anglaises, tantôt d'humanité et tantôt de moralisation, ont trop 
préoccupé le législateur. Sur ce terrain, bien plus que sur celui de la 
législation immobilière, les Anglais font ferme. Ils défendent leur 
Code Pénal et le tiennent pour un incontestable chef-d'œuvre. Ils en 
donnent cet argument — à certains égards discutable — qu'au prix 
de très légères modifications, nombre de princes de l'Inde l'ont 
introduit dans leurs États 1 . Et ils insistent sur le devoir, qui s'impo- 
sait à eux, de défendre une morale qui n'est point anglaise, mais 
universelle. Ils n'ont pas entièrement tort; la loi criminelle de l'Inde 
semble une loi fort honorable. 

Mais sur la législation civile, tout le monde n'est pas aussi 
enthousiaste. Un des hommes qui, dans les temps récents, ont le 
plus honoré l'administration, sir Antony, maintenant lord Mac- 
donnel a pu écrire, tandis qu'il était aux Indes : « L'historien futur 
de l'Inde britannique ne manquera pas de raisons pour nous criti- 
quer, surtout dans une bonne portion de notre législation foncière » . 

On peut étendre cette critique à la procédure. Elle a été conçue 
comme si toute l'Inde était habitée par une population policée et 
homogène. A cause de quoi, sauf dans les villes présidentielles, elle 
paraît étrangement compliquée, lente et coûteuse, et dans le tiers de 
l'Inde, inacceptable. Elle a soulevé l'indignation des fonctionnaires 
de l'exécutif, en particulier parmi les populations primitives, encore 
si loin de nous et de nos idées. « Songez, écrivait en substance un 
fonctionnaire du Pendjab, évidemment passionné, que nous avons 
ici une foule de gens qui ne savent pas compter au delà de vingt et 
qui ne songent à rien qu'à leur prochain repas. C'est pour eux que, 
pendant quinze années, de 1868 à 1883, sous l'influence de Law 
Members entièrement ignorants de l'Inde, avec la complicité de 
Conseils qui ne comprenaient pas ce qu'ils votaient, et malgré les 
protestations des fonctionnaires de district et d'une notable partie 
des Anglais non fonctionnaires, on a appliqué une procédure bonne 
tout au plus pour les marchands de Bombay, et fait des lois 
maladroitement empruntées à l'Europe, mal conçues, au surplus 
inutiles et dont l'Inde, qui s'en était fort bien passé jusqu'ici, n'avait 
que faire. Cette folie législative ne prit fin que le jour où elle 
menaça les Européens 2 eux-mêmes : cette fois, ils se fâchèrent et 
mirent le holà. » 

1. Voir la note sur les États Indigènes et la Législation Anglo-Indienne, page 314. 

2. Servants bill (1877) et le fameux Ilbert's bill (1883). Voir plus loin, Justice, § 8. 



314 L'INDE BRITANNIQUE 

Encore peut-on suspendre l'action du législateur. Mais on ne 
suspend pas celle de la justice. Elle continue, nonobstant avis et 
protestations, l'œuvre commencée. Elle élabore, même contre les 
textes, une jurisprudence entièrement nuisible aux intérêts et con- 
traire aux idées des populations l . 

En résumé les intentions du législateur étaient excellentes et ses 
idées étaient justes. Il a cherché à doter l'Inde d'une législation 
certaine et variée, qui permît le progrès, soutînt la morale et toute- 
fois respectât la coutume. Et il y a en partie réussi. Mais il ne s'est 
pas rendu compte qu'il faisait trop tôt une part trop large aux 
conceptions juridiques et à la procédure de l'Europe. Il a ainsi 
compromis la valeur présente du don magnifique qu'il faisait à 
l'Inde. La justice, après le législateur, a encore aggravé l'erreur. 
Elle a laissé toute une classe, les pleaders (hommes de loi), s'insi- 
nuer entre elle et les justiciables et surexciter parmi eux le goût des 
procès. Aujourd'hui plaider est devenu une manie et en même 
temps une spéculation. Un homme hardi s'en fera un jeu, soit en 
effrayant son adversaire par l'énormité des frais ou la longueur des 
délais, soit en comptant sur les contradictions possibles de la juris- 
prudence et l'aléa des sentences 2 . 

Et le mal semble sans remède. Car, tel que nous le décrivons, 
c'est celui dont souffre toute l'Europe, qui n'espère plus s'en délivrer. 

1. Un exemple entre cent. Pendant les trente années qui suivirent l'annexion du 
Pendjab, quand des enfants avaient été par leurs gardiens mariés, c'est-à-dire promis 
en mariage, si effectivement le mariage n'avait pas été réalisé, cela ne pouvait donner 
lieu qu'à une indemnité. Mais, en 1879, la Chief Court du Pendjab contesta cette juris- 
prudence. Elle déclara que ce mariage entre enfants vaut, tant que le divorce n'aura 
pas été légalement demandé par le mari, une fois qu'il a atteint sa majorité. Espèce : 
Un enfant, garçon de dix ans, se marie en 1876. Sa femme obtient de sa belle-mère 
(mère du mari) son divorce ; elle retourne chez elle, se marie à un homme qu'elle 
aime, a des enfants. En 1884, le premier mari, invoquant la jurisprudence de la Chief 
Court (1879), la poursuit et veut la forcer à vivre avec lui. D'où procès par lui intenté 
pour faire déclarer la femme adultère, et les enfants du second mari adultérins. 

2. Il y a quelque vingt-cinq ans, à Kambekhonem, un des centres les plus instruits et 
les plus avancés de Madras, un astrologue se vantait de pouvoir prédire les décisions de 
la Haute Cour en matière civile et criminelle et s'était acquis une clientèle considérable. 



NOTES 



Note de la page 313 : Les États Indigènes et la Législation Anglo-Indienne. 

Il est exact d'une façon générale que nombre d'États indigènes se soient inspirés de 
la législation Anglo-Indienne. Mais si l'on compare la législation pénale de l'Inde avec 
celle d'un État des plus importants, d'Haïderabad, par exemple, on y rencontre, et dans 
le Gode Pénal, et dans la Procédure pénale, et dans la loi sur les preuves (Evidence 
Act)> des différences nombreuses, dont quelques-unes ne sont pas sans importance. 

Par exemple, les châtiments pour la plupart sont moins sévères. Le motif allégué est 
que ceux qu'avait prévus le Code indien avaient leur raison d'être à l'époque où il fut 



LA LOI 315 

rédigé; aujourd'hui l'opinion indigène les juge excessifs. Il est quelques espèces, toute- 
fois, où Haïderabdd les a aggravés : délits commis par une personne en état d'ébriété. 
On pourrait citer nombre de différences : délits ou crimes que le législateur d'Haïderabad 
a estimés improbables; définitions qu'il a estimées inutiles; solutions qui lui ont paru 
jurer avec les principes du droit; délits déjà réprimés par des textes plus généraux, etc. 
Tout cela touche un très grand nombre d'articles. 

Certaines et d'assez nombreuses différences se rencontrent dans les articles qui tou- 
chent aux mœurs : notamment le rapt, l'exposition des enfants, l'adultère. 

C'est surtout la législation sur l'adultère parmi les populations musulmanes qui a 
suscité des critiques. 

On reproche au Code Pénal : 

a. Dans l'Inde proprement dite, d'excuser l'adultère chez la femme mariée, mais de le 
punir chez le complice, et d'une peine qui peut aller jusqu'à cinq ans de prison. « Ce 
qu'il y a d'absurde dans une telle solution, a dit un critique, aurait été singulièrement 
mis en lumière si on l'avait placée en face de la ferme substance du Coran, qui punit 
de mort l'adultère marié, de l'un ou de l'autre sexe, et du fouet seulement l'adultère 
non marié, de quelque sexe qu'il soit. » 

b. Sur la frontière du Nord-Ouest, de punir de mort (en pratique, de transportation) 
le mari qui frappe et tue sa femme infidèle. Le législateur anglais répond que, punissant 
ce crime en Angleterre (la passion n'y est pas une excuse et le crime passionnel s'expie 
par la corde), il ne saurait, aux Indes, le laisser impuni. L'argument est faible. 11 en 
ajoute de meilleurs. Supposons que le mari meurtrier demeure impuni, les parents de la 
femme la voudront venger : c'est une vendetta, un btood feud, dont les conséquences sont 
durables et redoutables; tandis que sa condamnation est une expiation, qui fait taire 
toutes les vengeances. Le peuple sera ainsi amené à perdre l'habitude de se faire lui- 
même justice : les plus civilisés donneront l'exemple; les autres suivront. Il ajoute 
encore ceci (qui n'est qu'un expédient) : ce point d'honneur qu'invoquent les maris 
meurtriers n'est point, même sur la frontière, un sentiment général. La société musul- 
mane est fort corrompue. Peshawar, ville de 80 000 habitants, compte des milliers de 
femmes infidèles, dont peut-être 50 par an sont par leur mari punies de mort. C'est 
donc que le point d'honneur ne parle très haut que chez très peu de ces maris. 

L'homme de cœur, inaccessible aux compromissions, réclame la liberté du poignard. 
Le législateur anglais lui réplique que c'est de cette liberté perdue qu'il lui faut payer 
tant de biens que lui vaut la protection britannique. Depuis que les Anglais sont là, et 
pour la première fois dans l'histoire de sa race, cet homme est sûr que son fils héritera 
de son bien, que ses femmes seront respectées. Tout cela se paie; le prix, c'est l'applica- 
tion de quelques lois peut-être plus sévères que ne le comporterait l'état de la civilisation 
présente de son pays. 

Et l'Anglais conclut : le Code Pénal est un chef-d'œuvre. Il se peut que certaines de 
ses dispositions froissent des populations spéciales. Mais il convient à la majorité qui 
l'accepte volontiers, parce qu'elle lui doit deux biens, jusqu'alors ignorés d'elle : la sécu- 
rité de la vie et la sécurité de la propriété. 

Les critiques ne contestent pas ce qu'il y a de fondé dans cette apologie. Ils incli- 
nent toutefois à penser que le Code Pénal, si excellent qu'il soit, et bien qu'il ait fonc- 
tionné, somme toute, de façon triomphante (c'est une expression consacrée), l'aurait fait 
de même, si les jurisconsultes musulmans avaient été, en temps utile, admis à argu- 
menter contre quelques-unes de ses dispositions. 

Quand on leur dit que ce Code a été traduit en toutes les langues et a pénétré, sans 
grands changements, dans la législation de plusieurs États, ils font remarquer que c'est 
surtout dans ceux où, à cause de minorités ou d'autres circonstances, les Anglais ont 
eux-mêmes pu l'introduire. Haïderabad, le plus grand État musulman actuel, s'est bien 
gardé de l'adopter tel quel. Il y avait songé, jusqu'au lendemain de son apparition. 11 
l'avait, à cette intention, fait traduire en ourdou, pour permettre au Gouvernement du 
Nizam de se rendre compte de la convenance qu'il y aurait à l'appliquer. Mais, après 
examen, il arriva à cette conclusion que « même la meilleure législation, importée en 
bloc du dehors, ne peut jamais être utile de façon permanente ». En conséquence, il 
esquissa lui-même un projet de Code Pénal, ouvertement basé et sur le Code Pénal 
indien et sur la loi locale, en combinant la loi criminelle musulmane, modifiée par la 
sagesse des jurisconsultes musulmans, avec la morale contemporaine de l'Occident. Il a 
pris, d'ailleurs, avec la lettre de la loi musulmane des libertés que seul peut expliquer 
un relâchement dans la foi et autoriser l'appui tout proche de la puissance britannique. 



§ 5. — LES LOIS DE L'INDE ET LEURS SUJETS 



Les lois, en principe, applicables à tout habitant de l'Inde : Gode Pénal, lois régle- 
mentaires. — Quelques exceptions à ce principe : Procédure civile et criminelle, Purdah 
ladies, Zenana, personnes gazettées ; Hindous et Musulmans. — Lois des Indiens, loi 
écrite et coutume; comment elles sont déformées parla législation et la jurisprudence; 
vices de la méthode. — A quelle condition est subordonnée l'application aux Indigènes 
de leur propre loi. — Quels Indigènes n'ont pas de loi propre reconnue et à eux appliquée. 



En principe, les lois, quelles qu'elles soient, sont faites pour 
quiconque habite l'Inde britannique f ; certains territoires peuvent 
être exemptés de leur action; mais, là où on les applique, tout le 
monde en est justiciable, quelle que soit sa nationalité ou sa religion. 

Cette formule générale ne souffre aucune exception, en ce qui est 
du Gode Pénal. Elle n'en souffre non plus aucune en ce qui est de 
ces lois qui concernent la civilisation matérielle et ses matériaux : 
loi sur les explosifs, loi sur le pétrole, ou certains aspects de l'orga- 
nisation fiscale ou administrative, loi municipale, etc. 

Elle en comporte quelques-unes, en ce qui est de la Procédure 
civile et criminelle : procédure dans les procès où sont impliqués 
des Anglais ou des Européens 2 , recherches dans les Zenanas*, com- 
parution des Purdah ladies, des personnes gazettées, etc. 

1. Les lois qu'on applique dans l'Inde sont de source et d'origine très variées : 
1° Acts du Parlement, qui s'étendent à l'Inde ; 

2° Régulations des 3 présidences, avant 1833 ; 

3° Acts du Gouverneur général en Conseil depuis 1833; 

4° Acts des législatures locales, depuis 1861 (Indian Councils Act) : Madras, Bombay, 
Bengale, N. W. Provinces, Pendjab, Birmanie; 

5° Régulations du Gouverneur général en vertu de la loi (Government of India Act) de 
1870 (33 Vict., G. 3); 

6° Ordonnances temporaires du Gouverneur général en cas d'urgence (Indian councils 
Act, 1861, 24-35 Vict., G. 97); 

7° Orders in Council, par le roi en Conseil, qui s'appliquent à l'Inde ; 

8° Statutory rules, sous l'autorité des British Acts ; 

9° Rules, orders au moyen de lois et de notifications, sous l'autorité des Indian Acts. 

2. Voir plus loin, Justice, § 8. 

3. Les Zenanas sont les appartements des femmes (Act X, de 1882, s. 48); les femmes 
purdah sont des femmes qu'on n'approche que séparé d'elles par un rideau ; enfin certaines 
personnes, dont les noms et qualités ont été officiellement publiés dans les Gazettes 
officielles à cette intention, sont (Acts 640 et 641) dispensées de comparution personnelle. 



LA LOI 317 

Elle en comporte de bien plus nombreuses et de fort importantes, 
en ce qui est de la législation civile, dans les portions, même si elles 
ont été codifiées, qui intéressent le statut personnel. Comme on l'a 
déjà expliqué, le Gouvernement a tenu dans ce cas à réserver aux 
Indiens (Hindous ou Musulmans) la jouissance de leurs lois propres 
(textes religieux ayant partout autorité, sur les sectateurs de chaque 
religion, ou usages locaux constatés) particulièrement en ce qui 
concerne le mariage, l'adoption, l'indivision familiale, le partage, 
la succession intestat et testamentaire, les biens vacouf, etc. l . 

Pour ce qui concerne les tenures de la terre et l'impôt foncier 
(land-revenue) , il y a eu compromis entre les principes anglais et 
indiens. 

Les lois des Hindous et des Musulmans sont de deux sortes : loi 
coutumière et loi écrite. La loi écrite a autorité par toute l'Inde; la 
coutume, par régions, ordinairement de petite étendue. La loi 
écrite des Hindous, c'est principalement les lois de Manou, lois révé- 
lées, qui furent ensuite commentées par les diverses écoles de 
Brahmanes. Celle des Musulmans, — j'ai déjà dit de quoi elle se 
compose. Elle est si ample qu'il a paru impossible de la codifier. 
Elle reste dispersée dans d'innombrables recueils où, depuis long- 
temps, ni le juge ni le plaideur ne songent à l'aller consulter. En 
sorte qu'aujourd'hui c'est, non plus la loi écrite que l'on invoque, 
mais la jurisprudence, telle que l'ont façonnée les tribunaux anglo- 
indiens. 

Il en est à peu près de même de la coutume. Elle a été, notamment 
pour tout ce qui concerne l'héritage, les successions, les mariages, 
l'adoption, les droits des femmes, le mariage, le divorce, etc., 
recueillie du mieux qu'il a été possible, et toutefois dans des condi- 
tions d'information assez défectueuses 2 ; et, d'autre part, ce qui a 
été représenté par les habitants comme coutume locale a souvent 
paru aux Anglais si oppressif et si dégoûtant (notamment pour les 
droits des femmes) qu'on l'a modifié d'après les idées occidentales. 

Ces modifications ont été l'œuvre et de la jurisprudence et de la 
législation. Les Acts du Parlement, qui avaient garanti aux Indiens 
l'application de leurs lois et coutumes, n'étaient pas de ceux que le 

1. Je rappelle toutefois l'exception, presque unique en ces matières, citée plus haut, 
p. 304, de la loi de 1850. 

2. Un fonctionnaire du Pendjab a donné une esquisse de la méthode suivie. On avait 
assemblé à Lahore des représentants de toutes les classes, et de leur bouche on avait 
recueilli la coutume existante. Puis un board anglais, composé des deux Lawrence et 
de quelques autres, l'avait revisée et confirmée. Mais elle était, dans maint endroit, si 
indécise et si fuyante, que ce qu'on appelle aujourd'hui coutume est moins ce qui exis- 
tait que ce qu'on a cru exister. 



318 L'INDE BRITANNIQUE 

pouvoir législatif de l'Inde n'avait pas le droit de réformer. Poussé 
tantôt par le sentiment des nécessités pratiques et tantôt par des 
idées d'humanité et de morale, il les a réformés sur les points où 
ils les heurtaient le plus \ L'opinion indigène quelquefois a suivi le 
législateur dans cette voie et quelquefois l'a combattu. On la trouve 
encore souvent hésitante sur des questions qui révoltent les Euro- 
péens 2 . C'est affaire de temps et d'éducation. 

Quant à la jurisprudence, son action lentement réformatrice, 
moins manifeste et, par là même, moins ressentie par les indigènes, 
a été également très puissante. Elle a eu souvent pour effet soit, en 
faisant usage de la prérogative du juge d'équité, d'adoucir certaines 
dispositions des lois et coutumes indigènes ; soit, au contraire, par 
une jurisprudence peu à peu cristallisée, de donner à des textes 
hindous une autorité générale, qu'ils n'auraient pas eue par eux- 
mêmes; soit enfin d'étendre aux Hindous, sous l'influence du voi- 
sinage des lois anglaises, le bénéfice de pratiques européennes dont 
leur loi leur refusait l'usage commode et avantageux 3 . 

Cette intervention de la jurisprudence, cette constante interpré- 
tation des textes et des coutumes a eu des résultats à l'ordinaire 
satisfaisants. Toutefois, comme elle a été l'œuvre et de volontés et 
d'initiatives individuelles, agissant selon leur science et conscience, 
mais sans direction commune, elle a abouti à des décisions diver- 
gentes et parfois même contradictoires, qui ont donné aux plaideurs 
cette idée que le hasard y joue un rôle et ont développé parmi la 
population le goût de plaider. 

Enfin — dernier procédé de modification du statut des indigènes 
— il arrive que Hindous et Musulmans renoncent volontairement 
à la loi personnelle à laquelle ils auraient droit, pour se soumettre 
à l'action des lois anglo-indiennes, qui leur offrent plus de garanties 4 . 



1. Il a notamment (côté moral) supprimé le suttee, coutume des veuves de se brûler 
sur le bûcher du mari (1829), l'esclavage (1843), certaines incapacités résultant de la 
perte de la caste (1850), l'interdiction aux veuves de se remarier (1856), etc. Et, d'autre 
part (côté pratique), il a, par exemple, modifié complètement la loi des contrats par le 
General Contract Act de 1872. 

2. Exemple : Il y a des cas où la loi ou la coutume en vigueur est dure ou oppressive. 
En droit musulman, le mari peut divorcer de sa seule autorité. Il signifie sa volonté à 
sa femme. Dans les classes riches, il est quelque peu retenu par la nécessité de restituer 
le douaire, souvent élevé, de sa femme. Dans les classes pauvres, rien de tel. Quand la 
femme devient vieille, laide, impropre au travail, le mari la chasse de chez lui, avec 
trois mois d'aliments. C'est la une solution immorale, qu'il faudrait modifier. La législa- 
ture indienne y est toute prête; elle attend l'adhésion de l'opinion musulmane. 

3. Par exemple le droit de léguer par testament. 

i. La loi anglo-indienne a mis au respect et à l'application par la jurisprudence des 
lois indigènes, soit hindoues, soit musulmanes, cette condition, que celui qui en réclame 
le bénéfice fasse profession de bonne foi de sa religion, à l'époque du procès. Et encore 






LA LOI 319 

Malgré le soin qu'ont eu les Anglais de reconnaître aux Indigènes 
le droit à leurs lois personnelles, il en reste encore qui ne jouissent pas 
du bénéfice d'être jugés suivant leurs lois. Ils appartiennent presque 
tous aux religions qui ne sont ni hindoues orthodoxes ni musulmanes. 
Les Bouddhistes ont, depuis l'annexion totale de la Birmanie, reçu 
satisfaction. Mais les Sikhs, par exemple, sont, quoique Hindous 
non orthodoxes, soumis à la pure loi hindoue 1 . Les Parsis, pour qui 
le Conseil législatif du vice-roi ou celui de Bombay a bien pu, après 
les hésitations de la jurisprudence, faire certaines lois spéciales 2 , 
n'ont aucune raison de ne pas se soumettre, suivant la nature de 
leurs intérêts, soit à la loi hindoue, soit, surtout ceux des villes, à la 
loi anglo-indienne. Il en est de même des Chrétiens et Arméniens 3 
et des Juifs, peu nombreux, d'ailleurs, même si l'on y joint ceux 
d'Aden 4 . Leur condition qui, avant les Codes anglo-indiens, était 
injuste et fâcheuse, a été, depuis leur mise en vigueur, singulière- 
ment améliorée, et il est douteux que la législation indienne inter- 
vienne désormais pour leur donner des lois spéciales. 



cette autre, qu'il ne l'invoque que quand il y a un intérêt personnel, pour défendre son 
droit et non pas pour nuire à autrui dans l'exercice du sien propre. 

1. Une décision encore récente du Privy Council les y a, sur appel, soumis une fois 
de plus en matière de succession. 

2. Ex. l'Act IX de 1837 {Législative Council of India) concerna la propriété immobilière 
des Parsis, situés dans le ressort d'une Cour suprême. 

3. Ces Chrétiens sont des Européens, des Eurasiens, des Arméniens, des Indiens con- 
vertis, des Portugais, des Grecs et autres étrangers. 

Les Chrétiens indigènes du sud de l'Inde sont, à certains égards, mécontents qu'on 
leur applique la loi indienne en matière de succession. 

Les Portugais ont pour loi le droit civil romain, tel qu'il s'applique au Portugal, mais 
quelque peu modifié par la coutume locale. 

Pour les Arméniens, il n'est pas douteux (malgré certains Codes de lois qu'on a dit 
avoir été compilés — déposition d'un gentleman arménien, M. Avdall, devant le secré- 
taire de VIndian Law Commission — l'un en 1046, l'autre à la fin du xn 8 siècle) qu'ils 
n'ont pas de lois actuelles à eux spécialement applicables, et que, dans les affaires où ils 
sont parties, les décisions ne peuvent que s'appuyer sur les usages locaux. Les Armé- 
niens en étaient si bien convaincus qu'aux environs de 1850 ils se déclaraient désireux 
de voir faire des codes réguliers, qui leur seraient appliqués. 

4. Les Juifs o^t des lois greffées par leurs rabbins sur l'espèce de code que renferme 
l'Ancien Testament. Elles n'ont jamais été reçues et appliquées aux Indes. Et c'est pour- 
quoi les Juifs ODt accepté de se soumettre à des lois anglo-indiennes, comme VIndian Suc- 
cession Act (X, de 1865). Ceux d'Aden (partie de l'Inde britannique), qui vivaient jus- 
qu'alors sous l'empire de la loi mosaïque, furent vingt ans sans s'apercevoir que VIndian 
Succession Act leur était applicable. Ils protestèrent, furent relâchés de l'application de 
cet acte et, par ordre exécutif, replacés sous l'autorité du Pentateuque. 



§ 6. — QUI A QUALITÉ POUR LÉGIFÉRER? 



Position de la question; métropole ou possession? Avantages et inconvénients. — 
Législation faite par la métropole, par le Parlement, autrefois et aujourd'hui; par le roi. 
— Législation faite par la possession; les organes législatifs de la possession; 1° le 
Gouverneur général en Conseil, tantôt exécutif et tantôt législatif; son origine, ses pou- 
voirs, Act de 1773 et Acts de 1834, de 1853, de 1861 et de 1892; pouvoirs du Conseil du 
Gouverneur général, son rôle à regard de l'Inde et des Conseils législatifs locaux; son 
caractère actuel; composition des divers conseils; le conseil exécutif, son développement 
progressif, le Law Member-, les membres ordinaires, extraordinaires et additionnels; com- 
ment sont nommés les membres additionnels; 2° le Gouverneur général en sa capacité 
executive; a) Y Act de 1870, son application, son fonctionnement; les Scheduled Districts-, 
b) Y Act de 1861 (art 23) et ses cas d'application; 3° droit du Gouverneur général de sus- 
pendre certaines lois et formes de justice; 4° application du Foreign Jurisdiction and Extra- 
dition Act de 1879. 



Voici une des questions les plus importantes de l'art de la coloni- 
sation et l'une des plus controversées : Qui devra faire les lois d'une 
possession? La métropole ou la possession elle-même? Les éléments 
essentiels du problème sautent aux yeux. Si c'est la métropole, elle 
a pour elle la science de jurisconsultes très probablement impartiaux; 
si c'est la possession, elle a pour elle la compétence née d'une con- 
naissance intime des choses, et contre elle la partialité possible et 
probable qu'engendre la fréquente opposition d'intérêts entre les 
colons, nationaux de la métropole, et les populations indigènes. 
L'idéal semble être de conférer à la possession, toujours bien 
informée, le pouvoir de légiférer, sous le contrôle de la métropole, 
préoccupée du bien commun. Et c'est à peu près la solution à laquelle 
l'Angleterre, après bien des tâtonnements, a fini par s'arrêter. 

Le Parlement anglais a tous les pouvoirs; donc celui de légiférer 
pour l'Inde. Et il en a usé fréquemment. C'est lui qui logiquement 
devait faire et qui a fait toutes les lois qui fixent : 1° les rapports de 
l'Angleterre et de l'Inde (les diverses chartes jusqu'à l'année 1853 et 
le Gouvernement de l'Inde remis à la Couronne, en 1858), et 
2° l'organisation autrefois de la Compagnie, aujourd'hui du Gouver- 
nement de l'Inde (Conseil du vice-roi, législatures indiennes, Cours 
suprêmes et Hautes-Cours, Recrutement des fonctionnaires du Civil 



LA LOI 321 

Service, etc., etc.). Il a de plus exprimé formellement sa volonté que 
la législation indienne ne pût modifier ni certains Acts (à l'excep- 
tion de quelques articles déterminés) plus particulièrement impor- 
tants (1833, 1853, 1854, 1858, 1859), ni aucun des Acts qu'il aurait 
votés depuis 1860. 

Dans la période contemporaine, son intervention législative est 
beaucoup moins active. Il n'a que rarement voté des Acls faits pour 
l'Inde spécialement 1 . Il sait que son intervention est devenue moins 
utile. L'Inde, d'une part, a aujourd'hui plus d'expérience, et, d'autre 
part, est soumise, dans toutes les occasions un peu importantes, à 
la surveillance quotidienne de YIndia Office, qui s'exerce durant 
l'élaboration de tous les projets de loi soumis à la législature 
indienne. 

Il n'y a pas dans la métropole que le Parlement qui puisse légi- 
férer pour l'Inde; le roi le peut aussi, par la voie indirecte d'ordres 
en Conseil, par exemple en matière d'extradition, de juridiction. 
C'est ainsi qu'en 1896 la Gazette de VInde a publié, sur l'ordre de la 
reine, un Act d'extradition, de 1895, et l'a rendu ainsi applicable à 
la possession; et qu'en juillet 1897, un ordre en Conseil a autorisé 
l'appel du Tribunal britannique de Zanzibar devant la Haute-Cour 
de Bombay. 

Mais aujourd'hui l'intervention soit du Parlement par des Acts, 
soit du roi par des orders constitue un procédé assez peu usité, et 
la grande machine législative, celle qui fournit à l'Inde toutes les 
lois dont elle a besoin, est ce qu'on appelle la Législature indienne. 

1. Les pouvoirs des Conseils. — Le mot « Législature indienne » 
comprend d'abord les Conseils législatifs, celui du Gouverneur 
général, et ceux de quelques-unes des provinces les plus importantes. 

Le Conseil législatif du Gouverneur général n'est pas un organe 
distinct de ce qu'on appelle le « Conseil » ; c'est ce Conseil lui-même, 
auquel se joignent maintenant des membres additionnels convoqués 
spécialement en vue de faire des lois. Il a été créé, en 1773, par ce 
fameux Regulating Act, déjà cité. Quel était exactement le territoire 
pour lequel il pouvait légiférer? sous quelles conditions les textes 
émanés de lui avaient force de lois? quelles mesures le Parlement 
crut devoir prendre pour la leur conférer en cas de besoin? ce sont 
des questions aujourd'hui d'un intérêt purement historique. 

Après le Conseil du vice-roi, il en fut créé deux autres pour Madras 
en 1800, et pour Bombay en 1807. Théoriquement, le Gouverneur 

1. Il a été, en 1909, soumis au Parlement un projet de loi ayant pour but de modifier 
la composition et les fonctions des Conseils législatifs de l'Inde. Le vote en est prochain. 

l'inde britannique. 21 



322 L INDE BRITANNIQUE 

général avait autorité sur Madras et Bombay en matière politique, 
en vertu de YAct de 1773 ; en matière de finances, en vertu de YAct 
de 1797. Il ne semble pas, à partir de 1800 et 1807, en avoir exercé 
aucune en matière de législation. Ces présidences lui envoyaient 
copie des Régulations votées, mais ne les soumettaient pas à son 
approbation préalable. 

Ce système, en vertu duquel plusieurs organes distincts faisaient 
des lois indépendantes, avait un défaut : l'excessive variété des légis- 
lations. Elle devint gênante 1 . Il devint urgent d'y remédier. Ce fut 
l'œuvre d'un Act de 1833 qui constitua le « Gouvernement de 
l'Inde ». Il créait un organe législatif unique : le Gouverneur général 
en Conseil. Il ne supprimait pas pour cela les autres Conseils. Il les|| 
maintenait comme organes exécutifs; mais il ne leur laissait aucun 
pouvoir législatif. Toutefois, pour donner satisfaction aux besoins 
de deux grandes présidences, il autorisait leur gouverneur en 
Conseil à préparer des projets de lois, et à les faire parvenir, avec 
motifs à l'appui , au Gouverneur général, lequel était tenu de les 
prendre en considération et d'informer le gouverneur de qui ils 
émanaient de la suite qu'il comptait y donner. Les lois émanées du 
Gouverneur général en Conseil prendraient désormais, au lieu de 
Régulations, le nom d'Acts. Ce changement dans la dénomination 
était bien insignifiant. Ç'allait être cependant l'occasion d'une révo- 
lution législative. Les Acts allaient succéder aux Régulations, et les 
Acts du Conseil législatif — avec la même validité que les actes du 
Parlement — s'étendre, à moins qu'il n'en fût ordonné autrement, 
à l'Inde entière, s'imposer à tous les tribunaux, tribunaux de la 
Compagnie ou tribunaux de Sa Majesté 2 . C'était l'annonce du pro- 
chain triomphe d'un principe nouveau : l'unité de lois. 

1. De l'origine à YAct de 1833 {date importante), il y avait en vigueur cinq corps de 
Statute Law : 

1° English Statute jusqu'à 1726, qui avait été introduit par la Charte de George I er et 
était appliquée au moins dans les villes présidentielles; 

2° Les Acts du Parlement anglais depuis 1726 expressément appliqués à une partie de 
l'Inde; 

3° Les Régulations du Conseil du Gouverneur général qui datent de 1780 et continuèrent 
jusqu'en 1833; 

4° Les Régulations de Madras (trente-deux ans), de 1802 à 1834, en vigueur dans la 
présidence ; 

5° Les Régulations de Bombay, qui datent de 1827 (Code revisé de Mountstuart 
Elphinstone, comprenant vingt-huit années de législation antérieure) jusqu'à 1833, en 
vigueur aussi dans la présidence. 

2. La Cour des Directeurs pouvait désavouer les Acts du Gouverneur général en Con- 
seil; ces Acts devaient être communiqués au Parlement lequel pouvait les rappeler. 
Enfin certaines matières étaient soustraites au pouvoir législatif du Gouverneur général : 
les droits constitutionnels de la Compagnie, et les dispositions mêmes de la Charte de 
1833. 



!» 
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M 

S'] 






LA LOI 323 

Désormais, il n'y aurait plus qu'un seul centre législatif. On le 
pensait du moins à cette époque. Mais bientôt des inconvénients 
apparurent; des critiques furent formulées, dès 1853, devant le Par- 
lement, quand il eut à voter la prorogation de la Charte, et reprises, 
avec plus de force, après la révolte de 1857, sous le gouvernement 
de lord Ganning, en 1861, dans cette période où l'on soumit de 
bonne foi à une revision attentive tous les organes de l'Administra- 
tion de l'Inde. Elles furent l'objet de la part du Gouverneur général, 
lord Canning, et du secrétaire d'Etat pour l'Inde, sir Charles 
Wood l , d'études et de discussions solides, et aboutirent au vote de 
Y Act si célèbre de 1861, la Charte fondamentale des Conseils législa- 
tifs de l'Inde. 

Cet Act rétablissait les trois anciens Conseils législatifs : celui du 
vice-roi et ceux de Madras et de Bombay, et prévoyait qu'il en 
serait créé d'autres 2 à l'avenir. Il leur concédait des pouvoirs légis- 
latifs, restreints pour les Conseils locaux, fort étendus pour le 
Conseil du vice-roi, et qui pour tous furent accrus par un Act 
de 1869 et surtout par celui de 1892. 

Cet Act de 1892 a pu être décrit par un document officiel 3 comme 
ayant, pour la première fois, introduit dans ces Conseils le principe 
d'une représentation populaire. C'est là une énonciation inexacte. 
Cette loi a autorisé les membres du Conseil à discuter, plus exacte- 
ment à critiquer le projet de budget annuel et à poser à cette occasion 
au Gouvernement des questions 4 sur les diverses parties de l'admi- 
nistration. Ce sont là assurément des concessions qui ont leur 
'intérêt et auxquelles l'opinion publique indienne n'est pas demeurée 
insensible. Mais il y a loin de là à un régime de représentation popu- 
laire. Les membres des Conseils, quand ils sont élus (si ce mot 
peut être employé), le sont par des collèges très étroits; ils n'ont le 
droit ni de délibérer sur autre chose que ce qui leur est soumis, ni 



1. Voir la note A, page 331. 

2. En conséquence, il en fut créé un pour le Bengale en 1862 (celui de Fort William, 
qui était jadis celui du Bengale, était devenu celui du gouverneur général); un pour 
les Provinces-Unies (alors du Nord-Ouest) en 1886; un pour le Pendjab et un pour la 
Birmanie en 1897. Mais il y a entre eux une différence. Ceux du Bengale, de Bombay, 
de Madras, des Provinces du Nord-Ouest, créés en vertu de la loi de 1861, ont été, plus 
'tard, affectés par la loi de 1892, qui, en ce qui concerne leurs membres additionnels 
non fonctionnaires, les a mis à la nomination du gouverneur, mais après désignation 
par les corps constitués. Au contraire, ceux du Pendjab et de Birmanie, quoique créés 
en 1897, Font été en vertu de la seule loi de 1861, ce qui fait que leurs membres addi- 
tionnels sont tous à la seule nomination du gouverneur de la Province. 

3. East lndia Progress and Condition, Report for 1892-93, p. 4. 

4. Mais des questions seulement, auxquelles le Gouvernement, dûment averti, peut 
refuser de répondre, et qui, après la réponse donnée, ne comportent aucune discussion. 



324 L'INDE BRITANNIQUE 

de faire une enquête, ni de rechercher directement des informations, 
ni d'exercer sérieusement une action quelconque sur l'exécutif. 

A la suite de vives revendications de l'opinion dans l'Inde 1 , il a 
été déposé, en 1909, devant le Parlement un nouveau projet sur 
les Conseils législatifs. C'est l'œuvre de lord Morley. Ce projet, qui, 
rapidement voté (Indian Councils Act, 1909), sera appliqué par toute 
l'Inde avant la fin de janvier 1910, a pour but d'élargir les Conseils, 
et d'y ôter la majorité à l'élément officiel, sauf dans le Conseil légis- 
latif du Gouverneur général, où cet élément disposera encore d'une 
majorité de 3 voix. Ils comprendront une proportion beaucoup plus 
forte de membres non-officiels, élus ou nommés par l'administration 
(maximum : 60, dans le Conseil législatif du Gouverneur général, 
50 ou 30 dans les autres) ; des précautions seront prises pour y assurer 
une représentation adéquate aux Musulmans, et spécialement aux 
propriétaires et aux commerçants. Ces Conseils auront le droit, sous 
certaines réserves, de discuter en détail les budgets de l'Inde ou 
des Provinces, et de sanctionner leurs discussions par le vote de 
résolutions. De même, ils pourront voter des résolutions sur des 
questions de politique générale; le droit actuel d'interpellation 
sera étendu à plus de sujets. Les résolutions votées en matière de 
finances et autres n'auront toutefois que la valeur d'une opinion 
émise; au Gouvernement de l'Inde ou de la Province de voir s'il veut 
l'accepter. 

Ces concessions vont modifier matériellement l'état de choses 
existant. Ce sera un pas, timide encore et hésitant, vers une sorte 
de régime parlementaire : le Gouvernement sera tenu d'expliquer et 
de justifier sa conduite d'une façon plus ample et plus explicite qu'il 
ne l'était jusqu'ici. 

Même après cela, les Conseils de l'Inde resteront une machine 
législative à pouvoirs limités. 

On se tromperait, en effet, si l'on croyait que la Législature 
indienne est à aucun degré le délégué de ce Parlement impérial qui 
peut tout. Les Acts de 1861, 1869 et de 1892 lui ont assigné des 
limites. Il n'est pas facile de dire où s'arrête la compétence légis- 
lative du Conseil du vice-roi et où commence celle des Conseils 
locaux. Les textes n'ont pas établi de démarcations précises. En 
principe, le Conseil du vice-roi ne vote que les lois qui doivent 
s'étendre ou à toute l'Inde, ou aux provinces qui n'ont pas encore 
de conseil. Mais il lui arrive, même pour des provinces qui ont un 

i. Voir la note B, page 332. 



LA LOI 325 

conseil, de voter, quand elles sont de grande importance 1 , des lois 
purement locales. En ce cas, il peut aussi ne pas légiférer lui-même; 
mais il ne se désintéresse pas pour cela de la loi que fait le Gouver- 
nement local : il pèse sur lui du poids de toute l'expérience qu'il a, 
dans d'autres provinces, retirée de circonstances analogues. 

Au surplus, un Gouvernement local ne peut, même pour sa pro- 
vince, à peu près rien en matière législative, sans l'agrément préa- 
lable du secrétaire d'Etat et du Gouvernement de l'Inde. Veut-il 
amender une loi qui émanait de ce Gouvernement? Il lui faut avoir 
son autorisation. Veut-il introduire un bill? Il doit le lui soumettre, 
discuter avec lui, et obtenir son adhésion et au principe et à toutes 
les clauses 2 . En 1907, l'assentiment du vice-roi a même été refusé 
à un texte déjà voté par le Conseil législatif du Pendjab au sujet 
d'un canal d'irrigation. Souvent le Gouvernement de l'Inde accepte 
le principe de bill, mais il diffère d'avis avec le Gouvernement local 
sur des clauses de détail ou sur l'opportunité. « Telle province a 
institué une expérience; telle autre élabore une loi semblable : 
attendons-en les résultats. » Parfois il introduit dans le projet des 
changements considérables. En somme, les pouvoirs tendent (ce n'est 
encore qu'une tendance) à se concentrer, et le Gouvernement de l'Inde 
à devenir despotique. Il ne se contente pas de donner des directions 
générales; il surveille l'exécution et s'assure du détail. Si la vie est 
toute au cœur, les extrémités arriveront à se refroidir. Déjà on 
constate que les jeunes hommes ambitieux délaissent les services 
des provinces pour celui du « Gouvernement de l'Inde ». Le symp- 
tôme est significatif et fâcheux. 

Le Gouvernement de l'Inde et celui de la métropole s'en sont 
aperçus. La récente Commission royale sur la décentralisation a, dans 
son rapport (1909), indiqué nombre de matières (surtout en pure 
administration) où l'on pourrait notablement relâcher le contrôle si 
étroit qu'exerce le Gouvernement de l'Inde sur les Gouvernements 
provinciaux. 

2. Composition de ces Conseils. — En théorie, le Conseil législatif 
du Gouverneur général n'est pas, je l'ai déjà dit, un conseil distinct. 
Le Gouverneur général n'a pas près de lui deux conseils, un pour 

1. Exemple : Dekkan Agriculturist relief Act, 1879; Madras Civil Courts, 1885; Bengal 
Tenancy Act, 1885; Allahabad University Act, 1887; Lower Burma Courts Act, 1900; Punjab 
aliénation of Land Act, 1900, etc. 

2. Il arrive souvent que des améliorations ne sont pas introduites dans des textes de 
loi parce que le Conseil local y aura songé tardivement, qu'il veut faire aboutir la loi 
et qu'il a peur, en demandant l'approbation du Gouvernement de l'Inde pour une dis- 
position nouvelle, de trop retarder la date de l'application de la loi en discussion. 



326 LINDE BRITANNIQUE 

les besognes executives, l'autre pour les besognes législatives. Il 
n'en a qu'un seul, dont la composition varie. Pratiquement, le 
Conseil législatif est et tendra de plus en plus à devenir un corps 
séparé. 

Le Gouverneur général a près de lui, depuis 1773, un certain 
nombre de personnalités, ordinairement de hauts fonctionnaires, qui 
constituent son Conseil. Le Conseil et le Gouverneur général, ou 
plus exactement le « Gouverneur général en Conseil » sont ce qu'un 
texte législatif 1 appelle The Government of India. Ce Conseil se com- 
posait au début de trois membres et, en outre, le commandant en 
chef de l'armée, membre extraordinaire. Ils n'avaient pas, chacun, 
des attributions fixes et spéciales; ils travaillaient en commun à 
une même tâche. En 1833, on en créa un quatrième : le Law Member. 
Celui-ci, il était spécifié qu'il serait pris en dehors du Covenanted 
Civil Service. Son rôle — s'occuper des lois — était si exclusif, qu'il 
lui interdisait de siéger au Conseil les jours où l'on y ferait d'autre 
besogne 2 . Ce n'est qu'à partir de 1853 qu'il devint membre à pleins 
droits comme les autres. 

Le premier de ces Lato Members, dont quelques-uns devaient 
illustrer la fonction, fut Macaulay. Il était alors (1833) membre du 
Parlement et secrétaire du Bureau de Contrôle (Board of Control) 
des affaires de l'Inde. D'une érudition qui s'étendait à tout, d'une 
incroyable ardeur au travail, la pénurie d'argent, le besoin de gagner, 
au prix de quelques années d'exil, une indépendance indispensable 
à un parlementaire 3 et le désir ambitieux de faire une belle œuvre 
le poussèrent (peut-être à faire créer, en tout cas) à accepter cette 
place de Law Member. Et il n'est pas invraisemblable que ce fut en 
vue de s'assurer sa collaboration qu'on décida — au risque de cer- 
taines critiques — de choisir le quatrième membre en dehors du 
Covenanted Civil Service. 

A ce Law Member, la loi de 1853 adjoignait pour l'œuvre législa- 
tive, dont était ainsi chargé le Conseil exécutif, des collaborateurs 
spéciaux qu'on appela membres législatifs {Législative Members). 



1. Indian General Clauses, Act X, 1897, s. 3. 

2. Et encore n'était-il pas nécessaire qu'il y assistât, pourvu qu'il y eût un quorum. 
Toute son affaire était la législation. Et toutefois il n'y avait pas la haute main ni une 
autorité prééminente; c'était lui qui donnait la forme, qui établissait les renvois d'une 
loi à l'autre, qui rassemblait les informations du Gouvernement local, qui était l'homme 
technique du Conseil. Et c'est seulement par courtoisie que l'on consentait à lui commu- 
niquer les minutes (rapports) sur les affaires courantes. 

3. Le 17 août 1833, il écrivait en substance à un membre de sa famille : « Un des 
membres du Conseil Suprême devra être choisi dans une catégorie de personnes autres 
que les fonctionnaires de la Compagnie... Le traitement sera de £ 5 500, plus les intérêts. » 



LA LOI 327 

C'étaient, à cette époque, deux juges anglais de la Cour suprême de 
Calcutta et les représentants des gouvernements locaux. Aux termes 
de la loi de 1853, chaque gouverneur (pour Madras et Bombay) et 
lieutenant gouverneur (pour les autres provinces) avait le droit de 
nommer au Conseil du vice-roi, pour y collaborer à la besogne 
législative, un représentant (conseiller législatif) de sa province, 
choisi parmi les fonctionnaires du Covenanted Civil Service, que 
recommandaient le rang et l'expérience. 

Avec ces créations successives, le Conseil du Gouverneur général 
prenait corps. La loi de 1861 (loi fondamentale sur les Conseils de 
l'Inde) y adjoignit un cinquième membre ordinaire, sans spécifier 
dans quelles catégories de personnes il devrait être choisi. Une loi 
de 1904 en créa un sixième. Aujourd'hui le Conseil comprend, 
outre le Gouverneur général et deux membres extraordinaires (le 
commandant en chef de l'armée des Indes et le gouverneur de la pro- 
vince où siège le Conseil), six membres ordinaires, et, quand il se 
réunit en vue du travail législatif, 16 membres additionnels, dont il 
est parlé plus loin. 

Les membres ordinaires ne sont plus ce qu'ils étaient autrefois, 
un corps indivis, travaillant tous en commun à une même tâche. Ils 
continuent bien à former ce qu'on appelle le « Gouvernement de 
l'Inde » et à être solidairement responsables de la marche de ce Gou- 
vernement. Mais, outre qu'aujourd'hui l'égalité prétendue de ces 
divers membres avec le vice-roi n'est plus qu'un souvenir histo- 
rique, et que la responsabilité du Gouvernement repose tout entière 
sur celui qui propose les membres du Conseil à la nomination du 
roi, il s'est à la longue produit cette transformation que le Conseil 
est, depuis lord Canning, une réunion de spécialistes, affectés chacun 
à un département particulier, comme est un ministre d'Etat. Le Conseil 
siège comme un Cabinet, pour régler les affaires les plus importantes 
ou pour solutionner les divergences de vues entre les ministres. 

A l'heure actuelle, le Gouverneur général, généralement appelé 
vice-roi depuis 1858, est chargé du département des Affaires étran- 
gères (qui englobe les rapports avec les Etats indigènes). Le com- 
mandant en chef est, en même temps, à tous égards (depuis 
avril 1909), ministre de la Guerre. Les autres membres se répartissent, 
en vertu de combinaisons qui peuvent varier, les départements de 
l'Intérieur (administration générale), du Revenu Foncier et de 
l'Agriculture, des Finances, du Commerce et de l'Industrie, de la 
Législation, des Travaux Publics. Ces membres ordinaires, nommés 
pour cinq ans, apportent, on le conçoit, au Conseil, un précieux 



328 L'INDE BRITANNIQUE 

contingent d'expérience personnelle, dans la préparation et la discus- 
sion des lois. Mais ils ne représentent, après tout, que l'opinion de 
l'Administration, à laquelle presque tous ont appartenu leur vie 
entière. Le Gouvernement de l'Inde ne trouve donc pas auprès d'eux 
le contre-poids qui lui est indispensable, l'expression de l'opinion 
indépendante soit des Européens non fonctionnaires, soit des indi- 
gènes. Une loi de 1892 a tâché de lui en faire parvenir l'expression, 
en créant la catégorie des membres non officiels. 

Les membres additionnels du Conseil législatif sont désignés pour 
une durée de deux années. Ils sont au nombre de 16; 6 sont des 
fonctionnaires désignés par le Gouvernement des principales pro- 
vinces, et 10 des membres non officiels. Sur ce nombre, 5 sont 
soumis à une sorte d'élection; les 5 autres sont nommés par le Gou- 
verneur général, qui tient compte et de leur compétence dans les 
affaires qui seront discutées durant leur mandat et des divers intérêts 
à représenter. De ces membres non officiels, la majorité appar- 
tient à des Indiens, parmi lesquels un représentant d'un Etat indi- 
gène. J'ai déjà dit que l'opinion indigène n'avait pas toute satisfac- 
tion avec la place qui lui est faite dans ces Conseils; la loi récente 
(Indian Councils Act, 1909) a bouleversé toute cette organisation. 
(Voir plus loin, p. 333, note C sur cette loi.) 

Les Conseils de Madras et de Bombay se composent chacun de 
deux membres outre le gouverneur. Mais ils ont, eux aussi, quand ils 
siègent pour faire des lois, des membres additionnels. Les règles 
qui les concernent sont, à peu de chose près, les mêmes. Voici 
celles de Bombay. Les membres additionnels y peuvent être 20 au 
maximum, dont 9 au plus seront des fonctionnaires. Le reste (soit 11 
au plus) doivent appartenir à d'autres catégories de la population. 
Là-dessus, 8 sont recommandés au choix du gouverneur par la muni- 
cipalité de Bombay, le Sénat de l'Université, les Districts local 
boards, les corporations municipales dans les districts, les associa- 
tions de propriétaires (Décan et Sind). Les autres sont au choix 
du seul Gouvernement. Ces « recommandations » des corps élus 
sont prises très au sérieux. Les candidats de l'Université, des asso- 
ciations des propriétaires, des Districts local boards ne. triomphent 
qu'après des luttes parfois fort vives. 

Les Conseils de l'Inde sont — nous l'avons dit — la machine légis- 
lative ordinaire. Il se rencontre des circonstances où elle ne peut 
fonctionner utilement : par exemple, quand un pays vient à être 
annexé à l'Empire Britannique ou à une Province de l'Inde, que sa 



LA LOI 329 

population, pour des causes faciles à imaginer, ne pourrait s'accom- 
moder de la législation en vigueur et qu'il faut, sans retard, lui en 
improviser une. Ou encore, quand une région de l'Inde, grande ou 
petite, subit une de ces secousses qui y ébranlent l'ordre politique 
ou social et exigent le prompt remède d'une législation appropriée. 
Ce sont là deux éventualités auxquelles le Gouvernement de l'Inde 
s'est souvent heurté. Il a tâché d'y parer de son mieux, longtemps 
par des procédés extraordinaires et illégaux pour lesquels il deman- 
dait périodiquement un bill d'indemnité 1 ; depuis peu, par un pro- 
cédé légal et souple, que lui fournit un Act admirable, œuvre du 
Gouvernement de l'Inde, voté en 1870, 33 et 34 Vict., C. 3. 

Le secrétaire d'Etat pour l'Inde peut par une résolution déclarer 
n'importe quelle partie de l'Inde, qui se trouve dans les conditions 
indiquées, soumise à l'action de la loi de 1870; aussitôt le lieutenant 
gouverneur ou le Chief Commissioner de cette région peut, sur l'ini- 
tiative des autorités locales, proposer au Gouvernement de l'Inde 
telle législation que réclament les circonstances ; et il suffit de l'assen- 
timent du Gouverneur général en Conseil pour lui donner la force 
obligatoire des Acts de la Législature. Une autre loi, émanée aussi de 
la législature indienne, le S cheduled districts Acts, de 1874, permet au 
Gouvernement local, avec la sanction préalable du Gouverneur géné- 
ral, de déclarer, soit les portions troublées du territoire, soit certains 
districts placés sur une liste spéciale (scheduled) soumis à l'action de 
cette loi de 1870, et, en conséquence, de leur étendre, avec ou sans 
modification, toute loi en vigueur dans les autres parties de l'Inde 
britannique. C'est grâce à cette procédure qu'on a — je l'ai déjà 
indiqué — donné des lois pratiques et efficaces à l'Assam, aux îles 
Andaman, à Courg, à Aden, à Ajmere, au Béloutchistan, à la Province 
de la frontière Nord-Ouest, à la Haute-Birmanie. 



i. Le Gouvernement de l'Inde, dans les hypothèses de ce genre, pouvait avoir affaire 
à deux ordres de difficultés bien différents. Tantôt il ne savait comment légiférer pour 
la région nouvelle, parce qu'elle n'était ni rattachée à l'Inde ou à une province de 
l'Inde, ni seulement déclarée y être subordonnée, et que ni la législation générale ne 
lui était applicable, ni la législature locale ne pouvait légiférer pour elle. Tantôt, le 
temps lui faisait défaut pour obtenir immédiatement de la législature indienne, qui aurait 
eu qualité pour légiférer, les lois appropriées, qu'il eût fallu en quelque sorte improviser. 
Et, suivant le cas, il réclamait le concours de la législature, mais se voyait forcé 
d'omettre l'une des formalités qui eussent assuré aux lois leur entière validité (sous 
1773, défaut d'enregistrement par la Cour Suprême; sous 1781, approbation du roi, etc.); 
sauf à se faire couvrir par quelque Act postérieur (1793, par exemple); ou bien il procé- 
dait au moyen d'ordres en Conseil (lord Dalhousie au Pendjab), qui étaient absolument 
illégaux, et auxquels, après coup, on donnait (Act de 1861) l'existence qui toujours leur 
avait fait défaut. Après 1861, on n'osait plus légiférer que par les procédés réguliers 
que fournissent les Conseils de l'Inde. C'était au prix de nombreux inconvénients. VAct 
de 1870 fut imaginé pour les éviter. 



330 L'INDE BRITANNIQUE 

Et cette loi de 1870, on n'en réserve pas l'application aux époques 
historiques : glorieuses annexions, ou révoltes tragiques. Le moindre 
incident, sur le plus modeste théâtre, suffit à en provoquer l'applica- 
tion. Un district, une portion de district, quelques milles carrés 
peuvent être soumis à Y Act de 1870 : le Gouverneur général en Con- 
seil porte ce district, cette portion de district sur la liste des schedu- 
led districts, et cette seule inscription permet l'emploi d'un procédé 
de législation si facile. 

Il est encore d'autres cas où le Gouverneur général (seul et non 
pas le Gouverneur général en Conseil) peut légiférer en sa seule 
capacité d'Exécutif. L'Acide 1861 (Indian Councils, art. 23) l'investit, 
en cas de pressante nécessité, du droit de rendre des ordonnances 
qui sont, mais seulement pendant six mois, aussi efficaces que les 
Acts ordinaires de la législature indienne. Elles peuvent d'ailleurs 
être désavouées par Sa Majesté ou abrogées par le Conseil législatif. 
Pendant une période de plus de quarante années, le Gouverneur 
général n'a fait usage de ce droit que cinq fois : pour mettre fin 
à des représentations dramatiques, qui excitaient, dans la popula- 
tion, des haines de race; pour soustraire à la juridiction des tribunaux 
civils une portion troublée des territoires de la frontière du Pendjab ; 
pour élever (lord Mayo, 1869) le taux de Yincome-tax, etc., etc. 

D'anciennes Régulations et des Acts récents de la législature 
indienne vont plus loin. Elles autorisent, en cas de troubles, le 
Gouverneur général seul à suspendre l'action des lois et à établir des 
Cours de justice extraordinaire 1 . Certaines personnes, dont l'attitude 
et l'influence semblaient devoir nuire à l'ordre public au Pendjab et au 
Bengale, ont été, encore en 1907-1908, arrêtées et internées sans 
jugement, comme prisonniers politiques, aux termes d'une de ces 
vieilles lois. Cela relève non de la loi ni de la justice, mais de 
la pure politique. 

Enfin, le Gouverneur général peut encore, en vertu d'un Act de 
1879, Foreign Jurisdiction and Extradition Act, au moyen d'ordres 
exécutifs, publiés à la Gazette of India, constituer des tribunaux et 
déclarer la loi, qu'ils auront à appliquer. 

Après ce rapide exposé du mécanisme, multiple et efficace, qui 
légifère pour l'Inde, on comprend mieux cette parole d'un récent 
commentateur : « Nul gouvernement au monde n'est mieux armé et 



1. Exemples : Bengal State offences Régulation, de 1804; une autre loi semblable pour 
Madras, de 1808, Bengal State prisoners Régulation de 1818; d'autres lois semblables pour 
Madras et Bombay en 1819 et 1827; enfin State offences Act, de 1857; State prisoners Act, 
de 1858. 



LA LOI 331 

n'a mieux le moyen de faire face à des dangers extraordinaires par 
d'extraordinaires précautions. Cinq (aujourd'hui six) personnes, qu'on 
peut réunir en une demi-heure, dont les délibérations sont secrètes, 
et que n'entrave aucune de ces formes qui, ailleurs, retardent les 
mesures législatives, peuvent, en une seule séance, faire une loi pour 
arrêter toutes les presses de l'Inde. » 

Toutefois ce jugement, exact à la lettre, est incomplet et injuste. 
Nul n'a pu lire les pages qui précèdent sans admirer l'extraordinaire 
respect de la légalité qui anime le Gouvernement de l'Inde. 

Il reste maintenant à montrer comment fonctionne la machine et 
les procédés complexes, abondants, ingénieux par lesquels on s'ef- 
force d'arriver à faire des lois qui tiennent un juste compte de tous 
les intérêts en présence. 



NOTES 



Note A (de la page 324) : Études et discussions d'où sortit l'Indian Councils Act de 1861. 

Cette étude et ces discussions débutèrent par une attentive critique de l'état de choses, 
alors existant, en vertu de l'Act de 1833, modifié par celui de 1853, c'est-à-dire sous le 
régime du Conseil unique. Elles se ramènent aux points suivants : 

1° Excessive influence du Bengale sur les autres Présidences: 

2° Informations insuffisantes du Conseil sur les affaires locales du reste de l'Inde; 

3° Allures du Conseil : un parlement au petit pied; il imitait de très près les formes 
de la Chambre des Communes (il y avait 136 Standing orders pour une réunion de 
12 personnes); demandait des rapports aux administrations locales; empiétait sur l'exé- 
cutif. (Voir, à ce sujet, une dépêche du Gouverneur général lord Canning, décembre 1859.) 
En conséquence on concluait qu'on ne pouvait revenir au système de 1833, mais qu'on 
devait s'acheminer vers l'état de choses antérieures : c'est-à-dire à la pluralité des Con- 
seils Législatifs, de façon à bien étudier les mesures locales, sans toutefois permettre aux 
Conseils locaux d'empiéter sur les mesures d'intérêt général et l'autorité du Gouverneur 
général en Conseil. 

Ces critiques formulées, voici quelles étaient les propositions du Gouvernement : 

1° Quand le Conseil du Gouverneur général se réunit pour légiférer, le Gouverneur 
général peut convoquer, outre les membres ordinaires, au moins 6 et pas plus de 
12 membres additionnels, dont moitié ne seront pas fonctionnaires. 

2° Ces membres additionnels seront Européens, ou Métis, ou Indigènes. 

3° Les séances pourront être tenues dans différentes parties de l'Inde, pour avoir 
l'avis des chefs et nobles indigènes, sans gêne pour eux. 

4° Les juges n'y auront pas place de plein droit; mais le Gouverneur général pourra 
en convoquer un à son choix. 

5° Le Conseil du Gouverneur général avec ces membres additionnels pourra faire des 
lois et régulations applicables à toute l'Inde et aura aussi le droit indiscutable de légi- 
férer avec les Conseils Législatifs locaux (que l'on se proposait d'établir), lesquels seront 
également composés de membres ordinaires et additionnels européens ou indigènes, 
dont moitié non fonctionnaires. 

Note B (de la page 325) : Opinions et prétentions des Indigènes en matière de législation 
et d'administration. 

Je crois utile de publier ici, pour faire connaître l'opinion qu'ont les Indiens les plus 
éclairés des libertés à eux accordées, divers extraits d'un discours de M. Gokhale, membre 
éminent du Conseil Législatif du Gouverneur général : 

■ A mon humble avis, notre première demande doit porter sur : 

« 1° Une réforme de nos Conseils Législatifs élevant le nombre des membres élus à la 
moitié du total, exigeant formellement que les budgets soient votés parles Conseils, et 



332 L INDE BRITANNIQUE 

donnant pouvoir aux membres de déposer des amendements, avec quelques réserves 
permettant de clore les débats dans une limite raisonnable. Les présidents des Conseils 
devraient avoir un pouvoir de veto. Le Conseil Législatif du vice-roi se compose actuel- 
lement de 25 membres, dont 5 seulement sont élus, un par la Chambre de Commerce de 
Calcutta, qui est un corps d'Européens, et les quatre autres par quatre provinces. 
Nous devons demander que le nombre des membres élus soit maintenant porté à 12. 
Sur ce nombre, deux sièges pourraient être donnés, l'un au commerce, l'autre à cer- 
taines industries, et les dix autres devraient être répartis entre les difïérentes provinces, 
deux à chacune des trois anciennes et un à chacune des autres. 

« Pour commencer, le droit des membres de déposer des amendements peut être 
réduit à un seul amendement pour chaque membre. 

« Les deux membres pour le commerce et l'industrie seront généralement des Euro- 
péens et ils voteront ordinairement avec le Gouvernement. Ainsi, même si les dix membres 
provinciaux votaient tous ensemble, ils seraient seulement 10 sur 25. Ordinairement, 
ils n'arriveront pas à faire voter une motion contre le Gouvernement; mais, dans des 
cas exceptionnels, il peut leur arriver d'obtenir l'appui de deux ou trois hommes de 
l'autre côté, et alors l'effet moral de la situation sera considérable. 

« Dans les Conseils Législatifs provinciaux, nous devons avoir un accroissement du 
nombre des membres, chaque district d'une Province recevant le droit d'envoyer un 
membre. L'objection que ces assemblées seront dans ce cas passablement difficiles à 
manier n'a pas beaucoup de poids. 

« 2° La nomination d'au inoins trois Indiens au Conseil du secrétaire d'Etat, qui seraient 
désignés à raison d'un par chacune des trois plus anciennes provinces. 

« 3° La création de Conseils consultatifs dans tous les districts de l'Inde ; les chefs des 
districts seraient obligés de les consulter sur les matières importantes de l'administra- 
tion publique, avant d'agir. Pour le moment, leurs fonctions seraient seulement consul- 
tatives, les collecteurs ou les magistrats du District ayant la liberté de ne pas tenir compte 
de leur avis. La moitié des membres du Conseil devraient être les représentants des 
différents « talukas » (subdivisions du district), et l'autre moitié devrait comprendre le 
principal fonctionnaire du district et tels personnages non officiels que peut désigner 
le chef du district. Ces Conseils ne doivent pas être confondus avec ceux qui sont connus 
sous le nom de Bureaux locaux du district. 

« 11 y a, à présent, trop de ce que l'on peut appeler le Gouvernement des secrétariats, 
avec une excessive multiplication des Départements centraux. L'administration du dis- 
trict doit être largement affranchie de tout cela, et des facilités doivent être données à la 
population d'influer sur ses décisions avant qu'elle n'arrive à en prendre de définitives. 
Si l'on crée des Conseils comme ceux que nous demandons, nous pouvons espérer qu'avec 
le temps, ils acquerront jusqu'à un certain point une véritable influence sur l'adminis- 
tration du district. Feu M. Banade avait l'habitude d'insister fortement sur l'importance 
de pareils bureaux. Si jamais nous devons avoir un véritable Gouvernement local en 
matière d'administration générale, la création de ces Bureaux en préparera l'avènement. 

« Un grand vice de notre système actuel d'administration, c'en est le caractère secret. 
La mesure que nous proposons le réduirait matériellement en ce qui concerne l'admi- 
nistration du district. 

« 4° Le recrutement des membres de la Branche judiciaire du Service civil de l'Inde 
parmi les gens qui exercent la profession légale. 

« 5° La séparation des fonctions executives et judiciaires. 

« 6° La réduction des dépenses militaires. 

« 7° Une plus large extension de l'enseignement primaire. 

« 8° Des facilités pour l'enseignement industriel et technique. 

« 9° Une expérience législative à tenter, sur une étendue donnée, pour remédier à 
l'insolvabilité de la classe paysanne. 

« Je pense, Messieurs, que si nous concentrons désormais toutes nos énergies sur un 
pareil programme, nous pourrons, dans un délai normal, constater des résultats qui ne 
seront pas tout à fait décourageants. 

« Messieurs, un mot encore, et j'ai fini. Je n'ai pas l'intention de déguiser les diffi- 
cultés qui se trouvent sur notre route, mais je suis plus convaincu que jamais qu'elles 
ne sont pas insurmontables. D'ailleurs, le véritable intérêt moral d'une lutte telle que 
celle dans laquelle nous sommes engagés, ne réside pas tant dans la réforme particulière 
des institutions actuelles que nous pouvons réussir à réaliser que dans la force que nous 
apporte cette lutte, au point de devenir une partie permanente de nous-mêmes... 



LA LOI 333 

« Le but véritable de notre œuvre », disait M. Ranade, il y a déjà neuf ans, « c'est de 
rénover, de purifier, de perfectionner l'homme tout entier, en libérant son esprit, en élevant le 
niveau de son sens moral et en développant jusqu'à l'extrême toutes ses facultés. Jusqu'à ce 
que nous soyons ainsi rénovés, purifiés et perfectionnés, nous ne pourrons jamais 
espérer être ce que nos ancêtres furent jadis : un peuple choisi, à qui les grandes 
tâches furent dévolues et par qui les grandes actions furent accomplies. Quand ce sen- 
timent anime le travailleur, peu importent la direction particulière dans laquelle son 
effort s'exerce et la méthode particulière selon laquelle il travaille. » 

Note G (de la page 324) : 

Les Conseils Législatifs d'après VIndian Councils Act de 1909. 

Parmi ces Conseils Législatifs, je citerai ce qui concerne : 

r Conseil du vice-roi, appelé Conseil Législatif Impérial. Il comprend 68 membres, le 
vice-roi compris; savoir : 

7 membres de droit; 8 fonctionnaires représentant les Provinces; 

23 membres désignés par le Gouvernement, dont 3 qui doivent représenter respecti- 
vement les propriétaires du Pendjab, les Mahométans du Pendjad et le commerce de 
l'Inde, de 20 qui pourront être des fonctionnaires; 

25 membres élus, savoir : 12 par le Conseil Législatif des Provinces et par les Pro- 
vinces centrales; 6 par les propriétaires fonciers de Madras, Bombay, Bengale, Bengale 
oriental et Assam, Provinces-Unies, Provinces centrales; 2 par les Chambres de Com- 
merce de Calcutta et de Bombay. 

2° Conseil de Madras (à titre d'exemple) : 

Il comprendra 48 membres y compris le Gouverneur (le maximum étant de 52 membres), 
à savoir : 

3 membres de droit; 23 membres désignés par le Gouverneur, dont 16 au plus pour- 
ront être des fonctionnaires et 1 devra être un représentant du commerce ; 2 membres 
choisis à raison de leur compétence spéciale dans les affaires qu'on prévoit devoir être 
soumises à la législature pendant la période prochaine, lesquels seront ad libitum fonc- 
tionnaires ou non; 19 membres élus, savoir : par la Corporation municipale de Madras, 1 ; 
par les Conseils de District ou de Talukas et par les municipalités, 8 ; par l'Université, 1 ; 
par les propriétaires fonciers, 4; par les planteurs, 1; par les Mahométans, 2; parla 
Chambre de Commerce de Madras, 1 ; par l'association des métiers de Madras, 1. 

Les autres conseils législatifs auront : Bengale, 51 membres; Provinces-Unies, 49; 
Bengale Oriental et Assam, 43; Pendjab, 27; Birmanie, 18. 

Les anciens conseils comprennent au total, pour l'Inde entière, 145 membres; les 
nouveaux en comprendront 352, savoir : membres officiels, 149; non officiels, 179; spécia- 
listes, 14. La majorité de membres non officiels sera (ne comptant pas le chef du Gou- 
vernement) : Bengale, 14; Bombay, 11; Madras, 7; Provinces-Unies, 6; Bengale oriental 
et Assam, 6; Pendjab, 4; Birmanie, 3. 

La durée des pouvoirs de chaque membre, qui était de deux ans, est portée à trois. 

Pour être éligible, il faut, règles générales : avoir vingt-cinq au moins; être solvable; 
sain d'esprit. De plus est éniligible quiconque a été chassé du service du Gouverne- 
ment; condamné par un tribunal criminel à plus de six mois de prison ou à la trans- 
portation ; astreint à fournir caution de sa bonne conduite future, aux termes du Code 
de Procédure criminelle; exclu du barreau par l'autorité compétente; ou enfin nommé- 
ment déclaré indigne par le Gouverneur général en conseil. 

Ces causes d'exclusion peuvent être mises à néant par amnistie, pardon, grâce, 
décision particulière. Tel a été le cas, à la date du 1 er décembre 1909, pour un opposant 
déterminé du Gouvernement au Bengale, M. Surendranath Banerjee. 

Les membres élus ou désignés par le Gouvernement doivent prêter serment ou 
émettre l'affirmation de leur fidélité au roi et à ses successeurs. 

Les élections se font suivant les règles du système majoritaire. Toutefois on a admis, 
en certains cas, le vote consultatif qui permet à une minorité de faire passer un ou 
plusieurs de ses candidats. 

Les électeurs sont, dans chaque catégorie, qualifiés par le chiffre (élevé) des impôts 
qu'ils paient, ou du revenu qu'ils possèdent, ou par les distinctions à eux conférées, ou 
leurs titres universitaires, ou leur qualité d'anciens fonctionnaires ou de pensionnés du 
Gouvernement, etc. 



§ 7. — COMMENT ON FAIT LA LOI SUR PLACE; 
LA PROCÉDURE DU CONSEIL LÉGISLATIF DU VICE-ROI. 



Difficulté de légiférer dans les possessions; elle vient de la difficulté de connaître les 
besoins et l'opinion de la population; remèdes et procédés employés; exposé sommaire 
de la méthode; quelques détails : à qui revient l'initiative des lois. — La préparation 
inter-ministérielle ; le membre en charge; le Select Committee; l'enquête, la publication 
dans la presse anglaise et indigène des provinces; travaux du Select Committee : rap- 
ports préliminaires, projets et contre-projets, etc. — Travail du Conseil Législatif; règle- 
ment intérieur; séances publiques; l'éloquence parlementaire et les débats au Conseil; 
les membres du Conseil et leur degré d'indépendance, de Macaulay au temps présent. 
— Qualité de la législation, critiques et conclusions. 



L'extrême difficulté de faire des lois pour une possession vient 
de l'extrême difficulté de discerner ses besoins vrais. Dans un pays 
d'opinion , comme la France et l'Angleterre , l'embarras est déjà 
grand; et pourtant quels soins prennent les intéressés de signaler 
au Gouvernement ce que chacun d'eux appelle l'intérêt national. 
Le législateur est assuré de posséder, réunis par eux, tous les élé- 
ments d'une décision. Il n'a plus qu'à user de clairvoyance. Aux 
Indes, il arrivera souvent, malgré toutes les précautions prises, que 
les intéressés ne soient même pas avertis des projets du législateur; 
s'ils le sont, qu'ils ne sachent pas calculer comment il affecte leurs 
intérêts; s'ils le savent, qu'ils manquent de talent pour l'expliquer 
et d'autorité pour le faire entendre. 

Neuf fois sur dix, c'est le fonctionnaire du Gouvernement qui 
aura soit à les prévenir de ce qui se prépare, soit à se faire leur 
interprète ou même leur avocat. De nos jours, l'instruction plus 
répandue a formé plus d'hommes capables de comprendre les 
affaires. Mais les juges anglo-indiens ou encore ces fonctionnaires 
nombreux dans l'Inde, qui y jouent le rôle de conseil-judiciaire, 
peuvent seuls décrire la puérile ignorance de leurs intérêts qui fait 
tant de gros propriétaires la victime, tardivement consciente, des 
usuriers et des hommes de loi. 

C'est parce qu'il sait ce qui en est, que le Gouvernement de l'Inde 
a adopté une procédure législative compliquée et bienveillante. 
A force de temps et de peine, il espère pouvoir, autant que cela 



LA LOI 335 

dépend de lai, s'instruire des conditions économiques, sociales, 
voire politiques, qui rendent un projet de loi tolérable ou souhai- 
table. 

Sa première ambition est de se renseigner; si tant est qu'il y ait 
une opinion publique, de savoir ce qu'elle désire ou ce qu'elle 
redoute. Le temps est loin où, Macaulay présent, l'on bâclait une 
loi en quelques semaines 1 . Depuis cette époque, malgré les chemins 
de fer, les télégraphes, l'habitude et la facilité des voyages, et 
l'énorme documentation accumulée, le Gouvernement de l'Inde 
s'est imposé à lui-même des règles de lenteur, de prudence, d'en- 
quêtes laborieuses, et de discussions longtemps (peut-être trop long- 
temps) tenues secrètes entre les Départements intéressés, en atten- 
dant les débats publics. Et encore, après tant de précautions prises, 
il serait bien téméraire, s'il se flattait d'être pleinement informé, et 
que ses agents d'aujourd'hui, circulant librement par le pays, 
appuyés sur une documentation innombrable et sur tant d'entretiens 
avec les Indiens qui savent et osent parler, aient pénétré les véri- 
tables sentiments du peuple, mieux que ceux de jadis, isolés, con- 
finés et livrés à leur seule psychologie méditative. 

Si quelqu'un posait cette question : qu'est-ce qui domine cette 
méthode législative? Il n'est pas un homme renseigné qui ne 
répondît : c'est l'esprit de prudence. 11 est partout. 

Limites au droit d'initiative du législateur; intervention constante 
d'hommes du métier (Law Member et fonctionnaires des Départe- 
ments ministériels en cause); étude scrupuleuse des précédents; 
informations obstinément cherchées auprès des Gouvernements 
locaux; conseils demandés à des jurisconsultes qualifiés; institution 
d'enquêtes contradictoires; discussion en Comité précédant les 
débats publics; publication en langues indigènes du projet initial 
et des textes successivement modifiés 2 ; règlement intérieur touchant 
la durée des séances, l'ordre des préséances au cours des discus- 
sions, etc.; tout cela part d'une conception qui prétend ne laisser 
que le minimum de place à l'ignorance, à l'improvisation, à l'en- 



1. « Nous devrions, écrivait-il, prendre nos précautions contre une législation hâtive. 
Nous devrions assurer une équitable attention à la minorité, si faible soit-elle. Nous 
devrions nous réserver la faculté, en cas de crise, de légiférer avec la plus extrême 
promptitude, et cependant soumettre cette faculté à des conditions telles qu'elles ren- 
dissent difficile pour nous et pour nos successeurs d'en abuser. Nous devrions donner 
au public une opportunité pour exprimer son opinion sur nos lois... » (Etant donnée la 
lenteur des communications postales — c'est le sens des explications que donne Macau- 
lay)... « nous ferions bien, j'en ai peur, d'allouer au moins six semaines entre la pre- 
mière publication de la loi et sa mise à exécution. » 

2. Voir la note sur les Conseils Exécutif et Législatif du vice-roi, p. 340. 



336 L'INDE BRITANNIQUE 

thousiasme, à l'intimidation. Dire qu'on y ait complètement réussi, 
c'est ce que je ne hasarderai point. J'aurai à signaler des fautes et 
les causes de ces fautes. Mais les règles violées ou tournées ne dimi- 
nuent point le mérite de qui les inventa. Celles-ci honorent le Gou- 
vernement de l'Inde. 

Le Gouvernement de l'Inde estime que c'est à lui que revient la 
responsabilité de proposer des lois. Mais c'est un personnage à plu- 
sieurs têtes que le Gouverneur général en Conseil : celle du Gou- 
verneur général domine toutes les autres; c'est pourquoi, en cer- 
taines matières délicates, qui intéressent la religion, le revenu, 
l'armée, les affaires étrangères (ce qui comprend les rapports avec 
les princes indigènes) nul ne peut déposer de projet de loi sans son 
consentement préalable 1 . 

Au reste, entre l'idée indécise qui germe dans le cerveau et le 
plan précis qu'on dépose sur le bureau du Conseil, se dressent toute 
une série de formalités. L'idée ordinairement part d'un Gouverne- 
ment local ou d'un des ministères ou départements 2 , qui, d'abord 
seul et par ses moyens, la dégage et la façonne; la communique aux 
autres départements qu'elle peut intéresser; reçoit leurs observa- 
tions et les discute ou s'y soumet; rédige un projet en forme et 
alors, avec l'approbation du vice-roi et du Conseil exécutif, saisit le 
département législatif, à la tête duquel est le spécialiste en fait de 
lois, le Lato Member. Nulle loi n'arrive au Conseil sans avoir passé 
par lui 3 . A ce stade, si le projet est de quelque importance, il est 
envoyé au secrétaire d'Etat, dont il faut l'appartement. 

Le projet (bill) étant prêt à être soumis au Conseil Législatif, le 
secrétaire l'imprime et le distribue aux membres avec l'exposé des 
motifs. Si, parmi eux, il en est (c'est rare aujourd'hui) qui ne 
sachent pas l'anglais, ils ont le droit d'en réclamer une traduction 
en hindoustani. Tout projet a dans le Conseil un membre qui le 
patronne, qui le pousse et qui en est en quelque sorte responsable : 
on l'appelle le « membre en charge » ; ce peut être un membre libre; 

1. Pratiquement nulle loi n'est déposée ou votée aujourd'hui sans son autorisation. 

2. Elle peut aussi partir d'une province qui ne peut en assurer elle-même la réalisa- 
tion, soit qu'elle n'ait pas de Conseil législatif, soit qu'il s'agisse d'un de ces sujets qui 
échappent à la compétence d'un Gouvernement local. 

Le projet préparé par cette province est déposé devant le Conseil — pourvu qu'on soit 
d'accord sur les principes — tel que le membre du Conseil en charge l'a préparé avec le 
Gouvernement local, même si l'on n'est pas d'accord sur nombre de dispositions de 
détail. On compte que le travail en commun arrangera cela. 

3. C'est le rôle que lui destinait Macaulay. « Je suis, écrivait-il en 1837, d'accord avec 
le Gouverneur général et pense que le quatrième membre ordinaire du Conseil devrait 
toujours être à la tête de la Law Commission... La situation de ce quatrième membre serait 
à peine plus qu'une lucrative sinécure, s'il n'était pas aussi membre de la Law Commission. » 



LA LOI 337 

plus souvent, c'est un fonctionnaire. C'est lui qui expose le projet 
au Conseil et en demande le renvoi à une Commission (Select Com- 
mutée), dont le Law Member est membre de droit. C'est lui encore qui 
en propose la publication. Elle a pour but d'avertir l'opinion et 
surtout les Gouvernements locaux et de susciter les observations, 
voire les critiques. Elle se fait dans les journaux officiels et dans 
les principaux organes intéressés et intéressants de la presse libre, 
en anglais et en vernacidar. Elle comprend le texte, l'exposé des 
motifs, etc. 

La publication faite, le Select Commutée en attend les résultats. Il 
est tenu de laisser passer trois mois avant de faire son rapport. Ces 
rapports sont préliminaires ou définitifs; préliminaires, si la Com- 
mission n'est pas encore disposée à conclure. Il se peut qu'elle ait 
remanié le projet, introduit des changements sérieux, parfois même 
substitué son texte au texte primitif. Alors, au lieu de conclure, 
elle propose une nouvelle publication. Et cela non pas une, mais 
deux, trois, quatre fois de suite. 

Quand, enfin, elle aboutit à des conclusions, elle fait en anglais ou 
en hindoustani un rapport qu'on imprime, qu'on distribue aux 
membres (pour toutes ces phases successives, il y a des délais 
prévus). Là-dessus, le membre en charge en propose la prise en 
considération immédiate ou prochaine. 

Mais les membres du Conseil peuvent intervenir, déposer — 
en avertissant trois jours d'avance — des amendements, qu'on 
imprime, s'il y a lieu, et qu'on distribue, parfois qu'on publie encore 
dans les journaux. Cette procédure prudente peut entraîner de 
longs débats, nécessiter la reconstitution de la Commission, etc. 

Enfin arrive la discussion publique, avec le cortège des formalités 
qu'impose le règlement : des séances de durée modérée (cinq heures 
au plus, de onze à quatre), afin d'éviter la fatigue et la tension 
d'esprit; un quorum, au moins sept membres, le président compris; 
un ordre de préséance, à compter du président, en partant de sa 
droite ; un tour pour prendre la parole et pour voter, à commencer 
par les membres de rang inférieur, etc. 

Ces séances n'ont aucun apparat. La chambre où siège le Conseil 
à Calcutta, dans le palais du vice-roi, est pourtant pleine de souve- 
nirs illustres : le portrait de Warren Hastings, celui du marquis de 
Wellesley et de lord Minto, un ancêtre du vice-roi actuel, une 
longue table, un tapis vert, une vingtaine de sièges, dont le fauteuil, 
plus élevé, du vice-roi qui préside; en face du président, deux ran- 
gées de chaises pour le public; sur le côté, une table pour la presse. 

l'inde britannique. 22 



338 L INDE BRITANNIQUE 

A l'ordinaire, ni éloquence ni passion. Lord Curzon était fort élo- 
quent, et on lui a reproché d'abuser de son talent; quelque journa- 
liste un peu rude a même ajouté : et de la patience de ses auditeurs. 
Mais, dans le Conseil, les orateurs sont rares. Il y en a eu et il en 
est encore cependant : autrefois, des fonctionnaires doués d'un beau 
talent de parole, comme sir Auckland Colvin, sir A. Mackenzie, 
sir Antony, aujourd'hui lord Macdonnel, et, de nos jours, des 
membres indigènes, comme M. Gokhale, dont le talent a pu, en une 
occasion, lors de la discussion de Y Officiai secrets bill, durant une 
absence de lord Curzon, embarrasser ses contradicteurs. Mais c'est 
l'exception. Le plus souvent pas de discours; des causeries, ou des 
lectures, ce que lord Curzon appelait ironiquement de « l'éloquence 
de manuscrit ». Et, à dire vrai, peu de débats, même pas de discus- 
sions dignes de ce nom. 

On peut s'étonner que, dans ce pays de régime parlementaire, un 
Conseil Législatif si important ait perdu sinon la passion, du moins 
la vivacité qui en est une des caractéristiques. En 1833, Macaulay 
s'attendait certes à plus que de la vivacité : il redoutait la passion 1 . 

Depuis 1833, les choses ont changé. Non pas la forme ni l'esprit 
du Gouvernement. Macaulay décrivait le Gouvernement de l'Inde 
un « despotisme éclairé ». Despotisme il est resté, et incontestable- 
ment éclairé. Mais les relations des hommes entre eux se sont modi- 
fiées. Le Gouverneur général est devenu un personnage extrême- 
ment puissant. Dans ce régime despotique, il est lui-même un des- 
pote. Ses pouvoirs sont si étendus, son autorité à Londres si bien 
établie, les recommandations qu'il fait au secrétaire d'État si habi- 
tuellement écoutées que, dans le Gouvernement de l'Inde, ceux qu'il 
appelle ses collègues ne sont plus et ne peuvent plus être que ses 
subordonnés. Comme, à l'ordinaire, le vice-roi est un gentleman, et 

1. Parlant du Conseil Législatif et de ce que la loi de 1833 venait d'en faire, il disait : 
« Sous cette nouvelle loi (1833) les pouvoirs extraordinaires du Gouverneur (qui rendent 
impossible une opposition systématique) ne s'étendent pas aux questions législatives. 
Comme au temps de Hastings, le Gouverneur général peut être en minorité. Ses 
mesures favorites peuvent être rejetées. Lois sur lois peuvent être votées malgré lui. Il 
n'y a sûrement personne, connaissant l'histoire et la nature humaine, qui puisse mettre 
en doute qu'un corps comme le Conseil Législatif de l'Inde puisse s'échauffer à force 
d'opposition, et qu'un parti qui aura été longtemps une minorité puisse être, devenu 
majorité, tenté d'abuser de la victoire. Imaginer qu'alors les règles de politesse suffiront 
à empêcher des hommes d'obéir aux plus fortes passions de la nature humaine serait 
sans sagesse ni sécurité. 

« A cause de cela, je considère nécessaire de prendre des mesures pour que nul membre 
du Conseil, même s'il est seul de son opinion, ne soit battu par le seul nombre, et que 
chaque membre ait le droit d'en appeler à ceux qui ont voté contre lui et de leur 
demander de faire connaître leurs raisons, pour le profit de ceux devant qui ils sont 
responsables, lesquels, s'ils s'aperçoivent que la raison est d'un côté et la force de 
l'autre, ont le remède entre leurs mains. » 



LA LOI 339 

les chefs des Départements des personnages considérables par le 
mérite ; les contradictions, à cause de cela, peuvent assez librement 
se produire et les opinions se défendre. Mais elles ne le peuvent que 
dans les limites de cette liberté que l'usage tolère 1 , et sur des ques- 
tions en quelque sorte techniques et qui n'engagent pas la politique 
du pays. Les membres officiels peuvent avoir une opinion person- 
nelle sur l'opportunité et le mérite d'une loi; mais, dès qu'elle a été 
acceptée par la majorité, ils considèrent comme un devoir de leur 
charge de la soutenir. Quant aux membres non officiels, indigènes 
ou Européens, il en est beaucoup, notamment de grands zamindars, 
qui n'aimeraient pas à voter contre le Gouvernement. C'est pourquoi 
le Conseil Législatif ne peut voter de lois que celles que désire le 
Gouvernement. Le règlement et l'usage en répondent. 

C'est là ce qui explique pour partie qu'avec l'abondance des 
précautions prises, la collaboration d'un personnel nombreux et 
capable, la discussion d'un Conseil, dont quelques membres assuré- 
ment sont éminents, et le contrôle de la métropole 2 , on arrive par- 
fois à faire des lois qui, dès le lendemain du vote, exigent des cor- 
rections de détail, voire des remaniements d'ensemble. 

Une autre cause — je l'ai déjà signalée — est la besogne énorme 
à laquelle doit suffire le personnel anglo-indien, même le personnel 
du rang le plus élevé. Leurs occupations sont si variées que chacun 
d'eux, nouveau maître Jacques, distribue son temps par fractions 
infinitésimales, entre les tâches de bureau, de commission, de dis- 
cussion, de représentation, etc. Elles sont si pressantes que nul ne 
peut — même un temps — s'y dérober pour se concentrer tout 
entier, par exemple, à la préparation d'une loi. Il n'a manqué à la 

1. En septembre 1836, Macaulay écrivait : « Avec les opinions que je professe, je ne 
puis eu conscience voter le rappel de cette loi (une loi libérale sur la presse qui datait 
de l'année précédente, 1835), à moins que je n'en reçoive l'ordre formel de ceux à qui 
fai le devoir d'obéir. Mais j'espère fermement qu'ils ne me donneront pas cet ordre. » 

Depuis Macaulay le sentiment de déférence s'est encore accentué. En 1892, un docu- 
ment officiel renferme la déclaration que voici : « Je n'ai jamais vu le Select Committee 
aller, sauf dans des questions de détail peu importantes, au delà des instructions de 
l'Exécutif, telles qu'elles ont pu être communiquées par le Législative Department. » 

2. Nulle loi votée par le Conseil n'est valable et n'entre en vigueur par le seul fait du 
vote. Il y faut encore les formalités et conditions indispensables qui suivent : 

1° L'assentiment du gouverneur général, même s'il a assisté aux débats. Il est libre 
ou de le refuser absolument ou d'en référer à la Couronne, dont alors l'assentiment 
devient indispensable. 

2 ,J L'assentiment de la Couronne, qui intervient là comme arbitre impartial entre le 
Gouvernement anglo-indien et les populations soumises. Elle peut refuser cet assenti- 
ment, même si le vice-roi a donné le sien. 

3° Quand le vice-roi a donné son assentiment, elle est alors mise en application dans 
chaque province, au moyen de Rules (règlements), qui ne paraissent que dans la Gazette 
de la Province. 



340 LINDE BRITANNIQUE 

législature de l'Inde, pour faire des œuvres parfaites, que le calme 
et la liberté. Ce ne sont pas les membres des Parlements modernes 
qui peuvent lui en faire grief. 

Et au surplus — je ne saurais trop y insister — ce sont là des 
critiques qui appellent des restrictions et des tempéraments. Les 
lois de l'Inde ne sont pas sans défaut; mais, encore une fois, com- 
ment le savons-nous, si ce n'est par le Gouvernement de l'Inde lui- 
même et ses aveux? Il lui serait loisible, — comme à tant d'autres 
gouvernements — de se complaire dans son œuvre et de se réfugier 
dans le silence. Mais la passion du bien public et le désir du mieux 
le pressent de vérifier la conception par les résultats. Il s'examine, 
se surveille, se blâme, s'amende. Résultat : aux yeux du critique 
partial il se condamne. 

Quand on a parcouru son œuvre législative si ample, et examiné, 
étages par étages, les divers édifices qu'il a, l'un après l'autre, élevés, 
on se sent tenu, loin de critiquer la lenteur 1 ou les imperfections de 
cette œuvre, à rendre hommage à tant de conscience et de savoir. 

1. Évidemment la lenteur du législateur indien est excessive. Depuis le jour où le 
mal ou le besoin a été signalé et votée la loi qui y pourvoit ou y remédie, il s'écoule 
un laps de temps souvent prodigieux. Exemples : la loi qui vient au secours des Taluk- 
dars de l'Oude, celle qui institue, en 1903, une Court of Wards au Pendjab; la loi sur les 
Tribunaux du Pendjab de 1884, etc., etc. 



NOTES 



Note de la page 335 : Comment le Conseil Exécutif du vice-roi prépare, comment le Conseil 
Législatif du vice-roi étudie, amende, vote une loi. 

Je prends pour exemple la loi sur l'Expropriation pour cause d'utilité publique (Land Acqui- 
sition) de 1894. Le dossier m'en a été communiqué, intégralement, sur Tordre de lord 
Gurzon. Les bureaux avaient fait quelques difficultés; pourtant ce n'est pas moi qui 
l'avais spécialement choisi; c'étaient eux, bureaux. Entre des centaines d'autres lois que 
conservent leurs archives, ils avaient préféré celle-ci, parce qu'elle n'intéresse guère 
que le droit pur et qu'on présumait que le dossier serait sobre d'indiscrétions. Au der- 
nier moment, ils reculèrent : cest le vice-roi qui a donné l'ordre et m'a valu cette occa- 
sion d'études. 

L'expropriation avait déjà fait l'objet de six lois : une, fondamentale, VI de 1857, 
qu'avait remplacée entièrement celle de 1870 (N° X), préparée par sir John Strachey, 
successivement amendée par les lois IX, de 1871, XII, de 1876, XIII, de 1879 et XVIII, 
de 1884. Mais ces amendements étaient insuffisants. Il apparut qu'il faudrait un jour 
refondre entièrement la loi. Un incident, une difficulté d'interprétation qui surgit en 
1882, donna corps à ce projet. Et, dès ce moment, les Départements intéressés commen- 
cèrent une enquête. Mais le travail ne fut sérieusement abordé que plus tard, aux envi- 
rons de 1890. 

I. — Préliminaires ; préparation interdépartementale. 

Le dossier débute par ce qu'on peut appeler la Préparation intérieure, la collaboration 
interdépartementale. Deux Départements surtout sont intéressés à cette question : le Dépar- 
tement du Revenu foncier et de l'Agriculture et celui des Travaux publics. Un mémorandum 
de mars 1891 mit en évidence les divergences des deux Départements. Elles portent sur 
trois points. Ces points précisés, discussion de chacun de ces points. De Département à 



LA LOI 341 

Département on s'interpelle, on se pose des « colles », on se renvoie à telle loi de telle 
province, à tel document de telle collection, à tel précédent, à tel débat dans tel Conseil 
législatif. 

Les divers documents invoqués sont rassemblés, en vue des discussions futures. 

Entre temps, on a demandé aux divers Gouvernements locaux leur opinion sur le pro- 
jet qu'on a de faire une loi d'expropriation. Le dossier du Département du Revenu et de 
l'Agriculture (qui conduit l'étude et a la responsabilité du projet) ne mentionne pas 
moins de 17 réponses émanées des provinces de Birmanie, Madras, Ajmer, Bengale, 
Bombay, etc., et nombre de consultations fournies par diverses autorités : avocats géné- 
raux de tels gouvernements, Bureaux du Revenu de tel autre, etc. 

Ces documents sont imprimés, envoyés au Département des Travaux Publics, qui les 
étudie, répond et formule des objections, signale des dangers possibles. « Attention ! 
Rappelez-vous ce qui est arrivé à la ville de Galicut; laissez la faculté au Gouvernement, 
quand il a engagé des pourparlers, de se retirer en payant tous les frais. — Vous donnez 
au collector du district le droit de rendre une décision définitive; prenez-y garde ; n'allez 
pas dire qu'un collector est aussi indépendant qu'un juge, même qu'un juge nommé par 
le Gouvernement. Voici Bombay et Calcutta qui demandent qu'on puisse appeler de la 
décision du collector, même quand il l'aura rendue d'accord avec les assesseurs (du 
jury), etc., etc. » 

Ces objections des Travaux Publics font réfléchir le Département de l'Agriculture. Il 
s'examine; ses positions sont-elles modifiées? 

Enfin, on arrive à se mettre d'accord. On désigne le membre du Conseil qui sera 
chargé de défendre le projet. Reste à demander au vice-roi l'autorisation de cette nou- 
velle législation. Alors, on communique le projet au Législative Department pour qu'il y 
donne son approbation (janvier 1892). 

Mais des retards surviennent. Le Législative Department demande : « Est-ce un amende- 
ment à la législation existante que vous voulez? on l'incorporerait dans l'ancienne loi. 
Est-ce un texte nouveau de toutes pièces? alors, voilà qui nous retardera ». Là-dessus, 
on prépare le bill. Mais il va falloir d'abord le communiquer à d'autres Départements 
(outre ceux de l'Agriculture et des Travaux Publics), notamment à celui des Finances et 
du Commerce. De plus, voici maintenant le vice-roi qui demande que, selon l'usage, on 
publie le bill, avec un exposé des motifs, dans la Gazette de VInde et dans les journaux 
locaux, anglais ou indigènes (février 1892). Mais, pour publier, il importe d'abord qu'on 
soit d'accord entre soi. Or, on vient de recevoir de nouvelles objections, de nouvelles sug- 
gestions de Bombay, du Bengale, du Financial Member et du Département des Finances. 

Enfin un texte est arrêté définitivement; YExposé des motifs est rédigé. On dépose l'un 
et l'autre sur le bureau du Conseil Législatif (11 mars 1892). 

IL — Le Bill devant le Conseil du vice-roi. 

L'Exposé des motifs ne satisferait personne en France. Il est si court, si peu explicite 
qu'il ne peut être compris que des personnes qui connaissent bien la question et tout 
l'historique. Pourquoi cette excessive brièveté, 60 lignes en tout, à côté de documents 
annexés, qui ont des centaines de pages? Où est le bel ordre, où sont les expositions si 
claires des Latins? Je songe à ce qu eût été un pareil exposé des motifs en France : l'his- 
torique, les objections, les motifs de modifier et de décider, etc., etc. Tel qu'il est, il en 
est donné lecture par un membre du Conseil; celui-là précisément qui avait été désigné 
pour pousser le bill. Il le fait suivre d'un discours assez ample, où il étudie les articles 
les plus importants, rappelle les difficultés déjà rencontrées, etc. Il propose la nomination 
d'une commission spéciale (Select Committee) qui aura à étudier le bill de près et à entrer 
dans l'examen des difficultés signalées mais non résolues. 

Après cette lecture, le Select Committee étant nommé, le Bill et YExposé des motifs sont 
publiés. 

Publication du Bill et Statement (Exposé des motifs). 

Provinces. Langues. Dates. 

Courg Anglais. 1 er avril 1892. 

Kanarese. 1 er septembre 1892. 

Assam Anglais. 26 mars 1892. 

Bengali. 9 juillet 1892. 

Birmanie Anglais. 26 mars 1892. 

Birman. 6 août 1892. 



342 L'INDE BRITANNIQUE 

Provinces. Langues. Dates. 

United Provinces Anglais. 19 mars 1892. 

Ourdou. 8 juillet 1892. 

Pendjab Anglais. 24 mars 1892. 

Ourdou. 30 juin 1892. 

Madras Anglais. 29 mars 1892. 

Tamil. 12 juillet 1892. 

Telegou. 12 juillet 1892. 

Kanarese. 21 juin 1892. 

Malayalam. 28 juin 1892. 

Hindoustani. 5 juillet 1892. 

Bengale Anglais. 16 mars 1892. 

Bengali. 5 juillet 1892. 
Hindi. 28 juin 1892. 
Ouriya. 12 mai 1892. 
Territoires relevant du Gouver- 
nement de l'Inde Anglais. 12 mars 1892. 

Tandis que cette publication se faisait, le Comité se mettait au travail. Il avait à 
dépouiller les réponses fournies par les Gouvernements locaux (non pas celles que 
motive la publication du Bill, lesquelles n'arriveront que plus tard), quand ils ont été 
consultés officieusement par les Départements de l'Agriculture et du Revenu. Deux 
questions notamment leur avaient été soumises et deux solutions proposées. Sur l'une, 
ils sont unanimement d'accord. Sur l'autre, il y a des divergences. Un membre du 
Conseil (Honorable J. Woodburn) fait une note (décembre 1892). Le Comité se réunit 
(1 er février 1893), entend un rapport préliminaire et décide de substituer au Bill (projet) 
n° 1, un autre projet (Bill n° 2). Et comme ce Bill n° 2 est assez différent du premier, 
il y a lieu à de nouvelles publications. On publie donc le Bill n° 2, et le rapport préli- 
minaire et ses annexes; toutefois, comme les modifications que ce Bill n° 2 a apportées 
au n° 1 sont, en partie, un retour au texte même de la loi en vigueur, il n'est pas utile 
de les publier en toutes les langues. Il suffira de le publier en anglais et de consulter 
les gouvernements intéressés (4 février 1893). La publication est faite alors dans les 
journaux suivants : 

Journaux. Dates. 

Gazette of India 4 février 1893. 

Madras 14 — 

Bombay 9 — 

Calcutta Gazette 9 — 

United Provinces 11 — 

Pendjab 16 — 

Central Provinces 18 — 

Burma 18 — 

Assam 18 — 

Courg 1 er mars 1893. 

Les Gouvernements consultés sont avertis qu'on souhaite avoir leur réponse pour le 
4 mars, si possible. 

Il est impossible ici de ne pas être frappé des vices de méthode. On attend des années 
avant de se décider à entamer la réforme ; on rassemble des documents qui doivent, étant 
donné le nombre et l'autorité de ceux de qui ils émanent, permettre, s'ils ont de la 
valeur, de préparer un projet solidement établi, et Ton n'arrive qu'à déposer un projet 
informe, dont on ne sait s'il est un simple amendement à la loi ou une refonte géné- 
rale, et qui finalement va être remanié profondément trois ou quatre fois. 

Ce n'est pas tout : la procédure, si sage, de publication et de consultation n'a d'utilité 
que si l'on attend d'avoir reçu les réponses pour travailler sur une documentation suffi- 
sante et dont les divers éléments se corrigent l'un par l'autre. Or, on se met au travail 
dès la publication faite; on risque ou de décourager et d'arrêter les communications (ce 
qui arrivera — Voir Séance du 30 mars 1893, Conseil du vice-roi, discours de Honr. 
M r Woodburn) ou de ne les recevoir que quand on a déjà arrêté des résolutions, que ces 
réponses bouleversent. Et tout est à recommencer. 
Enfin, on voit à la fin une précipitation qui se concilie bien mal avec la lenteur des 



LA LOI 343 

débuts. On presse les gouvernements consultés d'envoyer leurs réponses. On abrège les 
délais. On témoigne d'une hâte d'aboutir, qui ne peut être que préjudiciable à l'œuvre 
en gestation. Ces défauts, au reste, ne sont pas propres et ces critiques ne s'adressent 
pas à l'Inde seule. D'autres pays en peuvent prendre leur part. Cela ne fait pas qu'elles 
soient moins méritées. 

Cependant arrivent les réponses des personnes et des Gouvernements consultés. Elles 
sont nombreuses et copieuses. Car les Gouvernements locaux consultés ont consulté 
leurs fonctionnaires et ont joint leurs réponses aux leurs propres. C'est une masse énorme 
de documents. Mais c'est un fatras. Quelques-uns ont une réelle valeur. Reste à savoir 
quel usage on va en faire. Ne sera-t-on pas submergé sous le flot? A dépouiller la suite du 
dossier, on s'aperçoit cependant qu'une forte partie de ces documents a pu être utilisée. 

Ils sont extrêmement variés et différents par l'origine, par l'étendue, par le sérieux, 
par l'époque (n° du Bill auquel il est répondu) : cela en diminue quelque peu la valeur. 

C'est ici un pleader indigène, qui donne une consultation en 37 lignes; là un Gouver- 
nement local, qui joint à sa réponse 3 pièces annexes, le tout faisant 3 pages; d'autres 
suivent, ayant mieux étudié et discuté plus sérieusement avec 11 pages, 12 pages, 
37 pages petit texte sur deux colonnes; des discussions abondantes; des propositions 
d'amendements, etc., etc. Les extraits que j'en ai fait remplissent 200 pages. 

A ce moment, la question semblerait suffisamment étudiée. On la soumet au Conseil 
Législatif (12 janvier 1893). Mais, au lieu d'avoir à discuter le projet, le Conseil se trouve 
assister au dépôt d'un contre-projet, et à la nomination d'un nouveau Select Comrniltee 
(23 janvier 1893). 

A son tour, ce nouveau Committee dépose (22 mars 1893) un 2 e rapport, qui conclut à 
ce que le 3 8 projet, le rapport et les pièces annexes soient de nouveau publiés, mais en 
anglais seulement et soumis aux gouvernements locaux. 11 continue toutefois ses études 
et rejette ce 3 e projet. 

Arrivent de nouvelles consultations : de V Association des Propriétaires fonciers de 
Madras, de V Association des Planteurs du Sud de VInde; de la Chambre de Commerce du 
Bengale, etc., etc.; un nouveau projet (n° IV) est mis à l'étude. 

Enfin, le Comité soumet un 3 e rapport sur le Bill n° IV (24 janvier 1894). 

A ce moment, le Conseil jette un regard en arrière : le Bill a été préparé en 1891 ; il a 
été soumis au Conseil en 1892, et il ne sera pas voté avant mars 1894. Le membre du 
Conseil chargé de le pousser dans ce conseil a été changé trois fois. Le Select Committee 
a dû être plusieurs fois reconstitué. Un membre du Conseil dit en s